n’avait abordé ce plateau situé aux confins de son domaine, là où la
lisière de sa forêt touchait au territoire de l’État. Elle savait bien,
par ouï-dire que des gardes français, appartenant à l’administration
forestière du gouvernement, habitaient cette région isolée, également
éloignée d’un groupement européen quelconque et de la Grande Clairière.
Or les habitants de la maison blanche étaient trop volontiers confinés
dans les limites de leurs bois pour entretenir les moindres rapports
avec des voisins.
--Il faut, avait décidé le Rahmani, il faut avant de nous suivre à
travers les plaines, que tu connaisses d’autres êtres que nous-mêmes et
tes bergers. Nous irons jusqu’au poste forestier. Tu verras des gens,
dont le visage et le langage sont presque exactement semblables à ceux
des habitants des villages et des villes de la plaine, et tu verras
aussi des enfants de ta race, qui te ressemblent moins que ma fille, la
toute petite, ta préférée et la mienne.
L’Enfant avait accepté.
Maintenant, elle béait de surprise devant ces femmes et leur progéniture
échelonnée. Elle, les étonnait moins, car, au-delà de plusieurs lieues
de pays, tout le monde la connaissait parfaitement.
Les gardes revinrent d’une tournée, montant, avec de lourdes selles
d’ordonnance, de chétifs et patients chevaux, lestes et adroits dans les
passages difficiles et qui ne craignaient ni la neige ni le feu. Ils
avaient de bonnes figures lasses sous le casque colonial et la tournure
militaire dans le dolman vert de l’uniforme. Leur accent révélait que
leurs berceaux se balancèrent sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils
regrettaient les forêts de l’Esterel et des Maures, aux frontières
peuplées de gens de même espèce qu’eux et à proximité d’innombrables
lieux habités, voire de quelques centres élégants de la Riviera.
A l’égard des indigènes, avec lesquels ils devaient entrer
perpétuellement en conflit, ils témoignaient tour à tour d’un
sentimentalisme très métropolitain ou d’une férocité de négriers.
Leur tâche ardue consistait à faire respecter la forêt, à la préserver
de toutes les déprédations en s’aidant du prestige de leur titre, de
leur tenue, de divers châtiments sanctionnés par le code, de quelques
lois particulières, dont les montagnards méconnaissaient totalement les
buts et la formule et ne parviendraient jamais à découvrir la nécessité;
car ils jugeaient simplement que cela était l’origine et l’aboutissement
de procès-verbaux détestables, lesquels, se renouvelant, finissaient par
mettre une chèvre au prix d’un pur-sang syrien.
Et comment ces pâtres anciens de la très ancienne montagne eussent-ils
pu comprendre qu’il convenait de ne point laisser le bétail pâturer dans
les jeunes taillis ou les futaies de chênes-liège récemment mises en
valeur, et qu’on devait préserver de la dent et de la corne des
troupeaux capricants les arbres dévêtus ou pourvus d’une écorce neuve?
Comment les persuader que l’avenir de la forêt est irrémédiablement
compromis par la mutilation répétée des rameaux et des branches
maîtresses? Comment les convaincre en affirmant que la disparition des
bois entraîne celle des sources et que, leur porter aujourd’hui
atteinte, c’est compromettre les moissons et les vergers de demain?
Depuis le jour antique où une horde initiale posa sur la montagne les
trois pierres du premier foyer, les montagnards rompaient des branches
pour la construction des huttes, coupaient des rameaux pour nourrir les
bêtes pendant la saison sèche et laissaient les taillis livrés aux
cornes de la génisse et à la dent du bouc comme aux griffes de la
panthère. Puis, quand les veaux, les chevaux et les agnelets, se
trouvaient par trop privés d’herbe tendre, quand le soleil de septembre
avait durci les dernières touffes de diss et que la paille des
clairières était rongée jusqu’à la terre, quelle inconcevable
législation pouvait encore interdire de mettre le feu dans les espaces
libres, afin que, spontanément, un peu d’herbe verte et tendre
repoussât?
Sans doute, il arrivait que le feu gagnât la zone des grands arbres,
qu’au gré du vent du Sud l’accident se transformât en désastre et que
des milliers d’hectares de forêt vierge ou industrielle fussent
dévastés, absorbés par le fléau. Souvent même le pâtre et le troupeau
étaient les premières victimes[3].
[3] Au moment où ce volume était sous presse 30.000 hectares de forêts
brûlaient, en trois jours, dans les Beni-Sahah et les montagnes de
Philippeville.
Les diligentes femmes des gardes s’ingéniaient à rendre digne de
l’Enfant et du chef des Achabas leur modeste et prompte hospitalité.
--Ma fille aînée couchera dans votre chambre et vous servira si vous
avez besoin de quelque chose, dit l’une de ces femmes à l’Enfant.
Elle l’avait conduite dans une pièce aux murs de badigeon rose où un
petit lit de fer étalait la blancheur des draps propres. Sur un lit
pliant de campement, à côté, il n’y avait qu’un drap et une
demi-couverture grise.
L’Enfant promptement dévêtue et couchée regardait sa compagne qui se
déshabillait lentement. C’était une forte fille de douze ans, osseuse,
les extrémités lourdes. Son humble figure exprimait une gêne intense,
plus de fausse honte que de timidité. On ne voyait rien au-delà de la
couleur de ses yeux bruns, aucune pensée perceptible. Elle ne parlait
pas et le mutisme de la petite hôtesse imprévue ne l’encourageait point
à desserrer les lèvres.
L’Enfant l’observait avec une sorte de stupéfaction. Se pouvait-il que
toutes deux eussent leurs origines dans la même patrie et la même
nation? Pourquoi l’âge seul les rapprochait-il tandis que tout les
différenciait l’une de l’autre?
Son souvenir, immédiatement, opposa à la fille des gardes, la fille
dernière du Rahmani.
Elle examinait les mains courtaudes, puis les siennes, toutes souplesse
et muscles fins, et c’est pareilles aux siennes qu’elle revoyait les
mains de l’Arabe. Petite Bédouine de sang bleu, l’enfant des tentes
nomades possédait cet esprit vif et altier, ce dédain de caste qui lui
tiendraient lieu d’intelligence et de supériorité jusqu’au terme de sa
vie. Elle n’avait ni bassesse ni vulgarité. Elle ne manquerait jamais de
tact et ne faillirait dans aucune faute grossière, son instinct affiné,
la guidant mieux que les conventions et le raisonnement.
Mais la fille des gardes, hors une sorte de bonté naturelle, mêlée
d’autant de faiblesse que de nonchalance, que détenait-elle qui pût la
faire craindre ou aimer? Qui découvrirait, au-delà de sa face ingrate,
les vertus foncières, indéfectibles, de la race: endurance physique,
vaillance morale, ressort de bonne humeur et de bon vouloir?
Certes, elle parlait et pensait dans la langue maternelle de la
dominatrice de la forêt; mais celle-ci ne trouvait rien à dire à
celle-là dans leur commun langage. S’il leur eût été donné de déterminer
leurs impressions, elles auraient pu conclure que chacune d’elles
montait ou descendait vers l’autre d’une altitude ou d’un abîme de
vertige et, mises en présence, n’éprouvaient plus qu’un désir
d’éloignement. Et elles savaient, par pressentiment, que, se parlant,
elles ne se seraient pas comprises.
Avec la Nomade, nul étonnement, encore que leur compréhension et leur
manière de vivre n’offrissent pas que des similitudes. Inévitablement et
toujours, elles se retrouvaient sur le terrain du raffinement, de
l’orgueil et de la liberté.
--Je te dirai ceci, ô le Rahmani: je hais les plaines, ces inconnues, si
leur visage humain est constamment semblable à celui de ces gens.--(Ils
sont peut-être de ma race, mais certainement je ne suis pas entièrement
de la leur.)--Je n’habiterai point les villes, car les frères de ces
gens les ont depuis longtemps peuplées. Et si tu voulais que je puisse
te suivre sans hésiter, sans inquiétude ni mépris, pour voir ce que
j’ignore encore, il eût mieux valu, mille fois et une, ne pas me
conduire aux maisons forestières! Ai-je dormi cette nuit, dans ce lit
blanc, près de cette fille bizarre et laide? Je préfère la natte de mes
bergers. Mais sache, ô Rahmani, que se vérifie de nouveau pour moi ce
qui m’est une très ancienne certitude: je suis un fruit rare de l’arbre
de la science. Une race nouvelle sortira de moi, car je suis supérieure
à celle de mes aïeux, lointains ou proches, comme à celle de mes amis et
vassaux... Que penses-tu?
--Je pense que tu ne devrais pas être mortelle... Cependant ni toi ni
moi nous ne serons épargnés par la Séparatrice et la Maîtresse des
derniers jours. Alors...
Ils franchissaient le col élevé de la montagne et descendaient à pic
vers la Grande Clairière.
--Alors, dit l’Enfant d’une voix de rêve, as-tu jamais vu plus beau
matin que celui-ci?
LA ROUTE
Dans l’orgueil ou la détresse de la solitude, dans la tendresse ou
l’indifférence, la quiétude ou l’incertitude du foyer, nous tous, qui
fûmes les adolescents d’un autre âge, nous avons connu le moment où nous
entendîmes la voix d’un monde lointain.
Combien nous en avaient parlé avant cet appel! Les uns pour en
médire,--car il est de ces esprits qui témoignent de leurs regrets par
l’habitude de dénigrer les joies passées. Les autres pour se repentir ou
déplorer l’envol d’un temps trop rapide. Et d’autres encore pour nous
mettre en garde, jaloux peut-être de ce que nous allions saisir ce
qu’ils ne pouvaient plus posséder.
Nous répondîmes à l’appel. Toi parce que la voix lointaine t’enivrait.
Toi parce que, en dépit de l’expérience que tu respectais chez tes
éducateurs, tu voulais surtout courir les risques du hasard et la
meilleure leçon de l’expérience personnelle. Toi, à cause de toutes ces
raisons à la fois ou parce que ta vanité te fit croire être prédestiné
pour un vol souverain hors du nid. Moi...
Le beau mirage et le plus beau voyage!
Tout était accepté d’avance par la confiante illusion. N’étions-nous pas
porteurs de ce trésor que rien ne vaut ni ne rachète: la sainte et bonne
crédulité? Chaque expression comme chaque parole avait son sens absolu.
Nous allions, affirmatifs et vainqueurs avant la bataille, avec le rire
trop clair, les yeux trop purs de ceux qui ne savent pas croyant avoir
tout deviné.
Les chères heures que celles qui frémirent de notre impatience de tout
vivre! Et nos rapides battements d’ailes dans la liberté!
Alors Tarafa el Bakri, le poète, ne nous avait pas encore appris que «la
vie est un trésor qui diminue chaque jour.» Prodigues, nous y puisions,
pour le dilapider à pleines mains...
* * * * *
Mais nul appel n’était encore parvenu jusqu’à l’Enfant taciturne, qui
songeait et régnait au fond des forêts; car le monde lointain ne pouvait
lui donner ni l’illusion ni la réalité de la liberté; il pouvait
seulement la lui prendre, à elle qui la possédait toute entière.
Privilège étrange et redoutable, dont la vie, jalouse comme Jehovah, se
vengerait infailliblement.
En attendant ce jour secret de la vengeance, l’Enfant considérait le
lent rassemblement des caravanes en partance.
Les préparatifs des Nomades s’accomplissaient sans hâte et se trouvaient
achevés comme par miracle. Avec adresse, les hommes drapaient les
souples tentures, les étoffes aux couleurs audacieuses, sur la légère
armature de bois des palanquins. Le matin du départ, ils les fixeraient
au bât des paisibles chamelles. Les femmes et les jeunes filles s’y
blottiraient tels des oiseaux dans un nid clos. En deux temps mesurés,
la bête porteuse se relèverait et commencerait sa patiente route.
Larges et beaux, brillants et légers, tanguant sous un panache de plumes
d’autruche ou de poils de chèvre, ils s’éloigneraient, les «bassours»,
pourpres comme un sang répandu ou noirs comme une nuit favorable aux
trahisons de l’amour saharien. Suivant des pistes séculaires, ils s’en
iraient, pour revenir.
Avant d’atteindre l’horizon des sables, ils traverseraient la plaine et
couperaient la Route conduisant vers la Ville.
L’Enfant les considérait sans envie.
La Ville.
Elle n’avait point à s’en préoccuper; cependant le mot et la chose la
hantaient un peu à la manière d’un accident prévu qu’il serait à peu
près impossible d’éviter. Mais lorsqu’elle prévoyait la possibilité de
franchir les limites de la forêt, c’était avec l’unique but de descendre
et de régner au désert.
Elle fit une trouvaille dans la bibliothèque familiale et un nouveau
livre encore fut remis à la garde de la couleuvre. L’auteur, M. de La
Bruyère,--dont le nom sylvestre la séduisait,--y consacrait un chapitre
à la Ville. Elle s’y perdit, ne comprenant et ne retenant que quelques
paragraphes qui achevèrent de préciser ses répulsions instinctives.
«La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de
petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon et
leurs mots pour rire; tant que cet assemblage est dans sa force et que
l’entêtement subsiste, l’on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait
que ce qui part des siens, et l’on est incapable de goûter ce qui vient
d’ailleurs; cela va jusqu’au mépris pour les gens qui ne sont pas
initiés dans leurs mystères. L’homme du monde d’un meilleur esprit, que
le hasard a porté au milieu d’eux, leur est étranger. Il se trouve là
comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la
langue, ni les mœurs, ni la coutume; il voit un peuple qui cause,
bourdonne, parle à l’oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite
dans un morne silence; il y perd son maintien, ne trouve pas où placer
un seul mot et n’a pas même de quoi écouter.»
--Je n’étais pas autrement le soir où le Rahmani me conduisit aux
maisons forestières, songeait l’Enfant.
«Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine et qui est comme
le héros de la société; celui-ci s’est chargé de la joie des autres et
fait toujours rire avant que d’avoir parlé. Si quelquefois une femme
survient qui n’est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut
comprendre qu’elle ne sache point rire des choses qu’elle n’entend point
et paraisse insensible à des fadaises qu’ils n’entendent eux-mêmes que
parce qu’ils les ont faites; ils ne lui pardonnent ni son ton de voix,
ni son silence, ni sa taille, ni son visage, ni son habillement, ni son
entrée, ni la manière dont elle est sortie.»
L’Enfant eut une sorte de douloureuse prescience qu’elle pourrait
peut-être, dans une période de son existence, ressembler à cette femme.
Et ce fut elle qui faillit étrangler la couleuvre roulée autour de son
cou en lui serrant nerveusement la tête dans sa petite main. Mais cette
sensation pénible suscita, dans le plus obscur de sa pensée, le premier
désir d’affronter un jour l’ennemie.
Elle lut un autre paragraphe qui la lui fit mépriser:
«On s’élève à la ville dans une indifférence grossière des choses
rurales et champêtres; on distingue à peine la plante qui porte le
chanvre d’avec celle qui produit le lin, et le blé froment d’avec les
seigles, et l’un ou l’autre d’avec le méteil: on se contente de se
nourrir et de s’habiller. Ne parlez pas à un grand nombre de bourgeois,
ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous
voulez être entendu; ces termes pour eux ne sont pas françois; parlez
aux uns d’aunage, de tarif, ou de sou pour livre, et aux autres de voie
d’appel, de requête civile, d’appointement, d’évocation. Ils connoissent
le monde, et encore par ce qu’il a de moins beau et de moins spécieux;
ils ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses
largesses...»
Or, l’Enfant avait appris la vie des plantes en même temps que la vie
des bêtes.
Elle savait la divinité végétale du cèdre, la royauté du chêne-liège,
quand les hommes n’ont pas encore attenté à sa personnalité puissante.
Elle savait comment le chêne-zéen, sorte de roi dépossédé de la couronne
que le vol circulaire des aigles pose au front des montagnes, lutte
contre son rival. Il lutte, ne désespérant point de reconquérir la
suprématie forestière. Il lutte, en s’élançant d’un jet vers le ciel, en
élargissant la circonférence de son tronc à l’écorce unie et qui reste
droit. Il domine les têtes frisées des autres de sa tête aux frondaisons
plus légères, avec des feuilles plus larges et souples. Là où il réussit
à lutter, non seulement par l’élégance et la forme, mais avec un nombre
égal, le chêne-liège abdique et, peu à peu, disparaît.
Mais, ils avaient beau faire, les grands arbres demeurés victorieux,
dans les fourrés, autour des sources, les fauves dédaignaient leur
écorce et n’y aiguisaient point leurs griffes. Le chasseur ou le passant
traversait leurs groupes sans lever la tête et sans que son visage
marquât l’étonnement ou l’extase, sans que sa bouche proférât les
paroles d’admiration et de louange qui saluaient les chênes tors,
moussus et vénérés.
L’Enfant ne méconnaissait rien des vies inférieures, actives, des
sous-bois.
Là, point de majestueuses querelles. Les fougères croissaient
indépendantes, jamais mélangées d’aucune végétation, tandis que les
myrtes fraternisaient avec les palmiers nains et les buissons rampants
des cistes. Les phyllarias supportaient amoureusement les vignes
vierges. Les arbousiers et les lentisques étaient sans amitié pour leur
voisinage, mais sans querelles. Les lauriers-tins s’environnaient du
rempart des rochers au creux des ravines. Les lauriers-roses vivaient en
tribus. Les touffes de diss, simples et silencieuses, sans insectes et
sans oiseaux, ne s’émouvaient qu’au passage du vent. La luzerne
arborescente et le genêt épineux confondaient leurs floraisons jaunes.
Les hautes bruyères blanches, trop parfumées, avec des racines
impitoyables, faisaient lentement et doucement mourir toute herbe ou
plante prétendant croître auprès d’elles.
Et il y avait encore, le long des petits torrents, des cyclamens et des
violettes, simples et persévérants, et, contre les parois au
ruissellement continu, les délicats et frémissants capillaires.
L’Enfant aimait le chèvrefeuille blanc et rose, sans parfum, celui qui
est appelé par les Arabes, le Sultan de la forêt.
Il jaillissait soudain du sol entre les racines d’un arbre, dans la
verte ténèbre des grandes futaies. Il s’appuyait au tronc énorme;
caressant et volontaire, progressant sans répit, il atteignait la
première fourche. De branche en branche, inlassablement, sa force accrue
à chaque soleil, il prolongeait l’ascension. Tout à coup, il touchait au
faîte; ses fleurs terminales dominaient l’arbre qui l’aida et la forêt
tout entière.
Orgueilleux, fragile et sublime entêté! Maintenant le soleil tombait sur
lui d’abord, pour ruisseler ensuite sur les autres. Sultan de la forêt!
Ce matin-là, l’Enfant ne prend pas l’un des poulains rapides, mais la
vieille mule étourneau dont le pied n’a jamais bronché.
Elle gagne le tournant de la montagne et la trouée des bois qui donne
accès au chemin des plaines.
Mais elle ne descend point et ne sort pas de la forêt. Au contraire,
elle dirige la mule intelligente et sûre le long des flancs chaotiques
du sommet le plus élevé, à travers les gneiss qui s’entassent et
chevauchent, les troncs d’arbres qui croulèrent sous la rafale et les
neiges d’hiver, la végétation profuse enchevêtrée.
La fidèle Étourneau bondit sur les rocs comme une chèvre, chemine comme
une chenille sur les troncs renversés, se coule dans le fourré comme un
félin, escalade la montagne comme un cerf en fuite.
Voici la cime rasée, étincelante de lumière matinale. Très bas, très
loin, pareilles à une étendue océanique scintillante, les plaines
s’étalent, ondulant à peine.
Pour la première fois, l’Enfant est venue avec le désir de les voir.
Mais elle voit mal. Ses paupières cillent à cause de ce scintillement de
l’espace. L’ombre de la forêt ne l’accoutumait pas à cette vision.
Et elle distingue la Ville, un fragment lumineux, plus compact et
nuancé.
Droite, large, pacifique, sans détours, inflexible, la Route, qui n’a
pas d’autre aboutissement que la Ville, poudroie sous les talons
multiples d’une foule anonyme. Déjà la transparence du matin s’efface
sur elle; des poussières envahissent le ciel.
Un lyrisme silencieux possède la pensée de l’Enfant. Y eut-il jamais sur
cette cité le même soleil que sur la montagne? Le rire éclatant du ciel
d’été put-il jamais déchirer et abolir les fumées cendreuses et les
poudres blafardes projetées vers lui et qui l’offensent? Et tous les
êtres, qui vivent parmi et au-dessous, connurent-ils jamais le goût de
joie et d’éternité de l’air libre?
Ah! combien cher et précieux le Rahmani qui détourne les caravanes de la
voie facile et encombrée, qui les conduit au-delà, jusqu’aux steppes
vides, dans l’indépendance et la totale clarté!
Subitement, elle décida qu’elle obtiendrait de partir cette saison même
avec les Achabas et qu’elle ferait cet affront à la Ville de couper la
route sans tourner la tête vers elle.
L’immensité du désert était l’unique chose digne de l’altitude de la
montagne.
Elle allait redescendre ayant hâte, déjà, de réaliser son projet.
Soudain, elle se trouva face à face avec Draïdi.
Il avait surgi des buissons proches; peut-être la suivait-il depuis
longtemps.
Le cœur des deux enfants battit avec violence et nul n’eût pu déterminer
exactement les sentiments véhéments et confus qui les faisaient bondir
et trembler. Lèvres entrouvertes, également pâles, ils ne parlaient pas
et serraient les poings pour réprimer le frémissement de leurs doigts.
Les forces de la destinée mystérieuse créaient autour d’eux une
atmosphère de haine primitive et d’implacable fatalité.
Mais Draïdi recula, s’accroupit contre une roche. Du capuchon de sa
«kachabia», la houppelande des bergers montagnards, il tira une boule de
la grosseur d’une orange. C’étaient des chiffons enveloppés dans un
morceau de mousseline de turban. Un lien ou une queue de mousseline
roulée se fixait à la boule.
L’Enfant regarda cela pendant que Draïdi la regardait.
Puis, aussi brusquement qu’il venait d’apparaître, le gamin disparut
dans la broussaille, tandis que la mule Étourneau s’engageait sur les
pentes.
La chaleur de midi brûlait la forêt jusqu’aux entrailles. Les herbes
desséchées et les feuilles racornies sous le sirocco dispersaient des
reflets incandescents.
Depuis la veille, le vent soufflait ainsi sur la contrée. Il soufflerait
encore le lendemain, ne durant jamais moins de trois jours.
Au point culminant de sa course, le soleil restait invisible dans le
ciel opaque; mais on sentait le poids d’intensité de ses rayons voilés.
Une immense torpeur enveloppait les bois, couchait les bêtes,
envahissait les hommes. Et ce n’était pas la torpeur bienfaisante des
journées de chaleur quiète, quand tout être et toute chose sont
immobiles parce que sur eux s’abattirent le repos, le sommeil ou la
méditation. Dans la profonde nature environnante, l’Enfant percevait des
germes d’inquiétude qui levaient irrésistiblement. Une sorte d’attente
angoissée pétrifiait la montagne.
Elle remontait, à cheval, du large de la Grande Clairière où tous les
Achabas étaient enfin rassemblés pour partir à la prochaine aurore.
Contre son habitude, sa monture avançait lentement ou réagissait en
soubresauts nerveux, à cause d’un groupe de scarabées noirs grouillant
sur le chemin, une feuille brûlée qui tourbillonnait, échappait au vent,
se posait sur la poussière. Moins calme que de coutume, l’amazone
fouaillait durement le fils de Moueddin.
Tout à coup, elle leva les yeux.
La maison claire et ses blanches terrasses étagées apparaissaient avec
des reflets chauds comme si, par intervalles, quelque flamme eût couru
sur la façade. Dans le parc, incendié par les Kabyles, des graminées
avaient repoussé. Plusieurs des vieux arbres aux troncs noircis
manifestaient de nouveaux feuillages vivaces et le cèdre sacré, intact,
que le feu des révoltés n’osa pas atteindre, élargissait la même ombre
épaisse sur la chère sépulture. Et cela baignait dans la même lueur
étrange.
--Ah! fit l’Enfant.
Son visage était devenu livide et ses yeux se rivaient sur le faîte
arrondi de l’un des cinq sommets dominant la clairière.
Telle une fumée d’encens ou celle qui commence à monter des feux de
brindilles que font les petits bergers, une fumée mince et droite
s’élevait. Elle vacilla sous le vent, se dispersa en spirales fondues
dans la masse grisâtre et la couleur plombée du ciel.