Thor satisfait.
L’avocat prend congé de l’officier, qui reste seul quelques instants;
puis Toman introduit dans l’appartement un homme vêtu d’un long manteau
et que Tornten ne peut reconnaître à première vue, tant ses traits
restent plongés dans l’ombre.
--Laissez-nous, Toman, ordonne-t-il.
--Bonne nuit, monsieur de Tornten, prononce le visiteur, lorsque la
porte s’est refermée derrière le domestique.
Thor dresse l’oreille. Où a-t-il entendu cette voix? Certainement dans
des circonstances critiques et douloureuses, car, à l’entendre, les
battements de son cœur se précipitent comme sous le coup de
l’angoisse qui présage un malheur.
--Qui êtes-vous? crie-t-il.
--Ne me reconnaissez-vous plus, monsieur le commandant?
Et l’inconnu, s’avançant d’un pas, la lumière le frappe en plein visage.
--Kunst! fait Thor plein d’émoi.
Et plusieurs secondes durant, sans pouvoir proférer une parole, il fixe
cet homme qui lui a ouvert les yeux sur son malheur conjugal.
Enfin il articule d’un ton sec:
--Que me voulez-vous?
--Je vous suis dépêché par M. le comte Kammitz, dont je suis aujourd’hui
le domestique, et qui m’a donné une commission pour vous.
--Pourquoi ne vient-il pas lui-même?
Kunst hausse les épaules.
--Je ne sais même pas pourquoi il m’envoie.
--Alors, qu’avez-vous à me dire?
--Monsieur le commandant, il faut me suivre. Kunst a prononcé cette
dernière phrase à voix basse et non sans avoir regardé soupçonneusement
autour de lui.
--Vous suivre? Où donc?
--Je n’en sais rien. Mais M. le comte a envoyé une automobile qui vous
conduira là où vous êtes attendu.
--Je suis encore souffrant, je ne supporterais pas le voyage! Et puis,
qui me dit que vous venez réellement de la part du comte Kammitz? Vous
étiez, il n’y a pas longtemps, le domestique de confiance du capitaine
d’Unstett, ajoute Thor sévèrement.
--Mon maître a prévu l’objection et m’a donné une lettre à vous
remettre, répond l’homme en tendant une enveloppe fermée.
--Que ne me la remettiez-vous plus tôt?
--Parce que j’avais l’ordre de n’en faire usage que si vous refusiez de
me croire.
De l’enveloppe qu’il vient d’ouvrir, Thor a retiré une feuille de
papier, l’a déployée et n’y a trouvé, à son grand étonnement, que trois
simples mots qui ont mis l’émoi dans son cœur et levé du même coup
toute hésitation. Qu’importe si sa vie est l’enjeu de la partie! Le
papier porte de l’écriture bien connue du comte cette phrase laconique:
«_Le kaiser appelle!_»
Trois mots qui font bondir Tornten comme s’il n’eût jamais éprouvé de
blessure, qui l’électrisent et lui font répondre:
--Je viens!
Toman, immédiatement sonné, s’affaire, apporte chapeau, manteau, avise
du départ précipité miss Bolton, qui accourt:
--Ne sors pas, implore-t-elle à mi-voix, avec une tendresse qu’elle veut
dissimuler aux yeux de Toman et de Kunst. Tu vas prendre du mal.
--Laisse-moi, Carry. Je ne puis faire autrement. J’ai le devoir de
suivre cet homme, répond-il aussi bas et non moins ému. Lis ce que
Kammitz m’écrit.
Elle a lu et demeure prostrée. Tornten ordonne à son valet de chambre et
à Kunst de sortir les premiers, et, après une dernière caresse, un
dernier baiser sur les lèvres de Carry, il descend à son tour dans la
rue.
C’est tout à fait comme ce soir où il est allé à Schwanbach. Une nuit
tiède, comme l’autre, s’étend sur la grande ville; une automobile ronfle
devant la maison, sur l’avenue du Grand-Electeur. Thor s’élance dans la
voiture; Kunst l’y aide et, sur un signe de l’officier, prend place en
face de ce dernier. Cette circonstance rappelle à Tornten un précédent
voyage effectué dans la nuit et qui réveille en son cœur un si
cuisant chagrin. Il s’enfonce dans les coussins de la voiture et
s’efforce de reconstituer tous les incidents de ces heures douloureuses
qui, tantôt obscurcissent ses yeux de larmes, tantôt les cernent de
colère.
Sous l’empire de ces pensées, il ne se rend pas compte du chemin
parcouru. Mais quand l’automobile s’arrête et qu’il met pied à terre,
Tornten reste sur place, abasourdi, comme enraciné. Il regarde Kunst
bien en face:
--Où sommes-nous? demande-t-il, la voix étranglée.
--Ne vous frappez pas, commandant, fait l’homme intimidé. Je puis
maintenant vous dire que mon maître vous attend dans la maison du
capitaine d’Unstett.
--Alors je ne fais pas un pas de plus, décide Thor résolument.
Du premier coup d’œil, en effet, il a reconnu le carrefour où, dans
la nuit d’horreur, lui et Kunst ont quitté la voiture pour ne pas trahir
leur arrivée aux oreilles de ceux qu’ils se proposaient de surprendre.
--Monsieur le commandant, fait le rouquin en guise de réponse, M. le
comte a prévu votre répugnance et m’a ordonné, dans ce cas, de vous
rappeler ce qu’il dit dans sa lettre.
Thor devint perplexe:
--Pourquoi est-ce précisément là que je dois rencontrer Kammitz?
--Ces messieurs se réunissent régulièrement chez le capitaine.
--Quels messieurs?
--Je l’ignore.
--Et lui... lui... en est-il?
Kunst, qui a compris, répond faiblement:
--Je ne sais pas, monsieur le commandant. Puis, d’une voix ferme, il
ajoute:
--Il se fait tard. Venez, je vous en prie; il y a trop longtemps que
nous nous faisons attendre.
Thor de Tornten pousse un profond soupir, évoque les paroles fatidiques
de la lettre qu’il cache en son sein et s’élance à la suite de son
guide.
Tout comme autrefois, dans l’heure d’angoisse, ils atteignent la villa,
dont Thor revoit les fenêtres éclairées au premier étage. Les deux
hommes traversent l’avant-cour, et Kunst ouvre la porte de la maison.
Devant lui, le lieutenant de vaisseau pénètre dans le vestibule, avec
cette différence que, cette fois, la pièce est éclairée; puis ils
gravissent, sans tâtonnements et sans hésitation, les marches de
l’escalier, recouvertes d’un tapis.
Le compagnon de Thor frappe à une porte du premier, qui leur livre
passage. Un instant encore ils sont dans l’obscurité, mais aussitôt la
chambre s’éclaire et Thor de Tornten se trouve seul avec Kunst, qui
débarrasse l’officier de son manteau et de son chapeau et le prie
d’entrer dans la pièce voisine où il devra attendre la venue du comte.
Thor est maintenant dans un élégant salon-fumoir, sans pouvoir se
rappeler y être précédemment venu. Impatient, il piétine au milieu de
l’appartement, quand la porte s’ouvre de nouveau, livrant passage au
comte Kammitz.
--Sois le bienvenu, Tornten, s’écrie l’ami en le prenant dans ses bras.
Je savais bien que je pouvais compter sur toi!
Thor répond à l’accueil de son ami avec une égale cordialité, mais il
ajoute loyalement:
--Je ne serais pas venu sans l’appel contenu dans ta lettre.
--Je pensais bien, affirme Kammitz, que tu viendrais à contre-cœur
dans cette maison. Ta rancune a failli être la plus forte, mais l’appel
du devoir a triomphé.
--C’est vrai, Kammitz. Et maintenant, dis-moi vite ce que tu attends de
moi, car il me tarde de quitter cette ambiance détestable qui me
rappelle les plus durs moments de mon existence.
--Erreur, Tornten. Il y en a de pires que tu subis avec résignation.
--A cause de l’empereur?
De la tête, Kammitz approuve.
--Qu’est le malheur d’un homme auprès de la honte d’un peuple?
--Tu as touché le point sensible!
--Sûrement, Tornten. Ecoute-moi donc, car je ne suis pas seul: d’autres
t’attendent et souhaitent te voir et t’entendre.
--Parle!
--Derrière cette porte--le comte indique celle par où lui-même est
entré--huit Allemands se sont réunis, et je suis de ceux-là, qui veulent
voir finir l’outrageante comédie qu’on joue au détriment de notre
patrie. Ils te demandent si tu veux t’associer, toi, neuvième, à leurs
projets.
Il croit comprendre et s’écrie dans une émotion vibrante:
--Je le veux, Kammitz, je le veux!
--J’ai encore quelque chose à te demander. Tu apprendras, tout à
l’heure, tout ce que je ne puis te dire ici, parce que je suis lié,
moi-même, par un serment. Mais il faut que tu saches que, parmi nous, il
se trouve un homme que tu hais, dont la vue fera naître en toi l’horreur
et la colère et dont, cependant, tu devras supporter la présence, pour
l’amour de la grande idée.
--Unstett, prononce Tornten.
--Il est des nôtres.
Pendant quelques secondes, les deux hommes se taisent; enfin:
--Le kaiser appelle! dit lentement Kammitz avec intention.
--Bien.... Je saurai tout endurer, finit par dire l’officier d’un ton
ferme. Pour le but que j’entrevois, il n’est pas de sacrifice qui me
coûte.
--Viens donc!
Ils franchissent la porte que Kammitz a soin de refermer aussitôt
derrière eux.
Le colosse blond semble d’abord pétrifié. Au milieu du salon qu’il
reconnaît pour celui du capitaine de cavalerie, autour d’une table
recouverte d’un tapis vert, il ne voit que visages connus: Jacob
Grotthauser qui s’est vivement levé pour se porter à sa rencontre, Arno
de la Rieth, le long Sellenkamp, Rittersdorf, fougueux et passionné,
Heins de Walding et son frère, l’aspirant Paul, et, là-bas, comme vissé
à son siège qu’il est le seul à n’avoir pas quitté, sans un geste de
bienvenue à l’égard du survenant... Fritz d’Unstett.
Le lieutenant de vaisseau n’en peut croire ses yeux! Comment,
Grotthauser, qui, devant le monde, n’a jamais fait secret de ses libres
opinions, se trouve-t-il mêlé à cette assemblée de hobereaux déterminés
et quelle apparence y-a-t-il que des relations se soient établies entre
Unstett et les officiers de marine qui, autrefois, connaissaient à peine
de nom le capitaine de cavalerie.
--Bonjour, Tornten! l’accueille un cri unanime, tant son arrivée paraît
à tous un heureux événement.
--Voici ta place, indique ensuite Kammitz, lorsque tous, à l’exception
d’Unstett, ont salué Tornten, qui, poussé vers le milieu de la table, se
trouve faire vis-à-vis au comte.
Tandis que chacun regagne son siège, Thor jette un regard rapide vers
Unstett, qui se trouve tout au bout de la grande table. Le capitaine de
cavalerie se soulève blême et silencieux et s’incline en faisant un
léger salut. Le marin semble ne pas voir ce geste.
Son attention est, d’ailleurs, sollicitée par une immense carte de
l’Amérique du Sud, épinglée sur la table, devant sa place. De petits
drapeaux, en grand nombre, y tracent, le long de la côte orientale du
continent, une ligne irrégulière, qui finit au cap Horn. Tornten regarde
curieusement Kammitz, qui se prend à sourire.
--Je réclame le silence, messieurs, fait-il de sa voix sonore.
Chacun se tait et le brouhaha de bienvenue prend fin, qui, à l’instant,
accueillait Tornten.
--Messieurs, commence le comte qui, au surplus, semble s’adresser plus
particulièrement à son vis-à-vis, ce m’est une joie de saluer parmi nous
la présence de notre ami Tornten; elle est d’autant plus vive que je
sais maintenant pouvoir compter sans réserves sur sa bravoure, ses
connaissances et son dévouement pour l’exécution de notre plan. Mais,
avant tout, il faut que j’obtienne de notre ami la promesse de ne pas
dévoiler un mot de ce qu’il entendra ici.
Thor, étendant la main droite, s’empresse de jurer:
--J’observerai le plus scrupuleux silence à l’égard de qui que ce soit.
--C’est bien. Je n’ai donc plus de secrets pour toi, et suis assuré que
tu es de cœur avec nous. Tu le sais, celui que nous aimons et
vénérons tous, notre ancien seigneur et empereur, auquel même nos
adversaires--et les yeux du comte se portent vers sa droite où siège
Grotthauser--ne refusent pas l’hommage de l’estime la plus haute,
Guillaume de Hohenzollern est condamné par ses ennemis à vivre ses
derniers jours sur l’une des îles Juan-Fernandez. Tu n’ignore pas que sa
condamnation viole toute justice et que sa détention, aujourd’hui, est
le plus grand crime de l’histoire. Car--et c’est notre ami Grotthauser
qui parle, lui dont les principes sont, cependant, loin de faire un
suppôt du kaiser--s’il existait un droit d’élever une plainte contre le
prisonnier de Juan-Fernandez, ce droit ne pouvait appartenir qu’au
peuple allemand. En aucun cas, ses ennemis n’avaient qualité pour
obliger la Hollande à leur livrer le kaiser, afin d’en faire le
principal personnage de la triste comédie sur les organisateurs de
laquelle l’histoire aura à se prononcer en dernier ressort.
--Bravo, fait entendre l’aspirant Paul de Walding, ce qui lui attire, de
la part de son frère, un avertissement muet mais énergique.
Sans s’arrêter, le comte Kammitz continue:
--Tous les Allemands ont reçu de l’étranger, dans le traitement infligé
au kaiser, un soufflet en plein visage. Que l’on voie en lui le
représentant du droit divin en Allemagne, ou, seulement, un Germain
comme les autres, c’est, en tous cas, un Allemand, et cet Allemand a
subi de la part de l’étranger une injustice, sans que l’empire ait eu le
moyen ou la force de s’y opposer. Tant que Guillaume de Hohenzollern
languira en exil, nous aurons donc à baisser, devant l’étranger, un
front humilié.
Thor approuve, si vigoureusement de la tête, cet exposé, que son
assentiment éveille un écho aux lèvres de tous ses amis.
--Très juste! crie-t-on de toutes parts, et même Grotthauser s’associe à
cette manifestation.
--Rien donc, depuis que le kaiser a pris le chemin de la déportation,
reprend le comte, ne pouvait être plus important à nos yeux que de le
délivrer. Seuls, nous étions trop faibles et les moyens nous manquaient
d’organiser et de mener à bien une si lourde tâche.
«Que l’on y pense--et l’orateur indique la carte--Juan-Fernandez est, à
vol d’oiseau, éloigné de plusieurs milliers de milles de la mère patrie
et, par conséquent, impraticable pour une évasion à laquelle ne
travailleraient que des particuliers. Ajoutez à cela la surveillance
constante des alliés, dans laquelle se distinguent surtout les Français
et les Anglais.
«Dès lors, toutes fois que j’étais amené à parler, dans le cercle de nos
camarades, d’un projet d’évasion du kaiser, les obstacles surgissaient
si nombreux qu’ils entravaient tout initiative... Les circonstances
m’amenèrent, à cette époque, à connaître au chevet de notre ami Tornten,
qui se débattait alors en proie aux affres du délire, M. Jacob
Grotthauser; en dépit de ses opinions politiques qui le classent parmi
les adversaires de ma caste, je ne devais pas tarder à voir en lui un
vrai Allemand, pour lequel la honte de cette déchéance impériale...
--...Déchéance humaine, corrige intentionnellement Grotthauser.
--...De cette déchéance humaine, acquiesce Kammitz avec un léger
sourire, était si pénible, qu’en lui aussi avait germé l’idée de
préparer une fin violente; à cette grande misère du peuple allemand. De
même que les forces coalisées de nos ennemis avaient fait de notre chef
un détenu, de même nous pensions unir nos forces pour délivrer le
kaiser.
«A maintes reprises, nous eûmes l’occasion de traiter à fond cette
question, mais des obstacles sans nombre se dressaient devant nous.
«De notre gouvernement, aucun secours à attendre...
--La honte allemande, par-dessus la misère allemande!...
--Malheureusement, il en est ainsi. Laissés à notre propre initiative,
nous pouvions bien forger des plans, mais faire un pas décisif, jamais.
«C’est à ce point qu’en étaient nos projets quand je reçus, il y a
quinze jours, à Berlin, la visite de M. le capitaine de cavalerie
d’Unstett, venu exprès de Munich pour me voir.»
Thor sent, à ces mots, le rouge de la colère lui monter au front. Il
regarde fixement la carte et les petits drapeaux multicolores. Il
n’ignore pas que le misérable vit à Munich, et ce souvenir lui est
intolérable. Mais il se contraint, car il entend résonner dans son
cœur l’appel par lequel Kammitz a eu raison de sa répugnance... et
cet appel retentit par delà tous ses ressentiments.
--M. d’Unstett ne venait pas me trouver de son propre mouvement, reprend
le comte; il paraissait comme porte-parole d’un personnage qui, de son
côté, s’était mis en relations avec lui à Munich. Cet individu ne
serait autre que l’agent d’une des grandes puissances auxquelles nous
sommes redevables de l’exil du kaiser.
--Quelle est cette puissance? interrompit Rittersdorf, nous avons enfin
le droit de le savoir.
Kammitz se tourne vers d’Unstett qui, après un moment d’hésitation, se
lève et répond froidement:
--Ce sont les Etats-Unis d’Amérique.
L’étonnement le moins dissimulé se peint sur tous les visages.
--Quel intérêt l’Amérique peut-elle avoir à nous pousser dans une
aventure qui doit compromettre son œuvre? doute Sellenkamp, en
hochant la tête.
--Je donnerai à ce sujet des éclaircissements, répond le capitaine de
cavalerie; en ce moment la parole est au comte Kammitz.
--Je vous remercie, répond ce dernier, car je désire aussi terminer
avant tout mes explications. Donc, l’agent de cette grande puissance,
que nous savons maintenant être l’Amérique, est venu en Allemagne, par
ordre de son gouvernement, pour y trouver des hommes résolus, avec
l’appui des Etats-Unis, à entreprendre la libération du kaiser.
«Il tomba, en M. d’Unstett, sur l’homme qu’il lui fallait. Tous deux
s’entretinrent des voies et moyens d’une semblable opération et
d’Unstett fut chargé de recruter les hommes nécessaires.
«Avant tout, il fallait d’anciens officiers de marine, car l’Amérique
met au service de cette entreprise hardie, un de ses plus modernes
submersibles.»
Thor de Tornten tressaille, regarde l’un après l’autre, tous ses
camarades et observe que tous savent d’avance ce qui va se passer. Il se
tait, en conséquence, et continue d’écouter les paroles du comte.
--Dans son entourage, M. d’Unstett entendit prononcer mon nom; c’est
alors qu’il vint me trouver. L’accord ne fut pas long à conclure. Pour
moi, il n’est pas de plus noble devoir que de mettre fin au bannissement
du kaiser.
«J’ai donc groupé autour de moi tous ces hommes d’action, sur la
résolution, l’esprit de sacrifice desquels je sais pouvoir compter. Je
les ai convoqués pour discuter, d’abord les particularités de notre
plan, et passer ensuite, le plus rapidement possible, à l’exécution de
celui-ci.
«Maintenant, conclut le comte Kammitz, j’ai mis notre ami Tornten au
fait de tout ce qui nous occupe et nous réunit ici. Je passe la parole à
M. le capitaine d’Unstett afin qu’il puisse nous faire part des
propositions de son mandant.
--Avant tout, s’écrie Thor de Tornten enthousiaste, je désire remercier
l’assistance de m’avoir accordé sa confiance, de m’avoir appelé à cette
réunion et, une fois encore, je jure et promets de tout tenter pour
mener à bonne fin les résolutions qui seront prises.
Des signes d’encouragement et d’approbation accueillent ces paroles,
tandis qu’au bout de la table d’Unstett tousse, pour attirer
l’attention, et débute:
--Pour revenir, avant tout, à la question qui m’a été posée, au sujet
des mobiles qui ont amené les Etats-Unis à envisager une évasion du
kaiser, je dois rappeler tout d’abord que l’Union s’est, dès les débuts,
montrée généralement hostile à la mise en jugement de notre souverain.
Au moins y eut-il, de l’autre côté de l’Atlantique, un fort courant
d’opinion contre la comédie jouée seulement pour le profit des
adversaires de l’Allemagne en Europe, et au cours de laquelle tant de
questions allaient être débattues qui étaient au rebours des intérêts
américains.
«Je rappelle incidemment les prestations américaines en matériel de
guerre qui affluèrent sur les champs de bataille de l’Entente, bien
avant l’entrée en ligne des contingents yankees, et le rôle joué par
Wilson comme prétendu médiateur, dans l’instant même où ceux-ci, venant
grossir les rangs de nos ennemis, consommaient la ruine de notre pays.
«A cette opposition contre le procès du kaiser, il y a lieu d’associer
l’attitude des Germano-Américains qui ont repris de la force depuis la
fin des hostilités.
«Dans son propre pays, on fait reproche à Wilson et à son entourage
d’avoir, par ce jugement, abaissé l’Allemagne davantage que ne l’avaient
fait la guerre et la défaite elle-même.
«La période des élections présidentielles va s’ouvrir; si l’on veut
calmer les Allemands, il faut faire quelque chose pour eux, au moins
dans la coulisse.
«Puis, l’Angleterre et l’Amérique sont en désaccord sur le mandat de
Shantung, pour lequel l’une soutient le Japon, l’autre prétend
l’évincer; la France marche avec son alliée d’Europe.
«D’autre part, la présence sur la côte sud-américaine de l’escadre de
surveillance, qui est un prétexte pour les Anglais à s’y consolider, est
une épine au pied de l’Amérique.
«Les Etats-Unis ne veulent pas tolérer l’Angleterre dans le Pacifique,
et la seule solution de ce dilemme leur apparaît dans cette conception
toute simple: faire disparaître la cause en mettant fin à la détention
du kaiser.
«Officiellement, l’Union ne peut évidemment pas agir. Dès lors, fidèle à
sa politique traditionnelle, elle cherche à fomenter quelque chose qui
paraisse en contradiction avec ses propres intérêts, tout en lui
ménageant des profits des deux côtés.
«Mon correspondant est autorisé à mettre à notre disposition toutes
sommes que la préparation du coup de main peut rendre nécessaires. Les
Etats-Unis ont tout mis en œuvre pour nous faciliter la besogne; mais
leur concours exclut la participation des marins de sa marine nationale.
En nous attribuant cette part dans l’action, l’Amérique s’assure, en
tout état de cause, contre les soupçons possibles des nations associées
et se prépare, en cas de découverte, une justification facile de son
attitude...
«Dans un jour du mois prochain que vous allez fixer aujourd’hui même, un
yacht de l’Américain Towbridge, un des rois de la viande, nous attendra
à Lisbonne, où nous aurons à nous rendre isolément et sous de faux noms.
Il nous conduira à l’endroit où vous voyez sur la carte le premier des
petits drapeaux verts.»
Chacun regarde le point désigné, à peu près à la hauteur de
Rio-de-Janeiro. Thor lui-même a suivi avec intérêt les explications du
capitaine de cavalerie.
--C’est là que commence, à vraiment parler, notre voyage de délivrance,
continue Unstett, car nous y serons mis en possession d’un croiseur
sous-marin, de la construction la plus récente, avec lequel on nous
abandonnera à nos propres forces. Nous deviendrons les maîtres absolus
du submersible jusqu’au moment où nous aurons débarqué le kaiser, là où
il sera attendu. Découverts, nous avons le devoir de couler bas le
navire plutôt que de le laisser tomber aux mains des ennemis.
«Mais j’ai lieu d’espérer que, même contre une éventualité de cette
nature, les précautions sont prises. Elles sont du ressort de la marine
américaine qui nous en réserve l’agréable surprise. Tout ce que je peux
dire encore, c’est que, pendant la période nécessaire à l’opération, les
Américains s’arrangeront pour assumer la plus grande partie du service
de surveillance sur Mas-a-Tierra.
--Parfait! crie de la Rieth.
--Cependant, il y a une lacune, objecte Rittersdorf; où prendrons-nous
le ravitaillement nécessaire à une navigation de quelque durée?
Unstett se détourna en riant:
--Pour cela, vous pouvez faire crédit aux Américains, qui sont au-dessus
de semblables petitesses. Les drapeaux placés sur votre carte indiquent
les points où croiseront, pendant notre expédition, des vapeurs
pétroliers qui seront là, en réalité, pour nous approvisionner de tout
le nécessaire.
--Colossal! s’extasie l’aîné des Walding.
--Bien américain! s’écrie en écho Paul... ta gueule!
--Je demande encore un instant d’attention, fait le capitaine de
cavalerie.
--Je vous en prie, répond le comte Kammitz, en invitant d’un signe ses
camarades au silence.
--Ainsi, selon toute vraisemblance, nous atteignons Juan-Fernandez,
développe Unstett avec le même calme, et cela d’autant plus certainement
que nous comptons dans nos rangs, pour cette longue croisière, un
capitaine de sous-marin dont il est difficile de trouver l’égal.
Il n’a nommé personne, mais celui qu’il a désigné aussi clairement se
penche davantage sur la carte et serre les poings, atteint comme d’un
outrage par les éloges de l’homme qu’il hait, tandis que les camarades
du marin tournent vers celui-ci des yeux qu’emplissent l’espérance et
l’orgueil.
Le cavalier poursuivit: