belles, parce qu’elles suivirent son évasion hors de la sollicitude
étroite des femmes et de la maison, son entrée virile dans la liberté
active de sa vie et toutes les latitudes qui lui furent peu à peu
consenties par le chef de la famille. C’est par trois fois déjà que sont
montés et redescendus devant elle, maîtresse de la forêt nourricière et
détentrice du droit de pacage, les troupeaux et les bandes du désert en
exode.
«A chaque instant des caravanes d’âmes, par milliers, se dirigent vers
Elle et passent comme le vent du matin.»
Ainsi les voit-elle s’acheminer lentement. Elle n’est point encore
initiée à toute la poésie du mystique Iranien qui grava cette phrase;
mais, l’ayant lue, citée en quelque endroit de ses lectures touffues,
elle la conserve dans sa mémoire, devise et symbole à elle destinés. La
lyrique image de Feghani, désignant l’ascension humaine vers la
Divinité, ne pouvait-elle l’appliquer à l’ascension des Nomades vers la
suzeraine des sommets?
Avec une grave nonchalance, sans retard ni hâte sensibles, tout un
peuple en marche, levé des steppes invisibles, progresse sans effort,
gravit les pentes des coteaux abrupts et des collines chevelues, vers
les cimes où l’on pourrait dresser les autels des Hauts-Lieux:--grande
migration humaine et animale dont il semble à l’Enfant qu’elle
représente le but unique, caravanes d’âmes, de corps et de richesses,
convergeant vers Elle, la toute petite et la toute puissante.
* * * * *
Les serviteurs signalèrent l’avant-garde de chevaux et de dromadaires
précédant les longues théories. Et les Achabas apparurent. Troupeau
après troupeau, file après file, on les voyait sourdre subitement au
tournant de la brèche creusée dans les vertes murailles de la forêt.
C’étaient les moutons aux museaux poussiéreux, les chèvres au poil ras,
fines comme les antilopes ou les gazelles avec lesquelles elles
broutaient le même buisson du désert. C’étaient les ânes, qui activent
leur pas menu parallèlement aux longues foulées des dromadaires, et afin
de pouvoir bénéficier, contre le soleil des chaudes étapes, de l’ombre
opaque des grands corps.
File après file, troupeau après troupeau, les cavaliers cavalcadant et
les palanquins, qui recèlent des femmes et des jeunes filles, se
balançant à l’allure dolente des chamelles, ils s’avançaient dans le
vent du matin ou l’accalmie du soir. Ils contournaient la Grande
Clairière, qu’ils ne devaient point traverser, s’allongeaient ou se
resserraient sur les lisières, s’engloutissaient dans les fraîches
ténèbres de la vivifiante forêt.
Il arrivait que plusieurs tribus et un certain nombre de leurs fractions
composassent ces caravanes. Or, le féodal usage voulait,--mais c’était
surtout à cause d’une patriarcale tendresse,--qu’en passant devant
l’Enfant, et après qu’ils avaient payé aux serviteurs, pour chaque tête
de bétail, le droit de pâturer pendant la saison,--l’usage voulait que
chaque chef de fraction offrît à la suzeraine le dernier-né des agneaux
de son troupeau. Don grave et charmant, inspiré d’une douceur archaïque,
se nuançant de déférence avertie et d’une familiarité distante et
affectueuse à la fois.
Le défilé pouvait durer toute la journée et se prolonger le lendemain et
le surlendemain. Des intervalles de deux ou trois jours existaient
parfois entre les caravanes; car la plupart des Nomades ne quittaient
pas les confins septentrionaux du Sahara avant d’avoir fait leurs
moissons d’orge et de blé; et le grain des uns mûrissait plus tôt que le
grain des autres, parce que la séguïa d’irrigation était plus abondante,
ou les faucilles plus nombreuses pour la récolte, ou les bêtes de somme
plus actives au dépiquage.
A la fin de chaque été, l’Enfant demeurait enchantée, ensoleillée pour
toute la durée de la saison hivernale, par le souvenir des récits et les
innombrables et nouvelles choses que lui rapportaient les Achabas.
Près de la tradition fruste et du cerveau somnolent des montagnards,
leur imagination et la poésie de leurs coutumes pétillaient et
illuminaient tel un beau feu. Ils connaissaient une faune et une flore
différentes de celles de la brousse, depuis l’alligator des sables et le
lézard des palmiers jusqu’au minuscule et féroce «netinn» et à la jaune
«lefâa», qui sont le zorille et la vipère cornue, depuis le «chîh» amer
et odorant jusqu’au «keddad» qui n’est qu’épines.
Elle chérissait la sérénité de ce peuple avec lequel se complaisait sa
propre sérénité. Amoureux du panache et toujours subjugué par le geste
fier, qui brave, récompense ou châtie, susceptible, prompt à la colère,
mais désinvolte, ses sentiments les plus chaleureux, spontanés, ou
paraissant définitifs, se modifiaient instantanément sous l’influence
d’une parole éloquente et fleurie et devant un acte de chevalerie ou de
bravoure.
Les fils du désert resplendissant devenaient la grâce et la chanson des
monts taciturnes où les pâtres forestiers n’apportaient qu’une rude
présence, une voix rare et gutturale. Eux, les pasteurs des steppes
sablonneuses, ils étaient tous des rapsodes et des conteurs de
merveilles!
L’Enfant les observe avec ses facultés de jugement et de déduction. Elle
établit des parallèles, souligne la lointaine et occidentale mélancolie
d’une page de Bersot, traitant _Du Bonheur_, et qui fait sur son esprit
l’impression d’un soupir, résigné, mais douloureux:
«L’homme n’est pas né pour être heureux, il est né pour être un homme à
ses risques et périls.
«... il faut donc aller à la vie comme on va au feu, bravement, sans se
demander comment on reviendra, et si on est mortellement blessé, je
crois, pour moi, qu’il y a quelqu’un qui voit nos blessures.»
Ces gens-ci se trouvaient-ils jamais en posture d’épiloguer de la sorte
et d’avoir à se consoler de risques et de périls qui, semblait-il, en
suivant la quiète et belle allure de leur vie traditionnaliste, ne
rencontraient pas d’occasion de les atteindre? Dans la perpétuité de la
plus ancienne et de la plus facile manière de vivre, en naissant pour
devenir des hommes, ils couraient le minimum de risques et ne
redoutaient aucun péril inévitable, si ce n’est le seul qui ne s’évite
pas, la commune mort. Qu’avaient-ils besoin de philosophie stoïque ou
mystique? Ils croyaient en un Dieu, juste excellemment, et rémunérateur.
Depuis toujours et à jamais nomades, pour eux, toutes les contrées se
transformaient en patries. Ils ne s’exilaient en aucun lieu puisque,
partout, ils recréaient instantanément le même campement, étant ceux-là
qui emmènent non seulement tous les membres de la famille et leurs
proches, mais les mobiles demeures et les troupeaux errants.
Rassemblés à chaque printemps pour faire route vers les hautes terres, à
chaque automne, le même rassemblement les remettait en marche vers le
Sud. Ils redescendaient ainsi, emportant parfois jusqu’à leurs morts;
car si l’un d’eux expirait au moment du départ, on ne l’ensevelissait
pas dans la montagne. Étroitement plié dans de triples linceuls,
maintenu par des branches, on le fixait au bât d’un dromadaire qui
réglait l’allure du mort suivant l’allure des vivants. Il reprenait la
piste éternelle, avec les autres, et le Sahara n’était pas frustré de sa
poussière.
Les femmes et les filles des Achabas se différenciaient également des
montagnardes, qui sont volontiers bruyantes, s’agitent inutilement et
beaucoup pendant un instant, puis redeviennent muettes et passives,
dépourvues de charme. Fières et ombrageuses sans sauvagerie, les
Sahariennes avaient la réputation de créatures de plaisir et de fête, au
sang alerte et aventureux; tous leurs mouvements et leurs attitudes
s’imprégnaient de nonchalance élégante et langoureuse, de maligne
séduction, aussi naturellement que se balancent les palmes et
fleurissent les grenadiers. Elles ne s’empaquetaient point de haillons
comme les femmes des huttes, mais elles se drapaient de larges et
souples étoffes dont les couleurs étaient un ravissement. Elles ne
menaient pas l’existence sédentaire et laborieuse de leurs sœurs
musulmanes de la forêt, qui naissaient et mouraient près de la même
touffe de diss sans rien connaître ni pressentir au-delà. Elles vivaient
l’errance facile, portées dans leurs palanquins de légende, au pas égal
et doux des dromadaires, d’un horizon à l’autre horizon.
Les Achabas savaient d’adorables choses et des choses prodigieuses,
comme cela est naturel quand on a pour pays d’élection la contrée où
tout est prodige, l’eau, le sol et l’oasis. Ils les répétaient pour
l’Enfant qui hantait leurs tentes et s’en faisait une demeure choisie.
Ils savaient toutes les légendes de Salomon, maître des esprits et des
puissances mystérieuses. Ils vénéraient ce roi, ce sage et ce savant,
qui «proposa trois mille paraboles, composa cinq mille odes, parla sur
les arbres depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope poussant sur les
vieilles murailles, parla sur les bestiaux, sur les oiseaux, sur les
reptiles, sur les poissons, tandis que tous les peuples accouraient pour
entendre la sagesse de Salomon.»
L’Enfant redisait d’eux ce que Théophraste avait dit des Juifs:
«Pendant la nuit, ils observent les astres, et à force de les étudier,
ils entendent des voix divines.»
Cependant, ils se défendaient de connaître ou d’ouïr quoi que ce fût de
surhumain. Aux questions brèves de la maîtresse des bois, ils
répliquaient:
--Tu te trompes, ô notre sœur, la petite et la précieuse, tu te trompes.
Si tu nous vois passant la nuit les yeux ouverts, c’est à cause de la
vigilance et parce que nous craignons les fauves pour nos chamelons.
--Ici, reprenaient-ils, nous ne voyons ni n’entendons rien, excepté
nous-mêmes, n’étant pas sur la terre de nos morts. Descends une fois
avec nous au désert, alors tu verras et tu entendras des choses inouïes
que nous t’apprendrons. Tu deviendras l’amie des génies des eaux qui
galopent sur les dunes, mêlés aux bandes de gazelles rim. Tu
rencontreras le ghoul El-Anka et tu comprendras ce que racontent les
palmiers solitaires, qui sont les vieux meddahs dont on aima jadis les
vers et les histoires. Poètes errants, transformés en arbres
sédentaires, ils ont cessé d’errer après leur mort humaine; mais ils
n’ont pu cesser ni de parler ni de chanter, car Dieu leur a laissé la
miséricorde du vent pour les animer et les inspirer encore. Ceux qui
savent écouter reconnaissent toutes les paroles de leurs chants et de
leurs récits de jadis. Tu te nourriras des dattes de lumière et l’ombre
même de la forêt s’effacera de ta mémoire.
L’Enfant songeait, à demi-crédule, et des mots la hantaient en
obsession:
--... l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire...
Sacrilèges inconscients, ceux qui proféraient cela!
--Ils ne peuvent pas comprendre; moi seule je sais toutes les voix de la
forêt. Et c’est ici la terre de mes morts, celle qui ne peut être
oubliée!...
Sous le cèdre funéraire, elle évitait de se rappeler que, dans
d’innombrables tombeaux, renversés ou debout encore, l’innombrable suite
des mânes de ses pères et des ancêtres de sa race veillaient sur l’autre
rivage de la mer latine, lui gardant le sol gaulois, véritable fief de
son hérédité.
Le gourbi des bergers s’isole entre des roches dures, dénudées par
d’anciens ruissellements de torrents. C’est une hutte basse, écrasée,
faite d’une irrégulière muraille de rameaux de myrtes, entrelacés aux
branches solides des lentisques, retenus par des liens de genêt que rien
ne rompt et couverte de diss.
Au seuil, deux chiens féroces et tragiques, maigres et comme hérissés
d’une perpétuelle horreur, alternent leur rauque aboîment. Des cordes de
laine tressées les attachent de si près à un pieu fiché dans le roc que
l’endroit où ils bondissent et hargnent n’a pas la longueur de leur
corps.
Devant le trou creusé dans le sol et qui sert de foyer, une femme se
tient assise, toujours.
Dans le temps où elle était très petite et aimée des chiens fauves qui,
maintenant, la redoutent, déjà on la voyait à cette place, berçant sur
ses minces genoux repliés le dernier-né de sa mère. Adolescente, on l’y
retrouvait faisant le simulacre d’allaiter l’enfant d’une sœur aînée.
Jeune épouse, et durant les nombreuses saisons qui ruinèrent son corps
et son visage, là encore maints nourrissons épuisèrent son lait.
Désormais, vieille, si vieille, et comme ayant atteint au-delà des
limites de la vie des hommes, elle abandonne une mamelle parcheminée au
fils de sa petite-fille morte pour avoir enfanté. De ses gencives sans
force, le nouveau-né misérable, affamé, mâche vainement le sein vide.
Dans son inutile effort pour boire à la source tarie, il s’en va à son
tour vers la mort. Ses cris, où l’instinct de vivre se révolte contre la
faim, ont peu à peu cessé d’être perçants pour se fondre en une plainte
continue, presque un râle, que l’aïeule écoute sans l’entendre, sans
ralentir ni précipiter le bercement de ses bras et de ses genoux.
L’Enfant a voulu essayer de donner du lait de chèvre au petit moribond;
trop tard; il faut le laisser mourir dans le bercement ininterrompu.
L’Enfant n’a jamais vu la mère des bergers que sous son aspect de
vieillesse séculaire et de fatalisme absolu... Souvent, lasse d’une
course ou d’un jeu, elle vint, comme aujourd’hui, s’asseoir près de la
nourrice éternelle, sous le regard des yeux creux où subsistaient en
reflets divins, tendrement animales, et farouches un peu, des lueurs de
maternité. Alentour régnait la claire sécurité de l’espace vide, isolant
le groupe fragile de l’ombre méfiante et guetteuse des fourrés...
L’Enfant sait que toutes les petites et les adolescentes de la montagne
finiront par ressembler à cette femme, sauf celles qui mourront jeunes
ou quelqu’une qui partira peut-être avec un Achaba ne la dédaignant
point. Et il pourrait en être de même pour elle, si sa race supérieure
et son caractère hautain ne la situaient dans une autre zone des
possibilités humaines...
* * * * *
La forêt s’enveloppait de son grand silence du jour. L’aboiement rauque
et indiscontinu des chiens et le ronronnement lamentable du petit
agonisant restaient sans écho dans ce silence. Cela pesa soudain sur
l’Enfant. Elle redressa son buste mince, sa tête violente.
--Parle, ordonna-t-elle à la vieille.
La nourrice éternelle se courba davantage sur son nourrisson et sous
l’impérieuse parole. Au rythme de son bercement, elle murmura une
chanson sans air:
«La forêt!
«ô la forêt!
«Il y a trop de lions
«pour les chevreaux et les génisses.
«La forêt,
«ô la forêt!
«Il y a des vers sous l’écorce des arbres.»
Le soleil avait cessé d’être visible et le crépuscule coulait sur les
pentes frisées des monts. Du large de la Grande Clairière où pâturait le
bétail du maître, le troupeau des bœufs et des vaches remontait vers le
gourbi des bergers et le vaste enclos d’épines de jujubiers sauvages
qui, selon la coutume montagnarde, constituait la seule étable. Il
remontait lentement, se conduisant lui-même au lieu du repos accoutumé.
Des taurillons jouaient entre eux, les fanons humides du dernier
abreuvoir dans la rivière. Le roi du troupeau, le petit taureau gris à
crinière noire, s’avançait isolément ou s’arrêtait pour répondre aux
autres taureaux des troupeaux indigènes, disséminés dans la contrée, et
dont le mugissement mélancolique errait à travers l’épaisseur des bois.
Par intervalles, les mugissements s’exaspéraient, muaient en appels
brefs aux sons de trompes d’alarme, puis devenaient des sortes de
rugissements pleins de menace et de fureur combative.
--Certainement, il se battra cette nuit encore, dit le berger.
Il offrait à l’Enfant une tasse de terre brute que remplissait un lait
fumant et répétait:
--Certainement, il se battra cette nuit... Jusqu’à la mort...
Il alla écarter un faisceau d’épines pour livrer aux bêtes le passage
dans l’enclos. L’Enfant le suivit.
--Il ne manque pas une tête, dit le berger surveillant le défilé.
Certainement, la meilleure manquera demain.
Le taureau gris hésita un instant avant d’imiter les autres. Subitement,
il consentit.
L’Enfant entra dernière lui et s’immobilisa devant l’animal. Il
apparaissait monstrueux dans sa petite taille, avec un col et un garrot
informes, plaqués de sang coagulé, suintant des stries rouges de sang
frais, des lambeaux de peau arrachée effilochés comme des franges,
lacérés dans une confusion de chair, de cuir et de poils, pendaient sur
ses épaules. Son front dur aux cornes droites et courtes était intact.
Son mufle d’un noir luisant aspirait avec force. Il grattait la sombre
terre d’un sabot fébrile; la poussière de l’enclos, soulevée par les
piétinements multiples, poudrait ses profondes blessures.
--Il pourrait se contenter de se battre contre des taureaux, redisait le
berger d’un accent admiratif.
La bête sanglante flaira le sol attentivement. Les lanières de sa chair
déchirée se souillèrent de terre tandis que les suintements rouges
ruisselaient. Sa fébrilité s’apaisa; il fixa doucement l’Enfant.
Elle le revit alors tel qu’il était au milieu du troupeau, dans la
clairière. Il broutait, à la fois tranquille et vigilant. A l’heure de
la méridienne, quand le bétail descendait jusqu’aux bas-fonds de la
rivière et somnolait les quatre membres baignant dans la fraîcheur de
l’eau, lui, circulait sur la berge à la manière du lion qui rôde.
Lorsque le soleil baissait et que le troupeau s’acheminait par les
pentes déboisées, il s’arrêtait, levait haut ses cornes solides et
tendait le cou dans la direction d’un point unique de la forêt, toujours
le même, là où ne s’aventuraient pas les troupeaux domestiques...
Des moustiques attaquèrent ses plaies. Il frissonna comme font les gens
qui ont la fièvre.
Un premier glapissement de chacal stridula parmi la brousse. Le berger
refermait l’infranchissable haie épineuse et la vieille nourrice ne
chantait plus. L’aboiement des chiens en hargne ripostait au
glapissement de l’adversaire nocturne.
Tout à coup, ils se turent. Dans la forêt, _quelqu’un_ passait dont on
pressentait plutôt qu’on ne percevait le souple glissement et les
bondissements silencieux.
--La panthère, prononça laconiquement le berger;--car c’étaient les
signes qui annoncent la grande rôdeuse.
Dans l’enclos, le taureau gris recula lentement, prit du champ, s’élança
et franchit la haie. Au petit trot, la queue fouettant ses flancs, il
redescendit la pente. Ainsi il traversa la clairière, puis, à la lisière
des arbres, se mit au pas, déjà engagé sur le terrain de son duel
obstiné avec le fauve...
* * * * *
--Il avait tant d’amour-propre!
--Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la
mort!
--Pour le plaisir...
--Certes, il était le fils d’un lion!
--O le généreux et le seigneur du troupeau!
--O le maître du courage et le plus aimé!
--O celui qui s’est battu, et qui tua, et qui fut tué, pour le courage
et pour le plaisir!
L’Enfant et sa légion de gamins psalmodiaient devant le cadavre du petit
taureau.
Ils s’étaient mis en quête dès le matin, dès que les bergers eurent
annoncé que deux panthères avaient miaulé toute la nuit et que le
taureau gris n’avait pas rejoint le troupeau comme de coutume. Ils le
découvrirent au bord d’un ravin, dans le bouleversement du sol et la
dévastation des broussailles qui témoignaient de l’acharnement du
combat.
Une panthère éventrée, les reins brisés, gisait dans le précipice. Le
félin avait été vaincu par la bête robuste et brave, adroite au combat.
Mais les traces d’un second fauve se relevaient nettement et c’est
celui-ci qui égorgea sans gloire le taureau ivre de fatigue, aveuglé de
sang. Le vainqueur sans noblesse s’était rassasié de chair noble,
abandonnant le reste à la faim des chacals qui pillèrent la dépouille.
Seule demeurait presque intacte, contre le squelette âprement rongé, la
dure tête aux yeux vitreux, aux cornes luisantes.
Sur l’ordre de l’Enfant, les gamins psalmodiaient encore:
--Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la
mort...
Entre les cornes du taureau, gravement, elle jeta une poignée de
feuillage.
--Aaha!... Aaha!...
Le lamento des hommes marque la lourde allure du cortège. Les chasseurs
de panthères reviennent de leur nocturne aventure et l’Enfant est avec
eux.
Comment eût-elle laissé impunie la mort sanglante du petit taureau. Elle
avait appelé ceux qui n’hésitaient jamais à dresser un affût, et
revendiqué sa place avec eux tous pour la chasse vengeresse.
Maintenant, dans les herbages élyséens où doivent revivre les taureaux
morts vaillamment, le taureau gris mugissait de contentement puisque son
meurtrier ne hanterait plus la forêt.
--Aaha!... Aaha!...
Le lamento scande la marche du cortège,--cortège des temps primitifs,
quand les hommes, hardés comme cerfs et sangliers, luttaient sans trêve
contre les bêtes sauvages, pour se défendre et pour se nourrir.
En tête s’avance une mule tremblant de ses quatre membres, grelottante
d’effroi, les reins ployés sous le poids du fauve qu’elle porte en
trébuchant. Derrière elle, des hommes soutiennent sur leurs épaules une
civière de branches fraîches et le corps gisant de l’un des leurs
grièvement blessé.
Ce fut une belle chasse vraiment!
Les chasseurs avaient observé les traces et les habitudes du félin
présumé coupable, choisi le lieu favorable et préparé les postes
d’affûts sur les chênes. Ils attachèrent une chèvre à portée de leur
coup de fusil. Infailliblement, la panthère devait venir étrangler la
chèvre qui bêlait d’épouvante. Ils étaient prêts dès le crépuscule,
avant le lever de la lune, et la légère carabine de l’Enfant prétendait
ne point faire grâce.
La lune luisait entre les feuilles quand la panthère se montra. Elle
éventa les chasseurs et fit un bond pour disparaître. Quelqu’un la tira
au hasard; le coup avait porté, car elle miaula et cracha de colère et
de douleur. Elle s’engloutit dans les fourrés où nul ne pouvait la
poursuivre.
Il fallut attendre le jour. Alors, en découvrant les traces du sang et
la traînée d’une lourde patte sur les fougères, les chasseurs connurent
que la bête devait avoir l’épaule brisée.
--Mon fusil était chargé de sept balles, dit celui qui l’avait
tirée.--Il brandissait un vieux «moukhala», de canon invraisemblablement
long, blindé de bandelettes de fer-blanc et qui supporta cette charge de
plomb et de poudre sans éclater!
Tous suivirent la piste de retraite de la blessée. Ils pensaient la
trouver presque morte quand ils la rejoignirent au pied d’un rocher.
Elle était couchée et comme endormie. L’homme au long moukhala tira
encore une fois, avec une seule balle. Elle parut s’éveiller d’un
profond sommeil, leva la tête et gronda, mais sans bouger autrement. Un
vieux, qui avait un solide couteau de chasse, s’avança. La panthère
fermait les yeux et respirait à peine. Quand il se trouva tout près
d’elle, elle se redressa d’un bond, fut debout comme un homme et retomba
sur l’audacieux. Sa griffe valide lui arracha la cuisse et ses mâchoires
lui broyèrent la main jusqu’au dessus du poignet. Criblée de coups de
couteau, elle expira enfin, mais sans avoir lâché cette proie et sa
vengeance contre le guet-apens des chasseurs.
Le cortège s’est arrêté devant les terrasses. On jette la panthère à bas
de la mule. Sur la civière, le blessé agonise, sa face brune devenue
exsangue et cendreuse. Le maître le fait porter dans la maison.
L’Enfant reste près du corps du fauve et, engourdie par la rude nuit,
s’assied d’abord, puis se couche contre la fourrure encore tiède où
semblent persister des frémissements.
Elle est morte, la sœur sédentaire des lions nomades, celle dont la
descendance résistait à la destruction systématique et à toutes les
embûches humaines. Combien de fois a-t-elle bondi sur le sanglier
solitaire? Combien de fois s’est-elle laissé choir des branches d’un
chêne sur les cerfs hardés? Combien de fois a-t-elle franchi les haies
de jujubier pour voler une brebis? Elle vient de témoigner qu’elle
savait se défendre, mais elle n’avait point aimé attaquer l’homme.