Elle se remémore quelques précédentes années, peu nombreuses, mais si

belles, parce qu’elles suivirent son évasion hors de la sollicitude

étroite des femmes et de la maison, son entrée virile dans la liberté

active de sa vie et toutes les latitudes qui lui furent peu à peu

consenties par le chef de la famille. C’est par trois fois déjà que sont

montés et redescendus devant elle, maîtresse de la forêt nourricière et

détentrice du droit de pacage, les troupeaux et les bandes du désert en

exode.

«A chaque instant des caravanes d’âmes, par milliers, se dirigent vers

Elle et passent comme le vent du matin.»

Ainsi les voit-elle s’acheminer lentement. Elle n’est point encore

initiée à toute la poésie du mystique Iranien qui grava cette phrase;

mais, l’ayant lue, citée en quelque endroit de ses lectures touffues,

elle la conserve dans sa mémoire, devise et symbole à elle destinés. La

lyrique image de Feghani, désignant l’ascension humaine vers la

Divinité, ne pouvait-elle l’appliquer à l’ascension des Nomades vers la

suzeraine des sommets?

Avec une grave nonchalance, sans retard ni hâte sensibles, tout un

peuple en marche, levé des steppes invisibles, progresse sans effort,

gravit les pentes des coteaux abrupts et des collines chevelues, vers

les cimes où l’on pourrait dresser les autels des Hauts-Lieux:--grande

migration humaine et animale dont il semble à l’Enfant qu’elle

représente le but unique, caravanes d’âmes, de corps et de richesses,

convergeant vers Elle, la toute petite et la toute puissante.

* * * * *

Les serviteurs signalèrent l’avant-garde de chevaux et de dromadaires

précédant les longues théories. Et les Achabas apparurent. Troupeau

après troupeau, file après file, on les voyait sourdre subitement au

tournant de la brèche creusée dans les vertes murailles de la forêt.

C’étaient les moutons aux museaux poussiéreux, les chèvres au poil ras,

fines comme les antilopes ou les gazelles avec lesquelles elles

broutaient le même buisson du désert. C’étaient les ânes, qui activent

leur pas menu parallèlement aux longues foulées des dromadaires, et afin

de pouvoir bénéficier, contre le soleil des chaudes étapes, de l’ombre

opaque des grands corps.

File après file, troupeau après troupeau, les cavaliers cavalcadant et

les palanquins, qui recèlent des femmes et des jeunes filles, se

balançant à l’allure dolente des chamelles, ils s’avançaient dans le

vent du matin ou l’accalmie du soir. Ils contournaient la Grande

Clairière, qu’ils ne devaient point traverser, s’allongeaient ou se

resserraient sur les lisières, s’engloutissaient dans les fraîches

ténèbres de la vivifiante forêt.

Il arrivait que plusieurs tribus et un certain nombre de leurs fractions

composassent ces caravanes. Or, le féodal usage voulait,--mais c’était

surtout à cause d’une patriarcale tendresse,--qu’en passant devant

l’Enfant, et après qu’ils avaient payé aux serviteurs, pour chaque tête

de bétail, le droit de pâturer pendant la saison,--l’usage voulait que

chaque chef de fraction offrît à la suzeraine le dernier-né des agneaux

de son troupeau. Don grave et charmant, inspiré d’une douceur archaïque,

se nuançant de déférence avertie et d’une familiarité distante et

affectueuse à la fois.

Le défilé pouvait durer toute la journée et se prolonger le lendemain et

le surlendemain. Des intervalles de deux ou trois jours existaient

parfois entre les caravanes; car la plupart des Nomades ne quittaient

pas les confins septentrionaux du Sahara avant d’avoir fait leurs

moissons d’orge et de blé; et le grain des uns mûrissait plus tôt que le

grain des autres, parce que la séguïa d’irrigation était plus abondante,

ou les faucilles plus nombreuses pour la récolte, ou les bêtes de somme

plus actives au dépiquage.

A la fin de chaque été, l’Enfant demeurait enchantée, ensoleillée pour

toute la durée de la saison hivernale, par le souvenir des récits et les

innombrables et nouvelles choses que lui rapportaient les Achabas.

Près de la tradition fruste et du cerveau somnolent des montagnards,

leur imagination et la poésie de leurs coutumes pétillaient et

illuminaient tel un beau feu. Ils connaissaient une faune et une flore

différentes de celles de la brousse, depuis l’alligator des sables et le

lézard des palmiers jusqu’au minuscule et féroce «netinn» et à la jaune

«lefâa», qui sont le zorille et la vipère cornue, depuis le «chîh» amer

et odorant jusqu’au «keddad» qui n’est qu’épines.

Elle chérissait la sérénité de ce peuple avec lequel se complaisait sa

propre sérénité. Amoureux du panache et toujours subjugué par le geste

fier, qui brave, récompense ou châtie, susceptible, prompt à la colère,

mais désinvolte, ses sentiments les plus chaleureux, spontanés, ou

paraissant définitifs, se modifiaient instantanément sous l’influence

d’une parole éloquente et fleurie et devant un acte de chevalerie ou de

bravoure.

Les fils du désert resplendissant devenaient la grâce et la chanson des

monts taciturnes où les pâtres forestiers n’apportaient qu’une rude

présence, une voix rare et gutturale. Eux, les pasteurs des steppes

sablonneuses, ils étaient tous des rapsodes et des conteurs de

merveilles!

L’Enfant les observe avec ses facultés de jugement et de déduction. Elle

établit des parallèles, souligne la lointaine et occidentale mélancolie

d’une page de Bersot, traitant _Du Bonheur_, et qui fait sur son esprit

l’impression d’un soupir, résigné, mais douloureux:

«L’homme n’est pas né pour être heureux, il est né pour être un homme à

ses risques et périls.

«... il faut donc aller à la vie comme on va au feu, bravement, sans se

demander comment on reviendra, et si on est mortellement blessé, je

crois, pour moi, qu’il y a quelqu’un qui voit nos blessures.»

Ces gens-ci se trouvaient-ils jamais en posture d’épiloguer de la sorte

et d’avoir à se consoler de risques et de périls qui, semblait-il, en

suivant la quiète et belle allure de leur vie traditionnaliste, ne

rencontraient pas d’occasion de les atteindre? Dans la perpétuité de la

plus ancienne et de la plus facile manière de vivre, en naissant pour

devenir des hommes, ils couraient le minimum de risques et ne

redoutaient aucun péril inévitable, si ce n’est le seul qui ne s’évite

pas, la commune mort. Qu’avaient-ils besoin de philosophie stoïque ou

mystique? Ils croyaient en un Dieu, juste excellemment, et rémunérateur.

Depuis toujours et à jamais nomades, pour eux, toutes les contrées se

transformaient en patries. Ils ne s’exilaient en aucun lieu puisque,

partout, ils recréaient instantanément le même campement, étant ceux-là

qui emmènent non seulement tous les membres de la famille et leurs

proches, mais les mobiles demeures et les troupeaux errants.

Rassemblés à chaque printemps pour faire route vers les hautes terres, à

chaque automne, le même rassemblement les remettait en marche vers le

Sud. Ils redescendaient ainsi, emportant parfois jusqu’à leurs morts;

car si l’un d’eux expirait au moment du départ, on ne l’ensevelissait

pas dans la montagne. Étroitement plié dans de triples linceuls,

maintenu par des branches, on le fixait au bât d’un dromadaire qui

réglait l’allure du mort suivant l’allure des vivants. Il reprenait la

piste éternelle, avec les autres, et le Sahara n’était pas frustré de sa

poussière.

Les femmes et les filles des Achabas se différenciaient également des

montagnardes, qui sont volontiers bruyantes, s’agitent inutilement et

beaucoup pendant un instant, puis redeviennent muettes et passives,

dépourvues de charme. Fières et ombrageuses sans sauvagerie, les

Sahariennes avaient la réputation de créatures de plaisir et de fête, au

sang alerte et aventureux; tous leurs mouvements et leurs attitudes

s’imprégnaient de nonchalance élégante et langoureuse, de maligne

séduction, aussi naturellement que se balancent les palmes et

fleurissent les grenadiers. Elles ne s’empaquetaient point de haillons

comme les femmes des huttes, mais elles se drapaient de larges et

souples étoffes dont les couleurs étaient un ravissement. Elles ne

menaient pas l’existence sédentaire et laborieuse de leurs sœurs

musulmanes de la forêt, qui naissaient et mouraient près de la même

touffe de diss sans rien connaître ni pressentir au-delà. Elles vivaient

l’errance facile, portées dans leurs palanquins de légende, au pas égal

et doux des dromadaires, d’un horizon à l’autre horizon.

Les Achabas savaient d’adorables choses et des choses prodigieuses,

comme cela est naturel quand on a pour pays d’élection la contrée où

tout est prodige, l’eau, le sol et l’oasis. Ils les répétaient pour

l’Enfant qui hantait leurs tentes et s’en faisait une demeure choisie.

Ils savaient toutes les légendes de Salomon, maître des esprits et des

puissances mystérieuses. Ils vénéraient ce roi, ce sage et ce savant,

qui «proposa trois mille paraboles, composa cinq mille odes, parla sur

les arbres depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope poussant sur les

vieilles murailles, parla sur les bestiaux, sur les oiseaux, sur les

reptiles, sur les poissons, tandis que tous les peuples accouraient pour

entendre la sagesse de Salomon.»

L’Enfant redisait d’eux ce que Théophraste avait dit des Juifs:

«Pendant la nuit, ils observent les astres, et à force de les étudier,

ils entendent des voix divines.»

Cependant, ils se défendaient de connaître ou d’ouïr quoi que ce fût de

surhumain. Aux questions brèves de la maîtresse des bois, ils

répliquaient:

--Tu te trompes, ô notre sœur, la petite et la précieuse, tu te trompes.

Si tu nous vois passant la nuit les yeux ouverts, c’est à cause de la

vigilance et parce que nous craignons les fauves pour nos chamelons.

--Ici, reprenaient-ils, nous ne voyons ni n’entendons rien, excepté

nous-mêmes, n’étant pas sur la terre de nos morts. Descends une fois

avec nous au désert, alors tu verras et tu entendras des choses inouïes

que nous t’apprendrons. Tu deviendras l’amie des génies des eaux qui

galopent sur les dunes, mêlés aux bandes de gazelles rim. Tu

rencontreras le ghoul El-Anka et tu comprendras ce que racontent les

palmiers solitaires, qui sont les vieux meddahs dont on aima jadis les

vers et les histoires. Poètes errants, transformés en arbres

sédentaires, ils ont cessé d’errer après leur mort humaine; mais ils

n’ont pu cesser ni de parler ni de chanter, car Dieu leur a laissé la

miséricorde du vent pour les animer et les inspirer encore. Ceux qui

savent écouter reconnaissent toutes les paroles de leurs chants et de

leurs récits de jadis. Tu te nourriras des dattes de lumière et l’ombre

même de la forêt s’effacera de ta mémoire.

L’Enfant songeait, à demi-crédule, et des mots la hantaient en

obsession:

--... l’ombre même de la forêt s’effacera de ta mémoire...

Sacrilèges inconscients, ceux qui proféraient cela!

--Ils ne peuvent pas comprendre; moi seule je sais toutes les voix de la

forêt. Et c’est ici la terre de mes morts, celle qui ne peut être

oubliée!...

Sous le cèdre funéraire, elle évitait de se rappeler que, dans

d’innombrables tombeaux, renversés ou debout encore, l’innombrable suite

des mânes de ses pères et des ancêtres de sa race veillaient sur l’autre

rivage de la mer latine, lui gardant le sol gaulois, véritable fief de

son hérédité.

Le gourbi des bergers s’isole entre des roches dures, dénudées par

d’anciens ruissellements de torrents. C’est une hutte basse, écrasée,

faite d’une irrégulière muraille de rameaux de myrtes, entrelacés aux

branches solides des lentisques, retenus par des liens de genêt que rien

ne rompt et couverte de diss.

Au seuil, deux chiens féroces et tragiques, maigres et comme hérissés

d’une perpétuelle horreur, alternent leur rauque aboîment. Des cordes de

laine tressées les attachent de si près à un pieu fiché dans le roc que

l’endroit où ils bondissent et hargnent n’a pas la longueur de leur

corps.

Devant le trou creusé dans le sol et qui sert de foyer, une femme se

tient assise, toujours.

Dans le temps où elle était très petite et aimée des chiens fauves qui,

maintenant, la redoutent, déjà on la voyait à cette place, berçant sur

ses minces genoux repliés le dernier-né de sa mère. Adolescente, on l’y

retrouvait faisant le simulacre d’allaiter l’enfant d’une sœur aînée.

Jeune épouse, et durant les nombreuses saisons qui ruinèrent son corps

et son visage, là encore maints nourrissons épuisèrent son lait.

Désormais, vieille, si vieille, et comme ayant atteint au-delà des

limites de la vie des hommes, elle abandonne une mamelle parcheminée au

fils de sa petite-fille morte pour avoir enfanté. De ses gencives sans

force, le nouveau-né misérable, affamé, mâche vainement le sein vide.

Dans son inutile effort pour boire à la source tarie, il s’en va à son

tour vers la mort. Ses cris, où l’instinct de vivre se révolte contre la

faim, ont peu à peu cessé d’être perçants pour se fondre en une plainte

continue, presque un râle, que l’aïeule écoute sans l’entendre, sans

ralentir ni précipiter le bercement de ses bras et de ses genoux.

L’Enfant a voulu essayer de donner du lait de chèvre au petit moribond;

trop tard; il faut le laisser mourir dans le bercement ininterrompu.

L’Enfant n’a jamais vu la mère des bergers que sous son aspect de

vieillesse séculaire et de fatalisme absolu... Souvent, lasse d’une

course ou d’un jeu, elle vint, comme aujourd’hui, s’asseoir près de la

nourrice éternelle, sous le regard des yeux creux où subsistaient en

reflets divins, tendrement animales, et farouches un peu, des lueurs de

maternité. Alentour régnait la claire sécurité de l’espace vide, isolant

le groupe fragile de l’ombre méfiante et guetteuse des fourrés...

L’Enfant sait que toutes les petites et les adolescentes de la montagne

finiront par ressembler à cette femme, sauf celles qui mourront jeunes

ou quelqu’une qui partira peut-être avec un Achaba ne la dédaignant

point. Et il pourrait en être de même pour elle, si sa race supérieure

et son caractère hautain ne la situaient dans une autre zone des

possibilités humaines...

* * * * *

La forêt s’enveloppait de son grand silence du jour. L’aboiement rauque

et indiscontinu des chiens et le ronronnement lamentable du petit

agonisant restaient sans écho dans ce silence. Cela pesa soudain sur

l’Enfant. Elle redressa son buste mince, sa tête violente.

--Parle, ordonna-t-elle à la vieille.

La nourrice éternelle se courba davantage sur son nourrisson et sous

l’impérieuse parole. Au rythme de son bercement, elle murmura une

chanson sans air:

«La forêt!

«ô la forêt!

«Il y a trop de lions

«pour les chevreaux et les génisses.

«La forêt,

«ô la forêt!

«Il y a des vers sous l’écorce des arbres.»

Le soleil avait cessé d’être visible et le crépuscule coulait sur les

pentes frisées des monts. Du large de la Grande Clairière où pâturait le

bétail du maître, le troupeau des bœufs et des vaches remontait vers le

gourbi des bergers et le vaste enclos d’épines de jujubiers sauvages

qui, selon la coutume montagnarde, constituait la seule étable. Il

remontait lentement, se conduisant lui-même au lieu du repos accoutumé.

Des taurillons jouaient entre eux, les fanons humides du dernier

abreuvoir dans la rivière. Le roi du troupeau, le petit taureau gris à

crinière noire, s’avançait isolément ou s’arrêtait pour répondre aux

autres taureaux des troupeaux indigènes, disséminés dans la contrée, et

dont le mugissement mélancolique errait à travers l’épaisseur des bois.

Par intervalles, les mugissements s’exaspéraient, muaient en appels

brefs aux sons de trompes d’alarme, puis devenaient des sortes de

rugissements pleins de menace et de fureur combative.

--Certainement, il se battra cette nuit encore, dit le berger.

Il offrait à l’Enfant une tasse de terre brute que remplissait un lait

fumant et répétait:

--Certainement, il se battra cette nuit... Jusqu’à la mort...

Il alla écarter un faisceau d’épines pour livrer aux bêtes le passage

dans l’enclos. L’Enfant le suivit.

--Il ne manque pas une tête, dit le berger surveillant le défilé.

Certainement, la meilleure manquera demain.

Le taureau gris hésita un instant avant d’imiter les autres. Subitement,

il consentit.

L’Enfant entra dernière lui et s’immobilisa devant l’animal. Il

apparaissait monstrueux dans sa petite taille, avec un col et un garrot

informes, plaqués de sang coagulé, suintant des stries rouges de sang

frais, des lambeaux de peau arrachée effilochés comme des franges,

lacérés dans une confusion de chair, de cuir et de poils, pendaient sur

ses épaules. Son front dur aux cornes droites et courtes était intact.

Son mufle d’un noir luisant aspirait avec force. Il grattait la sombre

terre d’un sabot fébrile; la poussière de l’enclos, soulevée par les

piétinements multiples, poudrait ses profondes blessures.

--Il pourrait se contenter de se battre contre des taureaux, redisait le

berger d’un accent admiratif.

La bête sanglante flaira le sol attentivement. Les lanières de sa chair

déchirée se souillèrent de terre tandis que les suintements rouges

ruisselaient. Sa fébrilité s’apaisa; il fixa doucement l’Enfant.

Elle le revit alors tel qu’il était au milieu du troupeau, dans la

clairière. Il broutait, à la fois tranquille et vigilant. A l’heure de

la méridienne, quand le bétail descendait jusqu’aux bas-fonds de la

rivière et somnolait les quatre membres baignant dans la fraîcheur de

l’eau, lui, circulait sur la berge à la manière du lion qui rôde.

Lorsque le soleil baissait et que le troupeau s’acheminait par les

pentes déboisées, il s’arrêtait, levait haut ses cornes solides et

tendait le cou dans la direction d’un point unique de la forêt, toujours

le même, là où ne s’aventuraient pas les troupeaux domestiques...

Des moustiques attaquèrent ses plaies. Il frissonna comme font les gens

qui ont la fièvre.

Un premier glapissement de chacal stridula parmi la brousse. Le berger

refermait l’infranchissable haie épineuse et la vieille nourrice ne

chantait plus. L’aboiement des chiens en hargne ripostait au

glapissement de l’adversaire nocturne.

Tout à coup, ils se turent. Dans la forêt, _quelqu’un_ passait dont on

pressentait plutôt qu’on ne percevait le souple glissement et les

bondissements silencieux.

--La panthère, prononça laconiquement le berger;--car c’étaient les

signes qui annoncent la grande rôdeuse.

Dans l’enclos, le taureau gris recula lentement, prit du champ, s’élança

et franchit la haie. Au petit trot, la queue fouettant ses flancs, il

redescendit la pente. Ainsi il traversa la clairière, puis, à la lisière

des arbres, se mit au pas, déjà engagé sur le terrain de son duel

obstiné avec le fauve...

* * * * *

--Il avait tant d’amour-propre!

--Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la

mort!

--Pour le plaisir...

--Certes, il était le fils d’un lion!

--O le généreux et le seigneur du troupeau!

--O le maître du courage et le plus aimé!

--O celui qui s’est battu, et qui tua, et qui fut tué, pour le courage

et pour le plaisir!

L’Enfant et sa légion de gamins psalmodiaient devant le cadavre du petit

taureau.

Ils s’étaient mis en quête dès le matin, dès que les bergers eurent

annoncé que deux panthères avaient miaulé toute la nuit et que le

taureau gris n’avait pas rejoint le troupeau comme de coutume. Ils le

découvrirent au bord d’un ravin, dans le bouleversement du sol et la

dévastation des broussailles qui témoignaient de l’acharnement du

combat.

Une panthère éventrée, les reins brisés, gisait dans le précipice. Le

félin avait été vaincu par la bête robuste et brave, adroite au combat.

Mais les traces d’un second fauve se relevaient nettement et c’est

celui-ci qui égorgea sans gloire le taureau ivre de fatigue, aveuglé de

sang. Le vainqueur sans noblesse s’était rassasié de chair noble,

abandonnant le reste à la faim des chacals qui pillèrent la dépouille.

Seule demeurait presque intacte, contre le squelette âprement rongé, la

dure tête aux yeux vitreux, aux cornes luisantes.

Sur l’ordre de l’Enfant, les gamins psalmodiaient encore:

--Et c’est pour le plaisir, pour le plaisir qu’il s’est battu jusqu’à la

mort...

Entre les cornes du taureau, gravement, elle jeta une poignée de

feuillage.

--Aaha!... Aaha!...

Le lamento des hommes marque la lourde allure du cortège. Les chasseurs

de panthères reviennent de leur nocturne aventure et l’Enfant est avec

eux.

Comment eût-elle laissé impunie la mort sanglante du petit taureau. Elle

avait appelé ceux qui n’hésitaient jamais à dresser un affût, et

revendiqué sa place avec eux tous pour la chasse vengeresse.

Maintenant, dans les herbages élyséens où doivent revivre les taureaux

morts vaillamment, le taureau gris mugissait de contentement puisque son

meurtrier ne hanterait plus la forêt.

--Aaha!... Aaha!...

Le lamento scande la marche du cortège,--cortège des temps primitifs,

quand les hommes, hardés comme cerfs et sangliers, luttaient sans trêve

contre les bêtes sauvages, pour se défendre et pour se nourrir.

En tête s’avance une mule tremblant de ses quatre membres, grelottante

d’effroi, les reins ployés sous le poids du fauve qu’elle porte en

trébuchant. Derrière elle, des hommes soutiennent sur leurs épaules une

civière de branches fraîches et le corps gisant de l’un des leurs

grièvement blessé.

Ce fut une belle chasse vraiment!

Les chasseurs avaient observé les traces et les habitudes du félin

présumé coupable, choisi le lieu favorable et préparé les postes

d’affûts sur les chênes. Ils attachèrent une chèvre à portée de leur

coup de fusil. Infailliblement, la panthère devait venir étrangler la

chèvre qui bêlait d’épouvante. Ils étaient prêts dès le crépuscule,

avant le lever de la lune, et la légère carabine de l’Enfant prétendait

ne point faire grâce.

La lune luisait entre les feuilles quand la panthère se montra. Elle

éventa les chasseurs et fit un bond pour disparaître. Quelqu’un la tira

au hasard; le coup avait porté, car elle miaula et cracha de colère et

de douleur. Elle s’engloutit dans les fourrés où nul ne pouvait la

poursuivre.

Il fallut attendre le jour. Alors, en découvrant les traces du sang et

la traînée d’une lourde patte sur les fougères, les chasseurs connurent

que la bête devait avoir l’épaule brisée.

--Mon fusil était chargé de sept balles, dit celui qui l’avait

tirée.--Il brandissait un vieux «moukhala», de canon invraisemblablement

long, blindé de bandelettes de fer-blanc et qui supporta cette charge de

plomb et de poudre sans éclater!

Tous suivirent la piste de retraite de la blessée. Ils pensaient la

trouver presque morte quand ils la rejoignirent au pied d’un rocher.

Elle était couchée et comme endormie. L’homme au long moukhala tira

encore une fois, avec une seule balle. Elle parut s’éveiller d’un

profond sommeil, leva la tête et gronda, mais sans bouger autrement. Un

vieux, qui avait un solide couteau de chasse, s’avança. La panthère

fermait les yeux et respirait à peine. Quand il se trouva tout près

d’elle, elle se redressa d’un bond, fut debout comme un homme et retomba

sur l’audacieux. Sa griffe valide lui arracha la cuisse et ses mâchoires

lui broyèrent la main jusqu’au dessus du poignet. Criblée de coups de

couteau, elle expira enfin, mais sans avoir lâché cette proie et sa

vengeance contre le guet-apens des chasseurs.

Le cortège s’est arrêté devant les terrasses. On jette la panthère à bas

de la mule. Sur la civière, le blessé agonise, sa face brune devenue

exsangue et cendreuse. Le maître le fait porter dans la maison.

L’Enfant reste près du corps du fauve et, engourdie par la rude nuit,

s’assied d’abord, puis se couche contre la fourrure encore tiède où

semblent persister des frémissements.

Elle est morte, la sœur sédentaire des lions nomades, celle dont la

descendance résistait à la destruction systématique et à toutes les

embûches humaines. Combien de fois a-t-elle bondi sur le sanglier

solitaire? Combien de fois s’est-elle laissé choir des branches d’un

chêne sur les cerfs hardés? Combien de fois a-t-elle franchi les haies

de jujubier pour voler une brebis? Elle vient de témoigner qu’elle

savait se défendre, mais elle n’avait point aimé attaquer l’homme.

L'enfant taciturne · 第 3 / 7 段