Américains. Ce sont eux qui se montrent le plus mécontents de la fuite
et de la restauration du kaiser; cela se comprend et, parmi eux, ce
sont, à coup sûr, ceux qui nous ont aidés à tirer le kaiser de
Juan-Fernandez qui sont les plus acharnés. Ils ont été trompés et leur
colère frappe l’innocent avec le coupable.
--Ces insensés ont appelé de graves malheurs sur la patrie qui avait un
si grand besoin de paix, dit Tornten attristé.
--Et maintenant, ils vont tenter de noyer dans le sang, une volonté
qu’il ne leur est pas donné de détruire, car elle porte en soi, la force
de se renouveler. Pour chaque citoyen qui tombera en combattant pour la
défense de la liberté du peuple allemand, dix se lèveront et offriront
leur vie. Le progrès ne peut être enrayé et le progrès est contre le
kaiser.
Thor se tait, puis avise doucement:
--Il m’est pénible de te suivre dans cette voie. Cependant, tu dois
avoir raison: l’évolution suit une route différente de celle où se sont
aventurés Guillaume de Hohenzollern et ses conseillers.
--Ils sauront plus tard à quel point ils ont fait fausse route, ajoute
Grotthauser.
--As-tu entendu parler de nos indignes compagnons? s’informe Tornten.
Que sont devenus Kammitz, Rittersdorf, Unstett et tous ceux qui ont pris
part à notre coup de main de Juan-Fernandez.
--Ils sont dans le proche entourage du kaiser. Chacun d’eux est comblé
d’honneurs, depuis que Guillaume de Hohenzollern dispose à nouveau de
places et de prébendes. Si jamais le kaiser est victorieux, ce qui, en
tout état de cause, paraît impossible en raison de l’intervention
inévitable de l’étranger, ses libérateurs sont assurés d’être royalement
récompensés.
En cet instant, une sonnerie résonnant à la porte d’entrée coupe court à
l’entretien des deux amis. Grotthauser sursaute:
--C’est pour moi! fait-il en pâlissant.
Mais déjà Carry s’est élancée hors de l’appartement. On l’entend, dans
le couloir, qui appelle Toman, puis, les deux amis qui prêtent une
oreille anxieuse se rendent compte qu’elle parlemente avec un étranger.
En effet, lorsque la porte se rouvre, pour la laisser passer, elle n’est
plus seule; un homme l’accompagne que Tornten a, tout de suite,
reconnu.
C’est Anton Kunst.
Comme jadis à Schwanbach, comme plus tard sur ce même seuil qu’il foule
aujourd’hui, l’homme se tient un peu gauche, un sourire plutôt niais aux
lèvres, devant le lieutenant de vaisseau qui se lève aussitôt et marche
sur lui.
--Que faites-vous chez moi? interroge l’officier qui parle durement, car
cet homme était contre lui, avec son maître, quand là-bas, sur la mer
lointaine, s’est décidé le sort de l’empire allemand. Je ne vois pas ce
que nous pouvons avoir à nous dire, vous et moi!
Kunst se révolte et secoue violemment sa tête ébouriffée de rouquin:
--Oh! rien de mal, commandant, réplique-t-il, mais vous ne devriez pas
parler sur ce ton à un homme qui vous apporte une bonne nouvelle.
«Que puis-je contre les événements qui nous ont désunis? ajoute-t-il,
comme s’il sentait la cause pourquoi Tornten lui tient rigueur. Chacun a
ses opinions et le droit de les défendre; ce n’est pas une raison pour
me traiter en chenapan.
--Et que puis-je attendre de bon, Kunst, de votre part?
--Ne vous manque-t-il rien, monsieur le commandant, et ne donneriez-vous
pas cher pour le ravoir?
--De quoi parlez-vous? s’impatiente l’officier.
--De votre fils!
--Mon fils?... vous connaîtriez la retraite de mon fils! s’écrie le
géant, qui sent fondre son cœur.
--Si je la connais, fait Kunst un peu goguenard. Serais-je ici, sans
cela?
«Ne m’en veuillez pas, supplie Thor presque humblement en prenant la
main de l’ordonnance. Je vous ai traité durement, tout à l’heure, mais
pouvais-je supposer ce qui vous amenait?
--C’est bon, monsieur le commandant, je ne me fâche pas pour si peu.
Voilà qui est oublié. Mais, je ne puis vous conduire près de votre
enfant que si vous me promettez de ne révéler à personne la source de
vos renseignements. Alors, grâce à moi, vous le retrouverez et pourrez
le réclamer à ceux qui vous l’ont volé.
--Parlez donc! où est l’enfant?
--A Berlin.
--Ce n’est pas possible... hier encore il était à Munich, intervient
Carry.
--Oui, mademoiselle, c’est exact. Il y a deux heures que le petit est
arrivé en automobile, de Munich, avec sa mère.
La vraisemblance et la précision de ce renseignement ainsi que l’accent
de Kunst démontrent la sincérité de son affirmation.
--Et où cache-t-on mon fils?
--Dans la maison du capitaine d’Unstett.
--Le capitaine y est-il en ce moment?
--Lorsque je suis sorti, tous trois, le capitaine, madame et l’enfant se
trouvaient à la maison. Mais je ferai observer à monsieur le commandant
qu’il lui faut se dépêcher, car j’ai entendu discuter la question de
savoir s’il fallait garder le petit là, ou le conduire ailleurs, en lieu
sûr.
Thor se tourne vers Carry:
--Je vais prévenir la police.
--C’est fou, laisse entendre Grotthauser. La police ne peut rien faire
et, d’ailleurs, ne fera rien car le capitaine de cavalerie d’Unstett
est devenu un bien trop important personnage.
«Il n’y a que toi qui puisses aller chercher ton fils. Je te propose
d’aller tous les deux immédiatement chez Unstett, pour le reprendre.
--Il va faire de la résistance, objecte Carry.
--Qu’il essaye! menace Tornten qui va à son bureau, ouvre un tiroir et
en tire son browning, l’examinant avant de le glisser dans sa poche.
--J’ai aussi des armes sur moi, déclare Grotthauser et je ne serai pas
fâché de montrer à ce capitaine que des hommes résolus peuvent avoir
raison de lui... Pressons, Thor, il n’y a pas une minute à perdre.
--Vous nous accompagnez, Kunst? demande le lieutenant de vaisseau.
--Non, monsieur le commandant, se défend l’autre effrayé, il ne faut pas
que le capitaine soupçonne à qui il doit votre visite.
--Mais moi, je viens avec vous, fait Carry.
--Non, tu es trop faible pour une semblable explication, répond Thor.
--Je ne te quitte pas, affirme résolument la blonde Anglaise.
Tornten, alors, passe doucement son bras autour de la taille souple de
la jeune femme et demande gravement:
--Notre expédition ne va pas sans dangers, veux-tu les partager?
--Pourquoi pas, Thor? car j’espère qu’il ne restera plus l’ombre la plus
légère sur notre bonheur, quand nous serons rentrés en possession du
petit.
--Eh bien! soit, viens avec nous.
Mais Anton Kunst soulève une nouvelle objection:
--Ne croyez pas que cela soit si facile, monsieur le commandant! s’écrie
l’ordonnance, dans une louable intention. Je ne sais même pas si ces
messieurs réussiront à se faire conduire à Dahlem. La ville est remplie
d’hommes armés et, par là, dans la rue Alexandre, on vient d’attaquer et
d’anéantir une patrouille d’impériaux.
«L’insurrection générale serait déclarée, parce que les chefs du parti
sozialdemocrat ont été arrêtés brusquement cet après-midi. Il paraîtrait
qu’on va les transférer à Spandau, pour y être fusillés.
--Cela n’est pas possible, objecte Grotthauser, la révolte ne devait
éclater que la nuit prochaine!
Kunst hausse les épaules:
--Je ne fais que répéter ce que j’ai entendu. Des faubourgs, descendent
des bandes d’hommes munies de toutes les armes qu’on a pu trouver. Elles
se dirigent sur le château où l’on s’attend au premier choc sérieux avec
les troupes impériales. La foule est, pour le moins, exaspérée et exige
que le kaiser se retire sans délai, pour céder la place à l’ancien
gouvernement.
«Aucun véhicule ne circule à travers les rues; je serais surpris qu’il
n’y ait pas encore eu de rencontres entre les troupes de l’émeute et les
impériaux.
--Comment, en ce cas, pourrons-nous aller à Dahlem? fait Tornten
tourmenté.
--Essayons toujours, propose Grotthauser. Les trois hommes et Carry
Bolton s’engagent dans le couloir qui mène à l’antichambre; arrivés là,
Thor enveloppe Carry d’un manteau, se couvre lui-même contre la
fraîcheur de cette soirée d’automne et quitte la maison avec ses
compagnons, sans avoir dit à Toman où il doit se rendre; il a pensé, en
effet, à Grotthauser et n’a, en son domestique qu’une confiance modérée.
--Devant la maison règne un calme parfait; la rue est entièrement vide
de passants, mais des détonations isolées, dans le lointain, apportent
l’écho de la bataille engagée.
Les hommes restent indécis et ne savent que faire.
--La danse a commencé plus tôt qu’on ne l’attendait, entend Thor auprès
de lui.
C’est Grotthauser qui a parlé.
--Qu’importe ce qui se passera cette nuit, dans notre malheureuse ville,
répond-il plein d’angoisse et de frayeur sur le sort de son fils, si je
puis ravoir mon enfant.
On perçoit à ce moment le ronflement atténué d’un moteur et les phares
étincelants d’une auto tournent l’angle de la rue voisine; la voiture
marche à petite vitesse.
Tornten et Grotthauser sursautent et, mus par la même pensée, se jettent
au milieu de la chaussée en faisant signe au chauffeur d’arrêter.
Mais la voiture cherche à les éviter; d’une brusque embardée à gauche,
le watman l’a portée contre le trottoir qu’elle range, dépassant déjà
les deux hommes, quand Carry, résolument, vient se placer devant le
moteur, à son tour:
--Arrêtez donc!... nous avons besoin de vous, crie-t-elle à l’homme du
volant.
Un grognement de mauvaise humeur lui répond, mais l’automobile stoppe.
--Un taxi!... c’est certainement un taxi, se réjouit Tornten qui accourt
à la rescousse.
--Je rentre!... déclare le chauffeur catégorique et barbu. Laissez-moi!
il ne fait pas bon dans les rues ce soir.
--Il faut que vous nous conduisiez à Dahlem répond le lieutenant de
vaisseau, qui se tient près de la voiture et porte, courroucé, la main à
la poche gauche de son manteau où elle saisit la crosse de son revolver.
Si vous ne le faites pas de plein gré et contre une bonne rétribution,
nous emploierons d’autres moyens.
--Oh! oh! voilà des façons qui ne me conviennent guère! riposte l’homme
furieux. Personne ne me commande! Je veux rentrer et ne tiens pas à
risquer ma peau pour une paire de mauvais drôles!
Thor va sortir son browning pour appuyer sa réquisition, mais Jacob le
pousse de côté:
--Soyez raisonnable et conduisez-nous, intervient-il conciliant. Vous
serez bien payé et il y va de la vie d’un homme.
--Ma vie à moi vaut bien quelque chose aussi, grogne le chauffeur.
--Mille marks pour aller à Dahlem!
--Mille marks! ricane le chauffeur, ce n’est pas lourd aujourd’hui. Tant
que l’autre n’aura pas quitté le château où il n’a plus de droits, notre
argent ne vaudra guère!
--Deux mille! propose Grotthauser.
--Eh non, je vous dis que je ne marche pas pour de la monnaie de
misère.
Grotthauser lève la main et sort, de son doigt, une bague de grand prix,
dont le solitaire scintille de mille feux, à la lumière des phares.
--Combien estimez-vous cette bague?
--Une belle pièce, répond le chauffeur intéressé.
--Elle est à vous, si vous nous menez à Dahlem, aller et retour.
Après un instant de réflexion, la réponse:
--Allons, montez, je vais vous conduire.
--Je te remercie, Grotthauser, dit Thor, lorsque tout le monde fut casé
dans la voiture.
Kunst a demandé qu’on le dépose à un carrefour voisin, car il redoute le
capitaine d’Unstett et ne veut à aucun prix suivre l’aventure jusqu’au
bout.
Mais il ne tarde pas à devenir manifeste que le chauffeur n’a pas pris
le chemin direct; au lieu de faire route droit sur Dahlem, comme il
aurait agi en temps normal, il choisit des rues détournées, fuyant, pour
lui comme pour ses clients, les dangers de cette nuit.
Le bruit d’une fusillade nourrie parvient cependant toujours aux
oreilles de Thor et de ses amis. Puis, soudain, vers le nord de la
ville, le ciel s’éclaire d’une lueur d’un rose encore indécis, qui
semble d’un commencement d’incendie.
En écoutant avec plus d’attention, on entend des lambeaux de chants et
un sourd bourdonnement qui montent de la capitale et rappellent les
premiers bouillonnements de la mer, précurseurs de la tempête.
Kunst demande qu’on arrête, pour lui permettre de descendre; il saute
hors de la voiture et son adieu se perd au milieu des pétarades
redoublées du moteur au départ.
On poursuit la route à toute vitesse, à travers la brume de cette nuit
d’automne, et chaque instant apporte, aux voyageurs de l’auto, de
nouveaux indices de la terreur qui règne partout.
Tantôt, dans une rue latérale, éclatent des cris, des hurlements
sauvages et des coups de feu; le chauffeur, prudemment, oblique dans une
direction opposée. Tantôt, viennent, à leur rencontre, deux, trois,
quatre autocamions, occupés par des hommes en armes. Le bruit des
moteurs couvre le ronronnement plus doux de la voiture de place. Les
projections de lanternes électriques de poche illuminent la rue, dont
tous les réverbères ont été éteints par des mains malveillantes. L’éclat
des lumières est aveuglant au point que, dans leur brusque clarté, Thor
et ses compagnons ne peuvent distinguer, sur les lourdes voitures, que
les étincelles qui s’accrochent aux casques d’acier, aux pointes des
baïonnettes, à l’or des passementeries.
On a dépassé le convoi sans incidents, chacun respire plus largement,
car le danger vole aux trousses des trois amis et le moindre arrêt peut
compromettre leur salut.
Mais ce répit est de courte durée: la voiture, tout à coup, stoppe si
brusquement, que les voyageurs sont jetés les uns sur les autres.
Thor se penche à la portière; un canon de fusil se braque sur lui et,
sous la lueur crue d’une lampe à acétylène, plusieurs civils
apparaissent sur les marchepieds de l’auto.
--Qui êtes-vous et où allez-vous?
--Est-ce que j’ai des comptes à vous rendre? qui êtes-vous, vous-mêmes?
--Oh! oh! on ne parle plus comme cela, cette nuit! Etes-vous des nôtres
ou de nos ennemis? Allons! dehors... votre voiture n’avancera qu’autant
que nous aurons ouvert la barricade.
Thor veut encore répondre violemment, mais Grotthauser s’interpose,
comme il a fait tout à l’heure et, le rejetant de côté, sans plus de
façons:
--Je suis, dit-il, le conseiller national Grotthauser, du parti
socialiste majoritaire, crie-t-il au jeune ouvrier dégingandé, qui a
mené l’explication avec Tornten.
La lanterne s’élève et s’abaisse; à la lueur de la lampe, l’étranger a
examiné l’industriel.
--Je vous prie de m’excuser, monsieur le conseiller national.
--Inutile, camarade... Peut-être savez-vous ce qui se passe dans notre
camp et pourquoi le soulèvement a éclaté si tôt?
L’ouvrier se rapproche de la voiture:
--Nous avons été trahis, monsieur le conseiller national; l’arrestation
de nos chefs a soulevé une violente indignation, qu’il n’a pas été
possible d’enrayer. Cela a éclaté partout. Ce soir, on a commencé par
les services publics; tous sont entre nos mains, bien que, par endroits,
il y ait eu un commencement de combat avec les postes d’impériaux qu’on
y avait placés. Les secteurs électriques, les usines à gaz, la plupart
des gares, le service des eaux et, en général, tout ce qui est
nécessaire à l’existence de la ville, tout cela est à nous.
«Mais il paraît que, dans le courant même de cette nuit, les troupes
impériales doivent tenter de reprendre le terrain perdu. En plus des
quartiers centraux de Berlin, elles ont fortement occupé les faubourgs
du Nord, où se trouve leur camp. De Pankow et de Tégel, nous attendons,
cette nuit, de vigoureuses contre-attaques. Il fera chaud, car de notre
côté, nous nous préparons à une énergique résistance.
--Je vous remercie, camarade, et bonne chance!
--Bonne nuit!
La barricade est ouverte pour laisser passer l’automobile, qui se remet
aussitôt en marche et continue à glisser dans le brouillard de la nuit.
--Alors, mort et désolation sur la malheureuse cité! gémit Tornten
épouvanté.
--Et la guerre civile sur tout le territoire, achève tristement
Grotthauser.
Ils ne parlent plus, préoccupés de leurs pensées, pendant tout le reste
du voyage, qui se passe désormais sans rencontres désagréables, grâce à
l’habileté du chauffeur et à la vitesse de la voiture.
Et, parmi les pensées qui, chez Tornten, prennent le dessus, il est
étonné de constater que celles qui dominent ne sont pas celles
auxquelles l’ont préparé ses nobles origines et son éducation de
hobereau, élevé dans le respect des institutions et qui, certainement,
avant le cycle de ces événements, aurait donné tous ses biens, tout son
sang pour la maison impériale, et tout sacrifié pour le kaiser, même
l’honneur.
Dans l’intervalle, l’automobile a atteint Dahlem; elle tourne dans la
rue où se trouve la villa du capitaine d’Unstett et s’arrête devant la
propriété. Les voyageurs descendent et Grotthauser recommande au
chauffeur de ne pas s’éloigner, quelle que soit la durée de l’absence de
ses clients. L’homme s’y engage et les deux amis, accompagnés de Carry,
se dirigent vers la maison.
Un instant après, ils sonnent à la grille, qui s’ouvre aussitôt.
Une servante est venue au-devant des visiteurs et va leur demander ce
qu’ils désirent, quand Grotthauser franchit délibérément et rapidement
le seuil; il est immédiatement suivi par Tornten et Carry.
La servante, ahurie, s’informe:
--Que désirez-vous?
--Parler au capitaine d’Unstett, répond l’industriel.
--Monsieur le capitaine n’est pas à la maison.
Mais elle n’a pas fini sa phrase, que l’affirmation de la domestique est
aussitôt démentie. Une porte, au fond du couloir, s’est entr’ouverte et
la voix de Fritz d’Unstett prononce avec calme:
--Faites entrer au salon ces messieurs et cette dame; je viens tout de
suite.
Le sang-froid d’Unstett, en présence de ses trois visiteurs, est
surprenant; c’est à croire qu’il les a entendus et trouve lâche et
mesquin de décliner l’explication.
La femme de chambre introduit donc tout le monde dans ce même salon où,
quelques mois auparavant, Thor de Tornten avait rencontré le comte
Kammitz.
A peine y sont-ils entrés que Fritz d’Unstett apparaît; il n’est pas
seul: derrière lui se montrent les formes élégantes d’Ilse qui, vêtue de
sombre, est indiciblement jolie et désirable.
Les circonstances ne comportent guère de politesses; pourtant
Grotthauser va s’incliner, quand il remarque la mine rogue et arrogante
du capitaine de cavalerie. Il rengaine net son geste et se redresse, non
moins hautain, tandis que dans le silence qui a suivi l’entrée du maître
de la maison et de sa compagne, retentit la voix tranchante de Tornten
qui interroge:
--Où est mon fils? je veux ravoir mon fils! sinon...
Le capitaine de cavalerie lui fait face et les deux hommes se mesurent
du regard. Unstett s’écrie, avec une violence qui se nuance déjà de la
cinglante ironie dont il ne se départira pas dans la suite:
--Qu’en savons-nous, où se trouve votre enfant? Si vous l’aviez mieux
gardé, vous n’en seriez pas réduit à le chercher. Vous en êtes
responsable, monsieur de Tornten, et, quand la justice aura statué, la
mère vous en demandera compte.
--Hypocrite! profère Thor dans sa fureur.
--Surveillez vos paroles, Tornten, gronde le capitaine de cavalerie; ce
ne sont pas toujours ceux que la nature a doués d’une haute taille et de
muscles solides qui sont les plus forts! Il y a d’autres armes qu’une
paire de poings de rustre!
--M’est avis que vous feriez mieux, tous deux, de modérer vos propos,
intervient vivement Grotthauser, car Thor va s’élancer sur Unstett et
tous deux sont prêts à passer la parole aux armes; Unstett a déjà eu un
geste suspect vers sa poche, que Tornten s’est empressé d’imiter.
Mais Grotthauser les a retenus à temps et le capitaine de cavalerie
change de ton.
--Je suis absolument d’accord et je crois que notre entretien ne peut
que gagner à rester dans le calme. Je demeure, pour mon compte,
fermement persuadé que c’est par suite d’une erreur que sont venus, chez
moi, ces deux messieurs, ainsi que cette dame que je n’ai pas l’honneur
de connaître.
--Il n’y a pas d’erreur, réplique sèchement Tornten, je sais que mon
fils est caché ici.
Unstett raille:
--On vous aura mal renseigné. Ma maison est à votre disposition. Vous
pouvez la visiter de la cave au grenier et vous persuader qu’il n’y a
pas, ici, trace d’un enfant.
Le ton est tellement péremptoire et l’officier de cavalerie si sûr de
lui que Tornten a renoncé aussitôt à l’idée de profiter de son offre; il
revient à la charge:
--C’est donc que vous avez éloigné mon fils, dans le cours de ces deux
dernières heures!
--L’enfant n’a jamais été sous mon toit, affirme le capitaine.
Mais ces subterfuges ne sont pas à la convenance d’Ilse, dont les traits
reflètent, pendant cette discussion, en un sourire narquois, la joie de
la vengeance satisfaite. Elle s’avance soudain et, dans son regard,
brille tout un monde de contentement et d’orgueil, lorsqu’elle crie au
père de son enfant:
--C’est faux!... il n’y a pas une heure, je tenais mon petit dans mes
bras, car c’est moi... moi seule qui ai attiré mon fils à Munich.
Thor chancelle et Grotthauser doit le soutenir d’une main ferme, mais,
du même coup, dans ce geste, il le protège contre la velléité d’un
retour offensif qui le jetterait, dans le paroxysme de fureur où il est,
sur la femme qui le brave après l’avoir outragé.
--Eh bien, puisqu’il en est ainsi, confesse à son tour Unstett, sachez
que l’enfant est en bonnes mains. Je trouvais inutile de vous en faire
part, mais Mme de Tornten est d’un avis différent. Forte de ses droits,
elle n’a pas à se défendre de son action généreuse.
--C’est un rapt odieux et lâche, hurle Thor, et digne d’une misérable
sans honneur et d’un individu qui sacrifie à ses propres intérêts
l’intérêt et l’existence de sa patrie.
Unstett va s’élancer sur lui, mais aussitôt il se domine et reprend,
avec sang-froid, le ton de persiflage qu’il n’a pas quitté.
--Nous n’allons pas choisir précisément cette nuit pour épiloguer sur
des questions de politique qui seront si bien résolues d’ici la venue du
jour. A l’aube prochaine, Berlin sera de nouveau aux mains de son
kaiser. Notez cela, messieurs. Et, pour votre tranquillité, apprenez que
votre fils est sous bonne garde, parmi les troupes fidèles au kaiser. Il
se trouve donc au milieu de ceux qui vont rétablir l’ordre en Allemagne.
--Ou l’esclavage, laisse entendre Grotthauser.
Unstett hausse les épaules:
--Il y a autant d’opinions que d’intelligences, et les unes, comme les
autres, ne sont jamais exactement définies.
«Mais, je pense, ajoute-t-il, que l’objet qui vous attirait ici a cessé
d’exister; vous savez où vous auriez, le cas échéant, à chercher le
jeune Otto de Tornten et vous pourriez aller vous consulter ailleurs
qu’entre mes quatre murs.
--Oui, nous partons, dit Tornten.
Et, tandis qu’il s’éloigne, avec Grotthauser et Carry, qui a suivi, dans
une muette angoisse, l’explication entre les deux hommes et Ilse, il
entend encore Unstett lui donner ce conseil ironique:
--Je veux encore vous mettre en garde, messieurs, contre l’idée qui
pourrait vous venir de diriger vos recherches du côté de Pankow ou de
Tégel. Il n’y fera pas bon d’ici peu et c’est une chose avérée que les
balles frappent sans prévenir. Il serait, d’autre part, tout à fait
incorrect qu’un ancien officier de la marine allemande se trouvât pris
avec les chefs de l’insurrection qui combat son souverain.
--Taisez-vous! ordonne Grotthauser.
Puis, il pose, dans un geste d’apaisement, sa main sur le bras de Thor,
qui va se jeter encore une fois sur son irritant adversaire, et le
marin, accompagné de son ami dévoué, sort en courbant le front de la
maison de celui qui lui a ravi sa femme, son fils et sa foi dans les
hommes.
VIII
Dans l’escalier, Carry se presse de toutes ses forces contre la poitrine
de Tornten, elle saisit sa main et la porte à ses lèvres en pleurant
silencieusement. Tandis que l’infortuné père met son courage à dominer
sa douleur, elle s’y abandonne toute et son cœur généreux frémit de
compassion pour les souffrances de l’homme aimé.
--Tout s’arrangera, murmure-t-elle, dans un sanglot.
Il l’entoure de ses bras et répond doucement:
--Tant que tu me resteras, je ne désespérerai pas.
Grotthauser chemine lestement en avant et ils le suivent aussi vite, car
il leur tarde de quitter cette maison où leur bonheur s’est effondré.
Arrivés dans la rue, il s’est passé tant de nouveau que cela suffit à
les détourner entièrement des pensées qui leur torturent le cerveau et
leur font battre le cœur depuis leur entretien avec Unstett.