en devoir de rejoindre Kunst qui, déjà, parlementait avec un chauffeur.
--Tout est convenu; je viens de lui donner l’adresse, cria l’ordonnance
comme Thor s’approchait du véhicule.
L’officier prit place dans la voiture, invita d’un signe Kunst à
s’asseoir en face de lui et se laissa tomber, épuisé par les événements
de ces dernières minutes, sur les coussins de la voiture qui, à toute
vitesse, parcourait les rues de Berlin, pour conduire ses deux voyageurs
au delà de la barrière, à Dahlem.
Pendant ce trajet, des sentiments divers s’agitaient en Tornten. Une
rage farouche le fouaillait, tandis que le tenaillait l’angoisse d’avoir
vécu jusque-là dans l’ignorance et la confiance.
En son cœur se déchaînait cet instinct de la race qui fait des rivaux
parmi les hommes et les dresse l’un contre l’autre, pour le combat,
comme il oppose le cerf au cerf, dans la montagne ou, dans les steppes
de l’Argentine, le buffle au buffle.
Envahi, dominé par ce sentiment primitif, Thor de Tornten devait rester
sourd à la voix de la raison.
Il avait beau ne plus éprouver d’amour pour la femme qui le trompait, un
sentiment l’affolait, celui de la honte qui le diminuait à ses propres
yeux comme à ceux d’autrui. Lui, le mâle orgueilleux, que convoitaient
toutes les femmes qui l’approchaient, il n’avait pas su s’attacher la
sienne et succombait, victime de sa faiblesse, comme le premier
coquebin.
Le désarroi de sa passion l’emplissait encore de fureur quand, soudain,
la voiture stoppa à l’angle d’une de ces rues qui, dans l’élégant
faubourg bordent des jardins bien soignés.
Les deux hommes descendirent.
Thor s’approcha du chauffeur qui annonça le prix de la course. Le
lieutenant de vaisseau ne le comprit même pas; il tendit, sans savoir ce
qu’il faisait, un billet de banque et, sans attendre que l’homme lui
rendît sa monnaie, il s’éloigna à la suite de Kunst qui, déjà, enfilait
l’avenue.
L’ordonnance avait tout prévu et fait arrêter la voiture à quelque cent
mètres de la maison du capitaine.
--C’est là, chuchota-t-il à l’oreille de Tornten, là où les fenêtres du
premier sont éclairées.
Thor tressaillit et chercha instinctivement une arme dans sa poche vide.
Il avait laissé son revolver dans le vêtement de voyage quitté tout à
l’heure. Ses poings lui restaient, lui suffiraient.
Kunst ouvrit un portillon grillagé et fit entrer son compagnon dans le
jardin de la villa. Ils furent aussitôt devant la porte de la maison que
le rouquin ouvrit encore et que Tornten franchit devant lui.
Tous deux se trouvèrent alors dans un vestibule obscur, mais ni l’un ni
l’autre ne pensa à donner de la lumière. Kunst saisit l’officier par la
main et, suivi de lui, grimpa l’escalier dans le noir. C’était plus
long, mais plus prudent, afin que la surprise fût complète.
Soudain, Thor de Tornten se trouva seul dans l’obscurité. Il entendit
une porte s’ouvrir, puis quelqu’un le poussa en avant et il faillit
trébucher.
--Et maintenant, pas de bruit, souffla l’ordonnance, sans quoi nous
risquons de les trouver sur leurs gardes. Ils ont dû sortir, à ce que
m’avait dit le capitaine et viennent seulement de rentrer, sans doute.
Une nouvelle porte tourna silencieusement sur ses gonds. Maintenant, les
deux hommes glissaient sur d’épais tapis. Kunst tourna un commutateur et
Thor, d’abord aveuglé par la soudaine clarté, se vit dans un salon
élégamment meublé. Il ne le connaissait pas et ses souvenirs ne lui
rappelaient pas un intérieur aussi confortable chez le lieutenant
d’Unstett.
--Je ne vais pas plus loin, signifia Kunst. A côté, vous trouverez une
salle à manger, puis la chambre de M. le capitaine...
«C’est là qu’ils doivent être.
--C’est bon, fit le lieutenant de vaisseau, d’une voix contenue mais
frémissante.
--Et surtout, pas de scandale! recommanda encore le rouquin.
Mais déjà Thor ne l’écoutait plus.
Il avait ouvert la porte, la laissant béante derrière lui, afin d’y voir
dans la pièce voisine. Un tapis étouffait le bruit de ses pas. Il
parvint ainsi à une nouvelle porte devant laquelle il s’arrêta un court
instant.
Tandis qu’il reprenait son souffle, il crut entendre un rire léger de
l’autre côté de la cloison. Cela cingla sa haine. Une fureur se déchaîna
en lui et sa main se porta sur le loquet.
Il hésita encore un quart de seconde, puis il ouvrit délibérément la
porte.
Le hasard qui avait ménagé le drame avait bien fait les choses et amené
à l’heure dite l’entrée du personnage.
En cet instant même, le capitaine embrassait tendrement sa maîtresse,
une fort belle brune, et commençait de dégrafer son corsage.
Celle-ci n’opposait aucune résistance à ses galantes entreprises; bien
mieux, elle lui rendait, sans retenue, ses caresses, car ses sens
appelaient cet homme de tout leur désir et elle ne trouvait qu’auprès de
lui la volupté que, dans la coquetterie ignorante de la jeunesse, elle
avait précédemment cherchée près d’un autre.
Ce fut pour Tornten un de ces moments où, chez les hommes qui les
vivent, le sang se fige dans les veines, le cœur cesse de battre, se
déchaînant aussitôt après avec une violence nouvelle qui exaspère la
rage.
Un cri de fureur sortit des lèvres de Thor. Il fonça en avant. Il
voulait articuler des paroles, mais sa bouche ne proférait qu’un son
rauque et guttural.
Il se dressa devant les coupables qui, affolés, s’écartèrent l’un de
l’autre.
--Thor!... balbutia la jeune femme.
--Garce! grinça-t-il en la repoussant brutalement.
L’élégant et mince capitaine de cavalerie avait bondi de côté, esquivant
le premier choc. Il vit son adversaire, rapide comme l’éclair, s’emparer
d’une chaise qui se trouvait à portée de sa main et la brandir au-dessus
de sa tête en s’élançant vers lui.
L’arme improvisée retomba lourdement. De son bras, Fritz d’Unstett avait
paré le coup. Il pâlit, chancela, faillit s’écrouler, mais s’en tira
sauf.
Il ne connaissait pas la peur, mais la honte lui vint du rôle qu’il
jouait et la claire vision du mal qu’il avait fait et des suites
effrayantes qu’il entraînait pour la jeune femme.
Il tenta, dès lors, de détourner sur lui la colère du mari et s’enfuit
vers la porte grande ouverte du balcon.
--Lâche! rugit derrière lui le forcené.
Sans plus s’occuper de la femme qui, hagarde de peur, s’était réfugiée
derrière le large lit, Tornten se rua à la poursuite de son adversaire.
Ce dernier, arrêté dans son élan par la rampe de fer du balcon, fit tête
et s’opposa au poursuivant, dans un mouvement de désespoir.
--Tornten!... arrêtez!... notre vieille amitié!
--Gredin!... tu as de l’audace!... Ton compte est bon, riposta l’autre.
Déjà l’assaillant ceinturait le capitaine. Mais ce dernier savait qu’il
en allait de sa vie... Au-dessous des deux hommes s’étendait le jardin
et, au droit du balcon, s’allongeaient les hautes lances de fer d’une
grille.
Un saut dans l’espace, c’était la mort.
Thor était supérieur en force à son adversaire. Il l’avait soulevé de
terre, comme il eût fait d’un enfant, et placé sur l’appui du balcon
d’où il s’apprêtait à le balancer dans le vide. Mais le capitaine avait
entouré de ses bras le col du furieux et s’y cramponnait solidement,
sans desserrer son étreinte au moment où Thor, le poussant par-dessus la
rampe, se penchait lui-même effroyablement.
En même temps, Unstett faisait des efforts surhumains mais inutiles pour
faire lâcher prise à son ancien ami.
Cependant, le désespoir décuplait ses forces et, soudain, emporté par le
poids de son avant-corps, Thor bascula, sentit ses pieds perdre leur
appui et culbuta, suivant, la tête la première, dans sa chute, le corps
du capitaine d’Unstett.
Deux cris d’effroi résonnèrent dans la nuit, par-dessus le jardin
paisible qui s’étendait sur les derrières de la villa, puis l’on
n’entendit plus rien... que les râles lugubres des deux hommes.
III
Maintenant les brouillards vagues et sanglants du délire roulent devant
les yeux de Thor et ce n’est que de temps à autre qu’il éprouve la
sensation de voir se déchirer le rideau qu’ils opposent à ses regards.
Une douleur intense siège là dans sa tête, qui lui semble devoir éclater
comme sous les mâchoires d’un étau.
Une soif ardente le tourmente; il voudrait la crier, demander de quoi
l’étancher... puis il a la sensation qu’on lui verse une boisson
rafraîchissante. Mais c’est en vain qu’il essaie d’ouvrir les yeux pour
voir qui la lui tend. Une douce main passe avec une caresse sur ses
traits endoloris et semble chasser le mal qui le torture. Presque
aussitôt la vision fugitive disparaît et les nuages rouges recommencent
à rouler, comme des cataractes de boue et de sang.
Cependant, des soins bienfaisants l’environnent. Il lui paraît avoir
longtemps dormi, d’un sommeil entrecoupé de rares réveils, dont chacun
ramène les anciennes douleurs avec une violence qui se double.
S’il tente de fixer ses pensées, ce qui lui est le plus souvent
impossible, elles ne cessent d’évoluer autour d’un vœu unique: être
délivré de la souffrance, fût-ce par la mort. Il l’appelle, mais il est
incapable de donner une forme à ce désir.
Il est bien rare qu’il puisse concevoir où il est et percevoir ce qui se
passe autour de lui.
Une chose est certaine: il repose, affaibli, sur une couche blanche,
dans une chambre claire, ensoleillée, qui reçoit la lumière par deux
fenêtres placées en face du lit; autour de lui s’agitent des formes
également claires, du même ton que son entourage, comme si elles en
étaient détachées.
Ce qu’il advient de lui, il ne le sait pas, mais d’autres le savent.
Un jour c’est une barbe grise qui se penche sur lui et, près du lit, il
lui semble percevoir une voix:
--Je crois qu’il s’éveille, docteur.
Mais la barbe grise s’agite et une voix laisse entendre:
--Vous vous trompez, cher confrère, ce ne sont que de faibles réflexes
de la connaissance.
Puis c’est tout; Thor n’en peut percevoir davantage. Son Moi s’évanouit,
les brouillards l’environnent et il s’enfonce dans le néant.
Plus fréquemment il croit voir auprès de lui un autre visage, un aimable
visage de femme autour duquel se jouent des boucles blondes et
qu’éclairent des yeux si doux et si compatissants.
Il reconnaît l’Anglaise Carry Bolton. Elle redresse ses oreillers, elle
lui tend le rafraîchissement qu’il absorbe avidement, elle porte à ses
lèvres la potion calmante, elle caresse souvent son front, avec une
tendresse non dissimulée.
Thor éprouve, dans ces moments, la conscience réconfortante de pouvoir
penser quelques secondes; il voudrait bien embrasser cette main fine et
douce. Mais, à peine ouvre-t-il la bouche pour parler, que sa pensée
s’évanouit et que se referme le rideau lui cachant la gracieuse
apparition.
D’autres images paraissent auprès du lit du malade, comme des fantômes,
dans les hallucinations de la fièvre. Parfois, c’est une ronde folle qui
fait tournoyer autour de lui, dans son rêve, tous ceux qui l’ont
approché pendant les heures qui ont précédé sa chute: le kaiser, Jacob
Grotthauser, ses camarades de la marine, Anton Kunst, sa propre femme
que, dans son délire, il continue à mépriser et à haïr, son fils et cet
ami perfide qui l’a entraîné dans l’abîme. Ils apportent la douleur ou
la joie, près de la couche du blessé, qui les voit s’agiter avec une
étrange netteté, comme s’ils étaient réellement devant lui.
Cependant, le bienveillant visage à la barbe grise renouvelle sa visite,
ou bien c’est la main bienfaisante de Carry Bolton qui passe sur son
front entouré de pansements.
Une fois même, il lui semble que la blonde Anglaise se soit inclinée
plus bas et qu’elle ait appuyé fortement ses lèvres contre les siennes,
si fortement qu’on eût dit qu’elle voulait lui insuffler sa jeune âme et
échanger sa vie contre celle du blessé.
Il aurait souhaité lui rendre son baiser, mais ses forces l’ont
abandonné et, de nouveau, les nuages, tour à tour rouges et livides,
roulent devant ses yeux qui s’emplissent de nuit...
Jacob Grotthauser est assis au chevet de Tornten. L’officier le voit
très distinctement, car les voiles sont de nouveau tombés et la
silhouette de l’ami d’enfance se dessine clairement devant ses yeux.
La main du malade repose dans celle du visiteur et Grotthauser, se
tournant vers la fenêtre, près de laquelle se tient une forme mince et
radieuse, s’écrie:
--Il s’éveille, miss Bolton!
La jeune fille s’élance, examine les traits du blessé et confirme
gaiement:
--Oui, il revient à lui; quel bonheur pour nous tous.
Thor la presserait volontiers sur son cœur pour cette parole de
compassion. Il l’enveloppe de regards tendres et se sent envahir de
reconnaissance pour celle qui le soigne. Maintenant, elle pose sa
blanche main sur le front tout enveloppé de linges et il éprouve, à
travers les bandages, la douceur de ce contact qui répand en lui une
chaleur bienfaisante et réconfortante, comme d’un bain.
--Nous reconnaissez-vous, interroge-t-elle de sa voix harmonieuse.
--Oh! il y a longtemps que je vous ai vue et sentie auprès de moi,
répond-il avec effort; j’ai souvent voulu vous appeler, hélas! mes
lèvres s’y refusaient. Mais, aujourd’hui, cela va mieux; je sens que le
plus dur est passé.
--Sûrement! c’est aussi l’avis du docteur, affirme Grotthauser. La
blessure de ta tête est en voie de cicatrisation et la lourde commotion
qui t’a secoué s’atténue.
Tornten ferme les paupières et semble, pendant quelque temps, retomber
dans une nouvelle léthargie. Mais, en réalité, il essaie de
reconstituer les événements qui l’ont jeté sur ce lit de douleur. Il
parcourt ses souvenirs, sans pouvoir dépasser le moment où, soulevant
Fritz d’Unstett, il l’a poussé sur la rampe du balcon, se préparant à le
précipiter dans le vide... Au delà, plus rien, comme si les faits qui
suivirent eussent été rayés de sa vie.
Alors, il rouvre les yeux en scrutant les deux visages qui s’inclinent
sur sa couche, il essaie d’y lire ce qu’ils savent de sa honte. Hélas!
ses soupçons se confirment: Carry Bolton, gracieuse comme le soir qu’il
la vit pour la première fois, rougit et Jacob Grotthauser détourne la
tête pour éviter l’interrogation humiliée que pose le regard de son ami.
Ainsi, ils savent tout... tout!...
Mais l’industriel a vite dominé son embarras:
--Comment te trouves-tu, Thor?
--Si bien que je me lèverais volontiers pour sortir d’ici.
--Voilà qui, d’un coup, anéantirait toute la besogne du docteur et la
mienne s’écrie Carry avec sollicitude. Il faut vous ménager, monsieur le
capitaine.
--Me ménager! riposte-t-il plein d’amertume, pourquoi? pour ce que vaut
cette misérable existence!
--Vous n’avez pas le droit de parler ainsi. Il y a, sur cette terre de
souffrances, des êtres bons et loyaux qui vous chérissent.
Et, tandis qu’elle parle, son visage de vierge s’empourpre d’une
nouvelle rougeur; entraînée par son ardeur, elle craint d’avoir trahi
sa pensée. Lui, souriant, la menace du doigt.
Grotthauser ajoute:
--Et puis, la vie nous offre parfois des devoirs auxquels on peut
s’attacher et qui apportent souvent plus de joie et de consolation que
les hommes auxquels nous avons pu consacrer notre existence.
--Comme tu as raison, gémit le malade.
--Dans ces jours sombres, notre Patrie a besoin de tous ses enfants, car
tout bras qui sait et peut travailler est indispensable, continue
Grotthauser.
--Combien il vaudrait mieux s’en servir pour frapper, grince Tornten.
--Oh! non, surtout pas cela, sans quoi il n’y aurait plus de paix
possible pour notre pauvre Patrie tourmentée. Plutôt supporter la honte.
Celui-là aussi est un héros qui sait porter sa croix sans faiblir.
--Combien c’est vrai! Aussi, nous dévorons l’affront de cette paix.
--Elle n’est pas notre seule épreuve! Il s’est passé, depuis, des choses
pires encore. Sais-tu bien, Thor, depuis combien de temps tu es dans cet
hôpital?
--Non, j’ai perdu la notion du temps.
Grotthauser jette sur Carry un regard d’interrogation. Elle porte les
yeux sur le calendrier qui pend entre les deux fenêtres au-dessus d’une
petite table de laque blanche et répond avec embarras:
--Plus de trois mois.
Thor s’effare:
--Trois mois! répète-t-il sourdement.
--Oui. L’hiver est descendu sur la terre et Noël est proche, reprend
Grotthauser, d’une voix altérée. Tu as reçu une violente blessure à la
tête et tu es resté tout ce temps sans connaissance. La science du
médecin t’a sauvé, mais ce sont surtout les soins dévoués de miss Bolton
qui t’ont ramené à la vie.
--Comment pourrai-je les reconnaître? remercie avec une tendresse
contenue le jeune officier qui soulève la main pour la donner à la
vaillante fille.
--Vous ne me devez aucun remerciement, monsieur le capitaine, se
défend-elle, en même temps qu’elle laisse tomber sa main dans celle du
malade, sans rien faire pour esquiver la douce pression qu’il prolonge.
--Où est mon fils, s’informe-t-il alors, saisi d’une crainte subite.
--A la maison, sous bonne garde, rassure Carry.
Il hésite un peu, mais, enfin, cette question vient à ses lèvres:
--Et ma femme?
Carry se détourne, laissant à Grotthauser le soin de répondre.
--Elle a quitté Berlin et doit être à Munich.
--Bon, fait Tornten, tu m’en reparleras plus tard.
--Maintenant, il vaut mieux que je te quitte, s’inquiète l’industriel en
se relevant. J’ai assez bavardé pour une première visite après des mois
de syncope.
--Non, reste, je t’en prie, reste, implore Tornten, et Grotthauser se
rassied docilement.
--Si tu crois être assez fort, essayons!
--Tu as encore à répondre à une foule de questions.
--Pose-les!
Carry Bolton a repris sa place à la fenêtre et regarde au dehors le jour
ensoleillé qui brille sur la terre et envoie son rayonnement dans la
chambre du malade. Environnée de cette douce lumière d’hiver, elle
apparaît à Tornten quelque chose de surnaturel et de bienfaisant vers
quoi s’élance tout son cœur.
Cependant, le désir d’apprendre ce qui s’est accompli dans l’univers
durant son sommeil le détourne de cette contemplation. D’abord, lui
viennent aux lèvres les questions qui le préoccupent le plus.
--Que raconte-t-on des événements dont j’ai été la victime? Dis-moi
franchement, Jacob, ce que l’on en sait?
--Les initiés se doutent de tout, sans rien savoir de précis; pour les
autres, c’est une énigme explique le vieil ami; mais l’attitude de ta
femme autorise tous les soupçons, car elle est partie pour Munich avec
Unstett.
--Je m’en doutais! D’ailleurs, passons sur le triste drame dont je suis
le héros. Qu’importe une publicité plus ou moins grande? Ah! Jacob, que
je conserve seulement mon fils!
--Qui pourrait te l’enlever?
--Elle!
--Elle ne l’osera pas! Et, tant que tu le voudras, Carry Bolton sera
pour l’enfant une vraie mère.
Thor sent qu’il perd contenance; mais il ne veut pas cacher à l’ami qui
l’a connu tout enfant ses sentiments et ses espoirs.
--Peut-être, fait-il avec un sourire, l’avenir attachera-t-il par des
liens plus étroits Carry à mon enfant.
Grotthauser se réjouit:
--Ce serait bien le mieux!
Une petite pause vient, puis le blessé reprend:
--Tu ne me dis rien de la politique, pendant ces trois mois?
--Une honte nouvelle, Thor!
Le malade dresse l’oreille:
--De quoi parles-tu?
--Du procès de l’empereur à Londres!
--Ils ont donc osé le mettre en jugement? s’exclame l’officier de marine
avec tant de violence que Carry se retourne et le regarde en hochant la
tête, tandis que Jacob Grotthauser, effrayé, déclare:
--Tu vois, cela te fait mal! Je te raconterai tout cela un jour.
--Non, Jacob, il faut que je sache! Dis-moi la vérité... balbutia le
patient.
Grotthauser hausse les épaules:
--Tous les Allemands la connaissent, après tout, et la plupart
l’endurent; pourquoi te la cacherais-je? Le monde entier a vu ce
spectacle et personne n’en est mort. Pourquoi ferais-tu exception?...
Oui, ils l’ont emmené en Angleterre, ils l’ont traîné devant un tribunal
composé de ses ennemis; ils lui ont fait son procès, dont il ne pouvait
sortir autrement que coupable.
--Mon Dieu! Et que disent les Allemands?
--Le plus grand nombre frémit de fureur; mais il y a des misérables pour
se réjouir.
--C’est toi qui parles ainsi, toi, un socialiste!
--Je ne parle pas du kaiser, mais de l’Allemand Guillaume de
Hohenzollern, qu’on a jugé, et dans la personne duquel nos ennemis ont
condamné tout notre peuple aux yeux de l’univers sans que le pays ait pu
rien faire, absolument rien pour le sauver de cet affront.
--Donne-moi des détails?
Grotthauser reprend avec un douloureux sourire:
--Tout s’est passé comme nous l’avions prévu. Te rappelles-tu notre
conversation dans le train?
--Je crois bien, entre Hanovre et Berlin.
--Ce que nous avions, à cette époque, envisage comme une hypothèse est
devenu une triste réalité. Aucune opposition n’a prévalu, ni de la
Hollande contre l’extradition du kaiser, ni d’une partie des peuples de
l’Entente contre la mise en scène de ce honteux spectacle. On a conduit
le banni en Angleterre...
--Comment?
--Oh! peu importe... avec les honneurs dus à un ennemi vaincu auquel on
témoigne de l’estime. On nous a bien joués en sa personne! Pendant tout
le procès, il est resté l’hôte du roi d’Angleterre, dans un petit
château voisin de Londres. Cela n’a pas empêché de mettre tous les
leviers en œuvre pour établir sa culpabilité. Quels mensonges
n’a-t-on pas débités pour l’inculper, lui et l’Allemagne!
«Ni les menées de la dernière heure d’un Iswolski, auquel la
pusillanimité de son tsar a servi d’excuse, ni l’aspiration de la France
vers la revanche, ni la haine jalouse de l’Angleterre, ni le rôle de
provocateurs joué par nos anciens alliés d’Italie, ni la désagrégation
morale des Etats balkaniques, éternel obstacle à la paix en Autriche,
rien n’a compté, ou plutôt tout a été artistement truqué, travesti,
retourné contre nous. Au contraire, chaque parole que l’ex-kaiser a pu
prononcer en public a été enflée et imputée à grief contre lui. Des
actes, qui auraient été à sa décharge, ont été passés sous silence,
tandis que des écrits étaient produits, dont la fausseté aurait été
facile à prouver pour peu que l’un des juges s’en fût avisé.
«Et comme, malgré tout, de ces interrogatoires, qui durèrent plusieurs
semaines, il ressortait clairement que Guillaume de Hohenzollern avait
pu être un esprit ardent, enflammé, mais en tous cas pas un incendiaire,
alors les misérables, violant une fois de plus le droit qu’ils s’étaient
arrogé de juger un homme ne relevant en aucun façon de leur prétoire,
proclamèrent que l’ancien empereur d’Allemagne, aidé de ses ministres et
de ses généraux, avait voulu et causé la guerre et qu’il fallait le
mettre hors d’état de nuire. L’Allemagne était visée et il ne lui
restait que l’impérieux devoir d’accomplir les obligations du traité,
comme ils nomment ce «chiffon de papier».
Thor de Tornten contemple son ami, l’esprit ailleurs, et se tait. Jacob
Grotthauser continue:
--C’est en vain que le gouvernement allemand s’est opposé au procès et
au jugement, en vain qu’il a réclamé la révision par une cour des
neutres. Il nous a fallu supporter la honte de voir un des nôtres (peu
importe que ce soit celui à qui nous devons demander compte de nos
désastres) estampillé «malfaiteur» aux yeux de l’univers entier.
--Et que pensent de lui les Allemands? demande le blessé.
--Il a regagné une grande partie de l’amour qu’il avait perdu
immédiatement après la guerre. On en a fait un martyr; c’était
dangereux. Les religions se fondent sur les persécutions et la réaction,
dans l’empire, n’a pas manqué de battre monnaie là-dessus.
--Exact! Et toi, Jacob, que penses-tu de lui?
--C’est un homme, Thor. Tu me l’as dit un jour et, depuis, je l’ai bien
compris. Nous sommes tous des hommes exposés aux fautes et aux
faiblesses, mais aussi doués du don le plus précieux que Dieu ait pu
nous faire: la faculté d’agir. Il en a usé, celui qui fut jadis empereur
de ce pays... et il a succombé.
«Honni soit tout Allemand qui pense autrement!
«Malheur à celui qui ne comprend pas que le plus grand affront fait à
notre nation est dans l’impuissance où on l’a mise de défendre cet homme
contre le jugement de ses ennemis!
«Mais aussi mille fois malheur à ceux qui peuvent songer à le rappeler
en Allemagne en qualité d’empereur!
--Y a-t-il vraiment des Allemands qui y pensent?