--Non, plus mes pairs, Jacob, car je suis rallié à tes idées, proteste
Tornten en tendant sa main largement ouverte, que Grotthauser serre
d’une étreinte loyale.
--Et que va-t-on faire du condamné? reprend-il après un court répit.
--Ce n’est pas encore décidé. Il paraît que les alliés parlent de
l’interner dans une île.
--Sainte-Hélène?
--Non, pas celle-là. Ils ont peur de faire naître des comparaisons entre
l’empereur qui est mort sur ce rocher et celui qu’ils ont résolu de
laisser périr aussi, loin de l’humanité.
--Comme ils calculent bien, gémit le blessé.
Et, soudain, il lui semble que tout recommence à tournoyer autour de
lui, qu’un voile de nuages élève son brouillard entre lui et l’ami
fidèle. Il peut encore jeter un dernier regard sur Carry Bolton,
percevoir un appel que Grotthauser lance à la jeune fille et voir
celle-ci accourir auprès de son lit.
Les derniers vestiges de sa connaissance ont sombré. Une seule image,
heurtée, violente, persiste devant ses yeux, ou plutôt devant son
imagination délirante: celle du kaiser, tel qu’il l’a vu en dernier
lieu, à Amerongen, vieilli, la barbe longue et grise. Il lui semble que
cet homme, auquel il tient par toutes les fibres de son âme, lui fasse
amicalement un signe d’adieu, exactement comme lorsque, naguère, il
avait pris congé de son souverain: «Et saluez pour moi la patrie,
Tornten!» perçoit-il, mais pendant un court instant seulement, comme un
cri de douleur qui s’enfle ensuite en un mugissement démesuré,
ininterrompu, comme si tous les torrents de la cataracte de sang
s’écrasaient à ses yeux sur un lit de rochers... Puis ce n’est plus que
la nuit et son néant...
* * * * *
--Alors, Tornten, te sens-tu assez fort pour entendre ce que j’ai à te
dire? demande le comte Kammitz, qui tient aujourd’hui compagnie au
blessé et l’examine avec un sourire amical.
--Crois-tu donc que je serai toujours inconscient? s’irrite le blessé,
auquel il semble que Jacob Grotthauser vient de quitter la chambre pour
laisser la place au comte.
--Il y a quinze jours que tu n’as repris connaissance.
Tornten regarde, tout décontenancé, le visage expressif de son ami:
--Ce n’est pas possible! fait-il.
--C’est malheureusement vrai. Demain, nous célébrons Noël.
--Déjà Noël!
--Oui, Tornten, et ce soir je pars chez ma mère, au château de Kammitz,
près de Greifswald. Tu sais que je vais toujours passer cette fête
auprès d’elle.
--Ta mère! s’écrie le blessé, effaré. Est-ce qu’elle vit encore?
--Rêves-tu, Tornten? Bien sûr que j’ai toujours ma mère!
--Je suis fou! Je croyais que tu l’avais perdue: j’ai probablement rêvé
que tu étais allé à son enterrement.
Le comte a un sourire contenu.
--Ce sont, mon cher ami, les hallucinations du délire. Ma mère, grâce à
Dieu, vit toujours et se réjouit autant de mon arrivée que moi de
l’aller retrouver. C’est si beau chez nous!
--Oh! oui, que ce doit être beau! soupire le lieutenant de vaisseau.
Et sa pensée évoque le paysage mélancolique de son bien de famille, en
Schleswig, le manoir paternel et le parc sous la neige, les fenêtres
brillamment éclairées dans cette nuit de Noël, pour le réveillon
traditionnel, autour du sapin illuminé et chargé de girandoles. Il
revoit encore l’aimable figure poupine de sa tante Marie, à laquelle il
doit la joie de tant de fêtes semblables. Des larmes emplissent ses yeux
et il se détourne pour les cacher à Kammitz.
Mais, soudain, une angoisse l’étreint:
--Où est miss Bolton? s’enquiert-il, tandis que disparaît la précédente
image devant la radieuse évocation de la jeune Anglaise, qui, de plus en
plus, emplit son cœur.
--Elle est allée chez toi, pour les préparatifs de Noël. Ton fils va
venir passer la soirée auprès de toi.
L’âme de Tornten s’emplit de joie; il rit comme un enfant en présence de
quelque chose qui l’enchante et le surprend.
--Ah! si seulement je pouvais être bientôt sur pied! regrette-t-il
ensuite.
--Cela ne saurait tarder. Un homme qui rit comme toi ne reste pas
longtemps au lit, réplique le camarade. Le docteur pense que d’ici à
quelques semaines tu seras rétabli. Ton malheureux crâne en a vu de
cruelles, mais il est recollé maintenant.
--Donne-moi donc de tes nouvelles, de celles des amis, prie le malade.
Kammitz hausse les épaules:
--Ce sont des rois détrônés.
--Ne se consolent-ils pas?
--Est-il possible de se consoler? Chaque jour nous rappelle le passé. On
reste officier de marine sous l’habit bourgeois. Hélas! ex-officier,
faut-il dire. Si cela doit continuer, je me retire sur mes terres pour
les faire valoir.
--Si cela doit continuer? Y a-t-il des chances que cela ne continue pas?
--Oui, il se trouvera des hommes déterminés pour fomenter un changement.
--De quoi et comment?
--De la situation actuelle! Crois-tu, par hasard, que le kaiser soit
vidé, fini une fois pour toutes?
--Sûrement, mon cher. Ne nourris donc pas de vains espoirs qui ne te
préparent que désillusions!
--Que tu penses, fait le comte en riant presque méchamment. Moi, je
crois le contraire.
--Alors, le kaiser, que dit-on de lui?
--Il part de Liverpool ces jours-ci.
Thor tressaille:
--Il part, répète-t-il d’une voix sourde. Pour où?
--En captivité!
--On a donc pris une décision? Où vivra-t-il désormais?
--Vivre! s’écrie Kammitz.
Et son doux visage d’homme réfléchi se durcit jusqu’à devenir un masque
de haine.
--Tu parles comme nos ennemis. Mais, moi, je dis que ce sera pour lui,
cet exil, une mort de tous les instants.
--Où l’exilent-ils?
--A Juan-Fernandez.
--L’île de Robinson?
--Elle-même.
Pendant quelques minutes, on n’entendit, dans la chambre blanche, que la
respiration un peu oppressée des deux hommes.
--Et quelles sont les considérations qui ont guidé ce choix? demande
Tornten lorsque l’émotion lui permet de parler.
--La distance de notre patrie allemande, où des millions de partisans
restent au proscrit; les facilités de surveillance qu’offre cette île,
qui ne présente qu’un seul mouillage permettant d’atterrir, et enfin le
désir manifesté par le roi d’Angleterre de voir adoucir l’exil de
l’ex-kaiser. Le cousin d’outre-Manche a fait aménager pour l’impérial
banni, dans l’île de Mas-a-Tierra, déjà défrichée par d’anciens colons,
une habitation sur l’élégance et le confort de laquelle les journaux
anglais sont intarissables, tandis qu’ils sont muets sur les conditions
d’isolement.
--Comme il va souffrir là-bas! Comme il va regretter sa patrie! se
lamente Tornten dans une sourde angoisse.
--Dieu veuille que cela ne dure pas longtemps! répond le comte Kammitz
avec intention.
--Et qui pourrait le faire cesser? La mort!
--Ou la vie!
Le malade ne comprend plus les paroles de son ami. La douleur, de
nouveau, la torture. Il sent qu’il atteint encore une fois les limites
de ses forces.
--Ménage-toi, entend-il encore lui dire la voix de Kammitz. Chaque
parole te fatigue.
--Non, je veux répondre... essaie de crier Thor.
Mais la faiblesse le terrasse. Il croit sentir que Kammitz a saisi sa
main; mais, du même coup, l’image et les propos du visiteur ont disparu.
Et tout sombre dans la nuit...
* * * * *
--Souffres-tu encore, papa?
--Non, mon petit. De te savoir auprès de moi, je me sens fort et délivré
de tout mal.
Le jeune Otto s’est blotti au bord de la couchette. Thor a passé son
bras autour du corps de l’enfant et l’attire tout près de lui. Tous deux
contemplent l’arbre de Noël autour duquel Carry s’empresse.
C’est le soir. Thor pense encore à sa maison, mais cette fois le point
de vue est différent. Il est à l’intérieur, au chaud, tandis que dehors
s’étend le manteau immaculé de neige et brille l’étoile du berger.
Auprès de lui veillent son fils et cette jeune fille qui a pris une si
grande place dans son cœur; car il ne peut plus y avoir de doute: il
aime Carry Bolton. Un charme émane d’elle, auquel il ne peut et ne
désire d’ailleurs se soustraire; c’est le charme qu’elle tient de sa
grâce et de sa bonté.
--Où est maman? fait soudain le garçonnet, à voix presque basse, comme
s’il eût compris qu’il ne fallait pas en parler tout haut.
C’est un coup de poignard au cœur de Tornten, qui presse plus fort
contre lui le souple corps d’enfant.
--Ta mère est morte, mon fils, explique-t-il après une courte
hésitation.
Le petit Otto se met à pleurer silencieusement. Thor cherche à le
consoler, mais les larmes redoublent. Carry accourt, et, riant gaiement,
saisit dans ses bras l’enfant et le soulève.
Les lumières de l’arbre de Noël scintillent et ont tôt fait de détourner
l’attention de l’enfant et de lui faire oublier les paroles de son père.
Les mains du petit se tendent vers l’étincelante parure d’argent du
sapin symbolique, tandis que ses yeux et sa bouche rient d’une joie
débordante.
Carry porte le jeune garçon jusqu’à la table, où se dresse l’arbre
enchanté et l’y pose en lui montrant toutes les richesses que le
bonhomme Noël a apportées: depuis le cheval à bascule jusqu’à la boîte
de chocolats fondants.
Il prend chaque objet, le porte sur le lit de son père et le contraint
d’admirer.
--Vois, papa, comme ce pantin gigote! Il ressemble à ces soldats de
plomb de France que tu m’as rapportés de ta dernière visite au front!
Vois donc, papa, miss Bolton qui traîne l’automobile dont elle m’a fait
cadeau. Comme ça court sur le plancher.... On dirait une grande! L’année
prochaine, tu m’en donneras une vraie, n’est-ce pas, petit papa!
--Tout ce que tu voudras, mon petit homme, acquiesce Thor en regardant
son fils avec un sourire heureux.
--Le petit Jésus a aussi apporté quelque chose pour vous, monsieur le
capitaine, fait Carry qui se tient près du lit, le visage empourpré, un
petit paquet à la main.
Le jeune Otto court maintenant derrière le jouet qui roule par la
chambre.
--Asseyez-vous donc près de moi, miss Bolton, invite Tornten ému, et
montrez-moi ce que l’enfant Jésus me destine!
--Oh! bien peu de chose, répond l’Anglaise en s’exécutant.
Elle ouvre le paquet, qui laisse voir un coffret recouvert d’une soie
grise sur laquelle se dessinent les armes de Tornten. Le couvercle
cache, précieusement rangés, des cigares bagués d’or.
--Qui a fait cela? demande Tornten, content comme un collégien, en
fermant la boîte et regardant l’écusson, cette image d’un fier coursier
franchissant deux tours.
--C’est moi qui l’ai brodé pour vous.
--Où en avez-vous trouvé le loisir, Carry? Elle tressaille, car il l’a
appelée par son prénom.
--Vous êtes resté si longtemps privé de toute connaissance, monsieur le
capitaine! Que pouvais-je faire quand les heures succédaient aux heures
et que je demeurais auprès de vous, inoccupée?
--Vous pensiez donc toujours que je me rétablirais?
--Oh! oui... toujours!
--Que fais-je ici? Je gis là, devant vous, les mains vides, sans rien
pouvoir vous offrir en reconnaissance de tout le bien que vous nous
faites à moi et à mon fils.
--Il suffit à mon bonheur de ne pas quitter le petit.
--Et moi, vous me quitteriez volontiers? s’offense-t-il.
Carry baisse les yeux.
--Oh! pas volontiers!
--Alors, je sais ce que le petit Noël a apporté pour vous, miss Bolton.
Elle le regarde en face, sans comprendre où il veut en venir.
--Ne souhaitez-vous pas, miss Bolton, un mari qui serait tout à vous et
auquel vous appartiendriez entièrement?
--Je... je ne comprends pas, défaille la jeune fille, dont l’embarras
est extrême.
Il saisit sa main, l’attire à soi, de sorte que son visage domine le
sien, et la regarde au fond de ses yeux bleus:
--Carry, murmure-t-il tendrement, dites un mot et vous serez ma femme,
la seconde mère de mon Otto.
--Mon Dieu! balbutie-t-elle au comble de l’émoi.
Mais dans ses yeux clairs brille une flamme qui trahit sa joie et ne
laisse aucun doute à Tornten sur son bonheur. Et, soudain, la douce
tête s’abaisse et leurs lèvres s’unissent en un premier baiser d’amour.
--Je t’aime tant! dit-il, défaillant d’émotion.
--Je t’aime, répond-elle, depuis le jour où je t’ai vu pour la première
fois.
Ils se séparent à regret, car voici Otto qui s’approche du lit:
--Mademoiselle, tirez-moi mon automobile, exige-t-il.
--D’abord, donne à miss Bolton un bon baiser pour la remercier, s’écrie
le père.
Carry, toute joyeuse, se penche sur l’enfant, lui passe son bras autour
du corps et l’élève jusqu’à elle pour l’embrasser dans un élan
passionné; puis elle se prend à pleurer, car ce qu’elle vient de vivre
dépasse ses forces.
Cependant, l’enfant toujours sur les bras, elle s’approche de l’arbre
embrasé et se met à souffler les bougies.
--Pourquoi nous prives-tu de la joie des lumières? s’étonne le blessé.
--Il est tard pour votre fils, monsieur le capitaine.
--Dis-moi «tu».
--Je veux bien, puisque cela te plaît. Il faut que je reconduise le
petit à la maison. Après, je reviendrai te tenir compagnie jusqu’à ce
que le sommeil ferme tes yeux.
--Comme ce sera triste pour moi d’être si souvent seul!
--Dois-je envoyer la garde qui me supplée à l’ordinaire?
--Non, pas cela, pas d’étrangers! Dans de pareils moments, il faut
rester entre soi.
Elle le menace encore du doigt et sourit sous ses larmes, puis elle
s’approche du lit, portant toujours Otto qui se refuse à quitter son
père. Mais ce dernier signifie à la jeune Anglaise qu’il est vraiment
trop tard pour faire veiller l’enfant plus longtemps. Avant de quitter
la pièce, Carry embrasse encore une fois tendrement le malade, au grand
étonnement du petit. Cela fait rire l’officier, et la jeune fille fait
écho dans une joie qui sèche ses dernières larmes.
Enfin Carry et l’enfant se sont éloignés. Thor de Tornten demeure livré
à ses pensées. Il regarde vers la fenêtre, dont les rideaux sont
soigneusement tirés; mais il semble qu’une double vue lui dévoile, par
delà les lourdes tentures, le paysage d’hiver qui se déroule dans la
rue. Il aspire vers l’action; ce long alitement est une souffrance pour
son esprit indépendant, amoureux de la nature et du grand air et qui ne
prise rien au-dessus de la mer, libre en son immensité.
Ses pensées appellent des visions plus lointaines aussi. Il a sous les
yeux le kaiser et l’imagine comme un père dont la souffrance s’étend à
ses enfants. La joie conçue dans cette heure que Thor vient de vivre
semble comme effacée par cette nouvelle tristesse. Car il aperçoit dans
l’ambiance du moment présent l’homme qu’il chérit et pour lequel il
tremble: la petite couchette à bord du navire qui le conduit en exil!
Célèbre-t-on seulement la fête, traditionnelle et joyeuse, de Noël, sur
ce bâtiment? Et comment pourrait-elle être joyeuse pour l’âme pieuse de
Guillaume de Hohenzollern, qui, certainement, en cette nuit, oublieux
de son propre destin, appelle sur la patrie qui s’éloigne la bénédiction
céleste.
Au cours de ces pensées qu’évoquent en son âme de junker l’atavisme et
l’éducation, Thor est soudain troublé par le bruit d’une porte qui
tourne doucement sur ses gonds, tandis que ses yeux lui montrent l’image
d’une femme de haute taille qu’ils sont impuissants à reconnaître sous
les voiles épais qui la couvrent.
Mais la femme a rabattu les crêpes qui cachent son visage et les lèvres
de Tornten profèrent un cri d’horreur qu’il n’a pu retenir.
--Toi! Tu as osé!...
En effet, c’est Ilse qui s’approche lentement du lit où son mari est
allongé, le bras étendu pour repousser l’apparition détestée.
Elle est pâle comme la mort. Dans ses yeux vacille la même terreur
canine que Thor y a lue, naguère, lorsqu’il l’avait jetée de côté pour
s’élancer sur son amant, le capitaine de cavalerie d’Unstett. Elle reste
un moment irrésolue devant la fureur que lui oppose l’accueil de l’époux
outragé.
--Thor, pardonne-moi! implore-t-elle en se laissant tomber à genoux à
quelques pas du lit, les mains jointes comme dans la ferveur d’une
prière.
--Moi! te pardonner! hurle Thor, qui se soulève péniblement. Non...
non... Tu as irrévocablement détruit tout ce que j’éprouvais pour toi.
Tu as repoussé de toi ton fils et ton mari! Pour nous deux, tu es
morte... morte!
Il ne peut plus parler et s’effondre de nouveau.
La femme, alors, se lève et, courant à la couche, se jette aux pieds de
son mari, embrasse sa main.
--Thor! ce ne peut être ton dernier mot! Tu m’as aimée, tu me l’as dit!
Est-ce que tout cela peut ne plus exister?
--Morte!... répète-t-il seulement.
Mais il est impuissant à dégager sa main et à se libérer de cette
présence qui exaspère sa rancune.
--Alors, au lieu de l’amour, la haine?
--La haine! geint-il.
Aussitôt la voix de la femme s’altère. Elle abandonne la main qu’elle
pressait et son regard se fait cruel:
--Eh bien, soit, la haine! J’aime mieux cela!
--Tu ne m’apprends rien après ce que tu as fait!
--Oui, je te hais et je te maudis. Quant à mon fils, il est à moi
seule...
--Non, il m’appartient.
--Tu es trop faible pour le défendre contre moi. Je te préviens, rien ne
me coûtera pour te l’arracher.
--A moi, peut-être pourrais-tu le voler, réplique aussitôt l’officier
dans un désir de vengeance; mais pas à l’autre, sa seconde mère...
--Qui cela?
--Celle que j’aime!
--Qui?... Je la connais?
--Tu la connais. Tu lui as parlé tous les jours quand tu étais encore la
mère de mon fils.
--L’Anglaise?
--Elle-même, Carry Bolton, qui sera ma femme dès que notre divorce sera
prononcé.
--Je vous hais tous les deux et vous anéantirai, grince la jeune femme
dans l’échevellement de ses boucles brunes, tandis qu’elle se redresse
et s’éloigne du lit de Tornten. Quant à l’enfant, il m’appartient; je le
tuerai plutôt que de vous le laisser.
--Infâme! rugit le malade en arrachant le drap qui couvre son corps
affaibli et se dressant soudain, mû par l’horreur et par la crainte.
Il voudrait défendre les deux êtres qui lui sont chers, mais ses forces
le trahissent; l’élan qui l’a précipité contre sa femme se brise; ses
jambes fléchissent sous lui; il s’abat à la renverse et, dans sa chute,
sa tête frappe lourdement le plancher...
Il ne sent plus rien... ne voit plus rien...
IV
Thor de Tornten est chez lui à présent.
Il ne s’explique pas de quelle façon il y est parvenu, car c’est
subitement qu’il se voit assis dans son fauteuil, à sa table de travail.
Il ne ressent plus de sa blessure qu’une sourde compression aux tempes.
Il est habillé et a la sensation de pouvoir se mouvoir, ce qu’il fait
d’ailleurs sans difficulté. Il va vers le coffret, où il range ses
cigares, en choisit un avec soin, l’allume avec béatitude--il en a été
si longtemps privé--se sent envahir d’un renouveau de bien-être et
retourne à sa place.
C’est le soir, et, sur le bureau, brille une lampe électrique. Tout
autour de lui règne le plus profond silence, un silence bienfaisant,
exquis. Tout à coup, Thor s’aperçoit qu’une des fenêtres qui donnent sur
le jardin est ouverte. Il se relève et s’en approche; l’air tiède d’un
soir de printemps le caresse, il fait plus chaud dehors qu’ici.
Il retourne à son bureau et sonne Toman. Le valet de chambre apparaît
sans bruit:
--Monsieur le commandant désire?
Thor a une hésitation. Il réprime la question qui lui vient aux lèvres
et murmure à la place:
--Miss Bolton est-elle à la maison?
Car il lui coûte de s’informer auprès de son domestique des événements
qui l’ont ramené chez lui.
--Oui, mademoiselle est là-haut dans la lingerie, avec la couturière,
répond Toman.
Thor observe la nuance de respect marquée par le domestique en parlant
de la jeune fille. Carry a donc pris dans sa maison une place
prépondérante.
--Priez mademoiselle Bolton de descendre, Toman.
Le valet de chambre s’éclipse. Thor se rassied, car il est encore faible
et la fatigue le gagne. Il est involontairement tenté de faire une
comparaison entre la soirée où il a vu Carry pour la première fois et ce
soir, où il l’attend, anxieux, comme un adolescent à son premier
rendez-vous.
La porte s’ouvre et Carry paraît.
Lorsqu’elle voit qu’il se soulève pour la recevoir, elle s’élance vers
lui, les deux bras ouverts et se presse contre lui dans un geste
gracieux de reconnaissance et d’amour.
Répondant ensuite à l’étonnement qu’il éprouve de se retrouver ici sans
transition, elle s’empresse de le renseigner: après une nouvelle
syncope, survenue à la suite d’un accident qu’elle n’a pas connu, il
s’est maintenant rétabli et chaque jour hâte sa guérison définitive.
Soudain, la visite d’Ilse lui revient en mémoire:
--Sais-tu quelle est la dernière personne que j’ai vue à l’hôpital?
fait-il en se rasseyant et en attirant un siège où il invite Carry à
prendre place tout auprès de lui.
--Non, s’étonne-t-elle sans rien soupçonner. Qui est-ce?
--Après tout, ce n’était peut-être qu’un rêve, continue-t-il sourdement.
Mais, je t’en supplie, Carry, garde-toi bien et veille sur le petit.
Sois prudente; ne te fie à personne et ne t’éloigne jamais de moi si tu
veux que je sois rassuré sur votre compte à tous deux.
Il l’entretient encore de ses craintes; elle lui parle de l’enfant, qui
dort à présent, mais à l’ordinaire emplit toute la maison de sa bruyante
joie de vivre; et cependant ils sont tendrement enlacés, échangeant des
caresses qu’interrompt un coup discret frappé à la porte. C’est Toman,
qui, sur l’invitation de son maître, entre dans le bureau.
--Monsieur l’avocat Bergman désire parler à monsieur le commandant,
informe le domestique.
--Priez-le d’entrer, dit Thor, car l’avocat est son conseil juridique et
ne se dérange certainement pas sans de sérieux motifs.
«Tu restes! s’adresse-t-il ensuite à Carry, qui s’apprête à sortir.
--Non, répond-elle, en rougissant. Je préfère te laisser seul avec lui.
Il s’agit sans doute de ton divorce et ma présence....
Elle s’enfuit et, derrière elle, pénètre l’avocat, calme et maître de
soi, comme Thor l’a toujours connu, la serviette sous le bras droit. Sur
son visage fin et régulier, des cicatrices rappellent les coups de sabre
reçus pendant les années d’université et, sur ses lèvres, flotte un
aimable sourire.
--Alors, Dieu merci, vous voilà rétabli, monsieur de Tornten,
s’adresse-t-il gaiement à Thor qui se soulève et lui tend la main. Vous
nous avez causé de graves inquiétudes, mais maintenant la santé revient
rapidement.
--Espérons-le, cher maître. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi ce
qui me procure le plaisir de vous voir?
--Miss Bolton ne vous en a-t-elle rien dit? s’étonne l’avocat en
s’asseyant au bureau, en face de Tornten. Pendant que vous étiez au lit,
une action en divorce a été introduite contre vous. Votre femme, qui vit
actuellement à Munich, réclame la dissolution absolue de votre
communauté.
--Je m’en doute et ne m’y oppose en rien, fait Thor froidement, sans
éprouver le moindre regret de ce geste définitif qui annule le passé et
répudie la mère de son enfant.
--Je n’en attendais pas moins de vous après les événements que j’ai
connus et ceux que je soupçonne, approuve l’homme de loi. Mais il reste
une question litigieuse: il s’agit de la garde de votre fils.
--Mon fils m’appartient!
--C’est aussi mon avis, et, certainement, au point de vue juridique,
nous aurons gain de cause. Mais cela va entraîner un procès long et
fastidieux, jusqu’à la solution duquel il importe de veiller sur
l’enfant. Mme de Tornten m’a honoré récemment de sa visite et ne m’a pas
caché qu’elle était prête à n’importe quel acte pour s’emparer du
garçonnet.
--Je sais encore cela; mais j’ai trouvé en miss Bolton une gardienne
comme je ne saurais en souhaiter de meilleure.... Cette jeune fille est
ma fiancée.
--Ah! très bien! s’écrie l’avocat. Laissez-moi vous féliciter de ce
choix, monsieur de Tornten. Cette demoiselle vous a soigné avec un
dévouement qui mérite bien ce bonheur.... Dois-je maintenant vous mettre
au courant des procédures suivies jusqu’à ce jour?
Thor va répondre quand un nouveau coup est frappé à la porte avec une
discrétion qui n’appartient qu’à Toman.
Le domestique apparaît sur le seuil.
--Monsieur le commandant, il y a là un homme qui désire vous entretenir.
Il prétend avoir une grave communication du comte Kammitz à vous faire.
--Ne peut-il attendre, Toman?
--Il affirme que sa mission est particulièrement urgente.
Thor se tourne vers le docteur Bergmann; ce dernier se lève et, rangeant
ses papiers:
--Je crois qu’un autre jour sera tout aussi favorable à mes
explications, concilie-t-il. Il est tard d’ailleurs; je reviendrai
demain, dans le courant de l’après-midi. Nous aurons le temps de causer.