grandes chances nous sont ouvertes de réaliser nos vœux et d’amener
le kaiser à notre bord.
«Il reste à savoir ce que l’on fera de lui; l’Amérique en a décidé
ainsi.
--Oh! oh! gronde Rittersdorf, qu’est-ce que cela signifie?
--Je vous prie de ne pas interrompre ainsi, Rittersdorf, objurgue
Kammitz.
L’interpellé se tait, mais il ronge son frein et ses traits s’altèrent,
se couvrant davantage de rougeur à chaque nouvelle parole du capitaine
de cavalerie.
--Les Yankees exigent que nous transformions le bannissement imposé au
kaiser en un exil volontaire. Vous savez tous que l’île de Mas-a-Tierra,
qui appartient au groupe des Juan-Fernandez, est à environ 360 milles de
la côte du Chili.
«C’est sur un point de cette côte que nous devons atterrir, quitter le
bâtiment qui sera remis aux Américains et débarquer le kaiser sur le sol
de la république chilienne. La suite de l’aventure est aussi bien réglée
que toutes les circonstances antérieures de l’évasion. A partir de
Valparaiso, nous empruntons la voie ferrée qui, par delà les
Cordillères, nous conduit dans l’Argentine. A la station Mercédès, nous
abandonnons le chemin de fer; des chevaux et des guides nous attendent
en ce point et, en trois ou quatre jours de chevauchée, nous atteignons
une grande ferme que les Américains ont acheté et aménagée pour le
kaiser.
«Là, il est en sûreté, car il est entendu que nous restons auprès de lui
pour le défendre, et, d’autre part, le gouvernement des Etats-Unis aura
pris toutes dispositions pour que l’Argentine n’extrade pas le proscrit
et ne l’inquiète en rien, par ailleurs.
L’orateur a cessé de parler. Un tel silence accueille ces paroles que
Thor peut entendre la respiration fortement rythmée du lieutenant de
vaisseau Rittersdorf, qui est assis auprès de lui et semble en proie à
une lutte intérieure.
--Mes amis, finit-il par crier, sur le verbe fougueux qui lui est
ordinaire, je suis d’avis de rejeter, sans plus, les propositions
américaines. En ce qui me concerne personnellement j’entends refuser mon
concours à une entreprise qui aura pour résultat de faire du prisonnier
de plusieurs peuples le prisonnier d’une seule nation.
--Bravo, Rittersdorf, éclate Sellenkamp, je pense absolument de même!
--Moi aussi, s’exclament d’une seule voix les deux Walding et de la
Rieth.
Ils se sont levés, tous deux au paroxysme de l’émotion et semblent
décidés à n’accepter aucune compromission.
Le comte Kammitz hausse les épaules et cherche à rencontrer les yeux de
Tornten, dont il paraît espérer un secours. Mais le visage de ce dernier
demeure obstinément baissé et ne témoigne en aucune façon de
l’orientation de ses pensées. Il s’abstient de répondre au regard de son
ami, s’absorbe dans l’examen de la carte et attend patiemment que
l’agitation de ses camarades ait pris fin.
Quelques paroles prononcées par Unstett ont, d’ailleurs, ramené déjà un
peu de calme.
--Mais, messieurs, a annoncé le capitaine de cavalerie qui est
tranquillement resté assis, je partage entièrement vos sentiments et vos
vues. Je n’ai fait que vous rapporter les propositions qui m’ont été
soumises, sans me poser aucunement en avocat de ces projets. Ne nous
querellons pas si nous voulons arriver à notre but.
--Notre but! mais c’est de ramener le kaiser en Allemagne, riposte
Rittersdorf. Quiconque y est opposé n’aime pas sa patrie!
Thor observe Grotthauser qui se tait, pâle et frémissant, sans vouloir
prendre parti dans ce déchaînement d’enthousiasme.
--Usons de l’aide américaine pour arriver à nos fins, suggère tout à
coup Sellenkamp.
--C’est cela même, approuve Heinz de Walding; lorsque nous aurons
délivré le kaiser, nous le conduirons où bon nous semblera.
--Où bon lui semblera, rectifie Grotthauser qui ajoute: et, d’ailleurs,
il reste à savoir s’il n’est pas plus prudent de repousser tout de suite
les avances américaines que de trahir ensuite nos associés.
--Comment l’entendez-vous, monsieur Grotthauser? s’informe Rittersdorf.
Mais déjà le calme qui émane des paroles de l’industriel a suffi pour
faire rentrer les forcenés à leurs places. On se rassied autour de la
table des délibérations et questions et réponses se croisent de part et
d’autre, comme le cliquetis d’épées d’un assaut courtois.
--Je crois, monsieur le baron, que nous devons avoir en première ligne,
devant les yeux, le bien du peuple allemand.
--Non, le bien du kaiser, aussi.
--Parfaitement! Nous devons donc rechercher la solution susceptible de
concilier le bien du peuple allemand et les intérêts de l’ancien
souverain de l’Allemagne.
--Eh! bien, le rétablissement de la monarchie!
--Je crains que vous ne fassiez fausse route, car seule une partie de la
nation le désire.
--La masse est facile à mener et acclamera le retour du kaiser.
--Toute la masse n’est pas aussi malléable que vous voulez bien le dire.
La guerre a éclairé la religion des couches profondes; elle a renseigné
les foules sur les avantages et les inconvénients de chaque régime; elle
a aboli, chez le plus grand nombre, cette souplesse de reins qui les
faisait se prosterner aux pieds d’un trône et beaucoup refuseraient,
aujourd’hui, de s’incliner devant une prétendue Majesté... quand bien
même il s’agirait de Guillaume de Hohenzollern.
--Prétendue Majesté! bondit Rittersdorf. Je vous invite, monsieur
Grotthauser, à laisser de côté tout ce qui peut être outrageant à
l’égard du kaiser. Et, au surplus, je ne discute pas les moyens de
rendre le peuple allemand plus heureux. Pour moi, le kaiser est toujours
notre maître. Le ramener à sa place, tel est mon but.
Les paroles du baron emportent de nouveau une approbation presque
unanime. Seul, Kammitz reste, après comme devant, calme et maître de
soi, tandis que le regard clair d’Unstett se pose, non sans quelque
insolence, sur les dissidents, Grotthauser et Thor de Tornten.
Car, si Grotthauser ne relève pas le dernier argument du lieutenant de
vaisseau Rittersdorf, Thor prend sa place et, se levant de son siège,
marque par là son intention d’intervenir.
--Le différend qui vous sépare, commence-t-il, dans le silence qui se
rétablit, avec le sang-froid dont il est coutumier dans les plus graves
circonstances, m’oblige à prendre nettement position dans notre
entreprise. Je sais que le commandement du croiseur sous-marin doit
m’être dévolu et que je suis appelé à jouer, de la sorte, un rôle de
premier plan dans l’évasion du kaiser, un rôle sur lequel les temps
futurs auront à prononcer leur verdict. Le comte Kammitz a fait de la
question un exposé juridique auquel j’applaudis entièrement.
«Mais, puisque nous nous exposons au jugement de l’Histoire qui peut,
nous disparus, jeter la honte et l’opprobre sur nos mémoires, ne perdons
pas de vue qu’il serait aussi criminel de précipiter le pays dans de
nouveaux embarras, dans de nouvelles luttes, dans la terreur et
l’horreur d’une guerre civile, auprès de laquelle toutes les atrocités
passées ne seraient rien et qui suivraient infailliblement le
rétablissement du kaiser. Par contre, il serait infâme aussi de le
laisser au pouvoir de ses ennemis.
«Si nous ramenons l’empereur sur le sol allemand, la désagrégation du
Reich est inévitable, si même l’on admet que nos ennemis extérieurs
n’interviennent pas immédiatement et énergiquement. Car, en ce cas, les
alliés se trouveraient d’accord pour sévir contre nous de toute leur
puissance, par la déclaration d’une nouvelle guerre économique, du
blocus et de la famine, qui consacreront notre anéantissement politique
et notre ruine définitive.
«Il est vraisemblable d’ailleurs qu’ils occuperont militairement
certaines provinces, qu’ils en soulèveront d’autres contre le kaiser...
l’Allemand combattra l’Allemand! Qui donc ose y penser, qui donc ose
songer encore au retour du kaiser en présence de telles conséquences?
La voix de Thor résonne si nette, si vibrante qu’elle coupe court à
toute riposte et condamne au silence Rittersdorf et ses partisans et,
sans reprendre haleine, le marin continue:
--D’autre part, qui pourrait se dérober à la tâche qui vient de nous
être tracée et qui, encore que les exigences des Américains puissent
paraître intolérables, n’en a pas moins pour conséquence la réalisation
du vaste projet qui occupe, aujourd’hui, nos pensées.
--Personne! s’écrie Grotthauser.
--Non, aucun de nous ne se dérobera, appuie le comte Kammitz.
Une courte pause suit, pendant laquelle Tornten se laisse retomber sur
son siège; Rittersdorf ne trouve pas de réponse:
--Mais, affirme-t-il enfin, un peu contrit, je n’ai jamais songé
sérieusement à me dérober.
--Je vous remercie de cette assurance, réplique Thor.
--Mais moi non plus! se hâte de corroborer Sellenkamp dont les Walding
et Rieth suivent le mouvement.
--Dès lors, poursuit Tornten, nous sommes tous d’accord. Nous agissons
comme les Yankees nous l’ont prescrit. Qui sait si quelque jour les
circonstances ne se modifieront pas au point de nous permettre
d’envisager à nouveau le retour du kaiser. Prenons l’exemple de
l’éventualité d’une guerre entre Anglais et Américains. Pendant que les
autres se trouveront occupés ailleurs, nous aurions les mains libres
chez nous et la possibilité de nous donner un gouvernement de notre
choix.
--Mais jamais contre la volonté du peuple, corrige Grotthauser.
--Jamais! acquiesce Thor.
Rittersdorf sourit d’un sourire dédaigneux qui se reproduit aussitôt sur
les lèvres de ses amis et celles... du capitaine de cavalerie. Ce jeu de
scène n’a pas échappé à Tornten.
Mais déjà Grotthauser tente, par des paroles conciliantes, de ramener la
bonne intelligence parmi les conjurés.
--Messieurs, fait-il, s’adressant à Rittersdorf et aux autres officiers,
pouvez-vous croire qu’il soit encore dans le goût et dans les intentions
du kaiser de soutenir, pour son trône, une lutte formidable. Outre que
cela dénoterait, de sa part, un manque de clairvoyance dont vous n’avez
pas le droit de préjuger, il faut considérer qu’il est certainement
affaibli par six années de combats autour de sa souveraineté et brisé
par les événements qu’elles ont déchaînés. Songez qu’il n’est plus à
l’âge de l’action et qu’il ne possède plus ce ressort de la jeunesse qui
fait supporter les revers avec confiance en l’avenir.
--C’est bon, monsieur Grotthauser, répond fraîchement le baron
Rittersdorf. Nous ne parlons pas la même langue. Laissez le temps
arranger les choses.
--Comme vous voudrez, monsieur le baron.
--Messieurs, reprend Kammitz, en rompant brusquement le débat, je
propose, maintenant, de choisir parmi nous un chef. Il nous en faut un
et vous n’ignorez pas que toute entreprise est vouée à l’insuccès, qui
ne possède pas une tête.
--Je vote pour le comte Kammitz, s’écrie Thor de Tornten.
De toutes parts, des acclamations accueillent ce vote et le comte
accepte, avec calme le choix dont il est l’objet. Mais, de sa propre
initiative, il tient à imposer une limite à ses attributions en
ajoutant:
--Mais, aussitôt que nous aurons le pied sur le croiseur sous-marin, je
remets tous mes pouvoirs aux mains de notre ami Tornten. Cela ne va-t-il
pas de soi? il est parmi nous le seul capable de prendre la direction
d’un tel navire.
Cette proposition est adoptée avec la même unanimité.
--Il s’agit, maintenant, de fixer le jour où nous nous retrouverons à
Lisbonne, suggère Kammitz.
Unstett, après un coup d’œil à son calendrier de poche, opine:
--Je crois que le mieux serait de dire le 25 avril; cela nous laisse
cinq semaines pour nos préparatifs.
--Quelqu’un a-t-il une objection contre cette date?
Personne ne proteste et le 25 avril est fixé comme point de départ de
l’opération.
--Je me charge d’avertir les Américains, offre l’officier de cavalerie,
mais je dois encore et, dès à présent, attirer votre attention sur la
nécessité qu’il y a pour nous d’assurer, par nos propres moyens, tous
les services à bord du croiseur, car aucun homme de l’équipage ne
restera sur le navire.
--Il va sans dire que nous acceptons cette condition, s’exclame
Rittersdorf. Pour mon compte, je consens à faire les besognes les plus
serviles, si de cela doit dépendre le succès de notre entreprise.
--C’est noblement parler et aucun de nous ne restera au-dessous d’un
pareil dévouement, affirme Kammitz. Nous nous plaçons sous les ordres de
Tornten en tout état de cause.
--Serons-nous assez pour la manœuvre du sous-marin, demande Rieth?
Thor de Tornten réfléchit un instant:
--Cela peut aller, fait-il en matière de conclusion, à condition que
nous fournissions un effort double. Nous pourrions nous adjoindre Kunst
et quelques domestiques de confiance pour le voyage.
--Adopté, approuve Kammitz. Ces gens sont, après tout, des Allemands et
nous les connaissons suffisamment... Mais pas plus de trois.
On est arrivé à la fin de la conférence. Le comte fait remarquer encore
que chacun aura à se procurer de faux papiers et pourvoir, par lui-même,
au voyage jusqu’à Lisbonne. C’est là seulement qu’entreront en vigueur
les dispositions prises par les Américains.
Il ne reste plus qu’à se séparer. Grotthauser saisit le bras de Tornten,
pour l’aider à descendre jusqu’à l’automobile qui,--a fait connaître le
comte Kammitz,--est à la disposition du convalescent pour le reconduire.
--Je suis fatigué, dit Thor à son vieil ami, tandis qu’au bras l’un de
l’autre, ils cheminent dans la rue, et je sens qu’il va me falloir faire
appel à toutes mes forces, pour être à la hauteur de la tâche que j’ai
assumée.
--Cependant, tu es marin et tu as été officier, riposte l’industriel.
Que dirais-je, moi, pour qui ce voyage à bord d’un sous-marin offre des
difficultés et des dangers inconnus.
--Ce qui ne t’empêche pas de te joindre à nous! J’avoue que cela ne m’a
pas peu surpris de te rencontrer dans cette société.
Ils sont arrivés au carrefour où stationne l’auto et y montent aussitôt:
--Tu sais maintenant ce que j’y fais! explique Grotthauser lorsque assis
côte à côte, dans la voiture, ils parcourent déjà, à vive allure, les
rues du Berlin nocturne.
--Oui, pour modérer les idées de Rittersdorf.
--Parfaitement! Je me figure, par ma présence, être en mesure
d’intervenir en temps opportun, lorsqu’on voudra faire aboutir à
l’asservissement de notre pays, une entreprise que, jusque-là, je trouve
juste et noble.
«Quand le comte Kammitz m’a parlé la première fois de faire évader le
kaiser, je me suis récrié. Je me suis, par la suite, rangé à ses
raisons, quand il a mis en lumière l’affront infligé à la patrie, mais
j’ai pu, en même temps, me rendre compte que la présence d’un civil dans
leur société était indispensable.
--Tu as vu, Jacob, que je me suis rallié à tes opinions.
--Et je t’en remercie, Tornten; donne-moi ta main d’ami que je la serre.
--Et que cela cimente notre entente, Jacob. Restons unis pour refréner
la volonté des autres quand elle dépassera l’objectif que nous nous
sommes fixé.
--Qu’il en soit ainsi.
Thor, qui n’a pas repris toute sa vigueur, se sent envahi par la
fatigue. Il incline la tête sur l’épaule de son ami et s’endort d’un
sommeil léger, d’abord, mais qui devient de plus en plus profond à
mesure que la voiture poursuit sa route...
* * * * *
Autre tableau:
La gare par laquelle il est arrivé de Hanovre, avec son mouvement de
voyageurs, de porteurs, d’employés, de marchands de journaux. A la
droite de Tornten, Carry pleure silencieusement, à sa gauche se suspend
le jeune Otto.
--Carry, console-t-il tendrement, sois forte, nous nous reverrons.
Mais, elle continue à sangloter et ne veut pas le laisser partir.
--Papa, dit le garçonnet de sa voix claire, sûrement, tu vas retrouver
le kaiser.
Thor de Tornten le soulève de terre et le presse fortement contre son
cœur:
--Oui, mon petit, lui murmure-t-il à l’oreille, je vais chez le kaiser.
Le porteur s’approche, avec les bagages; Thor sursaute car il reconnaît
l’homme trapu et barbu qui a débarqué sa malle et l’a portée jusqu’à
l’automobile, dans la fatale soirée.
--Deuxième classe pour Francfort-sur-le-Mein, lui crie-t-il.
Et l’homme s’éloigne en lui faisant signe de le suivre.
--Viens, Carry, fait le marin, tout bas à sa compagne.
L’enfant sur les bras, il marche derrière le porteur et, lentement, la
jeune fille chemine à ses côtés. On arrive à la voiture où la place de
Tornten est retenue et ils s’arrêtent devant le compartiment.
--Je t’en supplie, Carry, calme-toi, implore l’officier si tendrement
que la jeune Anglaise sent se sécher ses larmes. Tu es bien au courant
de tout?
--Tout, réplique-t-elle, sauf le plus important, le but de ton voyage.
--Cela, je n’ai pas le droit de te le dire. C’est un secret pour lequel
j’ai engagé ma parole.
--C’est bien ce qui cause mes craintes. Tu tentes une aventure dans
laquelle tu peux laisser ta vie.
--Qu’est la vie, Carry, auprès de la gloire et de l’honneur d’avoir
entrepris de grandes choses. Sois donc brave! Aurais-tu pleuré de la
sorte si je t’avais quittée pour partir à la guerre.
Elle fait oui de la tête:
--Certainement, de la même façon, car je t’aime, Thor, plus que ma vie.
--Ah! merci de ces paroles. J’en emporte où je vais la douce caresse,
qui sera ma force dans les heures pénibles ou douloureuses que j’aurai à
vivre.
--Et quand nous reverrons-nous, si le sort, là-bas, t’épargne?
--Je te l’ai déjà dit: tu recevras de mes nouvelles et mes instructions
pour venir me rejoindre avec l’enfant.
--Où cela?
--Est-il un coin sur la terre où nous ne trouvions pas le bonheur, nous
deux avec le petit? Et, autour de nous, nous aurons des amis, de bons,
de chers amis, parmi lesquels il en est un que nous chérissons comme un
père.
--Que tout cela serait beau.
--Mille fois plus beau que tu ne l’imagines. C’est à l’étranger, mais
dans un pays merveilleusement riche et sain, une deuxième patrie. Nous y
oublierons tout ce passé qui est une offense pour nos yeux et notre
cœur et nous y vivrons, par le travail et dans l’amour, pour
l’éducation de mon fils.
Il pose l’enfant à terre et met la main sur sa tête blonde.
--Tout ce que tu me dis me calme un peu et me console, fait miss Bolton
à voix basse. Mais, je t’en supplie, ménage-toi, tu es à peine rétabli
et chaque effort peut t’être fatal.
--Il y a des limites à tout, aussi bien à l’égard de soi-même qu’à
l’égard des autres.
Des coups de sifflet stridents retentissent d’un bout à l’autre du hall.
Les conducteurs pressent les voyageurs de monter en voiture.
Thor enveloppe, d’abord, le garçonnet d’une dernière caresse, ensuite il
enlace Carry qui recommence à pleurer et il presse ses lèvres contre les
siennes si fortement et si doucement à la fois qu’il sèche ses larmes et
tarit ses plaintes. Puis, s’arrachant à cette étreinte, il saute dans le
compartiment. Derrière lui, la porte se referme à la volée, il trouve à
peine le temps de se pencher à la fenêtre et d’embrasser, encore une
fois, du regard, les deux êtres aimés.
Un mouchoir clair s’agite aux mains de la svelte jeune femme qui se
tient près de l’enfant, sur le quai. Tornten envoie encore un dernier
baiser d’adieu, saisi soudain par cette pensée que, peut-être, il n’y
aura pas de revoir, puis il s’affaisse sur sa banquette.
Il n’est pas seul. En face de lui, un homme cache sa tête derrière un
journal et Thor remarque que c’est le _Vorwærts_.
Puis l’officier perd de nouveau la notion de ce qui l’environne. Les
nuages sanglants l’enveloppent, encore ces brouillards à la hantise
desquels il croyait avoir définitivement échappé, et il s’enfonce dans
l’infini.
Il croit voir cependant que l’homme assis en face de lui a brusquement
abaissé son journal, montrant les traits bien connus de Grotthauser.
Mais ce doit être une erreur, car aussitôt après le voyageur, de clair
vêtu, le visage bienveillant sous la barbe grise se penche sur lui et
caresse ses tempes avec sollicitude; puis quelqu’un que Tornten n’a pas
vu, murmure:
--Je crois qu’il s’éveille, docteur.
--Vous vous trompez, cher collègue, fait le vieillard en blouse claire,
ce ne sont que de faibles réflexes de la connaissance.
V
--Voyez-vous quelque chose, Paul?
--Non, commandant, rien de plus que les nuits dernières; à bâbord,
flambe toujours le projecteur d’une des unités de l’escadre de
surveillance, devant nous, se dressent les rochers accores de
Mas-a-Tierra et, à tribord, brille, dans la nuit, l’appareil optique du
fort. Sinon, rien, absolument rien.
--Je ne vois rien, non plus, de ce que nous attendons, constate Thor qui
abaisse sa lunette.
--Toujours pas de feu vert! confirme l’aspirant de marine, de sa voix
jeune et bien timbrée.
--Patience, Paul, il se peut qu’aujourd’hui notre faction soit plus
heureuse. Veillez surtout sur les navires qui croisent autour de nous.
La nuit est si claire que s’ils arrivent trop près, nous risquons fort
d’être aperçus.
--Ne vous inquiétez pas, commandant, j’ouvre l’œil.
Il fait frais et le vent qui, en ce mois de juin, début de l’hiver
austral, souffle le long du littoral chilien,--vent que Tornten a déjà
appris à connaître et à redouter, pendant sa croisière sur le
navire-école,--transperce les deux hommes jusqu’aux moelles,
s’engouffre sous leurs manteaux et rend pénible tout stationnement sur
le pont du sous-marin.
Il lance les vagues à l’assaut de la membrure d’acier du navire qui,
nonchalant et sans mouvement, comme un grand cadavre, se laisse bercer
par les flots, tantôt soulevé, tantôt replongé dans l’élément liquide,
avec une plainte qui sonne aux oreilles des deux marins comme une
mélodie familière.
Thor de Tornten la connaît, cette vieille chanson des vagues, tant de
fois entendue, en tant de nuits semblables, sur d’autres mouillages.
--Tout cela me rappelle mes raids sur les côtes d’Ecosse, fait-il après
un moment de silence. L’ensemble du tableau évoque celui des mers où
j’épiais les Britanniques dans leurs propres eaux. Comme ici, j’étais
appuyé au kiosque de mon navire, comme ce soir, nous chassions doucement
sur nos ancres, en vue, dans le lointain, des côtes rocheuses des
Highlands; les puissants projecteurs des gardes-côtes balayaient
l’horizon de leurs pinceaux et nous cherchions à déchiffrer les signaux
d’un appareil optique. Oh! cette tension constante des nerfs, on ne
l’oublie jamais.
--Mais qu’était-ce, au prix de notre croisière d’aujourd’hui? répond
fièrement l’aspirant. Ici, l’immensité nous sépare de la patrie et nous
guettons, sur une île que gardent les Français, les Anglais et les
Américains, l’instant de délivrer notre kaiser.
--Oui, c’est une grande chose. Enfin, patience! le résultat est au
bout.
--Que Dieu me punisse, commandant, si je ne suis pas capable de veiller
ainsi mille nuits pour mon empereur. Pour lui, je donnerais ma vie, sans
hésiter.
--L’occasion n’en est peut-être pas si éloignée!
Le jeune homme se redresse énergique et farouche, il laisse, un instant,
retomber sa longue-vue et, regardant Tornten en face, ferme et calme:
--Qu’est-ce que cela fait, commandant! ce ne serait pas la pire mort.
--Vivez plutôt, Paul, et laissez-nous la mort, à nous autres, vos aînés.
Ils se taisent ensuite, comme repris chacun par leurs propres pensées.
Thor revoit la svelte image de Carry et celle de son fils, à ses côtés.
Une souffrance aiguë le traverse et met une buée sur ses yeux; il pose
sa jumelle et, dans le bavardage des lames, il croit entendre comme un
doux murmure: «Je t’aime plus que ma vie!»
Derrière lui, quelqu’un monte, en soufflant un peu, l’échelle accédant
au kiosque.
--Le quart, Paul! dit Grotthauser qui apparaît auprès des deux hommes:
allez un peu vous réchauffer là-dedans.
--J’aimerais mieux rester, répond le jeune homme. Mais je vais essayer
de dormir, sans quoi je n’aurais plus d’yeux quand reviendra mon tour.
Il tend sa longue-vue à l’industriel:
--Et vous, commandant, vous ne descendez pas avec moi?
--Non, Paul, je reste encore une petite demi-heure. Allez toujours.
--Bonne nuit!
--A vous de même!
Le corps mince de l’aspirant s’engouffre dans le trou d’homme et Thor de
Tornten reste seul avec Grotthauser, sur l’immensité de l’Océan.
--Le feu vert n’apparaît toujours pas! renseigne, avec un soupir, le
commandant du submersible.