leurs propos, ce qui, en ces jours de terreur, constitue un danger. Les
espions de l’empire pullulent et l’on dit qu’à Berlin, des ordonnances
ont été promulguées qui punissent de mort toute parole prononcée contre
le régime, hier défunt, aujourd’hui ressuscité.
--Non, nous ne savons rien de précis, réplique Grotthauser embarrassé.
Les journaux ont presque cessé de paraître en ces derniers temps; où
voulez-vous qu’on apprenne ce qu’il y a de nouveau?
--J’en ai, moi, de source certaine, dit l’étranger à voix basse. Dans
toute l’Allemagne du Sud, l’insurrection générale contre le kaiser est
proclamée. A Munich, on se bat dans les rues; il y aurait des centaines
de morts de chaque côté.
--Il fallait s’y attendre.
--Mais c’est à Berlin le pire, continue l’interlocuteur. Oh; cette ville
est à redouter. En apparence, le calme y règne, mais, tout à coup, elle
se déchaînera. Les cercles favorables au kaiser ne sont pas en état
d’endiguer la réaction et l’on prévoit que le sang coulera à flots.
--C’est encore relativement calme, probablement, parce que des
patrouilles en armes parcourent la ville en tous sens? ajouta
Grotthauser, toujours à voix basse.
--A Weissensee, on aurait fusillé trois ouvriers parce qu’ils tenaient
des propos de révolte contre l’empereur.
--Bien possible!
--Et ce n’est pas fini! Nous sommes à la veille d’événements
effroyables. Comment pouvait-on penser que le kaiser rentrerait dans
Berlin sans combats?
--Une partie de la population attendait ce retour, renseigna Grotthauser
indigné. Ces gens nous ont trompés, nous et l’opinion publique, pendant
des mois. Ils pensent maintenant récolter ce qu’ils ont semé, mais le
torrent d’une volonté supérieure les balaiera.
--Fasse le ciel qu’il en soit ainsi! profère l’inconnu.
Puis il croit devoir ajouter:
--Je vous ai entendu parler, tout à l’heure, des événements, c’est ce
qui m’a déterminé à me confier à vous. Sans cela, je n’aurais pas osé
manifester si nettement mes opinions. Il faut faire attention, car on ne
sait jamais auprès de qui l’on se trouve.
Il se tait ensuite, car plusieurs personnes sont sorties des
compartiments avec leurs bagages et ont envahi le couloir, de telle
sorte qu’il est impossible de songer à prolonger une conversation aussi
scabreuse.
Déjà les gares de banlieue fuient derrière les vitres du wagon et
bientôt le train s’engage entre les hautes rangées de maisons qui
bordent la voie à droite et à gauche.
Dans le hall de la gare, une nouvelle surprise attend les voyageurs.
Lorsque le train s’arrête, se dressent, à chaque portière, des soldats,
baïonnette au canon, qui empêchent de descendre.
On apprend que voyageurs et bagages seront strictement visités. On ne
peut quitter les wagons que par groupes de dix, encadrés par des
soldats à casques d’acier, munis de grenades à main, pour se rendre dans
un local où des officiers et des sous-officiers examinent chaque
voyageur.
Thor de Tornten et Grotthauser attendent une demi-heure leur tour. Ces
vexations rappellent au lieutenant de vaisseau les plus mauvais jours de
la campagne et les procédés employés en certaines parties des
territoires occupés.
Tout comme en ces jours de perpétuelle défiance, on leur demande leurs
noms et qualités, l’origine et le but de leur voyage, et encore d’autres
renseignements. Ensuite, on fouille les poches des deux voyageurs, et on
ne leur rend la libre pratique que lorsqu’ils ont établi, Tornten qu’il
est ancien officier et Grotthauser qu’il est à la tête d’une importante
industrie.
Devant la gare, le tableau est évocateur des mêmes époques. Dans les
rues, peu de passants, mais un grand nombre de soldats. Postés à chaque
coin de rue, ils dévisagent les passants d’un air soupçonneux, comme si
en chacun d’eux ils reconnaissaient un ennemi personnel du kaiser.
Quelques automobiles attendent des clients, et les deux amis trouvent
facilement une voiture pour les mener à la maison de Tornten. Jacob
Grotthauser s’est, en effet, décidé à accepter l’hospitalité du
lieutenant de vaisseau, car il compte être plus en sécurité dans la
demeure de son ami d’enfance que dans n’importe quel hôtel de la
capitale.
Pendant le court trajet à travers Berlin, tous deux sont frappés du
silence qui règne sur la ville, en général si vivante. Grotthauser
pense, non sans raison, que c’est le calme précurseur de l’orage.
Le même aspect se renouvelle partout: des soldats, des agents de police,
des officiers; les magasins sont fermés, quelques drapeaux flottent aux
balcons d’impérialistes déterminés, et l’on reconnaît à leur mine
arrogante les profiteurs du nouvel état de choses.
C’est le matin, de bonne heure, mais la cité ne paraît pas s’éveiller,
comme à l’ordinaire; bien au contraire, elle semble dormir et...
attendre.
Devant la maison de l’avenue du Grand-Electeur, les deux amis descendent
de voiture et, pendant que Grotthauser règle le chauffeur, Tornten va
sonner et pénètre le premier sous la porte d’entrée. Grotthauser le suit
jusqu’à l’appartement, où ils sonnent de nouveau.
Le cœur de Tornten bat à se rompre, car sa pensée le devance auprès
de Carry et de son fils. La joie de les revoir lui coupe presque le
souffle; il ferme les yeux en entendant des pas qui s’approchent de
l’intérieur. Aussitôt, Toman paraît tout ahuri devant son maître.
--Monsieur le commandant!
--Bonjour, Toman, s’écrie Thor, qui franchit le seuil, accompagné de son
ami. Derrière eux, la porte se referme et ils se trouvent dans la
spacieuse antichambre.
--Bonjour, monsieur le commandant, balbutie Toman en hochant la tête.
--Qu’avez-vous donc, mon garçon, demande l’officier, pendant que Toman
le débarrasse de sa valise, de son manteau et de son chapeau.
--Mais c’est... à cause de mademoiselle, finit par dire le valet et... à
cause de la dépêche.
--Qu’est-ce que vous voulez dire?
--Monsieur le commandant est donc revenu seul de Munich?
--De Munich? J’arrive de Brême à l’instant.
--Mais le télégramme qui est arrivé hier matin... Il venait pourtant de
Munich.
Thor ressent au cœur une douleur intense. L’impatience le gagne; il
saisit Toman au collet et le secoue.
--Parlez donc clairement, ordonne-t-il. Quel rapport mon arrivée
peut-elle avoir avec la dépêche? Où sont mademoiselle et mon fils?
Toman soupire profondément, des larmes d’effroi mouillent ses yeux.
--Partis! fait le domestique, comme brisé.
--Miss Bolton et mon fils sont partis! Où cela?
--A Munich!
--Ce n’est pas possible!
--C’est pourtant vrai, monsieur le commandant. Vous avez télégraphié
vous-même que mademoiselle et notre petit maître devaient venir vous
rejoindre à Munich. J’ai vu la dépêche de mes yeux.
Thor jette à Grotthauser un regard désespéré.
--Mademoiselle et notre jeune monsieur sont restés ici, bien tranquilles
jusqu’à hier, raconte Toman qui reprend péniblement son aplomb. Mais
hier, dans la matinée, il est arrivé cette dépêche de Munich, qui était
signée de votre nom et priait mademoiselle de partir immédiatement pour
Munich avec l’enfant. Monsieur le commandant devait les y attendre.
--Mais, c’est un faux! gronda Thor.
--On a attiré l’enfant et la jeune fille dans un guet-apens, suggère
Grotthauser.
Sans prononcer une parole, Tornten s’élance pour aller fouiller
l’appartement. Il en visite toutes les pièces où il aurait pu rencontrer
Carry et le petit s’ils n’avaient été éloignés par une infâme
manœuvre. Il lui semble cependant que, derrière chaque porte qu’il
ouvre, il va trouver les deux êtres si tendrement chéris.
Hélas! ses recherches ne font que confirmer la triste certitude, et,
après avoir parcouru toute la demeure, il revient à son cabinet de
travail où l’attend Grotthauser.
--Ils sont partis, perdus pour moi! s’écrie-t-il en s’effondrant dans
les bras de son ami.
--Tu les retrouveras, affirme ce dernier, qui le dépose avec mille
précautions dans le large fauteuil du bureau.
VII
Des jours se sont encore écoulés, combien? Thor ne peut l’évaluer,
lorsqu’un soir, à la faveur de la nuit, il voit revenir Carry. Il fait
sombre, Tornten se tient à l’une des fenêtres de son cabinet de travail
et regarde tristement l’ombre mélancolique et brumeuse d’une soirée
d’automne, quand il perçoit la sonnerie de la porte.
La voix de Toman se fait entendre aussitôt, alternant avec une autre
voix que l’officier aux écoutes ne définit pas et, avant même qu’il ait
pu identifier la personne qui vient d’entrer, la porte de son bureau
s’ouvre.
C’est la jeune Anglaise.
--Carry! s’écrie-t-il dans un sursaut joyeux.
Sans une parole, elle se jette à son cou, sans un mot, elle l’embrasse,
mais, en même temps, de lourds sanglots secouent sa poitrine menue
qu’elle presse contre lui. Tous deux s’abandonnent à l’ivresse de se
retrouver, avec tant d’ardeur qu’ils n’ont pas remarqué le geste discret
de Toman qui s’est éclipsé en refermant, sans bruit, la porte.
--Carry! te voilà de nouveau près de moi et ta présence chasse toutes
mes peines, murmure doucement Tornten qui cueille amoureusement les
larmes aux yeux de son aimée.
--Otto!... Ils m’ont volé le petit, sanglote-t-elle.
L’homme a frémi, il a laissé retomber le bras qui retenait contre lui la
gracieuse enfant et Carry chancelle, s’appuyant à une table.
--Où est mon fils? interroge Tornten presque durement.
Calmé par l’attitude humble et sincère de la jeune fille, comprenant et
regrettant son injustice, l’officier la prend doucement par la main et
la conduit vers un fauteuil, sur lequel, épuisée d’émotion, elle se
laisse tomber.
Il semble que sa douleur excède ses forces; elle a pris la main de
Tornten qu’elle appuie sur son front brûlant et cherche à ordonner ses
pensées, tandis qu’il lui parle tendrement.
--Carry aimée, donne-moi seulement l’assurance que mon enfant est
vivant! implore-t-il. Déjà ta présence me console presque de la
disparition du petit; pourvu qu’il vive, mon Otto! Aie pitié!
Rassure-moi et n’augmente pas mon chagrin par l’incertitude.
--Oui, finit-elle par répondre, Otto est vivant.
--Alors, rien n’est perdu. Te l’a-t-on volé?
--Oui, Thor.
--Raconte-moi, Carry, tout ce qui s’est passé. Tu vois, je suis près de
toi, tes mains dans la mienne, et je n’ai pour toi que de la
reconnaissance de tout le bien que te doit mon fils. C’est te dire
combien ferme est ma conviction que tu as tout fait pour le mieux, quoi
qu’il soit arrivé.
--Thor, je te remercie de ta confiance. C’est effrayant ce que j’ai pu
éprouver!... Tu sais que je suis partie à Munich pour te rejoindre?
--Oui, Toman m’a mis au courant. Mais la dépêche était fausse.
--Comment aurais-je pu m’en douter? Malgré l’agitation qui règne
partout, à cause du retour inopiné du kaiser, j’ai résolu immédiatement
d’y obéir et de faire avec l’enfant le voyage de Munich. Il faut que tu
saches que c’est pour toi que j’ai affronté le danger, pour te revoir et
te ramener ton fils.
Il la remercie d’un baiser qu’il presse sur sa douce main.
--Nous sommes donc partis, ton fils et moi, dans un train bondé, pour
Munich, où nous sommes arrivés sans incidents.
«Mais là, dès la gare, nous tombons dans une indescriptible confusion.
«Il paraît qu’on ne pouvait s’aventurer dans les rues, parce que la
bataille était engagée, entre les troupes du gouvernement, en parties
ralliées au kaiser, et des ouvriers en armes.
«Nous entendions une fusillade ininterrompue; sous nos yeux, on traînait
des blessés, voire des mourants sous le hall de la gare, où on les
couchait, pour leur donner des soins ou les laisser passer en paix dans
l’espoir d’une autre vie meilleure. Ah! quels tableaux d’horreur et
d’épouvante nous avons pu voir, ton fils et moi!
«Comme ton télégramme disait que tu viendrais nous attendre, nous te
cherchions... en vain naturellement.
«En revanche, un homme s’approcha de moi et me demanda si j’étais Carry
Bolton. Sur ma réponse affirmative, il prit le garçonnet par la main et
m’avisa qu’il m’était envoyé par toi, pour nous emmener te rejoindre.
Tu te serais trouvé engagé, avec les troupes impériales, suivant son
dire, dans la bataille et n’aurais pu venir pour cette raison.
«Je n’avais aucune raison de ne pas ajouter foi au récit de ce misérable
et je me disposais à le suivre avec l’enfant, quand il s’informa si je
m’étais occupée des bagages. C’était un souci qui, dans le désarroi des
choses et des gens, m’avait totalement échappé.
«Il m’offrit, alors, de m’attendre avec l’enfant, tandis que j’irais
réclamer notre malle. De cette façon, il s’était défait de moi, sotte
que j’étais et qui n’avais pas vu clair dans son jeu.
«Les écailles ne me tombèrent des yeux que lorsque je revins,
accompagnée d’un employé qui portait la malle.
«J’eus beau chercher l’enfant et son gardien: tous deux avaient disparu.
«Tu peux t’imaginer ce que j’ai souffert dans les minutes, dans les
heures qui suivirent. Je m’étais aussitôt rendu compte de ma faute.
Jamais je n’aurais dû laisser le petit seul sous la garde d’un inconnu.
Je parcourus toutes les salles, tous les halls, tous les recoins de la
grande gare, mais, dans l’affolement qui régnait autour de moi, il était
impossible de trouver un secours.
«C’est en vain que je demandai assistance à la police; elle avait
d’autres besognes que de chercher un enfant. C’est inutilement que je
m’adressai à tous les voyageurs que je rencontrai; aucun ne pouvait me
renseigner.
«J’essayai de sortir de la gare, ce fut bien pis; déjà les abords en
étaient envahis par des hordes sauvages qui combattaient les troupes de
l’empereur. Dans mon voisinage immédiat, on tirait des coups de fusil et
je vis tomber près de moi des hommes blessés.
«On m’arrêta, on me traîna sous l’abri que procurait encore la gare. Là,
on m’interrogea, me demandant d’où je venais. Je fournis tous les
renseignements possibles et suppliai les gens qui m’entouraient de
m’aider à retrouver le petit. On se moqua de moi; on m’enfourna dans un
wagon, où je m’effondrai de fatigue et... l’on fit partir le train dans
lequel je me trouvais et qui devait, disait-on, être le dernier sur
Berlin.
«Voilà comment je suis revenue. Crois-moi, Thor, je suis innocente de la
disparition d’Otto. J’aurais tout fait, tout donné, pour le retrouver.
Mais les circonstances étaient trop fortes pour une faible femme comme
moi.
Thor de Tornten penche la tête douloureusement et dit:
--Non, Carry, je sais qu’il n’y a pas de ta faute, pas plus que de la
mienne ou de n’importe qui. Ceux-là seuls en sont responsables qui ont
organisé ce rapt.
--Tu crois que c’est Ilse?
--C’est elle et le capitaine d’Unstett qui ont enlevé l’enfant.
--Alors, il est près de sa mère, fait Carry dans un sentiment bien
féminin, et sans doute heureux de se trouver près d’elle.
Thor ne répond pas tout d’abord et tous deux gardent le silence, mais,
au bout d’un moment, il reprend, ému, ébranlé:
--Peut-être as-tu raison... c’est sa mère, après tout.
--Oui, continue Carry dans l’élan de sa bonté et la candeur de son
cœur; peut-être est-ce une chose que la nature aurait réclamée un
jour ou l’autre. Un enfant appartient à sa mère, quels que soient les
dissentiments qui ont pu survenir entre ses parents.
--Laissons cela, fait Thor soucieux. Je hais cette femme et je n’avais
contre elle qu’une arme: l’enfant. On me l’a enlevé et me voilà désarmé,
tant que je n’aurai pas réussi à le ramener auprès de moi. C’est, pour
l’avenir, le but que j’assigne à mes efforts. Aussitôt que l’ordre sera
rétabli dans ce malheureux pays, j’entreprendrai l’impossible pour
reconquérir mon fils.
--Tu feras comme tu l’entends, Thor, répond la jeune fille et, pour la
première fois depuis des heures, elle a la détente d’un sourire, en
attirant vers elle le visage de son fiancé. Tu peux, désormais, être
sans inquiétudes sur le sort de ton enfant, car il n’a rien à craindre
auprès de sa mère... Et dis-moi que tu m’aimes et me pardonnes!
--Je n’ai pas à te pardonner, mais à te remercier! dit-il avec une
grande tendresse, l’embrassant dans toute l’ardeur de la passion dont il
ressent, en ce moment, la violence.
Il la represse si fort contre lui qu’elle est prête à crier.
--Quand vas-tu m’appartenir enfin? demande-t-il tout bas, d’une voix
brûlante et caressante, et il s’étonne d’une sensualité à laquelle il
est d’ordinaire si étranger.
--Aussitôt que je serai ta femme, Thor, répond Carry qui semble
elle-même en proie à des sentiments inaccoutumés, car elle tremble de
tous ses membres et couvre son fiancé de baisers ardents.
--Pourquoi attendre? implore-t-il. Tu connais ma décision irrévocable de
t’installer à mon foyer, comme la compagne de ma vie. Ne me refuse pas
un bonheur que j’aurais goûté déjà, si les événements ne nous avaient
pas séparés.
--Thor!... ce serait mal, murmure, dans un souffle, la jeune fille,
folle d’angoisse et d’effroi et cependant déjà plus faible, dans sa
tendresse pour celui qu’elle aime. Qui sait ce que l’avenir nous
réserve?
--Qui sait s’il n’apportera pas de nouveaux obstacles à notre bonheur et
à notre amour? Qui sait, Carry, si nous pourrons jamais être l’un à
l’autre? Celui qui ne saisit pas le bonheur quand il se présente, est un
maladroit.
--Non!... Non! Thor, implore-t-elle.
--J’ai peur, Carry, que cette heure nous prépare bien des regrets, fait
Thor déçu.
A ce moment, comme si les événements intervenaient dans le combat de ces
deux jeunes êtres contre les égarements de leur passion et la puissante
emprise de la nature, tous deux entendent soudain un léger bruit, comme
d’un grattement et d’un frottement venant de la fenêtre. Ils se dégagent
aussitôt et prêtent l’oreille; de nouveau, le même crissement se fait
entendre distinctement; on dirait que quelqu’un, de l’extérieur, cherche
à s’introduire par la croisée.
Thor se précipite et, sans songer au danger, se penche à la fenêtre.
--Qui est là? demande-t-il impérieusement.
--C’est moi, Thor, lui réplique, d’en bas, une voix qu’il n’a pas tout
de suite reconnue, mais qu’il reconnaît dès les premiers mots suivants,
car, tandis qu’il se tait, tout surpris, l’étrange visiteur continue:
--Je voudrais entrer chez toi, par ici, Thor.
--Grotthauser? s’écrie Tornten d’une voix mal assurée.
--Je t’en prie, ne prononce pas mon nom si haut! se récrie l’autre.
--Alors, prends plutôt le chemin familier à ceux qui, comme toi, sont
assurés d’être toujours bien accueillis chez moi, répond le géant blond
de sa fenêtre.
--Non, je ne le peux pas. Plus tard, je te dirai pourquoi. Heureusement
que tu demeures au rez-de-chaussée; pour surélevé qu’il soit, cela me
procure un accès plus commode par ta fenêtre.
Thor ne s’explique pas le désir insolite de Grotthauser, mais il lui
tend la main et l’aide à monter par un rétablissement. Sans doute
a-t-il, pour s’introduire ainsi, des raisons de ne pas vouloir être
aperçu par Toman ou les locataires de la maison.
Le petit homme a, d’ailleurs, sauté assez lestement dans la pièce.
Enveloppé d’un grand manteau, le visage abrité par un chapeau à larges
bords, tel apparaît l’industriel devant l’officier, ainsi que devant la
jeune Anglaise, qui s’est portée toute surprise à sa rencontre.
Il entr’ouvre son manteau, respire bruyamment comme un homme qui vient
d’accomplir un effort surhumain et se laisse tomber dans un fauteuil.
--Un joli travail, plaisante-t-il, pour qui n’en a pas l’habitude!
Mais, tout aussitôt, il redevient sérieux, jette sur un meuble son
vêtement et son chapeau en ajoutant:
--C’est un signe des temps, qu’à cause de ses opinions politiques un
homme, par ailleurs irréprochable, soit contraint d’entrer par la
fenêtre chez son ami d’enfance.
--Explique-nous donc, Jacob, ce que tout cela signifie?
--D’abord, donne-moi une fois encore ta main d’ami, que je la presse,
fait le petit homme barbu, en secouant énergiquement la droite de
Tornten; en même temps, il salue cordialement Carry, comme s’il la
connaissait de longue date.
--Et, maintenant, reprend-il en s’asseyant, imité en cela par ses deux
interlocuteurs, écoutez-moi. Ne croyez pas, surtout, que je sois venu
chez vous par ce chemin mystérieux, uniquement pour ma propre sécurité.
C’est, au contraire, et tout d’abord, mon cher Thor, avec le désir de ne
te causer aucun ennui... Tel que tu me vois, je suis désormais un
proscrit politique, trop heureux s’il réussit à se tirer d’affaire.
--Toi?... un proscrit! s’écrie Thor stupéfait.
--Et même, selon les apparences, un criminel qu’on veut à tout prix
mettre sous les verrous.
--Comment cela?
--Mon Dieu! je t’ai expliqué depuis longtemps que l’insurrection
générale est un fait accompli et que, par suite, elle ne va pas tarder à
mesurer ses forces avec celles du kaiser et de ceux que son retour
réjouit.
«Bien que les préparatifs de cette lutte entre nous et les impériaux
aient été faits dans le silence, il faut croire qu’ils n’ont pas échappé
aux nouveaux maîtres du pays.
«Ceux-ci prennent, en effet, des mesures sévères contre la révolution
qui gronde et ont décidé de mettre la main sur les meneurs du parti.
Dans le courant de la journée, tous les chefs du mouvement contre le
kaiser ont été appréhendés.
«Il paraît que je figure sur la liste des indésirables. Par bonheur, je
l’ai appris à temps pour me mettre en sûreté. Et c’est ici que je bénis
le hasard qui m’a inspiré la bonne idée de ne pas accepter, pour un
temps trop long, ton amicale hospitalité, et de retourner vivre à
l’hôtel... ils peuvent courir, maintenant, pour m’y trouver.
--Je t’aiderai à te sauver, fait Thor complaisant.
--C’est ce que je viens te demander. Il faut que, cette nuit même, j’aie
quitté Berlin. Le bruit court que si l’émeute se déchaîne, les otages
seront fusillés.
--C’est inhumain!
Grotthauser sourit amèrement:
--N’est-ce pas autrement inhumain de vouloir soumettre ce pays à une
autorité contre laquelle il s’élève de toute sa raison? Ignores-tu que,
dans toute l’Allemagne, des combats se poursuivent, dont la violence
rappelle les cruautés de la guerre civile en Russie?
«Partout les fidèles de l’empereur rencontrent l’opposition et si, au
premier choc, la surprise leur a permis de s’emparer du pouvoir et de
se substituer au gouvernement régulier, la volonté de la masse n’en
reste pas moins inébranlable à ne pas tolérer plus longtemps
l’usurpation de Guillaume de Hohenzollern et de son entourage.
«Dans le Sud, les adversaires du kaiser ont le dessus et une véritable
guerre est imminente entre nordistes et sudistes.
«D’autre part, les impériaux ne sont aucunement sûrs du Nord lui-même.
La guerre éclatera-t-elle d’Allemand à Allemand? c’est d’ici, de Berlin,
que sortira la décision. Si nous ne réussissons pas, dans la capitale, à
briser la puissance du Hohenzollern, la lutte entre les deux parties de
l’empire est inévitable...
--C’est donc une iniquité à quoi nous nous sommes associés?
--Une iniquité, au premier chef! s’écrie Jacob Grotthauser. A partir du
moment où j’ai constaté la volte-face de ceux qui, avec nous, ont
arraché le kaiser de Mas-a-Tierra, je n’ai cessé d’avoir des remords.
Vois-tu, dans cette affaire, nous avons été les instruments d’ambitieux,
qui nous ont abusés.
--Ils le regretteront à leur tour, car la révolte va anéantir leurs
espoirs! profère Tornten.
--Ce n’est pas si sûr que cela. Qui sait si le mouvement sera assez
puissant. Tu vois déjà que je suis traqué, uniquement parce que je suis
suspect de travailler contre le kaiser. J’en arrive à redouter que le
salut ne vienne pas du peuple allemand, mais de l’extérieur, où certes
le retour du kaiser n’est pas vu sans aigreur.
--Tu crois que les alliés, dont il était prisonnier...
--Ils sont unanimes, achève le petit homme, à vouloir mettre une prompte
fin à cette tentative de restauration. Naturellement, le gouvernement
impérial empêche la voix de l’étranger d’arriver jusqu’à nous, mais j’ai
de bonnes sources d’information, d’où il résulte qu’on se préoccupe,
dans les cercles de nos ennemis, d’étouffer dans l’œuf les desseins
du kaiser et de son entourage.
«Nous nous trouvons déjà aussi isolés, en face de l’univers entier, que
pendant la grande guerre. Déjà, la famine menace, nos usines sont
fermées, faute de matières premières, et nos ennemis s’agitent, dans nos
provinces de l’Ouest, pour les pousser à se séparer de l’empire.