_WERNER SCHEFF_
_LA DÉBACLE IMPÉRIALE_
JUAN
FERNANDEZ
ROMAN
ADAPTÉ DE L’ALLEMAND
PAR
CHARLES SCHACHER
[Illustration: colophon]
PARIS
J. FERENCZI, ÉDITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN, 9
1922
_3e mille_
Harry SCHEFF
La Débâcle Impériale
Juan Fernandez
Adapté de l’Allemand par SCHACHER
[Illustration: colophon]
PARIS
J. FERENCZI, ÉDITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)
Juan Fernandez
_Les Possibilités sont sans bornes pour l’homme, mais les
impossibilités aussi, bien que ce semble être là une contradiction.
Entre ces deux Infinis, l’un qui lui appartient l’autre qui lui
échappe, s’étend sa Patrie!_
EMILE SIMMEL.
CHAPITRE PREMIER
Le soir tombe sur la terre allemande.
Dans le rapide qui l’emporte, Thor de Tornten embrasse de tous ses
regards le paysage familier: la Patrie.
Une tiédeur vient du dehors, mais sur l’esprit du jeune officier de
marine pèse toujours l’accablante ardeur des heures qu’il vient de
vivre.
Sous ses yeux, les couleurs s’estompent, se fondent en un gris monotone
que troue, par endroits, l’éclat de signaux lumineux.
Dans son esprit, il fait clair, comme au matin limpide d’un beau jour de
printemps.
Depuis qu’il a franchi la frontière hollandaise, il se répète les
dernières paroles du kaiser déchu, au moment des adieux:
--Et, Tornten, saluez pour moi la Patrie!
Il comprend, maintenant, l’aspiration passionnée que révèle ce cri, il
conçoit le frémissement qui a fait trembler cette voix d’empereur jadis
si ferme, si sûre d’elle.
Le lieutenant de vaisseau soupire; ses pensées prennent un tour plus
profond. Par bonheur, depuis des heures, il est seul dans son coupé et
personne n’est venu troubler sa méditation.
Le souvenir d’Amerongen lui fait sentir plus pénibles les tristesses de
l’exil.
Après tout, il a femme et enfant et son cœur d’Allemand bat d’un
ardent désir de revoir le pays.
Mais voici que le rapide entre en gare de Hanovre. C’en est fini de la
rêverie solitaire.
Comme Thor redressait sa haute taille de géant blond, s’intéressant au
mouvement de la gare, un employé ouvrit brusquement la portière, déposa
dans un des coins une somptueuse valise de peau claire, tandis que,
pénétrant dans le compartiment, un petit personnage barbu prit place en
face du jeune marin.
A l’instant même, comme pour échapper au commencement d’involontaire
examen auquel allait se livrer son vis-à-vis, le nouveau venu déploya
devant ses yeux le dernier numéro du _Vorwaerts_.
Cependant, avant même que le train ait repris sa marche, il parut se
rappeler qu’au moins officiellement la révolution n’avait rien modifié
aux règles de la bienséance.
Il laissa, en effet, retomber son journal et s’inclina légèrement devant
son compagnon de voyage dont les formes minces et raides évoquaient le
souvenir récent de l’uniforme impérial. Mais les quelques paroles de
politesse dont il allait accompagner son salut ne dépassèrent pas ses
lèvres.
Stupéfait, il regarda son voisin, secoua sa tête expressive et fine,
puis s’exclama, tout joyeux:
--Tornten!
--Grotthauser! s’écria le lieutenant de vaisseau, répondant à cette
soudaine reconnaissance.
Et les deux amis échangeaient avec une chaleureuse poignée de main les
congratulations que comportait le hasard heureux auquel ils devaient
leur rencontre.
--Quelle surprise de te retrouver, Tornten! opina le petit homme, dont
tout le fin visage riait dans sa barbe d’or, tandis qu’il repliait et
déposait près de lui son journal. Il y a bien six ans que nous nous
sommes vus.
--Exactement, fit Thor. C’était à Berlin. Heureux temps! Et toi,
qu’es-tu devenu depuis? Que viens-tu faire à Hanovre?
--Que de questions! Mais, sais-tu bien que c’est plutôt à moi de me
renseigner sur les événements auxquels tu as pris part dans ces
dernières années!
«Moi, je suis resté à l’arrière, une vieille blessure à la jambe m’ayant
fait classer dans les inaptes. Mais toi, tu as acquis un nom glorieux au
sein des batailles!...
--Qu’importe, si elles n’ont pu éviter le désastre! riposta Thor avec un
amer ricanement.
--Ce n’est point ta faute, objecta Jacob, qui parut un peu gêné et
haussa légèrement les épaules.
«Nous sommes abattus! cela n’enlève rien au mérite de nos soldats. Au
reste, pour que rien ne vienne, par la suite, interrompre le récit de
tes exploits, je vais commencer par te mettre brièvement au courant de
ma vie.
«J’ai pris la direction de notre usine de Hanovre... Une fabrique de
caoutchouc.
«Tu le savais déjà?
«Mon père est mort subitement, il y a deux ans et j’ai dû prendre sa
place. Je me suis marié aussi!
Elevant la main gauche, il fit briller son alliance d’or aux yeux de
l’ami retrouvé. Ce dernier fit le même geste et tous deux se prirent à
rire.
--J’ai même un fils de quatre ans, ajouta le lieutenant de vaisseau.
--Moi, une fille qui va en avoir deux.
--Naturellement, tu es très heureux; on voit la joie éclater dans tes
yeux.
--Naturellement!... Et toi?
Thor de Tornten eut, avant de répondre, une courte hésitation. Ce ne fut
qu’un éclair, mais qui n’échappa point à son sagace interlocuteur, bien
que l’officier se fût aussitôt repris pour répliquer vivement, à son
tour:
--Evidemment, moi aussi!
Jacob Grotthauser fit habilement dévier la conversation et n’insista pas
sur ce petit incident.
Avec beaucoup de verve, il raconta sa vie, pendant la tourmente. Mais
son regard discrètement interrogateur, se posait sur son ami, quêtant
une réponse.
Pourquoi Thor de Tornten resta-t-il insensible à cette muette curiosité,
se complaisant à écouter le récit des joies que son interlocuteur avait
trouvées dans la possession d’une jolie femme et la venue d’une
gracieuse fillette?
Pourquoi demeura-t-il silencieux alors que ses actions d’éclat, publiées
par toute l’Allemagne, lui donnaient le droit de les conter.
L’usinier était un vieil ami du lieutenant de vaisseau. Tout jeunes,
dans le Schleswig, où les biens de leurs pères se touchaient, ils
avaient vécu ensemble le temps heureux des escapades de jeunesse
perpétrées en commun et n’avaient été séparés que beaucoup plus tard,
par la vie qui leur assigna des voies différentes.
Thor était entré dans la marine. Riche de la fortune de son père,
Grotthauser s’adonna, d’abord aux études historiques pour entrer ensuite
dans la firme paternelle dont les importantes fabriques de caoutchouc
rayonnaient par tout l’empire, assurant au fils unique de Johann
Grotthauser la sécurité durable d’un bien-être matériel.
Le petit homme aux traits rusés et fins n’ignorait pas que ce même
bien-être n’avait pas dû s’asseoir sans luttes au foyer de son ami, si
même...
Les Tornten étaient une vieille famille de hobereaux ruinés. Servant la
patrie depuis de nombreuses générations, c’est à peine s’ils avaient pu
glaner dans l’accomplissement de ce devoir, la maigre pitance d’une très
modeste existence.
Le père de Thor était, à cette époque, un tout jeune officier et
s’était battu vaillamment à Königgrätz: blessé dans cette rencontre, il
avait été réduit à prendre, comme invalide, une retraite prématurée. Un
hasard heureux lui avait fait connaître et aimer, à l’hôpital où on
l’avait transporté, la fille d’un propriétaire du Schleswig. Il l’avait
épousée, était retourné au pays natal pour s’y retirer et finir en
campagnard, une existence qu’il avait rêvé de consacrer à de plus
glorieuses destinées.
Thor naquit au bout de huit années seulement de cette union. Il grandit
sur le bien paternel et perdit de bonne heure et son père et sa mère.
Ses tuteurs décidèrent de son avenir dans le sens de l’ardente vocation
que manifestait le jeune orphelin et il entra dans la flotte.
Pendant les années qui précèdent la guerre, Grotthauser ne rencontre
qu’incidemment son ami d’enfance et n’entend jamais parler de lui.
Mais tout change aussitôt que la grande tourmente s’est déchaînée sur
les peuples.
Thor de Tornten devient une célébrité. D’abord, il est, dans la mer du
Nord, le chef anonyme d’un de ces sous-marins qui, désignés par un U et
un chiffre font tant parler d’eux.
Et le peuple allemand enthousiasmé d’une fatale confiance dans le succès
de la guerre navale, associe le nom du jeune marin à la gloire de leurs
exploits.
Lui, les a accomplis avec l’espoir farouche d’assurer la victoire à sa
patrie, trompé en cela comme les millions d’Allemands qui l’acclament.
Bientôt, il faut à son ardeur des horizons plus vastes. Soudain il
apparaît avec son bâtiment, aux Dardanelles, y signale son passage en
coulant de puissantes unités, une française, une anglaise. Mais il ne
s’attarde pas dans ces parages. Rappelé par l’amirauté, il promène son
invincibilité active dans les eaux irlandaises jusqu’au jour où il se
classe parmi ces héros qui, par delà l’océan, sur les côtes d’Amérique,
vont ouvrir la guerre contre ce que les puissances alliées appellent le
droit des gens.
Pendant tout ce laps de temps, Grotthauser n’a pas trouvé l’occasion de
rencontrer ou de s’entretenir avec son ami d’enfance.
L’idée lui est venue, parfois, de se mettre en relations avec Thor. Mais
l’opinion qu’il professe pour les actes que le lieutenant de vaisseau
accomplit avec le zèle passif d’un soldat obéissant, la conception
personnelle qu’il s’est faite de la conduite de la guerre, l’ont
détourné de rechercher une rencontre avec l’héroïque marin.
Il souffre de savoir que cet homme d’élite, comme il se plaît à le
nommer, joue son existence pour la destruction de richesses qui, dans
l’avenir, feront défaut non seulement aux ennemis, mais encore à la
patrie.
Aussi a-t-il voulu tout ignorer des événements auxquels Thor s’est
trouvé mêlé depuis le cataclysme et n’a-t-il même pas eu connaissance du
mariage de son joyeux compagnon de jeunesse.
Cependant ce dernier éprouve le sentiment qu’il devait à son ami, sur
son existence intime quelques détails, un peu plus d’expansion que n’en
comportait sa courte et réticente réponse de tout à l’heure.
Grotthauser, au surplus, avait marqué par une pause dans son récit
qu’il attendait à son tour des confidences.
Thor prit donc la parole:
--Je me suis marié aussitôt après notre première rencontre. Ma femme est
une baronne Ballendorf. J’avais fait sa connaissance à Ostende.
«Le début de la guerre marqua, comme pour tant d’autres, le terme de
notre bonheur, car je dus laisser derrière moi, à Berlin, ma femme et le
fils qui venait de me naître. Depuis, je n’ai pu les revoir que pendant
de courtes apparitions.
«Ilse est demeurée trop souvent seule et le bambin a parcouru les
premières années de son existence sans presque avoir connu son père.
--Triste, opina Grotthauser.
--D’autant plus triste que mon Otto courait le risque de perdre tout à
fait son père. J’ai peut-être été parfois criminel en courant, comme je
l’ai fait, au-devant des dangers, insoucieux, l’esprit libre, sans une
pensée pour mon fils.
--Tu as dû en voir d’effroyants!
--De sévères, riposta le lieutenant de vaisseau, les yeux brillants. En
même temps, il s’animait, comme s’il éprouvait un soulagement de n’avoir
plus à parler de son ménage.
--Oh! tes exploits me sont connus, fit Jacob Grotthauser souriant. Les
journaux en ont assez parlé pour forcer mon admiration. Mais où je ne
sais plus rien de toi, c’est depuis que le malheur s’est abattu sur
l’Allemagne.
--Tu veux dire depuis la débâcle?
--Oui.
--Eh bien! quelques semaines avant l’écroulement, je fus mandé au
Quartier Général. Le kaiser m’avait connu à l’occasion d’une revue
qu’il passa des équipages de sous-marins.
«Je crois pouvoir dire non sans orgueil qu’il m’avait en très haute
considération et voulait me retenir auprès de lui pour me consulter en
certaines occurrences.
«Oh! si cela s’était produit en d’autres circonstances, j’aurais pu
aller loin!
«Mais, en ce temps-là, l’heure était venue pour le seigneur de la guerre
d’abandonner son pays, son armée, afin d’éviter le déchaînement de la
guerre civile qui, déjà grondait derrière lui.
«Je fus parmi les rares fidèles qui l’accompagnèrent à Amerongen.
«J’en arrive aujourd’hui, retournant à Berlin.
--D’Amerongen?
Thor inclina la tête avec un rire silencieux et répéta:
--D’Amerongen!
--Mais alors, mon cher garçon, tu es l’un des personnages les plus
intéressants que je puisse rencontrer sur mon chemin.
--D’accord! Mais je suis aussi et surtout un des hommes les plus
malheureux que tu puisses voir... Retrouver ainsi sa Patrie!...
--Comment l’entends-tu?
--Sans maître! proclama le colosse blond, qui se redressa tout d’une
pièce. Oui, sans maître, sans droits, sans espoirs!
--Tu pousses le tableau trop au noir... Nous ne sommes pas sans maître,
puisque nous sommes devenus nos propres maîtres. Nous ne resterons pas
privés de droits, car bientôt une justice s’établira que nul n’aura le
pouvoir de violer et qui sera le véritable droit des gens; enfin tu ne
peux pas dire que nous sommes sans espoirs, car elles vivent encore dans
le peuple allemand, cette antique force et cette valeur qui prépareront
notre relèvement.
Mais Thor secoua sa tête blonde. Son visage imberbe, aux traits
énergiquement taillés, demeura grave:
--Hélas! nous ne sommes pas encore mûrs pour nous gouverner nous-mêmes;
il n’existe point sur cette terre de droit fondé sur l’équité et, quant
à nous relever jamais, on saura bien nous en empêcher.
--Je crains que tu ne reviennes de là-bas l’esprit faussé, hasarda
Grotthauser. Tu as beaucoup à apprendre parmi nous, Thor!
«Nous sommes loin, ici, de penser comme toi. Certes, pour le moment,
cela ne va pas bien. Nous traversons, aujourd’hui, les humiliations
pénibles et les vicissitudes qui, jamais, ne furent épargnées aux
vaincus.
«Pense à ce que nous perdons.
«Mais un peuple ne doit pas en arriver à douter ou à tomber dans les
moyens extrêmes qui n’ont jamais amélioré une situation.
«Nous souffrons de la faim, de la misère, nous attendons les décisions
du vainqueur.
«Des faibles peuvent croire qu’il existe une solution brutale à cet état
de choses. Mais les forts et les avisés savent bien qu’il nous reste une
seule issue, le travail de tous dans le pouvoir qui est à tous. Et,
grâce à Dieu, ce sont ceux-là qui sont au gouvernail.
--Dieu veuille que tu aies raison, douta le lieutenant de vaisseau. Mon
plus profond désir est de voir les événements confirmer ta prophétie.
«En tous cas, il eût été plus simple, à mon avis, de ne pas chasser
d’abord un gouvernement pour en reconstituer ensuite un nouveau, au prix
de quelles peines et de quelles souffrances.»
Grotthauser riait:
--Nous y voilà! admira-t-il. Naturellement, c’est au kaiser que tu
penses.
--Bien entendu!
--Es-tu donc aveugle, Thor, pour ne pas voir que lui et son entourage
portent la responsabilité de tous nos malheurs?
--Pas lui, et pas son entourage seulement. En ce qui concerne sa
personne, je ne croirai jamais qu’il ait quoi que ce soit à se reprocher
pouvant le rendre responsable des malheurs du peuple allemand.
«Vois-tu, Jacob--et la voix de Tornten devenait plus âpre, animée de
l’ardente conviction d’une plaidoirie passionnée--vois-tu, vous tous,
ses amis aussi bien que ses ennemis, il vous manque, pour le juger, lui
et ses actes, une conception qui a, cependant, la plus grande
importance.
«Vous oubliez que c’est un homme, celui que vous devez condamner ou
acquitter, rien qu’un homme seulement!... un surhomme, devrais-je dire.
«Supposez n’importe qui d’autre à sa place.
«Avant la guerre, pendant la guerre, maintenant même que le dénouement
est survenu, nul autre n’aurait agi différemment de lui.
«C’est un homme, dis-je, avec toutes les faiblesses et toutes les
supériorités d’un homme. Il a prêté l’oreille aussi volontiers aux bons
conseils qu’aux mauvais, hélas! Je ne conteste pas que beaucoup de mal
ait été commis en son nom, mais en son nom seulement et jamais de par sa
volonté.
«Il n’a pas laissé faire le mal consciemment ni dans le dessein de le
faire.
«Mais ce que vous ne voulez plus vous rappeler c’est qu’au nom de ce
même kaiser, aujourd’hui malheureux, proscrit, il a été fait aussi
beaucoup de bien à ce pays.»
Le petit homme plissa son fin visage et devint pensif.
--Il y a du vrai, un peu de vrai dans tes paroles, accorda-t-il. Il
m’est arrivé souvent de me demander comment se serait conduit un autre
occupant ce poste suprême où l’avait élevé l’ignorance d’un peuple et la
sottise d’une tradition séculaire. Mais cette ignorance, cette sottise
traditionnelle, ce sont là précisément nos fautes.
«On ne confie pas la décision sur les destinées d’un Etat, pour le mieux
et pour le pire, entre les mains d’un seul homme.
«C’est la communauté qui doit y concourir.
--Tu es démocrate?
--Pis encore... Social-démocrate!
--Toi, un industriel?
--Et, qu’est-ce que ceci peut bien faire à cela? Dès que les
circonstances le permettront ou que l’accomplissement des événements
semblera favorable, mes exploitations seront socialisées aussi bien que
les autres entreprises.
«Cela ne m’empêchera pas de vivre.
«Mais ce ne sera pas une catastrophe financière qui m’arrachera mes
convictions. Les travailleurs possèdent un droit primordial sur le
produit de leur travail.»
Il y avait déjà un moment que le rapide avait quitté Hanovre,
poursuivant sa route vers l’est.
Thor de Tornten ne pensait plus maintenant à laisser ses regards errer
le long de la campagne prussienne.
Son entretien avec son ami d’enfance l’empoignait à présent. Pendant des
heures, les deux hommes auraient échangé leurs vues sur les destinées
présentes ou futures de leur nation.
Ils représentaient deux conceptions de l’univers tout à fait
divergentes, rarement appelées à se rencontrer en un semblable tournoi.
D’un côté, l’aîné, élevé dans l’Empire, mais possédant la supériorité
d’un coup d’œil éclairé de philanthrope, assez dégagé des
mesquineries de son éducation pour ne pas borner son ambition à la
poursuite de ses avantages personnels et sachant concevoir au delà
quelque chose de plus grand, le salut de l’humanité, Johann Grotthauser,
fils de l’industriel, qui s’attache plus encore au bien-être des masses
agissantes qu’à son propre intérêt.
De l’autre côté, en contradiction avec ces vues désintéressées, une
volonté plus noble encore, à laquelle cependant il manque ce qui fait la
force de l’usinier, la liberté de voir et de juger. Grandi dans la
croyance à l’inaccessible pouvoir divin d’une Majesté qu’il reconnaît
encore maintenant bien qu’elle ait perdu son éclat et son élévation,
Thor sait, à chaque accusation de son ami, visant le solitaire
d’Amerongen, opposer une réplique, un argument, une justification.
Et, quand il ne trouve pas d’autre excuse, sa contentant de dire: «C’est
un homme», il est conscient de ce que, devant cette objection, son
amical contradicteur faiblit et, parfois, doit céder.
Mais, entre eux, aucune conclusion n’est possible, encore moins une
entente; le fossé est trop profond qui se creuse entre leurs deux
convictions.
* * * * *
En arrivant à Berlin, ils avaient épuisé dans leur entretien tous les
sujets qui, à l’heure présente, passionnent des millions d’Allemands:
les causes et les origines de la guerre; la responsabilité des fautes
commises dans la conduite de celle-ci; la paix impitoyable que
l’Allemagne vient de signer, il y a quelques semaines à peine; l’avenir
de l’Empire et, ce qui touche Thor de Tornten au plus profond de son
être, la prétention exprimée par l’ennemi de juger le kaiser et ses
conseillers responsables.
Devant la gare, les deux hommes se séparèrent.
Grotthauser était un étranger dans la capitale, un provincial, comme il
disait plaisamment. Il était descendu dans un hôtel de l’avenue _Sous
les Tilleuls_, où il se fit conduire immédiatement.
Thor avait, de son côté, la désagréable surprise de constater que ni sa
femme, Ilse, ni même son valet de chambre n’étaient venus à sa rencontre
et c’est sous l’influence de cette contrariété qu’il serra la main de
son ami.
--Nous nous reverrons bientôt, cria l’industriel en tournant la poignée
de la lourde voiture de l’hôtel. Je suis à Berlin pour trois semaines...
à ta disposition. Ne m’oublie pas, Thor!
«Nous avons abordé bien des sujets, mais il en reste beaucoup d’autres
que nous avons laissé de côté.
--Nous y aviserons, concéda le lieutenant de vaisseau avec un rire
embarrassé.
Resté seul, il siffla une auto de place et fit charger sa malle. Il
était de mauvaise humeur et assista, sans s’y intéresser, à la course
par les rues brillamment éclairées de Berlin.
Peu à peu, cependant, il se ressaisit, éprouva plus nettement la
sensation du retour au centre même de l’Empire et se laissa reprendre au
charme de la capitale que, malgré toutes les erreurs, toutes les fautes
de ces dernières années, il aimait comme on aime une mère. Il conçut le
rôle qu’elle tenait et comme, en elle, attaquée, injuriée, s’incarnait
le reste de puissance qui demeurait à la patrie.
Et ces réflexions lui firent oublier la singulière méconnaissance de ses
devoirs, qui avait détourné sa femme de venir à sa rencontre, lui
souhaiter la bienvenue après une séparation de plus d’une année, ou,
tout au moins, en cas d’empêchement, d’y envoyer ce maroufle de Toman,
son valet de chambre.
L’appartement de Thor occupait le rez-de-chaussée d’un élégant immeuble
dans l’avenue du Grand-Electeur.
C’était la demeure d’un homme fortuné, car, ce que le lieutenant de
vaisseau avait oublié de dire à son ami, c’est qu’en conduisant à
l’autel Ilse de Ballendorf, il n’avait pas précisément épousé une
bergère, mais qu’il était devenu le maître envié d’une
multimillionnaire. Elle était fille d’un grand propriétaire du nord qui,
pouvant faire pour elle tous les sacrifices, considérait comme le
moindre de la pourvoir royalement, à l’occasion de son mariage avec le
jeune officier de marine.
Aussi, pendant les séjours qu’il faisait à Berlin, auprès de sa femme et
de son fils, Thor vivait-il dans une large aisance, à l’abri de tout
souci matériel.
En quittant l’automobile qui l’avait amené pour se diriger vers sa
maison, le lieutenant de vaisseau constata que seules deux fenêtres de
son appartement étaient éclairées. Il eut tôt fait de sonner le portier
et de lui faire prendre sa malle. Lui-même pénétra dans la maison et se
trouva bientôt dans l’antichambre de son appartement, où Toman, en bras
de chemise, l’accueillit avec une stupéfaction non déguisée.
--Vous, monsieur le commandant! s’exclama le domestique, avec
l’expression de la plus sincère surprise. Vous ici!
--N’a-t-on donc pas reçu ma dépêche? interrogea Thor pendant que le
valet au large torse enlevait le léger pardessus qui couvrait les
épaules de son maître. J’ai cependant télégraphié mon arrivée. Où est
madame, ajouta-t-il, tandis que Toman secouait sa tête aux cheveux ras.
--Madame est partie aujourd’hui même à Kolberg.
--A Kolberg? Ah! sans doute pour l’enfant.
--Pardon, monsieur le commandant, l’enfant est resté à la maison.
Thor dressa l’oreille, mais se garda de trahir devant le domestique ses
sentiments secrets.
--Quand madame doit-elle rentrer?
--Dans deux ou trois jours.
--Et qui s’occupe de l’enfant?
--Miss Bolton.
--Ah! oui, l’Anglaise, pensa Thor. Ilse lui avait écrit, en effet,
qu’elle avait trouvé à engager pour le jeune Otto une institutrice
anglaise. Thor désirait que son fils apprît la langue des anciens
ennemis de l’Allemagne comme la sienne propre.
L’officier franchit la porte que Toman ouvrait devant lui. Le valet de
chambre le suivit dans le cabinet de travail où il s’empressa de tourner
le commutateur et fit jaillir la lumière sur le bureau.
--Mon commandant désire-t-il souper?
--Inutile, Toman. Dites-moi plutôt ce qu’il y a de nouveau.
--Rien de saillant que je sache.
--Madame et M. Otto sont-ils en bonne santé?
--Parfaitement, monsieur le commandant. Toman était le modèle des valets
de chambre, à condition de n’exiger ni cet attachement durable, ni cette
fidélité qui liaient les anciens domestiques à leurs maîtres. Il était
assez négligent; incapable d’ailleurs d’une mauvaise action.
Thor l’avait engagé peu après son mariage et Toman s’était toujours
montré le même. Il faisait son travail mais rien de plus.
--M. Otto est-il encore debout, demanda Thor en s’approchant au coffret
à cigares qu’il ouvrit. Je voudrais bien le voir.
--Dois-je prévenir Mlle Bulton?
--Si c’est possible, je voudrais bien aussi voir mademoiselle.
Toman s’empressa. Thor choisit un cigare dans le coffret et l’alluma.
Puis, se laissant tomber dans le confortable fauteuil de cuir installé
près de son bureau, il se prit à songer, tout en chassant devant lui un
nuage de fumée.
Comme il l’avait rêvé différent, ce retour au foyer! Sot qu’il était!
Arrive-t-il jamais rien dans l’existence tel qu’on l’a espéré?
Mais ce qu’il ne comprenait pas, c’était le motif qui avait pu
déterminer Ilse à quitter ainsi Berlin précisément le jour fixé par son
mari pour rentrer après une si longue absence. Elle avait dû recevoir la
dépêche; donc elle était au courant de sa venue.
Thor de Tornten se sentit retomber dans cette mauvaise humeur qui
l’avait pris à la gare et qu’il avait eu tant de peine à secouer.
Ne trouverait-il jamais dans son ménage ce calme reposant qu’il
souhaitait si ardemment en épousant Ilse?
Ne rencontrerait-il auprès de cette femme, rien autre, comme pendant les
années de guerre, que de tièdes sentiments en surface, sans véritable
affection?
Certes, il n’était pas mari heureux et avait conscience qu’Ilse n’était
pas heureuse non plus.
La guerre, pensait-il, avait détruit l’harmonie de son ménage. Pendant
toute cette longue période, il n’était venu que cinq fois chez lui,
toujours pour de courtes apparitions, avec l’angoissante certitude que
rien n’en pouvait prolonger la durée.
Cette hantise et la perspective plus cruelle encore de ne jamais se
revoir avaient empêché la tendresse de s’installer entre les deux époux.
Le peu d’amour qui avait survécu aux premières années de leur existence
commune s’était promptement consumé dans cette fièvre.
Et si de son côté le mari faisait de louables efforts pour reprendre
auprès de sa femme dont il avait chéri la grâce exquise, la place qu’il
avait conquise naguère, Ilse se montrait récalcitrante. Elle demeurait
ironique et froide.
Parfois, des accès de colère prenaient au jeune officier lorsqu’au cours
de ses permissions, il l’entendait parler, la voyait agir, si
indifférente auprès de lui, si changée de ce qu’elle était.
Il alla jusqu’à se demander si, au moins, elle était bonne mère pour
leur enfant.
Qu’elle ne l’aimât plus lui-même, qu’elle eût réussi à refroidir son
propre amour, il n’en doutait plus; mais ce lien restait entre eux, cet
enfant que la nature leur avait donné.
Ilse était une femme du monde qui ne voyait rien au delà de ses désirs
et de ses soucis.
Jadis, à Ostende, elle avait accueilli la cour de Tornten parce qu’il
lui plaisait de s’attacher ce prestigieux marin dont toutes les femmes
raffolaient, où qu’il parût.
Mais elle avait bien vite senti combien il était différent d’elle.
Dès le début, il aurait aimé se retirer dans la solitude de son
domaine, y vivre en paysan, loin du monde. Elle, au contraire,
n’existait que pour ce monde, n’aspirait qu’à lui.
De même que leurs goûts, leurs sentiments s’étaient heurtés. La guerre
faisant le reste avait complètement désuni leurs cœurs.
Thor en était là de ses tristes pensées lorsqu’une porte s’ouvrit
laissant passer une mince silhouette de jeune femme.
L’officier se leva et s’inclina pour un léger salut qui lui fut aussitôt
rendu.
--Miss Bolton?
--Oui, monsieur le capitaine.
La blonde gouvernante plaça doucement sa main dans celle que lui tendait
le géant. Près de lui, sans être petite, elle paraissait une enfant.
Thor observa que l’embarras avait fait monter le rouge là son gracieux
visage.
--Asseyez-vous, je vous prie, miss Bolton, insista-t-il poliment.
Mais elle resta debout, attendant pour s’asseoir que lui-même eût pris
un siège. Puis, les mains croisées sur les genoux comme une écolière,
elle attendit discrètement qu’il lui adressât la parole.
Cependant, l’officier ne se pressait pas de parler et l’examinait
longuement.
La lumière inondait sa figure et Thor remarqua, pour la première fois,
combien son visage était attrayant.
Il sut immédiatement gré de sa beauté à la jeune Anglaise, la trouvant
ravissante et ne pouvant s’empêcher de l’admirer.
Carry Bolton, elle, avait tourné ses regards vers le sol, mais non sans
avoir dévisagé attentivement, et avec quelque surprise, le maître de la
maison et, dans cette attitude modeste, elle attendait qu’il commençât à
lui parler.
--Ma femme vous a confié notre fils, débuta enfin le lieutenant de
vaisseau, et vous devez penser, miss Bolton, tout ce que cela peut
signifier pour moi.
«Un jeune enfant conserve toute sa vie l’empreinte des premières mains
qui ont la charge de le modeler. C’est pourquoi je dois vous prier de me
dire d’abord qui vous êtes et quel hasard vous a amenée à Berlin,
précisément en ce moment, après la guerre.
--Je ne suis, à vraiment dire, pas une pure Anglaise, répliqua-t-elle en
souriant.
«Je suis Allemande. Mon père était, au commencement de la guerre,
employé à Hoppegarten. Ma mère, qui est morte depuis plusieurs années,
était gouvernante allemande. Père vient de quitter Ruhleben, où il est
resté si longtemps interné et est allé en Angleterre chercher une place.
«Moi, je ne l’ai pas suivi, parce que... parce que je ne voulais pas lui
être à charge.
--C’est triste, miss Bolton, d’être obligé de quitter ceux qu’on aime.
Au moins, êtes-vous satisfaite de votre emploi dans ma maison?
--Certes, monsieur le capitaine, je ne pouvais trouver mieux. Et puis...
j’aime tellement votre fils que je ne pourrais plus me séparer de cet
enfant.
--Cela me fait plaisir de vous entendre parler ainsi. Et le petit vous
rend-il cette affection?
--C’est ce dont vous pourriez vous assurer immédiatement, monsieur le
capitaine. Otto est encore éveillé. C’est un enfant joueur et vivace,
qui n’aime pas le lit et s’endort difficilement.
Elle voulut se lever, mais Thor lui fit signe de rester.
--Voulez-vous me répondre encore à une question? demanda-t-il.
--Comme vous voudrez, monsieur le capitaine, fit-elle modestement.
Tornten hésitait. C’était pour lui une indicible souffrance de parler à
Carry Bolton de choses qui lui poignaient le cœur. Il ne pouvait
oublier qu’elle n’était pour lui qu’une inconnue peu de minutes avant
cet instant. Cependant, elle était plus à son niveau que Toman.
--Savez-vous si ma femme avait reçu, avant son départ, la dépêche
annonçant mon arrivée, miss Bolton? s’informa-t-il en cherchant à
prendre un ton dégagé.
La blonde Anglaise réfléchit un instant.
--Un facteur est certainement venu ce matin apporter un télégramme. Ce
qu’il y avait dans la dépêche, je ne l’ai pas su. Madame ne m’en ayant
pas parlé. Mais elle avait déjà projeté hier son voyage à Kolberg et est
partie d’ici exactement à quatre heures.
Thor se mordit les lèvres. Ainsi, Ilse savait qu’il rentrait et
cependant elle n’avait pas hésité à quitter sa maison pour aller aux
bains de mer rejoindre quelque amie! Les courtes apparitions à Berlin du
jeune officier l’avaient accoutumé à bien des mécomptes, mais cette
fois, vraiment, l’indifférence de sa femme passait les bornes.
Cela semblait être une offensive voulue.
Et devant la petite institutrice, il se sentit gagner par un mouvement
d’humiliation, car elle avait dû, comme Toman sans doute, remarquer de
quelle manière on traitait son maître.
Tout de suite il se leva:
--Voulez-vous me conduire auprès de l’enfant, miss Bolton?
--Avec plaisir!
Carry le précéda dans la chambrette où le garçonnet commençait
maintenant à s’assoupir. Mais à l’approche de l’institutrice, le petit
s’éveilla, se souleva derrière le rideau de son petit lit et l’appela.
Dans ce mouvement, il reconnut son père et lui fit fête.
Thor s’empressa, tira le rideau de la couchette et, passant le bras
autour de ce tendre corps d’enfant, il s’assit sur le bord du lit pour
mieux embrasser le petit homme qui tenait tant de place en son cœur.
Discrètement, miss Bolton était allée à l’une des fenêtres, laissant le
père et le fils aux joies de leurs épanchements. Il y avait cependant,
dans l’attitude de la jeune Anglaise, tant de grâce aimable et de charme
élégant que Thor ne put longtemps se détourner d’elle. Après quelques
minutes consacrées à son fils, dont la tendresse et les caresses lui
faisaient tant de bien et le consolaient de l’absence, insolite à ce
moment, de celle qui était sa femme, il reprit:
--Il est superbe, miss Bolton!
La jeune fille se détourna de la fenêtre et approcha:
--Mais aussi, c’est que nous avons été passer deux mois dans le
Riesengebirg, explique-t-elle, souriante d’orgueil aux compliments de
Thor.
--Papa, s’écria le petit, viens-tu de chez le kaiser? Mlle Bolton m’a
dit que tu habitais avec le kaiser!
Thor posa la main sur la frêle tête aux cheveux blonds, contempla,
pensif, le frais visage qui reflétait si exactement ses propres traits:
--J’ai vécu auprès de celui qui fut notre kaiser, mon petit, mais il ne
l’est plus.
--Cela peut-il donc arriver qu’un kaiser ne soit plus un kaiser?
L’enfant ravivait la blessure encore béante de Thor, qui ne savait
comment répondre. Mais Otto continuait son babillage.
--Maman m’a raconté un jour l’histoire d’un kaiser qui avait été déchu.
Mais le nôtre était né sur le trône.
--Ne pense pas à cela, fit Thor en se relevant doucement et en câlinant
encore une fois la chevelure courte et drue de son fils.
«Qui sait ce que les peuples penseront à ce sujet quand tu seras devenu
plus vieux... si vieux que tu pourras répondre toi-même à de semblables
questions?
«Et maintenant, bonsoir, Otto.»
Il embrassa le petit un peu déçu et tendit la main à Carry Bolton.
--Je suppose que votre présence est encore indispensable ici pour un
moment, miss Bolton?
--Il faut que je reste auprès d’Otto, répliqua-t-elle, jusqu’à ce qu’il
soit endormi.
--Je vous remercie donc encore une fois de tout ce que vous faites pour
mon enfant et vous souhaite une bonne nuit.
--Bonsoir, monsieur le capitaine.
Dans le couloir qui conduisait aux appartements antérieurs, Toman
accourait au-devant de son maître.
--Monsieur le commandant, s’écria-t-il on vous demande au téléphone.
--A cette heure de la nuit? Qui donc cela peut-il être?
--J’ai oublié de dire à mon commandant qu’on a déjà demandé aujourd’hui
trois fois après lui, ajouta Toman tandis que Thor se hâtait vers son
cabinet de travail.
Au téléphone, il eut tout de suite l’explication. Son ami Rittersdorf
lui souhaitait la bienvenue à Berlin. Thor reconnut la voix de son
camarade dès qu’il porta le récepteur à son oreille.
--Bonsoir, Tornten, transmit l’appareil. Quelle joie de vous saluer de
nouveau parmi nous!
--Merci, Rittersdorf. Vous avez donc reçu mon télégramme?
--Avant midi. J’ai déjà cherché plusieurs fois à obtenir la
communication avec vous, car je ne savais pas exactement par quel train
vous arriviez. Je ne voulais d’ailleurs pas aller troubler à la gare les
embrassements qui doivent rester le privilège de votre femme et de votre
fils.
Thor garda le silence, laissant son camarade continuer.
--Avez-vous fait bon voyage, Tornten?
--Merci, excellent! Depuis Hanovre, j’ai eu la compagnie d’un ami
d’enfance.
--Un officier de marine?
--Non, un civil, tout ce qu’il y a de plus civil, et un rouge encore!
--Ah! fit-on à l’autre bout du fil. Vous me raconterez cela. Dommage que
vous ne soyez pas arrivé vingt-quatre heures plus tôt.
--Pourquoi?
--Je vous téléphone du restaurant de Schwanbach. Nous sommes réunis ici
six camarades de notre arme, qui méditons sur les jours passés et sur
des jours meilleurs.
Thor tressaillit. Un désir lui venait.
--Qui y a-t-il avec vous? demanda-t-il en jetant un rapide coup d’œil
à sa montre.
--Kammitz, Rieth, Sellenkamp et les deux Walding, sans parler de votre
serviteur. Nous avons décidé de nous rencontrer le premier dimanche de
chaque mois, au Schwanbach, chaque fois que nous nous trouverons à
Berlin. Nous échangeons des souvenirs, Tornten, et nous voyons aussi
comment chacun se comporte sous la pression des événements. Ah! c’est
vraiment triste!
Pendant un instant le lieutenant de vaisseau hésita; mais le besoin lui
venait de faire cesser, ne fût-ce que pendant quelques heures passées au
milieu de ses camarades, l’isolement qui lui pesait.
--Ecoutez, Rittersdorf. Je n’ai pas prévenu ma femme de mon retour et,
par suite, je ne l’ai pas trouvée à la maison. Voilà ce que c’est que de
vouloir faire des surprises. Il n’est qu’onze heures. Si je trouve
encore une auto je cours vous rejoindre au Schwanbach.
--Parfait! Voilà qui serait chic!
--Et maintenant, allez, je me sauve. Annoncez-moi aux camarades. Dans
quelques minutes, j’arrive.
--Avec les dernières nouvelles d’Amerongen?
--Autant qu’il y ait là-bas quelque chose de nouveau... La suite de vive
voix!...
--Au revoir, Tornten!
--A tout à l’heure.
Thor reposa le récepteur sur l’appareil et, pendant une minute, resta
pensif devant son bureau. Il s’en écarta soudain, appela Toman et lui
commanda de courir dans la rue arrêter la première auto qui passerait.
Resté seul, le lieutenant de vaisseau se rendit dans sa chambre,
échangea rapidement son costume de voyage contre un smoking.
Toman rentrait à ce moment. Tout de suite, suivant les instructions de
son maître, il avait trouvé un chauffeur qui consentait à mener Thor à
Schwanbach.
II
En quittant le téléphone, le baron de Rittersdorf faillit renverser un
garçon qui, un plat au bout du poing, sortait des cuisines. Mais, en
dépit de son exubérance joyeuse, l’officier eut assez de présence
d’esprit pour esquiver le choc, et l’incident se borna à un peu de sauce
répandue.
L’officier se hâta de rentrer dans le cabinet particulier, où, devant
les camarades assemblés, Sellenkamp se livrait précisément à
l’incontrôlable fantaisie de ses histoires de guerre.
Celle du moment relatait le cas extraordinaire d’un torpilleur qu’il
avait coulé corps et biens après avoir réussi à l’approcher sous les
apparences d’une baleine. La pompe à feu du bord et un camouflage habile
avaient servi au succès de l’entreprise.
La plupart des assistants entendaient au moins pour la dixième fois le
récit de cette aventure. Ils souriaient et haussaient légèrement les
épaules; mais comme le plus jeune des Walding se permettait de tousser
et hasardait une timide objection en demandant ce qu’il était advenu,
pendant la manœuvre, de la superstructure du navire, le narrateur
l’arrêtait d’un regard dédaigneux et d’un bref:
--Paul... ta gueule!
C’est à ce moment que Rittersdorf annonça, dans l’atmosphère embuée d’un
épais nuage de fumée bleuâtre:
--Messieurs, notre cercle va s’augmenter d’un ami!
Tous les regards s’étaient tournés vers lui; même Arno de la Rieth, qui
rêvait, suivant sa coutume, les yeux plongés dans son verre, avait levé
la tête.
--Qui cela peut-il bien être? s’informa Kammitz, dont le fin visage
d’intellectuel commençait à s’enflammer quelque peu des vapeurs d’un
Moselle capiteux.
--C’est Tornten qui vient se joindre à nous, exulta Rittersdorf, en
écartant de la table un siège à haut dossier gothique pour reprendre sa
place parmi les convives. Je viens vous apporter la surprise de son
arrivée à Berlin aujourd’hui même.
--Tornten! d’Amerongen? s’écrièrent quelques voix.
Pour tous ces commandants de sous-marins, c’était comme si on leur eût
donné la nouvelle d’une ambassade d’un autre monde. Un silence de mort
se fit autour de la table et les esprits, comme les regards, se
tendirent vers le svelte baron de Rittersdorf, qui possédait des
précisions.
Celui-ci commença par vider sa coupe, puis il expliqua comment il avait
reçu le matin même une dépêche de Tornten et comment il avait réussi,
après plusieurs tentatives, à obtenir la communication téléphonique avec
leur camarade:
--Il sera ici dans quelques instants, ajouta-t-il en guise de
péroraison.
Ce fut alors, autour de la table, un hourvari de questions, de réponses,
d’hypothèses.
Tornten passait, auprès de ses camarades, pour un être d’exception et
jouissait à la fois de leur estime et de leur affection à tous. En
outre, à l’heure présente, son rappel auprès du kaiser, son départ en
compagnie du fugitif pour la terre d’exil, son séjour auprès de celui
pour lequel chacun des hommes réunis dans le petit salon du cabaret
aurait donné sa vie sans compter, tout cela l’auréolait, à leurs yeux,
d’un prestige renouvelé, encore accru par le désir d’apprendre de sa
bouche ce qui se passait à Amerongen.
C’était, de tous, le comte Kammitz qui devait éprouver, à l’idée de le
revoir, la joie la plus pure. Il était lié à l’arrivant d’une amitié
ancienne et intime qu’avaient contribué à renforcer les souvenirs des
années de service accomplies côte à côte dans l’arme sous-marine. Et le
philosophe qui sommeillait en l’officier de torpilleur, dans son
affection et son admiration pour le camarade à haute stature, le plaçait
au rang d’un surhomme.
Il en était presque de même pour de la Rieth, qui se montrait tout
particulièrement attaché à Tornten parce que nul n’avait, au même degré
que ce dernier, la patience d’écouter ses interminables histoires
d’amour finissant toujours à sa confusion et l’art d’y paraître attacher
de l’intérêt ou de la compassion. Nul ne savait dispenser d’aussi bonne
grâce ni avec autant d’opportune sincérité ses consolations ou ses
condoléances au trop amoureux capitaine.
Quant à Sellenkamp, il n’aurait pas souffert, d’un autre que Tornten,
l’ombre d’une contradiction au récit de ses invraisemblables
croisières, et cela tenait précisément à ce que jamais il n’avait
surpris sur les lèvres de Tornten le sourire moqueur que tant d’autres
dissimulaient mal quand il commençait une histoire. Non seulement Thor
appliquait son intelligence à s’intéresser à l’aventure, mais il
semblait même y ajouter foi, et c’est ce que le «fantaisiste lieutenant
de vaisseau», comme l’avait un jour appelé Kammitz, prisait le plus dans
leur ami.
Ce «chapeau bas devant Tornten!» était aussi la formule favorite des
autres officiers. Rittersdorf ne se tenait plus de joie à la pensée de
le revoir et les yeux des deux Walding luisaient de plaisir et de fièvre
dans l’attente de ce moment.
L’aîné, Heinz, le plus jeune des commandants de sous-marins, ouvrait la
bouche d’une oreille à l’autre, ce qui, dans sa physionomie quelque peu
ingrate, était la plus pure manifestation du rire, et «Paul... ta
gueule!», ainsi qu’il avait été baptisé une fois pour toutes parce que,
toléré seulement dans le cercle de ses vaillants précurseurs, il ne
savait pas retenir son caquet, se trouvant, en sa qualité d’aspirant,
hautement flatté de connaître une personnalité aussi retentissante.
Cependant, le chauffeur qui avait consenti à mener Thor précipitait les
événements, car dix minutes ne s’étaient pas écoulées depuis le retour
de Rittersdorf parmi ses camarades que la porte s’ouvrait et, devant le
garçon qui s’effaçait respectueusement, l’ami annoncé passait le seuil à
son tour.
--Bonsoir, messieurs!
Chacun s’élança de sa place au-devant du colosse qui dépassait les plus
grands de la tête. Il serra toutes les mains en commençant par celles de
Kammitz, qui l’embrassa comme il eût fait d’un frère; puis Rieth,
Rittersdorf, Sellenkamp, Heinz de Walding eurent leur tour, jusqu’à Paul
lui-même, dont il accueillit d’un sourire cordial le protocolaire:
«Hautement honoré, monsieur le commandant!»
--Tu as fort belle mine, Thor, s’écria le comte Kammitz, tandis que
chacun regagnait sa place. Il paraît qu’on mange mieux chez les neutres
que chez nous!
--Je vais assez bien, en effet, physiquement parlant; mais, pour le
moral, c’est différent.
--Je comprends!
A ce moment, la petite assemblée se tut d’un commun accord, car le
garçon prenait les ordres du nouvel arrivé et l’on garda le silence
jusqu’à ce que, Thor servi, le valet eût quitté la salle.
Tornten embrassa du regard toute la tablée:
--A vos santés, chers amis et vieux camarades, à la vôtre aussi, jeune
homme! commença-t-il.
Et sa voix résonnait d’une cordialité chaude et joyeuse.
--Du diable si j’aurais cru, lorsqu’en rentrant à la maison je n’y ai
pas trouvé ma femme, partie pour les bains de mer, que je finirais si
agréablement la soirée.
«Là-bas, d’où je viens, ajouta-t-il d’un ton plus grave, on a désappris
le rire.
--Racontez, Tornten, sollicita Sellenkamp.
--Oui, faites-nous une relation fidèle, ajouta Rittersdorf.
--Une relation, non... car je n’en ai ni le droit ni le désir, répondit
Thor. En quoi, d’ailleurs, cela peut-il vous intéresser d’apprendre
comment on vit là-bas? N’est-ce pas déjà assez triste qu’on soit obligé
d’y vivre?
Ils se récrièrent tous et prêtèrent une oreille attentive au récit que
le camarade complaisant se mit à leur faire de l’existence du kaiser. Il
ne leur racontait que ce que les journaux avaient déjà révélé, mais cela
ne diminuait pas leur gratitude à son égard. Ils étaient littéralement
suspendus à ses lèvres; ils se recueillaient, comme s’il se fût agi de
quelque légende sacrée, pour ne rien perdre des faits et gestes de celui
que, depuis leur enfance, ils avaient appris à entourer de leur respect
et de leur vénération.
--Maudits soient ceux qui l’ont laissé arriver là! formula Rittersdorf
dans le silence qui se fit lorsque Thor cessa de parler.
--Du calme, Rittersdorf; conseilla Kammitz, qui jeta sur la porte un
regard inquiet.
--Du calme! Comment! s’irrita le baron. Faudra-t-il donc toujours se
taire et la parole restera-t-elle à ceux qui ont trahi le kaiser et,
avec lui, la patrie, pour s’emparer du pouvoir?
--Tout à fait mon avis, approuva Sellenkamp.
--Voilà parler selon mon cœur, appuya à son tour l’aîné des Walding,
tandis que le cadet laissait entendre un gloussement qui,
vraisemblablement, devait notifier son parfait acquiescement aux paroles
de l’aîné.
--Et qui donc a causé notre défaite? reprit Rittersdorf, sans se laisser
troubler ni par les regards du comte qui semblait craindre
l’indiscrétion possible d’un garçon aux écoutes, ni par le sourire
désabusé qui flottait sur les lèvres de Tornten. Ce ne sont, certes, ni
le kaiser ni ses conseillers. Cela, c’est une fable que l’on débite au
peuple pour lui faire encaisser les plans des démagogues. Ce n’est pas
non plus l’ennemi qui nous a vaincus; c’est l’arrière!
--Fameux, l’arrière! glapit l’aspirant.
--Paul... ta gueule! chuchota son frère, qui observait que le débat
n’était pas du goût de Kammitz.
--Et qu’ont-ils fait de notre pauvre Allemagne? Une non-valeur, une
invalide! Un jour, nos neveux nous maudiront. Mais on verra plus clair
alors que ne le fait la génération actuelle. L’histoire nous donnera
raison; elle réhabilitera ceux-là qu’aujourd’hui tous les folliculaires
de la presse abreuvent de leurs injures.
«Combien grand le Reich n’était-il pas devenu sous notre kaiser! Comme
ce souverain avait su consolider notre puissance, non seulement dans les
armes, mais aussi dans l’industrie et dans le commerce!
«Partout où nos couleurs paraissaient sur les mers lointaines, elles
étaient saluées avec enthousiasme par nos amis et par nos ennemis avec
les marques d’une déférence hargneuse. Et maintenant?... Maintenant, le
dernier des novices anglais conspue notre drapeau.
--Vous allez un peu fort! s’interposa le comte Kammitz, arrêtant cette
explosion de frénésie. On peut parler plus tranquillement de ces choses
quand on n’a pas l’esprit de choisir un autre sujet de conversation.
Rittersdorf se prit la tête entre les mains et se mit à fourrager sa
belle chevelure blonde et touffue, haletant d’indignation contenue.
Thor de Tornten songeait, non sans compassion, à l’objet lointain du
débat. Il savait ce que signifiait la défaillance de cet homme autour
duquel, dans les jours de trouble de l’automne dernier, s’était écroulé
tout ce monde qui jusqu’alors se pressait autour de son trône.