L’Enfant, oubliant le meurtre pour lequel elle voulut châtier, perçoit

une noblesse flottant autour de ce cadavre. Et elle découvre aussi la

lâcheté du geste collectif des hommes; ils sont allés nombreux contre le

fauve qui se défendit seul et que le petit taureau affrontait seul...

Elle s’allonge entre les pattes, souples et pesantes à la fois. Elle

pose un doigt délicat sur les profondes entailles des couteaux. Elle

appuie sa joue contre la gorge où elle croit entendre encore un

formidable ronronnement. L’odeur la plus sauvage émane de ce corps au

pelage merveilleux. Et l’Enfant éprouve un chagrin farouche qui s’enivre

et s’exalte de cette odeur.

Elle prend entre ses bras le cou de la panthère morte et s’endort rêvant

que, pardonnées toutes les deux d’une double action mauvaise, elles

courent ensemble la nombreuse aventure des bois.

Les équipes des Kabyles du Djurdjura arrivaient à la saison du

démasclage. C’était quand les arbres à liège doivent être dépouillés de

l’écorce, choisie et mûre, ayant assez d’années d’épaisseur pour pouvoir

être enlevée au chêne sans dommage et servir à l’industrie.

Ils arrivaient telle une invasion ou tel un exode de la préhistoire,

issus des cavernes. Ils portaient des sandales de peau de chèvre comme

les montagnards, mais l’ensemble de leur costume synthétisait

l’hétéroclite rebut des souks, dépouilles européennes et indigènes,

vêtements civils et militaires, réserves indéfinissables des revendeurs.

Ils remplissaient la forêt de leurs gestes disparates, des échos

discordants de leurs onomatopées, des glapissements et des coassements

de leurs intraduisibles paroles.

Chaque bande possédait son contremaître, désigné par avance dans la

personne de celui qui avait été l’instigateur du départ en campagne et

le guide pendant le voyage. Ils s’entendaient avec le propriétaire

forestier, choisissaient une sorte d’intermédiaire général entre eux et

lui, et prenaient leurs chantiers dans les parties marquées pour la

récolte des lièges de l’année.

Ils construisaient des abris moins primitifs que ceux des Italiens, avec

des toitures de diss et de basses murailles en pierres sèches. Cependant

ils préféraient les tentes de toile, du modèle des tentes de soldats en

campagne, lorsqu’on pouvait leur en fournir un nombre suffisant. Ils

transportaient des provisions d’huile épaisse et fruitée, de piments et

de figues sèches pour leur nourriture. Une gamelle leur était

l’indispensable ustensile et nul mieux qu’eux ne savait faire un feu de

cuisine dans un trou de terre où brûlaient, fumeuses, des brindilles

vertes.

Sous leurs mains, bientôt, les arbres saignaient, le tronc mis à nu, le

tannin rouge intact sur ces grands corps végétaux qui restaient debout

avec un aspect de chair musclée dépouillée de l’épiderme. Les mêmes

arbres, sept années auparavant, avaient déjà subi l’épreuve; de jeunes

chênes en étaient atteints pour la première fois. Ils ne mouraient

point, mais ils exprimaient une sorte de souffrance permanente, muette,

amère d’être sans grandeur tragique. Quand, après des mois, les troncs

sanglants brunissaient; quand, après des années, une écorce se

reformait, solide, ils n’étaient point consolés pour cela; cette

enveloppe reconquise n’avait aucune ressemblance avec le manteau gris,

somptueux, fourré de lichens et de mousses, qu’ils revêtaient en

naissant. Ce second vêtement, désormais voué à l’exploitation

mathématique par les hommes, figurait sur eux comme une livrée

humiliante, quelque misérable sayon d’esclave. Et de nouveau la livrée

serait arrachée, et de nouveau les troncs saigneraient entre les arbres

fiers de futaies inviolées.

Sous l’effort de la hachette et de la scie des Kabyles, l’écorce

gémissait en se détachant. Mais ces chantiers-ci ne présentaient pas la

physionomie fatale et mortelle des chantiers d’abattage. Les uns

pouvaient faire songer à un sinistre dépeçage de corps morts; les autres

ressemblaient à une chambre de torture des arbres vivants. Et si

l’Enfant ne bannissait pas encore les tortionnaires de son domaine,

c’est qu’elle aimait l’odeur des écorces fraîchement rompues, le

va-et-vient des muletiers affairés au débardage, et ces contingents

mercenaires qui s’ajoutaient au nombre de son peuple.

Dans ses livres, à travers l’histoire des races, elle cherchait,

curieuse, tout ce qui concernait ces éléments montagnards dont les

coutumes et le langage, bien que puisés aux mêmes sources, différaient

si profondément d’une montagne à l’autre montagne.

Sur son territoire, les indigènes sémites ou sémitisés suivaient une

stricte loi koranique et se servaient, en locutions sommaires et dans un

vocabulaire simplifié, de la langue commune à tout l’Islam. Mais les

démascleurs, islamisés pourtant depuis des siècles, préféraient relever

de leurs «kanouns» locaux plutôt que de la législation intégrale du

Prophète et s’entretenaient dans une langue spéciale, dont les origines

se retrouvaient, à travers une poussière de dialectes, parmi les

alphabets indéchiffrables qui ne figuraient plus que sur les stèles

funéraires datant de plusieurs millénaires.

L’Enfant lisait que des blancs d’Asie et des blancs d’Europe, peuplades

celtiques ou celtibériques, vinrent sur le littoral de l’Afrique

Mineure, y dressèrent des menhirs et des dolmens et de ces sortes

d’enceintes mégalithiques comme il en subsistait d’innombrables dans

toutes les régions montagneuses. Les anciens Égyptiens, apprenait-elle

encore, faisaient savoir qu’il y eut, en Afrique Septentrionale, des

Nomades blonds aux yeux bleus, qu’ils nommaient Tdmahout et dont ils

eurent à repousser une invasion sous la XIXe dynastie, seize cents ans

avant Jésus-Christ. Les Kabyles du Djurdjura sont des Berbères,

affirmait-on par ailleurs, et, déjà un mélange de vieilles races en

exode.

De quels autochtones et de quelles peuplades errantes ces démascleurs

descendaient-ils donc? Ils étaient blonds, avec des yeux verdâtres où

l’Enfant croyait parfois retrouver la nuance des siens. Ils étaient

roux, avec des visages criblés de taches de bistre, ou bruns, avec des

faces de pierre mal taillée ne rappelant en rien les figures brunes des

Arabes du Sud, coulées dans le bronze.

Leurs femmes et leurs filles passaient pour fort belles, mais aucune

jamais ne venait avec eux. Ils ne fraternisaient pas avec les pâtres de

la forêt.

L’Enfant en fit aisément des transfuges des armées de Carthage et leur

découvrit une filiation avec les clans mercenaires, qui servirent, puis

trahirent la fortune fabuleuse de la prodigieuse cité. Ce fut en eux

qu’elle méprisa l’asservissement.

Ils vivaient aveuglément soumis à ceux des leurs qui les menaient.

Chaque chantier constituait un _çof_ avide de bénéficier des choses au

préjudice ou en dehors du çof voisin. Ils avaient le masque cupide, âpre

et servile à la fois, des salariés volontaires. Pendant les heures de

repos, leur face s’imprégnait d’hébétude, de déception vague et de

lassitude extrême. Beaucoup portaient un front plissé de rancune et de

réflexion désenchantée.

Sans doute n’étaient-ils que nostalgiques, en évoquant dans leur mémoire

la contrée des olives, non les fruits de l’oléastre, ce «zebboudj» amer,

croissant dans le maquis et les zones basses de la montagne des lièges,

mais du grand «azemmourt» assez fécond pour être partagé entre plusieurs

propriétaires. Sans doute revoyaient-ils les femmes et les enfants

ramassant, dans l’ombre bleuâtre et légère des rameaux, les fruits

piqués par la mouche parasite. Peut-être souhaitaient-ils respirer

encore l’odeur sensuelle de ces oliviers en fleurs, pleins de guêpes, ou

bien entendaient-ils toujours, mélancolique et familier, le grincement

de l’humble pressoir aux meules antiques.

Les gamins de l’Enfant et l’Enfant elle-même taquinaient volontiers les

travailleurs obtus, qui n’avaient ni chansons ni sourires, dont ils ne

comprenaient point le langage et desquels ils n’étaient pas compris.

Un de leurs amusements consistait à dérober les hachettes des

démascleurs et à découper le manche poli, taillé en biseau, le rendant

ainsi inutilisable. C’était aussi l’infernale ruée des poulains montés,

à l’heure où les Kabyles, groupés dans leurs cantonnements, allumaient

les feux de cuisine sous les instables gamelles, pleines d’un bouillon

de tortue ou de hérisson, relevé d’huile forte et de rouge piment.

Les Kabyles récriminaient entre eux sans oser s’en prendre directement

aux coupables; mais, souvent, l’instinct de l’Enfant percevait que

c’était sur elle seulement et l’élément de domination qu’elle

représentait, que s’accumulaient les lentes rancunes inexprimées de ces

gens.

Il arriva cette chose inouïe que l’un des gamins prit parti pour les

tourmentés contre la troupe espiègle et turbulente des tourmenteurs.

Alors, l’Enfant découvrit que cet être la haïssait et ce lui fut une

surprise sans bornes.

Elle revécut, dans son souvenir exact, toutes les phases de leurs jeux,

cherchant les raisons de ce sentiment inexplicable et trouva ceci:

Un jour, joutant avec la bande des poulains, elle avait fixé comme but

de la course, à l’extrémité de la Grande Clairière, un défilé serré dans

le lit encaissé et sur le bord escarpé de la rivière. On ne pouvait

passer là que l’un après l’autre et les chevaux laissant de leur poil et

de leur crinière contre les parois d’argile dure. Il fallait arriver

dans ce couloir le premier et crier victoire sur l’autre bord. Or, le

plus ardent des jouteurs, celui qui, parfois, avait semblé vouloir mener

la troupe des gamins, puis, sous le regard et l’autorité incontestée de

l’Enfant, s’était cantonné dans un rôle de commandant en second, Draïdi,

le fils unique d’un chef de fraction montagnarde et dont le père servait

comme garde particulier sur le domaine, Draïdi, ce jour-là, défia

l’Enfant à la course.

--Et vous êtes tous défiés par moi! répondit-elle en s’adressant à la

bande toute entière.

Ils s’élancèrent, partis sur un même rang. Bientôt l’Enfant les

distançait. Au bout de quelques minutes, sa monture se détendait avec

moins d’effort ne sentant plus sur sa croupe ou contre ses flancs les

naseaux haletants des autres. Mais, soudain, voici qu’un poulain pris de

vertige tenait l’allure du sien à moins d’une demi-longueur; c’était

celui que montait Draïdi.

Si proche le but à atteindre! Et, couchée sur le col de son cheval, la

sauvage enfant lui mordait l’oreille à pleines dents. La bête bondit.

Elle s’engageait dans le couloir. Une poussée brutale, la ruée sournoise

de l’adversaire, et Draïdi prenait le passage...

Campé sur la berge haute, il cria victoire. Les gamins entendirent cela,

stupéfaits. Au pas, suivie de la troupe des petits cavaliers muets et

des poulains écumants, l’Enfant traversa la rivière. Ils furent sur la

berge, face à Draïdi.

--Descends, lui dit lentement la maîtresse des chevaux.

Il mit pied à terre, n’osant pas encore résister. L’Enfant frappa le

poulain libre sur la tête et le chassa.

--Celui-ci ne courra plus avec nous; c’est un traître. Pour toi...

Elle poussait sa monture vers le gamin félon qui ne bougeait pas, les

yeux mi-clos, la lèvre retroussée sur une mâchoire de jeune chacal.

--Pour toi...

Le poitrail du cheval touchait presque à la poitrine du gamin. Sous le

talon de l’amazone, il fit encore un pas et jeta Draïdi dans la rivière.

--Elle a raison, conclurent simplement les autres.

Et ils tournèrent bride avec l’Enfant.

Draïdi s’étant relevé rentra dans le gourbi de son père, le bras brisé

d’une mauvaise fracture que prétendirent soigner les rebouteux et qui

devait le laisser estropié.

L’Enfant n’avait point envisagé la disproportion de ce châtiment,

dépassant sans doute celui qu’elle voulait lui infliger. Confinée dans

la primitive logique de son acte, elle n’éprouvait aucun regret...

Ce fut un autre jour. Un de ces orages diluviens, qui éclatent vers la

fin de la saison chaude, s’abattit sur la montagne. Les torrents

rebondirent hors de leur lit. Les cours d’eau s’épandirent en crue

magnifique.

Il y avait, parmi les Achabas, un chef d’entre les chefs et un homme

d’entre les hommes dont l’Enfant aimait la face impassible, les yeux

calmes, la parole nette, brève et colorée, tombant d’une bouche hautaine

et tendre pourtant dans une barbe grise rituellement taillée. On ne lui

donnait presque jamais son nom, préférant le désigner sous celui de

Rahmani, car il appartenait à la confrérie des Rahmanïa, qui sont une

secte nationale nord-africaine et ont de puissantes zaouïas sur les

confins du désert.

Depuis les premières années où l’Enfant, dans les bras du maître, avait

été présentée aux vassaux du domaine, le Rahmani l’aimait sans aucune

raison bien précise, mais parce que c’était écrit dans la destinée.

Pour aller au campement de l’Achaba, il fallait traverser un étroit

torrent sur deux fragments de roche. L’Enfant franchissait

quotidiennement le torrent. Mais, ce jour-là, son pied glissa sur

l’argile détrempée qui avait recouvert la roche pendant l’orage, et

l’eau jaune, vague après vague, submergea sa tête. D’un mouvement

d’instinct désespéré, elle agrippa des branches pendantes qui traînaient

au fil de l’eau, des ronces cruelles, que ses deux mains serrèrent

convulsivement. Par sursauts, elle respirait entre chaque vague. Elle

eut la sensation qu’elle ne pourrait pas se maintenir longtemps ainsi et

qu’il lui serait infiniment plus facile de s’abandonner à ce courant, de

consentir et de disparaître.

Elle desserra l’étreinte de ses doigts crispés, pénétrés par chaque

épine. Ses yeux s’ouvrirent largement, ses yeux qui avaient enfermé tant

de visions et distillé tant de puissance avant l’âge où il est donné à

de rares humains d’être puissants.

Elle vit tout le paysage... Et elle vit, accroupi sur la roche de

laquelle elle s’élançait tout à l’heure avec tant d’insouciance, elle

vit Draïdi, le bras en écharpe.

A côté de lui, se tenait un chien qu’il immobilisait de sa main valide,

un de ces chiens habituellement attachés de court au seuil des huttes et

que l’Enfant ne caressait jamais, car elle n’estimait pas leur race

soumise et leur préférait les chats félins et indépendants.

La bête et le gamin contemplaient le spectacle de son agonie.

D’abord, elle ne vit que l’animal, la présence et l’attitude de Draïdi

lui paraissant invraisemblables.

D’où venait la bête? A quel berger ou à quel campement nomade

appartenait-elle? Elle ne reconnaissait pas ce chien ou reconnaissait en

lui toute une race veule. Prétendait-il donc lui aussi à quelque

assouvissement de vieilles rancunes contre elle? Las du servage et du

mépris, revendiquait-il tout à coup l’égalité dans les gestes de vivre?

Mais que devenaient en cela l’instinct de supériorité et la loi

féodale,--les seuls dont l’Enfant connût l’application,--et le droit de

haute et basse justice dans la forêt qui lui avait été dévolu par

privilège de race, de fortune et de naissance?

Était-il, ce chien, de ceux qu’elle fit souvent molester pour leurs

aboîments intempestifs, qu’elle blessa d’un jet de pierre ou d’une ruade

quand ils hurlaient aux sabots de son cheval? Était-il là, servi par sa

mémoire, pour se rassasier de lâche vengeance? Pourtant, il ne semblait

pas possédé d’une animosité particulière, mais voyait s’accomplir la

fatalité avec un patient regard de soumission.

L’Enfant dévisagea celui qui avait amené le chien, Draïdi, l’audacieux,

le rebelle et le félon. Alors, elle ne voulut pas mourir devant ces

deux-là! Le corps arqué, dans un effort tragique, à pleines mains elle

reprit les ronces pendantes.

Soudain son buste se dégageait de la gangue de pierre, d’argile et

d’eau. Miraculeusement, elle s’arrachait à la sinistre emprise, se

retrouvait sur le bord.

De ce miracle, le gamin vindicatif eut une si irrésistible peur qu’il

s’enfuit entraînant son comparse.

L’Enfant voulut reprendre le chemin du logis. Elle avait subitement

froid dans ses membres gourds et douloureux. Elle s’appuya contre un

rocher, le contourna difficilement.

A ses pieds, il y eut un grognement féroce et un bondissement forcené.

Au large, mais manifestant l’évidente intention de revenir, une hyène

cahotante, hargneuse, inquiète et intimidée, se ramassait et retroussait

les babines.

L’instinct du chasseur et du forestier secouait déjà l’Enfant

grelottante. Elle fixa l’hyène à la dure crinière hérissée parmi le poil

beige et grisâtre. Celle-ci ne détalait pas suivant l’habitude de son

espèce. L’Enfant sauvée des eaux avait-elle à ce point l’air chancelant

et misérable que la bête poltronne osât l’affronter?

L’hyène se mit à grogner doucement. Ses yeux, éblouis de lumière,

clignotaient vers la base du rocher. L’Enfant suivit la direction de ce

regard, écarta les ronces et les graminées, et vit trois petits d’hyène

dormant dans le tranquille repaire.

Devant son geste, la mère eut un hoquet d’angoisse et de menace, prête à

bondir. Mais voici que son courroux s’apaisait et qu’elle se

rapprochait, comme rassurée par la fraternité tacite de la forêt et du

tête-à-tête avec une créature pitoyable, sans armes; tout cela, parce

que, sans la quitter des yeux, l’Enfant refermait les herbes et les

lianes au-dessus du berceau des fils de la méprisée.

Et près du nid de l’hyène domptée, l’orgueilleuse pleura à cause de la

haine de Draïdi.

Dans une robe de laine arabe, blanche et molle, posée comme un pigeon au

rebord d’angle des terrasses, l’Enfant regardait passer le bref et

modeste exode de la famille de Draïdi. Deux mules, sur le bât desquelles

s’enroulaient des tapis formant un nid profond, portaient les deux plus

jeunes épouses du père avec un dernier-né vagissant. Sur une autre bête,

la première femme, vieille, mais vénérée étant la mère de Draïdi, avait

pris soin de s’entourer des plus précieux objets de la famille; petits

coffres peinturlurés où l’on renferme les bijoux barbares et les

foulards de soie des coiffures, longs coussins tissés qui servent de

sacs et contiennent la garde-robe féminine, les gandourahs roulées et

les bernous du seigneur. Deux ânes, poussés par un serviteur, étaient

chargés du reste des bagages, les piquets de la hutte, les outres et les

nattes, et, sur son maigre cheval dansant, le père avait pris le fils en

croupe.

L’Enfant, ne voulant plus tolérer cette présence vindicative, avait

demandé l’éloignement de la famille du rebelle; le garde aurait la

surveillance d’une autre partie du domaine.

Sans détourner la tête, ces gens passèrent, les yeux fixes, devant

l’offensée, sans un cillement de paupières, sans qu’un muscle bougeât

dans leurs faces sérieuses.

Elle ressentit de cette attitude une injure nouvelle. Qu’étaient-ils

donc ceux-là, voués à la soumission par la loi de conquête et le besoin

de vivre? Qu’étaient-ils pour subir avec cette hauteur dédaigneuse une

juste punition? Il lui semblait qu’en ce moment la fierté de ces gens

dépassait son orgueil; elle en fut outrée et troublée aussi.

Les pères du père de Draïdi, avant la création du domaine et la vente de

leur territoire morceau après morceau, avaient toujours régné sur ce

district de l’immense forêt, y imposant à leur guise le droit du

seigneur. Une destinée de défaites, d’impuissance et de pauvreté,

changea leur domination en servitude. Nul ne sut comment ils en

souffrirent ni la nature de cette souffrance. D’ailleurs, un grand

fatalisme héréditaire les secourait. Mais l’Enfant songea que la

rébellion de Draïdi procédait d’un réflexe de l’indépendance de ses

aïeux, s’exprimant tout à coup en lui, et que ce départ, dans une

obéissance hautaine, reflétait bien leur ancienne dignité.

Elle en demeura rêveuse, avec d’imprécis regrets qui n’allaient pas sans

un sentiment vague d’admiration mêlé de tardive et sauvage amitié. Elle

s’apercevait que le gamin révolté avait été supérieur aux autres en

toute chose. Elle se repentait d’avoir manqué de sympathie pour lui et,

en même temps, de ne pas l’avoir humilié davantage, écrasé, enseveli

sous le geste d’une impitoyable souveraineté.

Des questions, les insolubles questions des responsabilités humaines et

de l’inégalité des sorts, se présentaient obstinément à son esprit qui

ne les accueillait pas avec sa sérénité coutumière.

Cependant, elle ne rappela point ceux qui s’éloignaient dans leur

orgueilleux silence, et jamais elle ne permit à Draïdi de se retrouver

devant elle.

A l’ombre du promontoire des livres, dans la bauge des sangliers, au

creux du ravin, une laie joue avec ses petits.

Étendue sur la terre rouge et penchée sur la verte profondeur, l’Enfant

observe leurs jeux.

Ils sont dix également rayés de brun et de fauve, lestes et

rebondissants. On discerne entre eux des préférences et des contrastes.

Par boutades, ils échangent des frottements de groins fraternels et

entreprennent des querelles qui s’achèvent en grognements, à l’abri des

flancs de leur mère, ou en chutes joyeuses dans la boue.

La laie renifle et bougonne, sentencieuse et tendre. Elle gratte

énergiquement les rudes soies de son échine contre un tronc d’arbre

renversé. Elle s’étend dans la bauge, la hure allongée, le groin

ruisselant, l’épiderme parcouru de frémissements voluptueux. Son petit

œil sauvage clignote plein de vigilance, de plaisir égoïste et de

maternelle jubilation.

Ces dix sont les fils parfaits du solitaire aux défenses d’ivoire qui

labourent le sol aussi profondément qu’un soc de charrue. Ces dix sont

les fils du sanglier brutal, sagace et agile, et les fils de la laie

redoutée des chiens!...

Or, un chien surgit, ayant rompu sa corde de laine au gourbi des

bergers. C’est un chien affamé, repris par l’instinct primordial de la

chasse et de la proie vivante. Il s’élance parmi la troupe joueuse; la

femelle n’a que le temps de proférer un grognement furieux; il tient

déjà l’un des marcassins à pleine gueule. Les cris perçants de la

victime déchirent l’atmosphère. La laie va foncer sur le chien. Mais,

brusquement, elle s’arrête, flairant le vent, le poil hérissé de terreur

plus que de colère. Elle est secouée d’un tremblement d’indécision

tragique entre le mal présent et l’invisible danger qu’elle évente.

Soudain, elle prend un parti suprême. Elle rassemble sa bande d’un

grognement bref, ébauche encore un mouvement violent contre le chien,

qui cherche à entraîner le marcassin faiblissant, puis, dans un

renoncement stoïque, chasse rapidement devant elle la troupe affolée de

ses petits.

Ils disparaissaient dans les fourrés lorsque le chien, hérissé à son

tour prit la fuite, la queue serrée, l’œil torve, laissant sa proie,

emportant sa faim.

Alors parut un serval, type charmant et féroce de cette féline espèce

qui ne s’apprivoise jamais. Car la grande panthère nord-africaine, à

taille de lionne, s’accoutume à quiconque l’élève et la nourrit, tandis

que le serval, même pris au gîte dès sa naissance, ne se soumet point.

Plus petit, plus mince et plus souple encore que la panthère, avec un

pelage aux mouchetures plus rapprochées et plus régulières, il glissait

hors de l’abri des hautes fougères.

Sidéré par l’approche de l’ennemi mortel, le marcassin blessé et gisant

ne criait plus. Le serval étendit sa patte flexible, ses ongles

rétractiles, taillés et luisants comme des silex. D’une griffe lente,

voluptueuse, il attira la victime à portée de ses dents cruelles et

l’étrangla avec douceur. Il flaira dédaigneusement la plaie faite par le

chien, retroussa ses babines et caressa sa joue et son menton contre le

corps tiède; ensuite il le déchiqueta sans hâte. Humectant son mufle de

sang frais, il mangea un peu, se détourna bientôt des reliefs de ce

festin, et rampa jusqu’au bord de l’eau, là où elle coulait

transparente, impolluée.

A ce moment, il leva la tête vers le sommet du promontoire de grès rouge

et le visage ardent penché sur lui dont il savait, dès auparavant, la

présence attentive. Avec une sécurité quelque peu méprisante, mais

pleine de grâce, rasé, les flancs au sol, les yeux mi-clos, guettant

malgré la quiétude du lieu, il lapa l’eau pure à petits coups.

L'enfant taciturne · 第 4 / 7 段