Les vignes sauvages pendent et traînent sur les abris de laine et de

toile, de roseaux ou de branches et sur ceux qui ne sont qu’une

éblouissante draperie jetée d’un buisson à l’autre ou un tapis d’Orient

accroché entre deux figuiers au tronc lisse, blafard et convulsé. Un

peuple entier, peuple croyant, peuple fidèle, archaïque et joyeux, est

rassemblé dans la vallée étroite et l’habitera pendant les trois

journées que dure la fête annuelle de ce district montagnard. Chacun

prie plus ou moins isolément; les repas et les divertissements se

prennent en commun.

Au long d’un cours d’eau, des lauriers-roses s’étendent, se déroulent et

foisonnent dans un total épanouissement. Sous des menthes et des

renoncules, filtrent des sources où piétinent les moutons et les chèvres

voués au sacrifice pour honorer le saint et pour nourrir son peuple.

Dans la terre rougeâtre et mouillée, des pétrisseuses d’argile sont

accroupies, lentement actives. Leurs mains naïves et savantes recréent

des vases cornus, des coupes, de larges plats qui sèchent au soleil ou

cuisent dans un four primitif, édifié de galets, de débris de poteries

anciennes et de boue fraîche.

Une fantasia, dont les escadrons se renouvellent, court et se cabre dans

l’espace libre. Avant peu, la galopante monture d’un cavalier

désarçonné, fuyant à travers le campement, ou une bête échappée et

poursuivie par les sacrificateurs, ou quelque querelle des enfants

belliqueux, brisera l’œuvre des pétrisseuses d’argile qui referont

inlassablement les fragiles ustensiles du ménage arabe.

Excitées par les cris des jouteurs, les hululements des femmes

applaudissant les hardis et les préférés, elles chantent ou se

querellent à tue-tête, d’une voix aiguë, persistante.

* * * * *

Proche de ce vacarme, il est une région d’implacable silence.

Au bord de la vallée du soleil et de la vie exubérante, il y a le jardin

de l’ombre de la mort. Une barrière de brousse arborescente l’environne

et le défend, si épaisse qu’elle ne laisse filtrer ni les paroles ni les

autres bruits. Les hautes frondaisons des chênes-zéens et des oliviers

séculaires y retiennent des ténèbres vertes, attiédies par les rayons

extérieurs, qui les effleurent, mais ne les pénètrent jamais. Les

mousses naissent et meurent, contre le tronc des arbres et sur le sol,

sans avoir connu la réelle lumière du jour.

Point de sentiers dans cette solitude, point de traces du va-et-vient

perpétuel des vivants; ceux qui entrèrent une fois dans cette ombre ne

sont pas ressortis. Et ils n’entrèrent pas glorieux, avec des chevaux de

fête, ou humblement, avec des pieds poudreux chaussés de sandales de

peau de chèvre; mais, lavés par les plus solennelles ablutions, ils y

furent portés sur le bât d’une mule ou sur les pieuses épaules de leurs

frères et de leurs amis.

On les a couchés au hasard, dispersés ou voisins les uns des autres,

leurs pieds rigides dans la direction du Levant et très peu de terre

recouvrant leur corps insensible. Ils ont cru dormir, dans le repos

absolu de leur chair et de leurs os. Ils avaient été laissés au silence:

ceux-ci dès le lever du soleil, ceux-là avant la tombée du jour. Or, dès

le crépuscule, les chacals glapirent. Les ravageurs nocturnes

s’appelèrent d’un bord à l’autre bord des forêts. Rampant comme des

reptiles, se coulant comme des panthères en chasse, ils franchirent les

défenses de la broussaille, ils rôdèrent sur le sommeil des morts

jusqu’au moment où l’odeur de la corruption désigna à chacun la place et

la proie.

Tant d’ongles fouisseurs ont attaqué tant de sépulcres que les cadavres

ont rejailli hors de la terre enveloppante. Ils ont été rongés, rongés,

rongés...

Maintenant, tout ce que les mâchoires voraces ne purent broyer est

entassé dans l’ombre verte; monceaux de fémurs et de tibias, de

vertèbres et de clavicules vides, monceaux de crânes dont les dents

luisantes sont l’unique clarté du lieu.

Ici les femmes n’aiment point à errer ni à échanger les bavardages

coutumiers des cimetières islamiques et les hommes hésitent à prier.

L’habituelle sérénité de la mort musulmane y prend un profil macabre et

s’y drape de réalisme, cruellement. Absente la douceur blanche et bleue

des nécropoles méditerranéennes, toutes faïences et badigeon clair.

Absente la chaude sécurité des terres désertiques où les tombes restent

égales dans l’argile conservatrice et le sable gypseux. Absents le

parfum prodigieux des roses et des marjolaines et l’odeur ensoleillée de

la terre sèche. Seules stagne la senteur fade des moisissures anciennes

et s’accuse la dureté de lignes des têtes anonymes qui, n’ayant plus de

regards ni de pensées, conservent la suprême ironie d’un rire infini.

* * * * *

Dans la vallée où régnaient les vivants, une pouliche bondit tout à

coup, une pouliche couleur de henné au chanfrein busqué, au petit œil

fauve, la crinière et la queue rasées selon l’usage montagnard. Autour

d’elle cavalcadaient des poulains noirs ou gris tourterelle que suivait,

d’une marche pesante, mais infatigable, une très vieille jument blanche

recouverte d’une housse balayant les traces de ses sabots sans fers. Des

gamins à demi nus fouaillaient les poulains endiablés pour conserver

l’allure et les distances que leur imposait l’Enfant, montée sur la

pouliche rousse.

Cette cavalerie juvénile avait aisément franchi la croupe de la montagne

difficile et galopé en file indienne dans les sentiers abrupts des

corniches et des ravins.

Au milieu de la vallée, l’Enfant agrippa sa monture par les oreilles et

l’arrêta net. Alors, les grands cavaliers, les hommes, ses féaux,

poussèrent le cri guttural de l’enthousiasme. L’un d’eux mit pied à

terre, l’enleva brusquement dans ses bras et la posa sur le dos de son

étalon harnaché d’une selle de velours cramoisi brodé d’or pâle.

L’amazone n’atteignait pas aux larges étriers damasquinés, mais ses

genoux serraient le corps de la selle avec une violence heureuse. Elle

saisit la longue lanière de la bride aux œillères faites de deux

morceaux de peau de panthère. D’un à-coup brusque du mors barbare, elle

enleva le royal étalon, et, dans le tintement des étriers libres, parmi

la poudre, le vacarme et le soleil, l’Enfant mena la fantasia de la

folie des hommes et des bêtes.

* * * * *

Les feux flambaient devant chaque abri. L’obscurité chassait déjà le

crépuscule bref des replis de la vallée. L’Enfant avait décidé de passer

la nuit parmi les pèlerins et un messager s’en alla prévenir les parents

de cette fantaisie.

Lasse de son jeu équestre, guettant avec l’apaisement du tumulte des

humains le recommencement du tapage nocturne de la forêt, un moment,

elle circula suivant la lisière des bois, puis vint s’asseoir dans le

silence et le jardin de l’ombre de la mort. Le contour des arbres

s’amollissait. Ils éprouvaient comme une détente de n’avoir plus à

étirer leurs rameaux serrés pour les opposer aux rayons du soleil. Les

entassements sinistres, qu’on distinguait encore, paraissaient plus

blafards et plus immobiles. Peu à peu, ils revêtirent des aspects de

larves et de chrysalides. Il fallait des yeux de félin pour ne perdre

aucun de leurs détails.

L’enfant imagina de nouvelles créatures spectrales, mais vivantes et

animées, sortant de ces amas horribles sur lesquels la dissolution

n’avait plus de prise et qui s’éterniseraient dans l’ossuaire.

Malgré l’ombre toujours plus dense, elle voulait scruter l’inscrutable,

les orbites sans prunelles dont le nombre regardait partout à la fois.

Pensive dans son infrangible orgueil, elle confrontait sa personnalité,

marquée de féodalité physique et intellectuelle, avec ces éléments

d’humilité et la secrète leçon d’effroi qui s’en dégageait.

Au temps de leur rôle dans la charpente humaine, ces ossements assemblés

avaient été les grands-pères de ses serviteurs et de ses vassaux

d’aujourd’hui. Puisqu’elle dominait sur les fils et les petits-fils,

elle pouvait à son gré fouler ces débris sans que nul osât le lui

défendre. Mais elle n’abusait point de son pouvoir pour des choses

basses ou iniques.

Si les débris de quelqu’un de ses ancêtres avaient fait partie de ces

débris, elle se fût laissé envahir peut-être par la mélancolie. Elle eût

considéré la fragilité de sa forme et la valeur éphémère de son règne

dans l’inéluctable acheminement vers la fin naturelle, à travers les

hasards que suscite la destinée. Sachant la qualité de ces morts, dans

la nuit dont elle n’éprouvait aucune crainte, tandis que se précisait

sous bois le mouvement multiple des bêtes du soir, elle mesurait

seulement le bondissement de son sang plein d’allégresse, la pérennité

de son plaisir de vivre et la richesse et l’étendue des manifestations

de sa vie. Cela d’autant mieux qu’elle percevait obscurément, sans rien

en déterminer, les forces mystérieuses, latentes, de sa féminité.

Elle savait à peine qu’elle deviendrait une femme, et qu’elle

posséderait alors une puissance sans limites, et qu’elle s’enivrerait de

cette puissance pour jouir et pour souffrir, pour faire œuvre créatrice

ou dissolvante, porteuse du genre humain et subtile esclave de l’homme

afin de dominer sûrement dans tous les siècles! Mais elle sentait

prendre source en elle le fleuve profond de l’avenir.

Entre les draperies et les tapis tendus, l’Enfant s’était saoulée à

respirer les parfums des femmes, à ouïr les fabuleux récits et les

sensuelles musiques. Maintenant, les paroles des mélopées aux traînantes

plaintes d’amour, les mouvements des danseuses, qui s’exaltaient jusqu’à

l’hypnose en l’honneur du saint, viraient et bourdonnaient dans sa tête

pleine de sommeil. A travers le flottement des voiles et le rythme serré

de la danse, elle ne dénombrait plus les bras secouant des foulards de

soie et heurtant de pesants anneaux d’argent ciselés d’antiques dessins.

Ils s’élevaient et s’abaissaient sans répit, marqués de tatouages

berbères si anciens, que plusieurs finissaient par être peu à peu

défigurés et se stylisaient ayant perdu les contours exacts des formes

originaires.

L’Enfant gagna l’abri où elle devait dormir seule, car les femmes ne se

lassaient point de leurs divertissements, pas plus que les hommes qui,

non loin, jouaient, dansaient et chantaient aussi.

Elle se trouva dans une cabane obscure, dérangea quelques poules

perchées sur des nattes repliées ou couchées à même le sol, et atteignit

aisément le lit qu’on lui avait fait en superposant les plus épais tapis

et les plus souples couvertures. Un voile de femme, embaumant la rose et

les épices, servait de drap.

Elle allait s’anéantir dans le sommeil. Déjà, elle n’entendait qu’en

rumeur diffuse le heurt des tympanons, les voix humaines, le

roucoulement ou la stridulation des flûtes pastorales ou guerrières.

Quelque chose d’infiniment doux, insaisissable et véloce, passa contre

sa joue, à travers ses cheveux. Ses yeux, qui se fermaient

invinciblement, reprirent toute l’acuité de leur regard accoutumé aux

ombres comme à la lumière. Une lueur, sensible à peine, auréolait

l’ouverture unique de la cabane.

La dormeuse à demi-éveillée discerna chacun des petits tas de plumes qui

étaient les poules endormies. Une d’elles caqueta subitement, puis eut

un gloussement brusque achevé dans un gargouillement bizarre. L’Enfant

pensa que cette humble volaille rêvait un rêve de peur ou de colère.

Peu après, une autre poule cria, d’un cri semblable, et dont ses

congénères ne s’émurent pas davantage. Et ce fut une autre, et une autre

encore, celle-ci à portée des petites mains, celle-là qui ébaucha des

battements d’ailes.

Son instinct forestier en alerte, l’hôtesse de la cabane se mit à ramper

et à tâtonner dans l’obscurité, entre les poules qui ne firent pas un

mouvement. Bientôt elle flaira ure odeur étrange, désagréablement

musquée.

--La genette...

Et elle s’immobilisa, guettant à la manière d’un chat sauvage.

--La genette..., celle avec qui conversait l’Homme nu...

Elle percevait des glissements, des frôlements et comme une

imperceptible, minuscule et implacable fatalité rôdant dans l’espace

étroit et choisissant son instant et sa victime. Une œuvre irrémédiable

s’accomplissait silencieusement. L’Enfant se sentait vue et surveillée

par la bête qu’elle épiait et ne parvenait pas à voir.

Enfin lasse du guet, elle finit par s’endormir tout à fait, parmi les

petits tas de plumes des poules inertes...

L’aube: une éclosion rapide du jour; l’Enfant s’éveille à même le sol,

après le sommeil profond qui lui fit si doux le repos sur la terre

plutôt que sur les tapis laineux.

Une dizaine de poules, les ailes étendues, les pattes roides, gisent

autour d’elle, mortes. Toutes ont, près de l’oreille, une blessure

identique, une morsure; leur crête pâle témoigne qu’il n’est pas resté

de sang dans leur corps. Et, parmi ces cadavres, mince dans sa fourrure

zébrée et gracieuse dans son abandon, une genette de Barbarie dort

encore, ivre de sang, ivre à en avoir perdu la vigilance de l’instinct.

L’Enfant saisit le voile féminin embaumé, le replia en triple et s’en

servit comme d’un filet pour s’emparer de la bête calamiteuse. Celle-ci

se débattit peu, en dépit de la vigueur et de la férocité de ses

défenses naturelles. Alors, l’Enfant sortit de la cabane et de l’espace

clos par les draperies. D’un seul appel, elle rassembla les gamins de

son clan.

En voyant la genette, ils acclamèrent l’héroïne de la chasse imprévue,

lièrent d’une cordelette le fin museau du petit fauve jusqu’à faire

pénétrer le lien dans la chair fragile. Les quatre pattes furent

immobilisées de la même façon.

--Nous allons lui trancher la tête, dit le grand cavalier qui, la

veille, avait juché l’Enfant sur son étalon sellé de velours cramoisi.

Le regard de celle-ci le couvrit d’un mépris immense.

Repoussant sa horde d’un geste impérieux, elle s’éloigna gravement et

marcha vers le jardin de l’ombre de la mort. Dans l’ossuaire, elle parla

pour la bête captive et douloureuse:

--Ta scélératesse et ton courage sont également profonds. Tu as tué...

des poules destinées au couteau; mais tu as affronté, pour ta soif et

pour ton ivresse, le nombre et le bruit des hommes. Tu es ma prisonnière

après m’avoir défiée toute la nuit. Cela suffit. Ouvrière de mort, sois

libre avec les morts.

Elle délia vivement la genette et s’en alla sans plus s’en soucier.

La mule couleur étourneau a le chanfrein moucheté de touffes de poils

blancs. La trace des cordes de son dressage à l’amble marque ses

jarrets, cicatrisés de cercles noirs indélébiles. Ses pattes sont rayées

comme celles d’un chat-tigre. Son propriétaire, Ali le courrier, n’est

pas beaucoup plus sûr de l’âge de sa monture que du sien.

Une fois par semaine, dès la première prière de l’aube, il jette sur le

bât de la mule un double «tellis», enfouit la correspondance du maître

dans les plis du sac de laine, se hisse au-dessus et, d’une allure

allègre et soutenue, la mule s’enfonce dans la forêt.

On n’est jamais bien certain de voir revenir Ali; il s’égare et

s’attarde volontiers dans des régions où l’amour volage le mène et le

retient; mais la mule couleur étourneau revient toujours dans des délais

qui ne varient point.

On la dirait sensible et réfléchissant à la valeur des circonstances et

des responsabilités, à cause du fardeau spécial renfermé dans le tellis

qu’elle porte.

Quelle que soit l’aventure advenue, au hasard de la traversée des bois

et des embûches de la montagne, la mule ponctuelle est toujours présente

à l’arrivée de la diligence qui charrie la poste jusqu’au lointain petit

village de colonisation perdu dans les plaines. Le lendemain, elle est

toujours de retour à la même heure devant la maison du maître. Son

sabot, dur et lisse, adroit comme celui des chèvres, parcourt d’une

allure égale et sans arrêt des étapes qui crèveraient le meilleur

cheval.

Mieux que les chasseurs et les bergers, elle connaît tout de la forêt.

Au temps où les bêtes parlaient le langage des hommes, elle aurait pu

conter les plus vraies et les plus belles histoires de lions.

L’Enfant considérait la mule comme fort privilégiée; car elle-même

n’avait pu voir qu’une seule fois le royal nomade de l’Atlas, sans trop

de crainte ni trop grande admiration d’ailleurs, surtout satisfaite et

fière de se sentir exempte de la peur générale. C’était un soir, avant

les mois d’hiver où les gorges s’emplissaient de neige et les taillis de

bourrasques. La Grande Clairière retentit brusquement de hululements et

de vociférations où dominaient les voix féminines. Des enfants

entrechoquaient tous les ustensiles de fer-blanc découverts dans les

tentes et dans les huttes. Les hommes heurtaient les tambours et les

tympanons de fête et de fantasia. Nul coup de feu ne devait être tiré.

D’invraisemblables injures éclataient dans l’air et retombaient sur une

personnalité visée, annoncée avec fracas, mais qui ne se montrait pas

encore à cette foule furieuse et pleine d’une audace procédant de

l’effroi.

Soudain parut le fauve admirable, seigneur chevelu de l’antique forêt.

Il descendait lentement le long des berges de la rivière. Aux derniers

reflets du soleil couché, il ressemblait à un soleil errant. Sa démarche

balancée exprimait l’indécision. Il fut tout près des gens menant le

tintamarre et ceux-ci reculaient devant lui en redoublant les injures

vociférées. Il s’arrêta et bâilla avec un suprême ennui: ce bâillement

grondait si formidable qu’il fit vaciller les plus braves et les plus

acharnés défenseurs des troupeaux. Cependant, le lion n’insista point.

Obsédé, il se détourna, rebroussa chemin avec la même lenteur et rentra

dans les bois. Pour cette fois il renonçait à prélever sa dîme sur les

bergers, dîme de voyage, car les derniers lions nord-africains ne

séjournaient nulle part et habitaient rarement la même caverne pendant

deux journées. Suivant les crêtes et les ravins boisés, ne s’écartant à

droite ou à gauche de leur route régulière que pour prendre un poulain

ou une génisse dans un campement, ils venaient des profondes forêts

kroumires et s’en allaient vers les monts marocains pour en revenir

quelquefois.

Il y avait, sur le territoire de l’Enfant, un défilé obscur, au plus

haut col de la montagne, où les neiges d’hiver, fréquentes à cette

altitude, persistaient jusqu’au printemps. C’était là le passage

traditionnel des lions et leur caravansérail. Les os des bêtes dévorées

hérissaient les alentours.

L’Enfant savait donc que le prince des fauves haïssait le bruit et que

les montagnards, qui ne veulent point se risquer à combattre contre lui,

pouvaient souvent s’en défendre rien qu’en menant un grand tapage. La

mule aussi connaissait le lion comme un animal sérieux, dont la majesté

est à ce point ennemie du vacarme et de l’agitation que même la

turbulence des lionceaux l’importune. Au cours de sa longue carrière, de

temps à autre, elle l’avait éventé, tapi derrière un rocher ou la

suivant ou la précédant en lisière de la piste. Alors, dominant le

premier réflexe désagréable, elle se mettait bravement à braire, lançant

sous bois une fanfare éperdue. Et le lion laissait passer au galop cette

espèce crâne et retentissante.

Elle savait encore que le seigneur ne voyageait guère isolément, mais

plutôt accouplé et, en général, très islamiquement pourvu de deux

épouses. La mule préférait ne point avoir à faire avec celles-ci, qui

sont de caractère moins franc et moins généreux que leur mâle, et

vaniteuses, et fantasques en tant que chasse et appétit.

Un matin d’entre les matins où la mule prenait la piste familière, elle

aperçut un lion couché qui barrait le passage, simplement. Sur le bât,

Ali somnolait et ne vit rien. Un instant, la mule arrêtée, vaillante,

mais inquiète, et le lion, paresseux et repu de son butin de la nuit, se

dévisagèrent. Puis, tacitement, ils convinrent qu’il n’y avait pas lieu

d’en venir aux extrémités. Le lion se leva, s’éloigna, abandonnant la

sente à la postière, qui, d’un saut, franchit la place qu’il avait

occupée, plutôt que de marcher dessus. Cela réveilla Ali, qui faillit

choir et la fouailla sans comprendre. La mule en conçut un profond

ressentiment.

Quand des feux-signaux s’allumaient de campement à campement dans tous

les «douaïrs» de la montagne, quand les panthères cessaient de miauler

et les chacals de glapir, c’est que le lion circulait dans la brousse.

Une nuit, tandis que la mule logeait par faveur dans les écuries des

chevaux dressés, un seigneur fauve s’aventura jusqu’aux terrasses de la

maison, rendant les chiens muets de terreur. Il marqua sa large

empreinte sur le sable des allées et flaira l’écurie. Mais le gardien

avait barricadé la porte. Le lion comprit qu’il ne gagnerait rien de ce

côté. Il se contenta de s’étirer en appuyant ses pattes contre la porte

close; ses dix griffes creusèrent dans le bois dix sillons également

profonds, et il s’en fut prendre une vache dans le troupeau des

serviteurs. Au milieu des chevaux grelottants, le poil mouillé, suants

d’épouvante, la mule étourneau, placide, continuait à broyer sa

provende. Elle appréciait la valeur d’une porte bien fermée et solide

contre un lion qui n’insiste pas, puisque un nombreux bétail dort à la

belle étoile dans les clairières et que des hardes de cerfs et de

sangliers parcourent la forêt dans tous les sens.

Or, les lions disparaissaient; les lions étaient morts. On en avait

beaucoup détruit, certes, mais, sans doute, comme pour nombre d’autres

espèces et sans réelles causes apparentes, leur race se trouvait-elle

vouée à la disparition. Parmi ces bêtes viriles, il naissait aussi trop

de mâles, pas assez de femelles, et, pour une lionne dont ils devenaient

amoureux, deux lions s’écharpaient réciproquement...

* * * * *

En ce temps, Ali le courrier se rendit coupable d’une action vile

vis-à-vis de sa mule.

L’une portant l’autre, ils s’en revenaient, lui, de plus en plus

nerveux, elle, de plus en plus rapide, parce que, depuis une petite

heure, un fauve invisible,--quelque hypocrite panthère,--dont ils

saisissaient les foulées coupées d’arrêts et de bondissements, se

frayait dans la broussaille une voie parallèle à leur sentier.

Tout à coup, la mule buta, son sabot pris dans la lanière nouée de la

bride qu’Ali, troublé, laissait maladroitement traîner. Alors, il

profita de ce qu’elle était à terre sous sa charge, enleva rapidement

les sacoches contenant les lettres et gagna au large, persuadé que la

bête opiniâtre qui les filait festoierait plutôt de la mule que de

lui-même.

Ainsi la vaillante se trouva abandonnée et dépouillée du dépôt précieux,

commis à sa garde bien plus qu’à celle de son maître.

Des jours passèrent pendant lesquels on voulut espérer une miraculeuse

réapparition de la mule couleur étourneau. Puis on dut conclure qu’elle

avait été mangée et par le fait d’une grande fatalité, car son courage

connu valait mieux que cette fin.

Mais comme c’était le temps où les Achabas[1], les grands pasteurs

nomades, remontent des steppes sahariennes pour faire pâturer leurs

troupeaux dans la montagne, l’Enfant, parcourant leurs campements,

reconnut la mule étourneau parmi des bandes de dromadaires.

[1] On nomme _achaba_ l’exode estival des Sahariens possesseurs de

bétail, et l’on dit aussi, un _Achaba_, des _Achabas_, des individus

qui le composent.

--Et pourquoi n’être pas revenue à la maison, je te prie? O la sauvée

des lions et de la panthère!

Les babines de la mule effleuraient les petites mains et elle secouait

ses longues oreilles.

Elle consentit à regagner l’écurie, mais ne voulut jamais reprendre le

chemin tant de fois parcouru ni le fardeau tant de fois porté.

Et l’Enfant caressant la bête rétive lui disait:

--Je comprends, ô l’Étourneau, la chère et la courageuse; c’est à cause

de l’ingratitude et de la lâcheté; tu as raison.

Au tournant de la voie ouverte dans la forêt, au passage du col d’où

l’on aperçoit la Route et les plaines, avec des villages et des cités,

l’Enfant souveraine est à cheval entourée de ses serviteurs.

Sur le seul chemin qui traverse la forêt, impénétrable par ailleurs dans

ses maquis en friche et ses hautes futaies, ils attendent les gens du

Sud pour dénombrer les troupeaux transhumants et désigner les parties

forestières louées aux Nomades comme pâturages d’été.

Les serviteurs ont mis pied à terre. L’Enfant reste sur son grand barbe

pommelé.

L'enfant taciturne · 第 2 / 7 段