Il comprit que dans la patrie Rittersdorf était loin d’être le seul à

penser, à parler de la sorte; il se rendit compte de ce que, pour des

millions d’individus, encore et pour longtemps, l’empire n’était pas

effondré et qu’oublieux de leur propre indignité, ils s’obstineraient à

rejeter sur d’autres les fautes du passé.

Du même coup, le lieutenant de vaisseau éprouva que son amour des choses

passées était très éloigné d’une semblable conception.

Lui aussi tenait à la personne du banni, peut-être même à tout le

système de gouvernement qui s’était écroulé avec ce dernier; mais il

était trop homme d’honneur pour se faire illusion sur les fautes du

régime déchu. Au surplus, celles de l’actuel état de choses ne lui

échappaient pas davantage.

Depuis quelques heures seulement ses yeux s’étaient dessillés; il avait

entrevu que le présent n’était que le prologue de l’avenir et que, de ce

chaos apparent, surgiraient les fondations sur lesquelles s’édifierait

le nouvel empire. Toutes les forces de la nation devaient coopérer à

cette transformation et, en tous cas, nul n’avait le droit de reporter

ses regards en arrière ou tenter de ressusciter ce qui était déchu.

Sa conversation avec Grotthauser avait amené ce revirement chez lui. En

Thor de Tornten, les vieux errements combattaient encore les

enseignements récents, mais la noblesse de son intelligence orientait

lentement, mais sûrement, ses yeux vers le progrès.

Ces réflexions l’amenèrent à prendre la parole pour réfuter tout ce que

Rittersdorf venait d’avancer dans son accès de fureur. Les phrases de

Thor étaient calmes et neutres, d’une neutralité qui détonnait en ce

milieu. Ce n’étaient pas ses propres idées qu’il détaillait, mais bien

celles d’un autre, à la remorque duquel il intervenait dans le débat.

Jacob Grotthauser lui-même, socialiste militant, s’il s’était trouvé

parmi les anciens officiers de marine, n’aurait pas parlé différemment.

Tornten exposa de la sorte la doctrine de la majorité du peuple

allemand, retraçant les lourdes fautes de l’ancien régime et démontrant

que la responsabilité en incombait sinon à la personnalité unique au nom

de laquelle tout était advenu, au moins à tout l’organisme à la tête

duquel se trouvait en dernière analyse cette entité: le kaiser.

La voix de Thor vibrait dans le silence impressionnant de ses camarades.

Ceux-ci l’écoutaient, d’abord déconcertés et surpris, puis émus de

confusion et de colère.

Le premier, Rittersdorf jeta dans le conflit des paroles véhémentes,

puis des objections vinrent de toutes parts. Mais l’orateur ne se laissa

pas déconcerter, ne s’écarta pas d’une ligne de la conviction qui

venait de naître en lui et termina finalement son discours en s’écriant:

--J’aime le kaiser plus que ne le fait aucun de vous, car il n’est pas

pour moi le dieu inaccessible et radieux qu’il vous paraît être, mais

bien un homme comme les autres. Et c’est parce que je l’aime que je ne

m’aveugle pas sur ses faiblesses. Elles l’entraînent comme quiconque

ici-bas.

«Mais le fait de n’être pas différent des autres, c’est précisément son

excuse... son excuse et la faute qui retombe lourdement sur ceux qui

furent ses conseillers.

«Nous-mêmes, ses satellites, ne comptons-nous pas aussi parmi les plus

responsables? Ne nous sommes-nous pas séparés de cette foule qu’avec

notre aide quelques centaines de potentats ont pu asservir et commander?

N’avons-nous pas été les instruments bénévoles et dociles d’une

puissance qui tirait du droit divin sa seule raison d’être?

--Insensé! s’écria Rittersdorf. Est-ce ainsi que parle un officier de la

vieille marine allemande?

--Ecoutez, Tornten, tout ce que vous dites me passe, fit de la Rieth,

sur un mode plus doux, suivant sa manière. Et je ne puis comprendre que

ce soit vous qui le disiez.

--Voyons, Tornten! jaillit-il du coin où Sellenkamp gisait, consterné.

--Le premier des capitaines marins de l’armée rouge! glissa Heinz de

Walding à mi-voix dans l’oreille de son frère.

Et l’aspirant, qui semblait étrangler d’un flot de paroles contenues

tant il était cramoisi, approuva énergiquement de la tête.

Seul, le comte Kammitz regardait, pensif, dans le vague, en mâchonnant

un cigare, sans se joindre aux vociférations hostiles de ses camarades.

--Et toi, au moins, t’ai-je convaincu?

Le lieutenant de vaisseau interpellé tourna vers son ami sa belle tête

rêveuse, le regardant tranquillement dans les yeux:

--Non, Tornten, absolument pas.

--Alors, comme les camarades, tu condamnes mes opinions?

--Aucune. Je t’approuve d’avoir une opinion et d’avoir le courage de la

défendre; mais je suis trop loin de la partager. Et sais-tu pourquoi?

--Comment le saurai-je?

--Parce que ce serait à notre détriment, à moi et à toute notre clique,

si de semblables idées prévalaient dans le royaume. Mon point de vue

peut te paraître un peu égoïste, mais nous avons tous trouvé, sous

l’empereur et sous son gouvernement, des profits si certains que nous ne

pouvons rien envisager de mieux pour l’avenir que le retour du kaiser et

de sa séquelle.

Thor haussa les épaules:

--Si seulement chacun pensait comme toi!

--Chacun fait de même, mais peu ont la bonne foi d’en convenir.

Penses-tu donc qu’un homme qui aurait souffert sous Guillaume II

tiendrait pour le parti conservateur?

«Crois-moi, Tornten, tu es une exception, comme il y en a chez nous

aussi bien que chez nos adversaires, tu es un de ces nobles caractères

qui se tracassent d’idées générales que les autres n’envisagent qu’au

point de vue de leurs propres avantages. Si cette malheureuse guerre

avait abouti à notre victoire, tu aurais vu l’empereur et l’empire plus

solides que jamais ils ne l’ont été dans le passé. Seul, le

mécontentement peut faire surgir une nouvelle forme de gouvernement, car

il porte des milliers d’individus à désirer du nouveau.

--La doctrine de la raison pure! opina Thor amèrement.

--Tu as beau dire, c’est elle qui régit le monde. Et c’est pourquoi

j’espère ne pas attendre longtemps le retour de celui qui vit à

Amerongen, loin de la patrie, tandis que beaucoup ici l’appellent de

leurs vœux.

--Bravo, Kammitz! s’écria Rittersdorf, qui, soudain, levant sa coupe

pleine, cria:

--Vive le kaiser!

Tous se levèrent pour trinquer avec lui. Thor fit comme les autres et,

choquant son verre contre celui de Rittersdorf:

--Vive Guillaume de Hohenzollern! rectifia-t-il, que j’aime et que

j’honore à l’égal d’un père!

Ils reprirent ensuite leurs places et la conversation suivit son cours.

--Je crains, laissa entendre Sellenkamp, que nous comptions sans notre

hôte, car l’Entente, telle que je la connais, veillera à ce que jamais

le retour de l’empereur ne puisse être envisagé... La Hollande va se

voir contrainte à le livrer.

--C’est une chose, hélas! qui ne paraît aujourd’hui que trop certaine.

Les alliés disposent contre la Hollande de moyens formidables et ne

manqueront pas de les mettre impitoyablement en œuvre si cette

petite puissance tentait de s’opposer à la volonté des grandes.

--Le droit des faibles! railla Kammitz. Comme si les vainqueurs avaient

besoin de cette comédie de faire comparaître le kaiser devant le

tribunal de ses ennemis!

--Détrompe-toi, expliqua Tornten, ce n’est pas un vain spectacle qu’ils

songent à offrir en pâture à leurs peuples.

«Comme tout le reste, cette exigence des alliés est calculée et bien

calculée. La condamnation du kaiser, qui est certaine, vois-tu, quand

bien même son innocence éclaterait au grand jour, mais c’est le sceau

qui manque encore au bas du traité de paix, si nous pouvons l’appeler

ainsi.

«Cet homme reconnu coupable, qui, dans le passé et même dans le présent,

incarne aux yeux du monde entier notre puissance, c’est la démonstration

officielle du fait que les alliés ne sont entrés dans la guerre que

forcés et contraints, innocents comme l’agneau qui vient de naître.

«C’est en même temps, pour nous autres, vaincus, un éternel

avertissement. Si jamais nous tentions de nous soustraire à l’exécution

du traité de paix, on nous opposerait aussitôt ce jugement pour nous

brider et déchaîner à nouveau contre nous, coupables, tout l’univers

habité.

--Les canailles! grinça Rittersdorf en s’arrachant à nouveau les cheveux

de désespoir. Ils nous ont lié les mains et ils vont traiter le kaiser

comme un malfaiteur!

--Ne vous en faites donc pas! rit franchement Tornten. Pensez-vous que

la cour d’Angleterre n’a pas prévu le cas et n’exigera pas les plus

grands égards? Laisser fouler aux pieds, dans son propre territoire,

une majesté, même déchue... Il est des précédents qu’il faut se garder

de faire naître!

--Tu as raison, cria Kammitz, on jugera le kaiser en gentleman, et

alors...

--Alors, compléta Rieth, ils l’enverront à Sainte-Hélène; c’est

certainement ce qui l’attend.

--Erreur encore! renseigna Tornten. Jamais ils ne voudront le mettre en

parallèle avec Napoléon. C’est là, pensent-ils, un honneur qu’ils ne

veulent pas faire au kaiser. Mais on saura bien trouver une île où

l’interner.

--L’île de Robinson, par exemple, plaisanta l’aîné des Walding.

Juan-Fernandez peut bien abriter un empereur.

--Ce ne serait certes pas si mal, reprit Sellenkamp avec vivacité. J’ai

visité les îles Juan-Fernandez, il y a quelque huit ans; j’aurais trouvé

un grand charme à prendre la place du matelot Selkirk devant la table

duquel je me suis assis.

--Selkirk, le prototype de Robinson! gloussa l’aspirant du bout de la

table, car lui aussi voulait lancer son mot dans le débat.

Il n’y avait pas un des lieutenants de vaisseau qui ne connût cet

archipel de l’océan Pacifique. Thor, comme les autres, y avait séjourné.

Il s’entretenait volontiers des souvenirs aimables que lui avaient

laissés les jours ensoleillés vécus sur cette terre de séduction, parmi

la richesse prodigieuse d’une luxuriante végétation.

Mais Sellenkamp apporta la note comique en racontant qu’il s’était

agenouillé sur la tombe de Vendredi et entretenu avec un descendant de

Robinson.

La gaieté dura jusqu’à ce que Kammitz ait soudain émis cette opinion:

--Avec un croiseur sous-marin, on pourrait délivrer le kaiser et le

conduire dans l’Amérique du Sud, où il trouverait aisément asile.

Et tous de revenir à l’ancien thème: le retour du banni, avec une ardeur

nouvelle. Les chances de la croisière hypothétique furent discutées et

des plans forgés, qui parurent à Tornten complètement oiseux.

--Et pourquoi donc le conduire dans l’Amérique du Sud? s’écria

Rittersdorf, toujours impétueux. Pourquoi pas à Berlin?

--Hourrah! pour le retour du kaiser en Allemagne! approuva Heinz de

Walding avec tant de fougue que le comte Kammitz, en sa qualité de plus

ancien, crut devoir marquer par un grognement sa désapprobation. Et

c’est avec joie que ce retour serait accueilli!

--Ici, en Prusse, peut-être, rétorqua vivement Tornten. Mais que

diraient, dans le reste de l’empire, les antiprussiens?

--On ne le leur demande pas, riposta Rittersdorf.

--Vous voulez donc, Rittersdorf, préparer la guerre civile?

--Et comment cela?

--Elle serait inévitable. L’empire est divisé en deux camps: ici,

Hohenzollern; là, République. Pensez donc à la mentalité de l’Allemagne

du Sud!

--Bah! on verra bien qui sera le plus fort.

--Vous parlez à votre aise de semblables éventualités, se fâcha Thor,

qui commençait à s’échauffer, car il sentait qu’autant vaudrait se

heurter les poings contre un mur que combattre les convictions de

Rittersdorf.

Le comte Kammitz s’interposa. Rittersdorf était près de s’emporter et

qui sait comment allait finir le débat, quand le comte exposa en riant:

--Il ne s’agit pas de la chape au kaiser, mais de l’avenir de ce

souverain. Qui peut dire ce qu’il en adviendra... Nous souhaitons tous

qu’il nous soit rendu, et c’est dans cet espoir que je vide mon verre!

On se leva pour suivre l’exemple du comte. Thor et Rittersdorf suivirent

le mouvement, mais leurs sourires étaient contraints et chacun d’eux

laissa voir qu’il restait sur ses positions.

Sellenkamp mit à profit le silence relatif qui se rétablit pour rentrer

en lice avec une histoire qui ne laissait rien à désirer en matière

d’extravagance: il s’agissait de la rencontre d’un sous-marin anglais

sur les côtes d’Ecosse, d’où combat, et, naturellement, victoire de

Sellenkamp.

Mais le fantaisiste lieutenant de vaisseau n’acheva pas sa narration,

car un garçon pénétra dans le salon et, s’adressant à Kammitz, s’enquit

de Thor de Tornten.

--Voilà monsieur Thor de Tornten, répondit le comte en le désignant.

Le garçon s’inclina devant Thor:

--Il y a là quelqu’un qui désire vous parler, monsieur, annonça-t-il. Il

affirme vous connaître.

Thor secoua la tête, incrédule:

--Qui pourrait venir me chercher ici? J’arrive depuis quelques heures à

peine. Ce doit être une erreur.

--Je ne crois pas, monsieur. Cet homme a prononcé votre nom très

distinctement et, d’ailleurs, il n’a pas l’apparence d’un farceur.

--Serait-ce Toman? passa-t-il dans la tête de Tornten. Peut-être quelque

chose était-il survenu à la maison et le domestique venait l’en aviser.

Il se leva donc, salua en souriant ses amis et suivit le garçon.

Dehors, dans le vestibule, se tenait un individu maigre et au visage

glabre, âgé d’environ vingt-cinq ans, et qui salua le lieutenant de

vaisseau d’une muette inclinaison de tête.

Ce n’était pas un inconnu pour Thor, mais l’officier se demanda où il

avait déjà vu cette face bourgeonnée sous une épaisse toison rousse.

Sans doute un de ses anciens subordonnés!

Au surplus, que lui voulait cet individu?

--Vous désirez? s’informa brièvement Tornten.

--Je vous prie de m’accorder un entretien seul à seul, monsieur le

commandant, fut-il répondu d’une voix que l’émotion étranglait. Mais pas

ici... plutôt dans un cabinet où nous serions vraiment à l’abri des

indiscrétions.

Thor hésita.

--Ne pouvez-vous me faire votre communication ici, sans tant de mystère?

Comment avez-vous su, d’ailleurs, que vous me trouveriez en ce lieu?

--C’est votre valet de chambre qui m’a renseigné. J’ai commencé par

aller chez vous.

Thor de Tornten sentit que ce rouquin devait obéir à des motifs graves

pour l’avoir ainsi suivi. Minuit était passé depuis longtemps et ce

n’était évidemment pas en vain et pour des causes futiles qu’on venait

relancer un homme en cet endroit après avoir été le demander chez lui.

Le lieutenant de vaisseau fit donc un signe au garçon, qui comprit

aussitôt et ouvrit une porte pour laisser les deux hommes en tête-à-tête

dans une petite salle vide du restaurant. Là, parmi les chaises et les

tables, sous la lumière d’une seule ampoule que le garçon avait donnée

avant de sortir, Thor et l’étranger se trouvaient debout, face à face:

--En somme, qui êtes-vous? fit l’officier.

--Est-ce que vraiment mon commandant ne me reconnaît pas? Vous me

traitiez naguère avec plus de bienveillance quand, me frappant sur

l’épaule, vous me disiez que j’étais un brave garçon. Ne vous

souvient-il plus d’Anton Kunst, l’ordonnance de M. le capitaine de

cavalerie d’Unstett?

Thor sursauta et se mit à rire.

--Où donc avais-je les yeux? Eh! oui, vous êtes Anton. Mais, vous savez,

il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, ajouta-t-il en tendant la

main à l’homme.

En effet, ce dernier n’était pas un étranger pour lui. Thor s’étonna

même de n’avoir pas reconnu plus tôt ce garçon, qui, de si longue date,

était au service d’Unstett.

Que de fois Anton ne lui avait-il pas dressé un lit sur le canapé de son

maître lorsque Thor, à la suite d’une fugue de Kiel ou de Wilhelmshaven,

s’était attardé dans la capitale au point d’être obligé d’y passer la

nuit.

Avec quelle vigoureuse exactitude, au lendemain de ces parties de fête,

Anton ne l’avait-il pas éveillé en lui préparant son déjeuner et

l’escortant jusqu’à la gare en portant sa légère valise.

Unstett, en ce temps, n’était que lieutenant et offrait souvent et

volontiers l’hospitalité chez lui à son compagnon de fêtes nocturnes

dans le Berlin des plaisirs.

Ensuite, des tiraillements, ou plutôt une séparation, étaient survenus

entre les deux camarades de l’armée et de la marine. Ils avaient eu leur

cause dans l’amour malheureux, conçu pendant une saison à Ostende, par

le jeune officier de uhlans, pour la baronne de Ballendorf. Lorsque

celle-ci avait définitivement marqué sa préférence pour Thor en

accueillant les assiduités de ce dernier, Unstett s’en était montré

profondément affligé et avait disparu, retournant à Berlin sans prendre

congé de son rival qui ne l’avait jamais revu.

Anton Kunst mit quelque hésitation à poser sa main dans celle que lui

tendait le lieutenant de vaisseau. Il s’inclina très bas, puis se tint

debout, la respiration oppressée, devant Thor qui l’examinait en

souriant.

--Eh bien, qu’avez-vous sur le cœur, Anton? s’informa-t-il gaiement.

Auriez-vous besoin de quelque chose?

--Pour moi, rien, monsieur le commandant. Je n’ai qu’à retourner tout

bonnement à la maison. Aussi bien ma vieille mère est-elle furieuse de

me voir rester depuis des années au service de monsieur le capitaine au

lieu de rentrer chez nous cultiver nos champs; puis, elle pense à me

marier.

--Etes-vous resté auprès de M. d’Unstett pendant toute la guerre?

--Oui, monsieur le commandant. Le capitaine, depuis sa blessure reçue

près d’Arras, où je fus également légèrement atteint à ses côtés, est

demeuré, à Berlin, attaché au ministère de la guerre. Je lui suis resté

fidèle... mais fidèle dans le sens absolu du mot.

L’homme s’excitait, son attitude et ses dernières paroles dégageaient

quelque chose comme une menace. Qui donc visait-elle?

--Mais qu’avez-vous? demanda Tornten en secouant la tête. Vous tremblez

de tous vos membres! Seriez-vous malade?

--Il se peut que je sois malade, monsieur le commandant. A vrai dire, je

ne suis pas bien d’aplomb.

--Et c’est en cet état que vous venez me trouver!...

--Oui, commandant. J’ai... j’ai à vous faire une importante

communication.

Thor commençait à s’impatienter. Kunst avait, en prononçant ces

dernières paroles, abaissé la tête et fixé obstinément le sol. Sa voix

ne sortait que dans une espèce de bégaiement, comme d’un homme qui ne

peut s’expliquer clairement, ou ayant pris une résolution trop prompte,

se met peu à peu à la regretter.

--Votre capitaine est-il malade? Lui est-il arrivé quelque désagrément?

Kunst leva les yeux et, sur ses lèvres, passa un sourire fugitif et

grossièrement sournois.

--Un désagrément? Je ne pense pas... au contraire!

--Alors, parlez! s’écria l’officier excédé.

--Mon commandant me considère-t-il comme un mauvais gars?

--Certes non!

--Me tient-il pour vindicatif?

--Je crois le contraire, Anton.

--Et cependant je suis venu me venger... me venger de mon capitaine,

proféra Kunst.

Et ses yeux flambaient d’une haine farouche.

--Oui, ce matin, il m’a traité de voleur et menacé de la police, moi qui

l’ai sauvé devant Arras... Et pourtant, je n’avais, pour le porter, que

mon bras gauche, le droit ayant été troué par un éclat d’obus.

«Il m’a appelé voleur, il a voulu me livrer à la justice, moi qui l’ai

soigné, qui suis resté fidèlement auprès de lui alors que tous les

autres s’en allaient chez eux sans plus se soucier de leurs chefs! Et

pourquoi? Parce qu’il lui a manqué deux ou trois bouteilles de vin et

une boîte de cigares. Devant Dieu, mon commandant, ce n’est pas moi qui

les ai pris, mais bien le remplaçant que le capitaine avait engagé

pendant ma permission.»

Thor se mordait les lèvres. Est-ce que Kunst allait le prendre pour

confident de cette éternelle histoire des domestiques renvoyés? Il avait

de l’audace de lui faire perdre son temps à de semblables sornettes! Et

puis, pourquoi l’avait-il choisi pour venir se plaindre de son

capitaine?

Sous le coup d’œil d’impatiente interrogation du lieutenant de

vaisseau, l’embarras du domestique sembla croître; il tournait sa

casquette entre les doigts en regardant par terre.

--Oui... Et alors?... fit Thor.

--Alors, j’ai été révolté... Agir ainsi envers un ancien ami!...

--Un ancien ami?

Thor de Tornten recula d’un pas et toisa le rouquin. Ou bien le drôle se

payait d’impudence... ou bien... Il sentit soudain s’accélérer les

battements de son cœur; un soupçon naissant le poignait.

--Commandant, s’écria enfin Anton Kunst en faisant appel à toute sa

résolution, venez avec moi et souffletez le lâche!

--Quel lâche?

--Mon capitaine.

--Vous êtes fou! Et pourquoi?

--Parce que votre femme est chez lui! grinça l’ordonnance.

Un silence angoissant suivit ces paroles, puis un hurlement de fureur

sortit des lèvres de Thor qui saisit son interlocuteur à la gorge et le

secoua rudement. L’homme étouffait sous la pression vigoureuse qui se

resserrait à chaque effort qu’il tentait pour se dégager.

--Drôle! râla l’officier. Tu mens!... Ma femme? chez lui!... chez

lui!...

Sa voix s’étranglait dans sa gorge. Hors de lui, il fixait d’un regard

de meurtre le visage boursouflé de Kunst qui se violaçait sous

l’effroyable étreinte.

--Laissez-moi!... Vous m’étranglez!... put enfin haleter l’ordonnance.

Devant Dieu, je ne mens pas; c’est aussi vrai qu’une chose qu’on a vue

de ses yeux... qu’on a vue très souvent même!

Thor le lâcha. La respiration oppressée, l’officier trébucha et dut

s’appuyer à une table pour ne pas tomber. Et, devant lui, l’accusateur

échevelé, défait, s’ébrouait comme un chien battu qui lisse son poil. Il

y avait du chien aussi dans le regard que l’homme jeta sur le colosse à

la poigne duquel il venait d’échapper.

--Vous serrez comme si vous vouliez me refroidir, geignit Kunst. Mais

cela ne change rien à la chose. Je vous ai dit la vérité et rien ne peut

l’empêcher d’être la vérité.

--Parlez!... bredouilla Thor.

--Il n’y a pas grand’chose de plus à dire, commandant. Il y a des mois

que madame vient chez le capitaine. Elle y est souvent restée des

journées entières. Ils sont très tendres dans leurs rapports et ne se

gênent devant moi, ni pour se tutoyer, ni pour s’embrasser.

--Restez dans la question, enjoignit Tornten.

--J’y suis bien! Cela m’a toujours indigné, à cause de mon commandant

dont je connaissais les relations amicales avec M. le capitaine. Et

puis, est-il possible qu’une femme mariée perde à ce point toute

retenue!

«Encore a-t-il fallu qu’aujourd’hui, précisément comme j’étais déjà sous

le coup des mauvaises paroles de mon maître, madame vienne chez nous en

déclarant qu’elle demeurerait plusieurs jours, car votre arrivée

attendue allait la priver pour un temps de la possibilité de revenir.»

Un volcan grondait au sein de Thor de Tornten. La colère et la honte le

terrassaient tour à tour. C’est avec joie qu’il aurait abattu cet homme,

témoin, confident de son déshonneur... Tout apprendre et se venger.

Cette idée de vengeance l’envahit et l’aveugla dans le même instant.

--Cette fois, continua l’ordonnance, ma patience était à bout; j’ai

compris que mon devoir était d’avertir mon commandant... Cela servait

aussi ma haine, je l’avoue. Il faut que le capitaine soit enfin châtié.

«Si vous voulez, commandant, je vous conduis tout de suite à la maison

de M. d’Unstett et vous mets à même de trouver les coupables ensemble.»

Thor tressaillit. N’était-ce pas, depuis un moment, le plus ardent de

ses désirs!

--Le pouvez-vous?

--Certes! Voici la clef de la maison.

Et, vengeur de son honneur de valet, il tira de sa poche une clef qu’il

plaça sous les yeux de l’officier.

Le colosse blond n’hésita qu’une seconde, puis sa décision fut prise,

dominant la répugnance qui l’avait détourné jusque-là de servir

d’instrument à une basse rancune. Dès lors, le souci de son honneur

étouffa tout autre sentiment et la vengeance, quelle qu’elle fût, lui

parut la plus haute satisfaction... la seule.

--Où habite le capitaine?

--A Dahlem.

--Combien de temps pour nous y rendre en auto?

--Vingt minutes.

--Marchez devant et arrêtez un taxi, je vous suis.

Le premier mouvement de Thor avait été de prendre congé de ses

camarades. Mais, se retrouver devant eux, leur présenter un visage calme

et souriant... il sentit que c’était au-dessus de ses forces. Ses amis

ne manqueraient pas d’observer l’altération de ses traits; finalement,

il préféra éviter de revoir ses camarades.

Il appela donc le garçon qui, bâillant près d’un buffet, semblait

attendre ses ordres:

--Dites à ces messieurs que je les prie de m’excuser, ordonna-t-il.

Quelqu’un de malade chez moi; il faut que j’y coure toute affaire

cessante.

La débâcle impériale: Juan Fernandez · 第 2 / 14 段