Il semblait boire dans cette eau l’image réfléchie de la figure humaine.

Et l’Enfant souriait de ce que le fauve redouté ne parviendrait pas à

faire disparaître ce reflet dans l’eau perpétuelle.

Au galop, l’Enfant avait traversé le chantier des Kabyles dans le soir

tombant.

Elle restait frappée des regards hostiles ou méfiants qui

l’accueillirent et la poursuivaient. Pas un qui l’eût saluée, pas un qui

se fût écarté sur son passage; ils s’offraient au heurt de son cheval et

c’est elle qui dut détourner la bête pour ne pas écraser un homme.

Elle galopait, pensive, dans le crépuscule, moins offensée qu’inquiète

pour la première fois. Instinctivement, elle déchiffrait une menace

grave dans l’attitude des démascleurs et l’insolence des faces obtuses

de ceux qui se postèrent sur son passage. Sa rapide chevauchée lui avait

laissé le temps de percevoir que cette ruche humaine, presque muette

d’habitude, était profondément en rumeur. Mais elle en ignorait les

raisons.

Comme les nombreux torrents qui ruissellent de la montagne après

l’orage, un matin, les Kabyles sortirent des bois et se répandirent dans

la Grande Clairière.

Ils dévalèrent par tous les sentiers et toutes les foulées de la forêt.

Ils marchaient d’un pas ferme, mais inégal, pleins de résolution, mais

sans certitude. Ils agissaient volontairement, pensaient-ils, mais sans

être sûrs d’avoir raison. Ils ne suivaient pas ceux qui les avaient mis

en marche, mais c’étaient ceux-là qui les suivaient.

Ils s’égaillèrent, environnant les dépendances et le parc, sans oser

gravir la pente ni s’engager dans le chemin large conduisant à la maison

du maître. Avec toutes ses fenêtres ouvertes, la blanche maison, sur ses

terrasses étagées, dominait et veillait, avertie par les bergers arabes,

qui entendent tout et savent tout ce qui se trame dans la brousse, du

pacte des lions et des chacals aux complots des hommes.

Il y avait, dans la clairière, de grandes meules, réserves de fourrage

pour l’hiver. Les Kabyles échangèrent quelques coups de fusil avec les

serviteurs préposés à leur garde, puis les incendièrent. Ils

incendièrent de même les dépendances dont le personnel s’était enfui et

les écuries d’où les chevaux s’échappèrent. Cela fait, se rassemblant et

se détachant par petits groupes, ils s’assirent en rond, tels des

sauvages au conseil, attendant ils ne savaient exactement quoi.

Deux ou trois contremaîtres, à l’esprit de Phéniciens retors, avaient

préparé ces primitifs pour des actes irréparables. Chargés de remettre à

chacun la paye hebdomadaire, ils retenaient depuis longtemps le salaire

des travailleurs et, peu à peu, persuadaient les équipes de démasclage

que le maître, déloyal et avare, exploiteur des humbles, se refusait à

payer le prix de leur exil et de leurs sueurs.

Ainsi mirent-ils les chantiers en état de fermentation intense jusqu’au

moment propice au vol général, au meurtre peut-être, au pillage des

biens du dominateur et du plus favorisé du destin. Manœuvre facile,

révolte éternellement renouvelée de celles de l’ergastule et des rameurs

de galère, indignation spontanée des simples dont la cupidité, les

besoins et le sentiment inné de justice, se croient lésés à la fois.

L’Enfant glissa doucement sa main dans la main de son père et sortit

avec lui de la maison.

Gravement et lentement, ils descendirent les degrés des terrasses et

prirent le chemin de la Clairière. A portée de voix des félons, le

maître en appela quelques-uns par leurs noms. D’un premier mouvement

accoutumé, ils allaient obéir, puis ils se souvinrent de ce qu’ils

voulaient faire, de ce qu’ils avaient déjà fait, et se rassirent.

--Que prétendez-vous et que signifie votre action criminelle, demanda le

maître d’une voix haute, impérative, en désignant du geste les meules et

les bâtiments qui brûlaient encore.

Ils s’entreregardèrent et, dans cet instant, ils escomptaient que leurs

meneurs répèteraient les raisons qui les poussèrent à la révolte et

renouvelleraient les promesses par lesquelles ils furent tentés. Mais

ceux-ci se taisaient ou prononçaient à tue-tête et de façon véhémente

des mots sans importance dans le seul but de couvrir la voix nette qui

s’élevait.

--Ai-je jamais eu quelque tort envers vous? Vous ai-je spoliés en quoi

que ce soit? Voici de bien longues années que vous êtes mes

collaborateurs annuels et que je rémunère intégralement vos services. De

quelle chose avez-vous donc à vous venger et dans quel but vous

conduisez-vous comme des scélérats?

Mais il s’exprimait en arabe et les meneurs se gardaient de traduire.

Ils parcoururent les groupes, affirmant que le coupable n’était venu à

eux et ne parlait que pour leur demander merci et qu’il convenait de ne

pas faiblir. Alors, les Kabyles commencèrent à douter de ces guides

parce que l’expression du visage et l’attitude du maître leur révélaient

le véritable sens de ses paroles.

--Dans toute la montagne, y a-t-il un seul homme à la requête duquel je

n’aie pas fait droit chaque fois qu’elle était justifiée? Que l’un

d’entre vous s’avance donc et m’expose vos griefs!

Il y eut du flottement parmi les groupes. Plusieurs ayant saisi quelques

mots et la signification du geste voulurent obéir. Les plus excités se

récrièrent avec fureur. Les vieux fusils, volés ou acquis secrètement

des contrebandiers de la frontière tunisienne qui rôdaient dans les

forêts, se levèrent. Il plut des chevrotines et quelques balles autour

du père et de l’Enfant, mais l’indécision des tireurs ou le hasard

providentiel firent qu’elles manquèrent le but.

Le maître prit un revolver dans sa poche et tira. Un homme croula, la

tête fracassée. Puis, il en tomba deux, trois, d’autres encore; ce

n’était plus le maître qui tirait.

Sur le flanc des bandes kabyles, des chevaux cavalcadants, montés par

les Achabas, resserraient un cercle vengeur. Ils visaient bien, les

chasseurs de gazelles, et la balle prompte de leurs fusils était douée

d’une vue mystérieuse qui la dirigeait infailliblement.

L’Enfant qui, tout à l’heure, frémissait de courroux devant l’audace

meurtrière des Barbares, maintenant, criait de joie!

Certes, le combat eût pu durer longtemps entre les Berbères et les

Arabes, et jusqu’à l’extermination des uns ou des autres; mais la lutte

s’engageait entre les bandes kabyles elles-mêmes. L’une d’elles, un çof

tout entier, courut sous les balles, rejoignit le maître, demanda grâce

au nom de l’Enfant. Enfin, ils vinrent tous. Les meneurs étaient morts

sous le feu des Nomades ou bien leurs propres partisans les avaient

tués. Alors tout fut expliqué selon la justice et la vérité. Il y en eut

qui se frappèrent le front contre terre et l’Enfant posait son talon sur

la tête de ces vaincus.

C’était un bel étalon pommelé, père de plusieurs générations de poulains

et de pouliches.

Il plia brusquement les membres comme si ses jarrets se fussent rompus.

Les serviteurs affirmèrent que les gens avaient trop loué son élégance

et sa vigueur, sans ajouter à leur louange la formule d’invocation pour

Dieu afin qu’il fût préservé du mal.

Le beau cheval étira son encolure contre le sol desséché. Ses sabots se

heurtèrent l’un à l’autre, incohérents et désespérés. Sa tête se souleva

pour retomber lourdement, les naseaux remplis de terre. Ses yeux morts

restèrent semblables à ses yeux vivants. Et ce fut fini de lui.

On le laissa là où il était tombé, au bord de la rivière.

Une grande impression de force anéantie se dégageait de cette dépouille

aux formes parfaitement harmonieuses, aux beaux muscles fins et solides,

tendus encore sous le poil brillant et doux.

L’Enfant demeurait près du cheval mort, assise sur l’herbe rase et

brûlée. Ses doigts erraient dans la crinière gonflée encore du vent de

la dernière course. La petite amazone revoyait le fier animal, campé au

tournant de la route des plaines, à l’époque où l’on attendait le

passage des Achabas. Elle le revoyait à l’horizon de la Grande

Clairière, hennissant pour les cavales visibles ou devinées, toujours

cabré, mordant le mors, mais sans vices ni tares à cause de sa noble

race. Et il était aussi le seul que l’Enfant montât sellé et bridé.

On conservait sa généalogie avec le soin jaloux qui veille sur celle des

chérifs et son nom s’ajoutait glorieusement au nom des plus précieux

poulains.

Il portait des colliers d’amulettes qui tintinnabulaient sur son large

poitrail. Sa croupe conservait l’empreinte de la main fatidique, teinte

d’un henné préparé pour la commémoration de la naissance du Prophète.

Cependant, le bel étalon était mort.

L’était-il vraiment? N’allait-il pas se relever, maladroitement et

puissamment appuyé sur ses pattes arquées, les tendons raidis?

Irrésistiblement, elle l’appela:

--Moueddin...

Mais il ne tressaillit point en entendant les inflexions de sa voix sur

les syllabes familières et déjà les mouches envahissaient ses yeux sans

images.

Pourquoi l’Enfant se sentait-elle atteinte par cette mort plus que par

celle d’aucun animal favori perdu jusqu’à ce jour? Depuis quelques mois,

les incidents et les événements qui traversaient sa vie revêtaient une

gravité singulière, s’imprégnaient d’un caractère d’oracles sibyllins,

d’avertissements mystérieux. Des certitudes, qu’elle n’avait jamais eu

prétexte d’étudier ni de discuter, se soulevaient et semblaient vouloir

s’en aller hors d’elle, en silhouettes éplorées, processionnaires sur un

indescriptible et bizarre chemin. Dans sa pensée, nette et claire comme

une tente ensoleillée, d’autres ombres anxieuses, imprécises, entraient,

faisaient les ténèbres parce que, derrière elles, retombait le pan de la

tente ouvert sur l’horizon.

Il en était ainsi depuis la rencontre de l’Enfant avec l’Homme nu.

Elle reprenait souvent l’étrange manuscrit, ce testament sans exemple

que gardait un serpent dans un buisson de myrte, et les mots se

précipitaient sur son esprit sensible et dans le trouble nouveau de son

cœur comme des gouttes d’huile sur un feu flambant.

--«... elle est telle un vin frais rempli du suc des vieilles

treilles... Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif...»

La rébellion de Draïdi lui avait démontré la dignité d’autrui opposée à

la sienne. La révolte des Kabyles témoigna que sa souveraineté n’était

pas inaccessible. Un désarroi profond, invinciblement, l’envahissait.

--Suis-je donc l’amphore à ce point fragile que n’importe lequel des

hasards de la vie puisse me briser? Tomberai-je comme Moueddin, pleine

de fierté, d’ardeur et d’élan, en ignorant comment et pourquoi je tombe?

Une mouche posée sur sa paupière fit qu’elle sursauta de dégoût. Alors,

elle eut une réminiscence d’un verset biblique déclarant impurs les

animaux morts et impur jusqu’au soir quiconque les touchait.

--Je suis donc impure, impure, ô Moueddin! Et parce que tes sabots

baignent au lit de la rivière, l’eau de la rivière ne me purifiera

pas...

Mais elle laissait ses doigts mêlés aux crins du beau cheval.

Cependant le prompt crépuscule passait dans la clairière et sur les

forêts ainsi qu’un vol d’oiseau regagnant le nid. Ce serait bientôt la

nuit. Et l’Enfant se serrait contre le cadavre lentement saisi par le

froid funèbre.

--Maintenant, songeait-elle encore, les chacals vont désirer manger

Moueddin. Ils viendront, me trouveront ici, et que prétendront-ils

faire?... Nous n’avons pas voulu t’ensevelir, ô Moueddin; les chacals

savent reprendre les corps enterrés même sous les lourdes pierres et les

épines acérées.

Elle connaissait trop bien les bêtes viles, sans cesse affamées, qui ne

souhaitent rien sinon manger et manger beaucoup. Les conteurs, les

fabulistes et les poètes arabes vouaient cette espèce aux rôles sournois

ou infâmes, car elle passait pour fausse avec moins de subtilité que le

renard et basse et rusée avec moins de malice. Et, sous la terre,

Moueddin eût souillé son poil miroitant qui renvoyait encore un reflet

aux eaux glauques et rares de la rivière d’été.

Dans l’ombre foisonnant subitement, un corps fauve, empanaché d’une

queue touffue, s’aventura hors des broussailles en lisière. Un museau

pointu prit le vent et se replongea dans les taillis.

Les chacals reparurent à deux ou trois et jetèrent le cri aigu, bref,

puis prolongé en glapissement stridulant qui invite à la curée. En

demi-cercle et sur tous les points à la fois, ils parurent sourdre.

Bientôt, on entendit glapir et s’appeler sur les confins de la clairière

d’où se détachaient les bêtes qui, toutes, convergeaient vers le cadavre

du cheval.

L’Enfant ne les craignait pas. Maintes fois, par jeu, elle avait

elle-même donné le signal de leur apparition et de leur rassemblement en

imitant leur cri d’avertissement, avec tant de perfection qu’ils s’y

trompaient toujours.

* * * * *

Voici qu’elle est environnée des bandes houleuses, glapissantes; les

chacals ont faim. Elle croise son regard avec celui des phosphorescentes

prunelles qui jaillissent de toutes parts. Des fourrures audacieuses

glissent à portée de ses mains.

--Ma fille, ma fille, la toute petite et la précieuse, réponds, je te

prie!

La voix du Rahmani, éclatant dans les lauriers-roses, disperse

momentanément les chacals.

--Mon frère, ô mon frère le choisi, je suis triste et je défends mon

cheval Moueddin contre les bêtes de la mort.

Il la rejoint.

--Je suis passé par ta maison sans te rencontrer. Les serviteurs m’ont

appris cette chose, et je t’ai cherchée, et je te trouve pour avoir une

occasion de louer Dieu. Les chacals ne sont pas des adversaires dignes

de toi; peut-être, se sentant aussi nombreux que les cheveux de ta tête,

pourraient-ils te faire du mal.

Il la prend en croupe de son vivant cheval, nerveux et fuselé comme un

sloughi, mais qui ne saurait se comparer à Moueddin ni pour la force ni

pour la beauté. Ils remontent les pentes obscures.

--Demain, viens au campement; nous te ferons oublier ton chagrin.

--Je n’ai presque plus de chagrin, ô Rahmani; cependant, j’irai te

demander de m’expliquer des songes.

Une lamentation confuse, aux paroles entrecoupées, s’éleva, traîna,

retomba et se fondit dans la nuit. C’étaient les servantes qui

composaient un chant sur la mort de Moueddin, l’amant des cavales.

--Des songes, dis-tu?

--Des songes, peut-être. Et ce sont aussi des visions qui me viennent

sans dormir.

L’Enfant et le Rahmani causent au seuil de la lourde tente nomade dans

l’ombre de laquelle, derrière les «hanbels» tissés, des femmes et des

jeunes filles font tinter leurs bracelets.

--J’ai vu, dit l’Enfant, une fumée immense recouvrir la montagne entière

et pénétrer jusqu’aux racines de la forêt.

--C’était un nuage monté de la mer lointaine.

--Le crois-tu? Mais ai-je jamais eu peur d’un nuage et celui-là m’a fait

trembler...

D’autres Achabas s’avancent et s’asseyent avec eux. Il en est un qui

connaît la signification des songes.

--Un nuage? Cela signifie que tu t’en iras.

--Je m’en irai...

Le Rahmani sourit avec une bonne tendresse.

--Louange à Dieu pour le présage! Nous avons toujours souhaité te voir

descendre une fois avec nous dans les plaines, puis au désert.

Les plaines...

C’était le vaste inconnu. La plus large part de ce que l’Enfant

ignorait, tenait dans le visage et la vie des plaines.

Là s’érigeait aussi la Ville dont les feux, le soir, salissaient le ciel

d’une buée roussâtre, dont la rumeur, faite de bruits disparates sans

nombre, alourdissait les heures du jour. La Ville avec son enceinte de

remparts à créneaux, la tour massive de sa cathédrale, l’élan svelte de

son minaret, les toits rouges inégaux de ses maisons et la flore

artificielle de ses jardins. La Ville, gouffre miroitant aux linéaments

confus dans l’éloignement et vus du haut de la montagne. La Ville, ce

mystère qui n’éveillait aucune curiosité chez l’Enfant; cette

indestructible menace contre les gens des terres libres, contre les

solitaires; cette force collective intransigeante, cet inépuisable

sablier d’humiliations et de mesures égalitaires qui s’empare des

dominateurs isolés, qui les soumet, les annihile ou les fait mourir; la

Ville immonde et miraculeuse, phalanstère et guet-apens, refuge et

in-pace, recours et anéantissement, la Ville était le fruit savoureux et

vénéneux des plaines. Et l’Enfant qui ne savait rien d’elle, que son

existence, pressentait vaguement cela.

Mais le Rahmani parla du désert.

--Tu viendras, insistait-il, et longtemps tu resteras sous nos tentes.

Dans ses moindres paroles éclatait ce que précisait un écrivain de

France, «cette joie haute et nuancée de la vie nomade», s’élevant

«jusqu’à une sorte de sensibilité philosophique.»--Et ce qui marquait de

tant de séduisante et précieuse hauteur la physionomie de l’Achaba avait

été exprimé aussi par le même[2]:--«La sévérité du paysage _rend

sérieux_ et propage en l’âme comme sur l’étendue visible, une

impassibilité qui semble descendre du ciel.»

[2] Marius-Ary Leblond.

--Tu viendras avec nous...

Il lui certifiait qu’elle deviendrait semblable ou supérieure à la

poétesse M’barka bent El Khass, de la tribu des Beni Amer qui fut

grande, au XVe siècle, dans le Sahara et resta de glorieuse et

impérissable mémoire. Pas un pâtre ou un caravanier qui ne connût son

nom et la plupart des faits et des bienfaits que la tradition rattachait

à sa vie.

Son esprit, voué aux belles choses, ne dédaignait pas les choses utiles;

elle savait diriger le forage d’un puits comme elle savait rythmer un

poème. Le folklore saharien et les oasis du Sud oranais lui devaient une

large part de leur richesse. Les détails de sa personnalité se perdaient

dans une légende abondante et diffuse, mais elle apparaissait surtout

comme une sorte de génie savant et poétique dont l’envergure couvrait la

moitié du désert.

Soudain, l’Enfant prononça gravement,--et il lui sembla, que la pensée,

immédiatement précisée par des mots, avait jailli d’une inspiration

divinatrice:

--Certainement, un jour, je serai parmi vous... pour longtemps... pour

toujours peut-être...

Elle ne prévoyait pas que cela dût advenir au lendemain d’une

irréparable épreuve et dans un temps où, après l’avoir cruellement

perdue, elle rentrerait en possession d’une souveraineté reconquise, non

point par droit d’héritage, mais par mérite de hardiesse, de conscience

et de volonté.

Le Rahmani passait dans la brousse à l’amble de son cheval.

De campement en campement, il allait, avertissant les Achabas que le

moment du retour aux steppes était venu.

Les feuilles des chênes-liège restaient vertes, mais celles des

chênes-zéens tombaient déjà. Les hautes fougères prenaient leurs nuances

de rouille. La couleuvre gardienne des livres devenait frileuse. Les

bêtes se revêtaient du poil brillant et fourni de la saison hivernale.

La forêt exprimait une magnificence recueillie.

L’Enfant accompagnait le Rahmani et celui-ci l’entretenait encore des

plaines et du désert.

Elle aurait voulu fuir son insistance et ne faisait rien pour y

échapper. Il lui advint de chercher à pressentir le monde inconnu.

Ainsi, au seuil d’une saison nouvelle, l’adolescence entrevoit la

redoutable et l’inéluctable vie d’un autre âge vers lequel elle

s’achemine, craintive et curieuse, parfois épouvantée, mais sans qu’il

lui soit permis de fixer le temps ni de remonter le cours de saisons

écoulées.

Le Rahmani passait sur son cheval, qui ressemblait à un sloughi, et

l’Enfant montait un fils de Moueddin.

Des raisins aux grappes noires et dures mûrissaient dans les arbres

chargés de vignes pendantes. Sous le moindre vent, en essaims pourprés

et jaunes, s’abattaient les feuilles de ces vignes et celles des

figuiers que visitait l’automne.

De campement en campement, les deux cavaliers allaient comme des envoyés

du destin, avertissant les pasteurs et les troupeaux nomades de se tenir

prêts pour l’exode prochain.

Durant plusieurs journées, le lent défilé recommencerait en sens

inverse. Encore, la suzeraine des bois pourrait dénombrer ces vassaux

échappant pour un temps à sa domination. Elle recevrait encore les

nombreuses et poétiques offrandes, les derniers-nés d’entre les agneaux

laineux auxquels les femmes joindraient quelque bijou, quelque souple

étoffe tissée par leurs mains peintes et qui garderait longtemps l’odeur

sensuelle du chîh, qui est la plante amère et parfumée des pâturages

sahariens.

Puis, des orages drus ruisselleraient sur la montagne. Les brumes

rôderaient autour des sommets. Les ravines rouleraient un flot continu.

Les sources taries rejailliraient, froides et transparentes. Il y aurait

des violettes blanches et des cyclamens sous bois.

Et un jour d’entre les jours de ciel uni, d’atmosphère ouatée, la neige

tomberait, l’espace de quelques heures, bloquerait les sentiers

encaissés, impraticables le long des torrents, s’accumulerait et

persisterait dans les gorges. Beaucoup de bêtes mourraient parmi les

troupeaux sans étables. Les bergers, dont le printemps et l’été virent

les robustes silhouettes adossées contre un chêne, les doigts actifs,

tricotant, avec deux longues aiguilles en bois de genévrier, la laine

bourrue, à peine filée, pour en faire des jambières protectrices contre

les épines de la brousse,--les bergers s’accroupiraient dans leurs

lourdes tuniques rayées et ne conduiraient plus le bétail dans les

clairières blanchies. Ils se blottiraient avec les femmes et les enfants

près des misérables feux de branches vertes qui fumeraient sous les

étroits gourbis.

Dans ce temps, les cerfs deviendraient plus familiers, les sangliers

seraient hardés par bandes plus nombreuses et les panthères ne se

risqueraient qu’en des chasses prudentes, des rondes circonspectes, car

la neige qui conserve les traces nettes serait une trahison perpétuelle

sous leurs pas.

Mais, d’abord, se prolongerait la saison des feuilles mortes, quand la

forêt sent amoureusement bon, telle une chevelure au soleil.

--Certainement, une fois, je descendrai avec vous jusqu’au pays des

palmes, répétait l’Enfant répondant au Rahmani.

Il sourit et l’extase des oasis parcourut son visage.

--Alors, répliqua-t-il, tu ne remonteras jamais jusqu’à la forêt.

--Je remonterai au printemps suivant, comme vous.

--Ah! pour nous il y a une loi différente et qui ne t’atteindra point;

car ce sont nos troupeaux qui remontent, parce qu’ils ont faim, et nous

sommes obligés de les suivre. Pour toi, nulle nécessité. Et ne seras-tu

pas maîtresse là-bas de la même manière que tu l’es ici? Il fut écrit

sur toi que tu régnerais toujours à cause de la puissance égale de ton

esprit.

--Mais la forêt?... Je l’aime par-dessus tout, tu le sais.

Il dit d’une voix grave, douce et convaincue:

--Tu n’aimeras plus la forêt ou tu penseras à elle comme à une morte

avec qui tu n’aurais plus rien à faire dans ce monde.

--J’y penserais comme à une morte...

Elle eut un éclair de courroux dans les yeux et, l’accent rude, les

paroles tranchantes, elle ripostait au favori:

--Ne me parle plus de telles choses. Tu m’affliges et m’offenses; je ne

te le permets pas.

De campement en campement, ils atteignirent un plateau étroit dont les

pentes dévalaient jusqu’à une prairie basse, incessamment mouillée

d’infiltrations de sources.

Deux maisonnettes, couvertes de tuiles rouges, pareilles à celles qu’on

voit aux deux bords des routes qui traversent un village, ajoutaient

leur nostalgie banale à la mélancolie du plateau dénudé.

Sur le seuil, des enfants blonds aux cheveux raides, au teint bistré par

le soleil et sali par la terre noire de la forêt, se montrèrent,

disparurent effarouchés, se montrèrent de nouveau poussés par leurs

parents, cinq ici, trois autres là. Deux femmes fraîches, mais timides à

la manière gauche et un peu brusque des paysannes, morigénaient la

marmaille. Elles ébauchèrent un sourire pour saluer l’amazone et son

ami.

L'enfant taciturne · 第 5 / 7 段