signal des Américains que nous devons tenter notre débarquement dans
Mas-a-Tierra. En attendant, l’embarcation qui doit nous y conduire
est-elle parée?
--Elle peut être armée en quelques minutes. Mais il importe de ne pas la
sortir d’avance, car elle pourrait être un obstacle à une plongée
accélérée dans le cas où les veilleurs de l’île viendraient à nous
signaler. C’est même miracle qu’ils ne nous aient pas encore repérés. Il
est vrai que tout le jour nous restons immergés... il n’y a que les
hydravions anglais, qui fouillent rageusement les profondeurs de la mer,
comme s’ils avaient vent du moyen mis en œuvre pour sauver le kaiser.
--Ils sont aussi malins que nous, s’égaie Grotthauser, sans cesser de
surveiller l’horizon avec sa longue-vue, et si nous n’avions pas les
Américains pour nous, je crois pouvoir affirmer d’abord que nous ne
serions pas arrivés ici, ensuite que, si nous y étions arrivés, nous
serions pris depuis longtemps. As-tu remarqué, hier soir, le Yankee qui
a passé près de nous, à nous frôler, précisément au moment où nous
allions plonger?
--J’avais reconnu, dans le périscope, sa nationalité américaine et je
l’ai laissé venir, croyant qu’il avait peut-être une communication à
nous faire.
--Il n’avait rien?
--Rien; il est reparti sous petite vapeur. C’est donc qu’aucune
modification n’est survenue dans les dispositions américaines.
--Chez nous, au contraire, il y a du nouveau, je crois.
--Qu’est-ce que tu veux dire? fait Tornten stupéfait.
--Tu n’es pas observateur.
--J’ai toujours pensé le contraire.
--Pourtant, les mystères que font Unstett, Rittersdorf, Rieth et les
Walding n’auraient pas dû t’échapper.
Tornten hausse les épaules:
--La belle affaire! Ils parlent du kaiser.
--C’est un sujet de conversation qui n’est pas interdit à bord de ce
navire... mais, s’il s’agissait de plans qui peuvent tout changer dans
nos projets?
--Tu vois des fantômes partout!
Grotthauser replace, devant ses yeux, la lunette qu’il en a, un instant,
éloignée:
--Je crains bien que les fantômes existent dans l’imagination de nos
amis; ils veulent faire revenir ce qui est mort et détruit... Je te
préviens, Thor.
--Non, non! ils n’oseront pas violer leurs engagements!
--Sur ce point, tu me permettras de ne pas du tout partager ta manière
de voir.
Puis, le silence se fait. Les vagues reprennent, plus fort et plus
accentué, maintenant qu’il n’est pas couvert par la conversation des
deux amis, leur chant monotone de tout à l’heure.
Soudain, un cri s’échappe des lèvres de Grotthauser:
--Le feu!... la lumière verte!
Il indique sur la côte un point où les masses d’ombre de l’île,
nettement découpées, s’élèvent au-dessus de l’Océan.
--Où? demande Thor, dont les nerfs vibrent.
--Au pied de la Junque.
Tornten a tôt fait de découvrir le signal. Il brille dans l’ombre
profonde que projette la Sierra del Junque, qui silhouette, comme
l’indique son nom, une formidable enclume sur le ciel nocturne. C’est à
l’endroit même où les derniers contreforts mamelonnés de ce pic, qui
domine Mas-a-Tierra, viennent mourir dans la mer que luit le feu vert,
signal tant attendu.
--Avertis tout le monde! commande Tornten à son ami.
Grotthauser se précipite. De la profondeur de la tourelle montent
d’abord des cris d’allégresse, puis le bruit de piétinement d’une foule;
enfin, surgissent, dans la nuit fraîche, tous ceux que leur besogne
retenait dans les flancs du navire. C’est d’abord le comte Kammitz
revêtu, des pieds à la tête, d’un bleu tout maculé d’huile, puis,
Sellenkamp, Rittersdorf et Heinz de Walding, dans des accoutrements
analogues, puis encore l’élégant capitaine d’Unstett en bras de chemise,
tel qu’il s’est mis à l’aise dans la chambre des moteurs, et enfin,
Paul, tout ensommeillé, réveillé qu’il vient d’être en sursaut par la
nouvelle que le signal, si ardemment guetté, s’est montré, et navré que
ce soit précisément quand il vient de quitter le quart.
Thor de Tornten montre à ses camarades le feu des Américains.
Désormais, il n’y a plus besoin de commandements; la manœuvre qui
doit être exécutée, à partir de ce moment, a été cent fois étudiée,
décidée et, même, répétée. En quelques minutes, la baleinière est sortie
et armée le long du bordage. Tornten y descend le premier, non sans
avoir échangé quelques mots brefs avec Kammitz, qui prend, tant que
durera l’absence du commandant, la responsabilité du navire. Derrière
leur chef, Unstett, Sellenkamp et les deux Walding sautent dans
l’embarcation. Ces cinq hommes vont tenter, par le pied de la Junque, où
se trouve sa maison de campagne, l’évasion du kaiser, cette nuit même.
Tous les autres sont retenus, par leur devoir, à bord du croiseur, qui,
seul espoir des conjurés, doit être constamment tenu sous pression,
maître de quitter le mouillage dès qu’il le faudra.
--Dieu vous garde et bon courage! leur crie le comte Kammitz au moment
où la baleinière déborde.
--Au revoir, répond Tornten, et déjà l’ombre s’étend entre la légère
embarcation et les flancs formidables du croiseur.
Pendant un instant encore, le pont du navire émerge, puis les cinq
audacieux marins n’aperçoivent plus que la tourelle, dont la silhouette
seule se découpe sur le ciel et finit par disparaître derrière la houle,
comme si le croiseur et tous ceux qui le montent eussent plongé dans
les flots.
Tornten et ses camarades sont seuls sur l’Océan, dans leur frêle esquif.
Unstett et Walding rament en silence, aidés par le courant qui porte
l’embarcation vers la côte. Thor s’entretient à voix basse avec
Sellenkamp. Le colosse blond a pris la barre et gouverne droit sur le
signal qui demeure constamment visible.
--Faut-il que les Américains soient sûrs de leur affaire, observe le
commandant du sous-marin, pour conserver si longtemps ce feu.
--Ce sont probablement leurs navires qui assurent la surveillance de
cette partie du littoral, suppose Sellenkamp.
--Espérons-le.
Les hauteurs de Mas-a-Tierra grandissent à vue d’œil, pour les
passagers de la baleinière, à mesure qu’elle arrive plus près de terre.
Le courant devient de plus en plus violent et entraîne, comme une
flèche, la légère embarcation. Soudain, elle flotte en eau calme et
Tornten reconnaît qu’elle vient de s’engager dans le chenal, formé par
deux promontoires rocheux qui s’avancent à quelque distance dans la mer.
Le feu vert brille dans le fond de l’anse à laquelle conduit la passe.
Déjà le sable mou grince sous la quille. Les rameurs n’avancent plus et
la baleinière va se mettre au plein, mais l’aspirant saute légèrement
dans l’eau qui lui monte aux genoux et, tirant le bateau derrière lui à
la chaîne, parvient à lui faire atteindre une roche qui surplombe
verticalement, d’au moins deux mètres.
Hissé sur le rocher, Paul aide à son tour ses compagnons à s’y rétablir.
Thor donne la lumière d’une lampe électrique de poche; aussitôt le feu
vert est balancé, à deux ou trois reprises de haut en bas, pour aviser
que la venue des libérateurs a été reconnue.
Les Allemands marchent lentement, à tâtons, se guidant sur la frange
d’écume qui borde la plage. Lorsqu’ils ne sont plus qu’à quelques mètres
du signal, ce dernier s’éteint, mais deux silhouettes noires s’avancent
et l’un des guetteurs, qui s’exprime en anglais, demande:
--M. de Tornten?
--C’est moi, répond ce dernier.
--Je commençais à craindre que notre signal n’ait pas été aperçu. Il y a
plus d’une heure que nous sommes là.
--Nous avons dû armer la baleinière et il y avait une bonne distance à
couvrir à l’aviron.
--Je vous en prie, pas d’excuses. Ecoutez seulement et mettez-vous bien
dans la tête ce que je vais vous communiquer.
--Je suis à votre disposition.
--Voici donc: de ce point où nous nous trouvons, part un étroit sentier
qui mène dans l’intérieur de l’île, commence d’expliquer l’étranger,
tandis que non seulement Thor, mais aussi tous ses camarades, écoutent,
avec une religieuse attention. En le suivant constamment, vous ne pouvez
pas vous tromper.
«Vous atteindrez, par ce chemin, au massif de la Junque où vous
trouverez facilement, à travers les réseaux de barbelés qui entourent
la villa du kaiser, l’accès qui vous y a été ménagé. Le portail est
ouvert: le poste de garde dort auprès, d’un sommeil de plomb; vous
n’avez donc pas à vous en inquiéter. Ne vous laissez pas retarder
davantage par les cadavres des chiens; nous avons dû empoisonner ces
gardiens, dont les aboiements auraient pu donner l’éveil aux
sentinelles.
«A l’aller, vous n’avez aucune surprise à craindre, car la patrouille Nº
3 qui vient de sortir, avant minuit, était constituée par nos gens et ne
vous causera aucune difficulté. Mais, au retour, veillez, car ce sont
les Français qui fournissent la patrouille Nº 4, et il n’y aurait rien
d’impossible, au moment où vous atteindrez de nouveau la plage, qu’elle
se trouve dans votre voisinage.
«Pour le reste, vous saurez bien vous débrouiller, messieurs, ajouta
l’Américain, de façon significative.
--Sans doute, répondit le lieutenant de vaisseau, mais il vaudrait
certes mieux, à tous points de vue, que nous puissions rentrer à bord du
sous-marin sans avoir rencontré d’obstacles.
--C’est aussi mon avis, fait l’Américain avec un geste d’indifférence.
Mais... vous avez bien des armes?
--Oui. Il me reste encore une question à vous poser: le kaiser est-il au
courant de ce que nous tentons pour son évasion.
--Non. Hier, il nous est survenu un petit accroc. Le major de Dymkow,
aide de camp du kaiser, qui devait renseigner ce dernier, a voulu
essayer de corrompre un poste anglais pour faire tenir, probablement en
Allemagne, des correspondances ayant trait à ce qui se passe à
Mas-a-Tierra et que les alliés ne laissent pas transpirer. A la suite de
cet incident, le major a été relevé et embarqué, séance tenante, sur la
canonnière britannique _Zoulou_ pour être rapatrié.
--Alors, le kaiser est seul?
--Le lieutenant-colonel Allingtown lui tient compagnie pendant la
journée; la nuit, il couche aussi dans la villa, dans l’appartement
précédemment réservé au major de Dymkow.
--Il va peut-être nous empêcher d’approcher le kaiser?
--J’espère qu’on a pu l’éloigner de la maison. On lui a fait tenir
aujourd’hui une fausse dépêche qui le convoque à bord du _Gloire_.
--Il résulte de tout cela que le kaiser ne sait même pas combien sa
délivrance est proche?
--On lui a seulement laissé entendre que, cette nuit, se dérouleraient
des événements considérables. Du reste, j’attire votre attention sur la
nécessité de faire vite. Vous avez, au plus, une heure pour aller jusque
là-haut, une demi-heure pour y séjourner et une nouvelle heure pour en
revenir.
--Vous ne nous accompagnez pas? L’Américain se met à rire:
--Non. En cas de malheur, nous ne devons pas être vus avec vous. Vous
comprenez?
--Je comprends et vous remercie.
--Bonsoir et bonne chance!
--Bonne nuit!
A cette parole, l’étranger disparaît dans l’ombre ainsi que son
camarade, qui n’a pas prononcé un mot. Les conjurés se serrent en
silence autour de leur chef et, précédés de celui-ci s’engagent dans le
sentier, où ils doivent marcher l’un derrière l’autre, car il est
extrêmement étroit, bien que, par bonheur, assez aisé à suivre.
Malgré l’obscurité, ils savent qu’il y a peu de chances de se tromper.
Mais, tout de suite, la piste commence à gravir des rochers et présente,
en ses débuts, quelque difficulté, car sous les pas des hommes, des
pierres se détachent et roulent dans le bas-fond. On les entend rebondir
et tomber dans la mer. Aussi, comme il importe d’éviter le moindre
bruit, les plus grandes précautions sont-elles recommandées.
Dès qu’on a franchi le premier contrefort, la lune apparaît entre les
nuages et la nuit redevient aussi claire qu’à l’heure précédente, où les
marins étaient encore à bord de leur navire.
Le sentier se déroule devant eux, conduisant vers l’autre penchant où il
se perd dans la brousse et sous les arbres. A partir du moment où l’on
entre sous bois, il devient, d’ailleurs, plus difficile de se diriger.
La lumière affaiblie ne filtre que de place en place, à travers
l’épaisse couronne de verdure. Entre les fûts énormes des grands arbres
qui s’élancent vers le ciel, se presse toute une végétation exubérante
de fougères, dont les feuilles affectent les formes les plus
fantastiques et qui justifient bien le nom d’«île des fougères» donné
par les Chiliens à l’île de Robinson.
Parfois, des clairières s’ouvrent, peuplées de rochers immenses, aux
flancs desquels la nature et les érosions ont creusé des grottes
profondes. Le pays est très accidenté et il est rare que les camarades
de Tornten aient à marcher de suite plus d’une minute en palier.
La route se poursuit sans aucun incident, dans le plus grand silence que
rompt seulement, par intervalles, le cri de la chouette ou de quelque
autre oiseau de nuit. Souvent aussi, franchissant d’un bond le sentier,
d’agiles rongeurs vont se perdre dans le fourré. Ce sont toutes les
manifestations de la vie animale, dans cette solitude grandiose.
Une fois, cependant, les visiteurs nocturnes ont entendu, dans leur
voisinage, un bruit de voix suspectes, aussitôt éteint. Sans doute,
ont-ils croisé la patrouille américaine, qui, stylée par ses chefs, n’a
pas été surprise par la rencontre nocturne de la petite troupe
allemande.
Enfin, apparaît aux yeux de cette dernière le réseau de fils de fer qui
coupe le chemin. Il est disposé sur plusieurs rangs et aurait
certainement arrêté Tornten et ses amis, si l’existence d’un passage ne
leur avait pas été révélée.
Les Allemands ont maintenant devant eux le massif imposant de la Junque;
à vrai dire, ce n’est qu’une nappe d’ombre qui paraît escalader
verticalement le ciel et barre tout l’horizon. Du large, la montagne ne
donnait pas l’impression d’une si grande hauteur.
Ils entrent dans l’enclos et y trouvent la confirmation des
renseignements fournis par l’Américain. Près de l’entrée, étendu tout de
son long, dort un matelot français et, un peu plus loin, l’aspirant Paul
bute contre le cadavre d’un chien.
Les Yankees ont fait de bonne besogne.
Encore quelques pas et la maison apparaît, que les soins d’un parent,
ému de sollicitude fraternelle, ont élevée pour le proscrit, dans
Mas-a-Tierra. Elle occupe une clairière de la forêt qui s’étend avec une
pente légère sur le versant de la montagne. Un jardin entoure le
bâtiment élevé d’un seul étage, derrière lequel on peut apercevoir le
pavillon des domestiques et les écuries.
Il semble à Thor qu’il ait déjà vu cette habitation. Où? Ne
ressemble-t-elle pas à l’aimable demeure, en arrière du front de France
où le kaiser a si longtemps vécu?
Mais il n’a pas à perdre le temps de s’attarder à ces réflexions. Il a
déjà ouvert la grille du jardin qui n’a pas résisté et, après l’avoir
franchie, se trouve devant la porte, également ouverte de la villa. Les
génies bienfaisants, qui assistent les Allemands dans leur entreprise,
ont tout fait pour leur en aplanir les difficultés.
Thor et ses amis pénètrent, sans avoir été inquiétés, dans l’intérieur
de la maison.
Une obscurité profonde les environne, ce qui ne les empêche pas de
refermer sur eux la porte donnant accès au vestibule, afin de parer à
toute surprise qui pourrait venir du dehors. Là-dessus, ils s’arrêtent,
irrésolus, ne sachant où trouver le kaiser.
A ce moment, une lumière s’allume, dans la pièce qu’ils occupent; ils se
croient découverts et, instinctivement, cherchent leurs armes.
--Laissez, je vous prie, les revolvers au repos, fait un individu qui
devait être posté là pour les attendre, car ils n’ont entendu aucune
porte tourner. Une de ces armes pourrait partir involontairement et il
serait dommage de compromettre une opération qui est en si bonne voie.
--Qui êtes-vous? demande Thor à cet homme qui s’est aussi servi de la
langue anglaise et dont il ne peut reconnaître les traits, car la
lanterne sourde qu’il tient ne laisse filtrer qu’un mince filet de
lumière et le plonge entièrement dans l’ombre.
--Je suis le valet de chambre du kaiser.
--Ce n’est pas vrai, je le connais.
--Moi, je suis Américain; celui que vous connaissez a été retiré au
proscrit bien avant que ce dernier n’ait mis le pied sur l’île.
--Quelle humiliation! grogne l’aîné des Walding.
--Vous savez de quoi il s’agit?
--Je suis au courant de tout et c’est moi-même qui ai assuré une partie
des dispositions.
--Accompagnerez-vous le kaiser?
--Non, c’est là une chose qui m’est interdite, se défend l’Américain...
Oh! vous n’êtes pas encore dehors, quand bien même vous atteindriez la
plage... Français et Anglais sont aussi zélés qu’implacables.
Thor ne prête ostensiblement aucune attention à l’avertissement.
--Le lieutenant-colonel Allingtown est-il dans la maison?
--Non, il est parti sur le _Gloire_.
--Quand peut-il revenir?
--Pas avant la pointe du jour. Mais dès qu’il va savoir qu’il a été
joué, il va donner, en tous cas, l’alarme. Vous n’avez donc pas beaucoup
de temps à perdre.
--Conduisez-nous vite alors près du kaiser.
Le domestique passe en tête; sur ses traces, les cinq braves gravissent
un escalier, avancent de quelques pas dans un couloir et s’arrêtent
devant une porte, à laquelle l’Américain gratte doucement.
--Qui est là? fait une voix que Thor connaît bien et au son de laquelle
il tressaille, ainsi que tous ses compagnons.
--C’est moi! J’amène la visite dont j’ai parlé cet après-midi.
La porte s’ouvre alors et le kaiser apparaît sur le seuil.
Le respect et l’émotion figent les gestes et les voix des conjurés, en
la présence de cet homme qui occupe uniquement toutes leurs pensées
depuis de si longs jours et pour l’amour duquel ils ont exposé leurs
vies, comme enjeu de sa liberté.
La silhouette impériale se détache sur le carré de lumière découpé par
la porte, éclairée de dos par l’unique lampe d’un cabinet de travail
simplement meublé, mais que reconnaissent bien tous ces hommes forcés de
comprimer les battements de leurs cœurs.
Quant au proscrit, il ne peut, d’abord, en croire ses yeux.
Il hésite à prononcer le nom du marin de haute taille qu’il a devant lui
et qu’il croit reconnaître.
--Tornten? interroge-t-il enfin, incrédule et cependant plein d’espoir.
--Majesté!... balbutie Thor, bégayant.
Puis il se tait, attendant que le kaiser l’invite à parler. Mais
celui-ci s’efface et dit d’une voix basse:
--Entrez vite, messieurs. C’est certainement ma bonne étoile qui vous
amène, celle que je n’ai pas vu luire depuis si longtemps.
L’Américain reste en deçà de la porte, qu’il referme sans bruit sur les
Allemands. Il va sans doute faire le guet pendant que le kaiser
s’entretient avec ses libérateurs.
Et maintenant ces cinq hommes intrépides sont rangés aux côtés de leur
souverain comme si aucune solution de continuité n’avait interrompu le
cours des événements, comme s’il n’était pas question de catastrophe,
d’abdication, créant une séparation brutale du présent avec le passé.
Thor, qui est le dernier et le seul à l’avoir vu fréquemment dans
l’intimité, trouve dans les traits du kaiser peu de changement depuis le
jour où, lui serrant la main, l’empereur déchu lui avait dit en guise
d’adieu: «Et saluez pour moi la patrie, Tornten!» Tout au plus croit-il
reconnaître que la barbe de Guillaume de Hohenzollern s’argente
aujourd’hui de fils blancs plus nombreux qu’à Amerongen.
A peine revenu de sa surprise et de sa joie, le proscrit tend la main au
lieutenant de vaisseau.
--Vous ici, Tornten, à Mas-a-Tierra! Comment m’expliquer votre présence
et qui sont ces messieurs?
--Sire, répond Tornten, nous sommes venus vous apporter la liberté.
--La liberté?
--Je supplie Votre Majesté de m’écouter. Elle voudra bien me permettre
d’abord de présenter mes compagnons.
Il les nomme et le kaiser serre toutes les mains en témoignant seulement
sa surprise de voir que des officiers allemands aient pu venir jusqu’à
lui avec Tornten.
Ce dernier expose ensuite brièvement la genèse, le plan et l’exécution
de leur entreprise. Il rend au concours des Américains un hommage
mérité, mais le kaiser ne s’y laisse pas tromper et comprend, de sa
propre initiative, tout ce qu’il devra à ses libérateurs si leur
audacieuse tentative aboutit. Aussi est-il visiblement ému en écoutant
le discours de Thor, qui n’est pas sans remarquer aux lèvres de
l’empereur un tremblement inaccoutumé.
--Ainsi, on ne m’a pas oublié! prononce-t-il d’une voix contenue et plus
pour lui-même que pour les officiers présents.
--Majesté, s’écrie l’aîné des Walding, le peuple allemand n’oubliera
jamais son kaiser.
Guillaume de Hohenzollern observe l’expressive physionomie du jeune
lieutenant de vaisseau qu’un peu de rougeur a envahi.
--N’est-ce pas seulement votre opinion personnelle?
--Non, majesté. Ainsi pense la majorité du peuple allemand.
Thor se mord les lèvres, mais il trouve dans l’émotion du moment
l’excuse de l’imprudent enthousiasme de son jeune compagnon. Toutefois,
il coupe court à la manifestation en s’adressant au kaiser.
--Votre Majesté n’a pas de temps à perdre. Chaque seconde est précieuse
et peut retourner la fortune contre nous.
--Vous avez raison, Tornten, hâtons-nous.
Le prisonnier de l’Entente n’a pas même eu un moment d’hésitation à
l’idée des dangers qu’il peut courir. Il faut qu’il ait cruellement
souffert dans les semaines qui se sont écoulées depuis son internement
pour se décider avec autant de calme que d’insouciance à jouer son
va-tout sur cette seule carte.
Thor se sent envahi de l’admiration que l’impérial vaincu n’a cessé de
lui arracher, même aux heures les plus sombres de la débâcle.
--Je vais appeler mon domestique pour faire garnir une sacoche des
quelques petits objets dont je pourrai avoir besoin dans la fuite,
continue l’empereur en ouvrant la porte.
Mais l’Américain est déjà derrière, qui lui tend un petit sac de cuir
noir.
--C’est prêt, sire, fait-il avec un sourire dans sa face glabre.
Sellenkamp s’empare de la sacoche; le prisonnier court encore à son
bureau, y rassemble divers papiers et prie l’officier de serrer ces
documents dans la pochette. Une fois cet ordre exécuté, il jette autour
de la pièce un dernier regard scrutateur, comme s’il voulait graver dans
sa mémoire l’image qui doit lui rappeler bien des tristesses.
--Allons, messieurs, fait-il ensuite.
Et de nouveau son visage exprime la décision qui fut toujours dans ses
gestes comme dans ses actes.
Le valet de chambre précède la petite troupe en l’éclairant jusqu’à la
porte fermée. Comme il s’arrête devant celle-ci, le kaiser le remercie;
mais l’Américain s’incline et répond:
--Sire, j’ai servi ceux qui m’ont placé ici.
La lanterne sourde s’éteint. Tornten entr’ouvre avec précaution un des
battants de la porte et jette un coup d’œil au dehors. Lorsqu’il
s’est assuré de la sorte qu’il n’y a aucun danger de surprise, il
franchit rapidement le seuil, immédiatement suivi par le fugitif de
Mas-a-Tierra, et tout le monde traverse le jardin.
Aucun obstacle ne se présente pendant la marche, malgré le réseau de
surveillance et de défense, et les conjurés s’engagent, sans avoir été
inquiétés, dans le sentier sous bois.
Il fait un peu plus clair que pendant la première partie de
l’expédition, si bien que Tornten à l’impression qu’à cette heure
matinale--il est deux heures du matin--le jour commence à poindre. Il
hâte le pas en conséquence, car il redoute par-dessus tout la lumière.
A cette crainte viennent s’ajouter l’impatience qui le ronge et le
sentiment de la responsabilité qu’il a assumée des jours de l’homme qui
marche sur ses traces.
Des minutes s’écoulent, un quart d’heure se passe sans qu’aucun mot soit
échangé entre les conjurés. On n’entend que leur souffle un peu
haletant. Un second quart d’heure se passe. Tornten estime que dans dix
minutes on atteindra la plage.
Mais soudain il s’arrête et tend l’oreille. Derrière lui tous ses amis
sont restés en suspens et l’ouïe exercée des marins perçoit à courte
distance un murmure de voix, un cliquetis d’armes qui vont se
rapprochant.
La patrouille française!
--Majesté, il faut nous réfugier dans le fourré, avise-t-il brièvement
le kaiser.