Entre des ceps tortueux, une enceinte primitive de pierres s

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

MAGALI-BOISNARD

L’ENFANT

TACITURNE

ROMAN

AMIENS

LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE

7, RUE DELAMBRE, 7

(Dépôt à Paris, 1, rue Vavin, 6e arr.)

1922

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Il a été tiré:

10 exemplaires sur Japon numérotés de 1 à 10.

20 exemplaires sur Hollande numérotés de 11 à 30.

70 exemplaires sur Arches numérotés de 31 à 100.

La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.

Tous droits de reproduction réservés.

Copyright 1922 by Edgar Malfère.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur

_Mâadith_, roman de l’Islam.

Chez d’autres éditeurs

_L’Alerte au désert._ La vie saharienne pendant la guerre. (Perrin).

_Le Chant des femmes_ (couronné par l’Acad. Française), poèmes du temps

de guerre. (Perrin).

_La Vandale_, roman de la décadence romaine en Afrique. (Sansot).

_Les Endormies_, roman de l’Islam féminin. (Sansot).

_L’Islam et la politique des Alliés_ (adapté de l’italien).

(Berger-Levrault).

_La Kahena_, 4 actes de l’indépendance berbère.

_Études et conférences._

En préparation

_Le Désert_, poèmes sahariens.

_La Trace Perdue_, roman.

_Jackie au désert_, histoire d’un bébé dans le Sahara.

Au père et à la mère de l’enfant taciturne, tendrement.

L’ENFANT ET LES LIVRES

Des myrtes lustrés hérissent un promontoire de grès rouge et de gneiss

violacés, hors de la grande forêt, dans la contrée des chênes et des

altitudes. L’ombre allongée des cimes le couvre aux heures de soleil

déclinant. Ses assises plongent dans le filet d’eau d’un ravin où une

bauge de sangliers est incessamment rafraîchie par les bêtes hardées ou

solitaires.

Le violent printemps de l’Afrique Mineure fleurit les myrtes et roussit

l’herbe environnante.

Une touffe épanouie recèle un étrange butin:--butin de bibliothèque au

rassemblement et aux voisinages imprévus. Quelque Barbare, naïvement

curieux, a jeté là Tacite et l’_Histoire des Animaux_ d’Aristote, le

_Traité de la Sagesse_ de Pierre Charron, trois volumes de l’_Histoire

Universelle_ du comte de Ségur et une lourde Bible rituelle dont

s’enorgueillirait la table sainte d’un temple luthérien.

Le cuir cassant et doré des reliures anciennes se boursoufle, éclate et

se rompt par les nuits humides et les jours brûlants. Les volumes

échafaudés croulent dans un désordre caractéristique indiquant qu’ils

sont souvent pris et repris, puis brusquement abandonnés, par des mains

trop jeunes, au service d’un esprit trop impatient et avide. Le lecteur

habituel de ce lieu ne sait pas la valeur réelle du livre et tout ce qui

émane encore des feuillets clos durant les secondes consacrées à le

remettre lentement en place.

Les abeilles de la montagne travaillent. Un bourdonnement diligent

enveloppe le promontoire, effleure le pesant silence du jour en forêt

sans que ce silence en soit vraiment troublé.

Voici paraître une abeille humaine, celle qui butine le trésor des

livres et puise à même leurs calices nombreux, obscurs et féconds.

Fillette impubère, au corps mince et long dans une solide robe de toile

égratignée par les ronces, elle a des traits précis et irréguliers, la

peau hâlée par les vents et par le soleil, le front bombé, dur et poli.

Sa chevelure sans grâce est de la couleur des chaudes terres de Sienne

ou des cystes desséchés. Ses yeux, d’un gris noircissant, s’ouvrent

larges et volontaires. Elle mordille un brin de myrte avec des dents

nettes et serrées.

Dans le souffle égal de sa poitrine passe et revient l’haleine immense

et contenue de la forêt. La même impression mystérieuse et vivifiante de

forces profuses apparente l’une à l’autre cette enfant et la futaie

vierge. Une virilité singulière anime ses gestes; une subtile mobilité

nuance les expressions de son visage.

Elle se blottit dans la touffe-bibliothèque. Ses mouvements ont la

souplesse et la sûreté de ceux de l’animal bien plus que de ceux de

l’homme.

Accoutumées à sa présence, les abeilles n’interrompent point leur

labeur. Cependant, autour d’elle, les choses semblent devenir attentives

et l’atmosphère comme obéissante, soumise au rythme de sa volonté. La

forêt, somnolant dans la lumière, ne dort qu’à la manière des félins;

sous les paupières vertes et dorées de la brousse, les innombrables

prunelles veloutées des sous-bois font converger leurs scintillements et

leurs ombres sur les myrtes en fleurs. Un prodige quotidien harmonise

ainsi la nature ambiante au geste de l’Enfant. Et celle-ci, la toute

petite, s’impose souverainement à celle-là, la grande.

C’est une rare, orgueilleuse et puissante enfant.

Les réalités de sa vie procèdent du merveilleux. Elle détient, tangibles

et permanentes, toutes choses qui, pour les autres créatures de son âge,

appartiennent à un monde fantastique, dans l’enchantement des récits

d’aïeules et dans les romans d’aventures. Elle vit, en partie, de ce

dont les autres rêvent; si elle rêvait, elle ne pourrait rien imaginer

de plus extraordinaire.

Fière et distante, elle ne connaît pas un égal; les hommes, les femmes

et leurs petits, la population qui l’entoure, lui sont des vassaux ou

des serviteurs et ils ne tirent pas leurs origines de la même race

qu’elle. Ses commensaux, les chasseurs, et son propre instinct, lui ont

appris à dominer sur les bêtes des bois.

Qu’elle soit née ou non dans la zone forestière, sur ces sommets d’Atlas

Tellien où circulent encore les grands fauves, il importe peu. Il y a

pour certains êtres, représentatifs d’une synthèse des possibilités

humaines, une évidente prédestination. L’Enfant a été façonnée par les

forces naturelles de cette contrée et par des qualités d’atavisme, pour

jouer un rôle d’influence morale et exercer son droit de suzeraineté sur

la multitude des animaux libres et sur des tribus d’hommes primitifs. Du

sol lui viennent l’ardeur soutenue, la vigueur tranquille et sa

ténacité; de la _mémoire ancestrale_ procèdent son originale audace, son

esprit prompt à saisir l’intelligence des choses, les faiblesses des

individus, et sa facile aisance à s’assimiler ce qui est délicat et

beau.

Elle est fille de gens aux vieilles et nettes traditions françaises,

propriétaires, créateurs en quelque sorte, de ce vaste domaine forestier

où il fallut ouvrir le chemin avec le fusil d’affût, le pic et la hache.

Elle est la créature unique entre toutes les créatures de la montagne,

pure comme l’air des cimes, fraîche comme les jeunes taillis, altière

comme le chêne et taciturne comme le rocher. Les énergies de son corps

plein de sève et de son cerveau actif se dépensent et s’équilibrent dans

la rude solitude et la totale liberté.

Opposée à la faune des forêts et au peuple pastoral des clairières, elle

devient un symbole, une entité spirituelle sur la matière fruste, un

élément concret de la supériorité d’une espèce humaine sur des éléments

inférieurs.

Son cœur sensible et intelligent est également dépourvu d’envie et de

faiblesse. L’indulgence et la commisération n’y trouvent pas encore de

place.

Elle ne pleure jamais et les larmes d’autrui ne l’émeuvent pas. Devant

la douleur physique, elle est dure pour elle et pour tous; mais elle n’a

jamais infligé volontairement une souffrance.

Quand les poulains montés se heurtent et roulent brutalement sur le sol,

écrasant les petits cavaliers, quand il y a de profondes blessures, du

sang, un membre brisé parfois, l’Enfant n’interrompt pas le jeu ni le

galop de son cheval.

Elle a vu mourir, dans l’ombre de la maison, pendant une heure

infiniment plus poignante que l’instant d’une simple fin d’existence au

soleil des clairières ou le trépas fataliste d’un chasseur dans la

brousse. Cette mort d’un très jeune frère, ce deuil dont les parents

restent inguérissablement frappés, passèrent sur elle, violemment, mais

sans rien laisser de la tristesse qui corrode; elle eut seulement un peu

plus de gravité. Elle n’oublia pas le jour cruel, un jour de juillet où

le sirocco secouait la forêt; elle n’oublia pas la minute où

l’enfantelet, mystérieusement touché, murmurant d’étranges mots pleins

de prescience et de lucidité, referma des yeux trop grands; mais elle

n’en conserva qu’une intense et très claire image de beauté dernière.

Elle possède au degré suprême le sentiment de l’éternité. Elle sait que

l’arbre renaît inlassablement et qu’inlassablement les êtres visibles et

invisibles se reproduisent afin que se poursuive sans interruption la

vivante ronde universelle. Une sensation de perpétuité habite en elle.

Sans découvrir exactement tout le sens de la mort, elle a nettement

conscience qu’il ne s’agit là que d’un état momentané, une solution de

continuité entre la vie déjà vécue et celle que l’on va vivre.

En parcourant les Évangiles, elle a été pénétrée d’un grand amour pour

Jésus, mais, rebelle instinctivement à l’obéissance comme à l’humilité

qui ne se sont jamais imposées à elle, elle ne désire suivre ni

l’exemple ni la doctrine du Christ. Mieux, elle se glorifie tacitement

d’avoir, avant de les connaître, préconçu les promesses de vie éternelle

et de résurrection. Pourtant, et parce qu’elle conçoit bien la grandeur

de cet Humble volontaire, elle lui dédie le plus pur attachement, sans

formule.

Exempte d’angoisse et de mélancolie, elle se repose volontiers près de

la tombe du petit disparu. C’est dans une partie de la forêt où des

allées tournantes tracées, le sous-bois débroussaillé, les arbres hauts

et de diverses essences, créent une sorte de parc. L’Enfant sereine

s’engourdit dans la grande ombre du cèdre, entre les racines duquel

repose la chère dépouille dans un cercueil de cèdre aussi. Là, le doux

mort garde une place étroite et privilégiée, sous les fougères élancées

et les asters sauvages qui étoilent l’ombre. Il dort dans l’odeur

immortelle de l’arbre admirable, celui dont le bois ne pourrit jamais,

celui qui, dans les palais cendreux, est intact de siècle en siècle,

celui qui conserve, sur la corruption des êtres et la ruine des choses,

sa fibre indestructible et son parfum vivant.

L’Enfant a lu les réflexions de Pierre Charron:

«Peut-être que le spectacle de la mort te desplait à cause que ceux qui

meurent font laide mine. Oui, mais ce n’est pas la mort, ce n’est que

son masque. Ce qui est dessoubs caché est très beau; la mort n’a rien

d’espouvantable. Nous avons envoyé de lasches et poureux espions pour la

recognoistre: ils ne nous rapportent pas ce qu’ils ont veu, mais ce

qu’ils en ont ouy dire et ce qu’ils en craignent.»

L’Enfant ne redoute rien et, même consciente d’un danger, ne l’évite

point, car un fatalisme naturel sévit dans son ambiance. Elle ne craint

aucune chose ni personne. Ce qui appartient généralement au domaine du

merveilleux lui étant ordinaire ne lui cause nulle inquiétude, mais elle

sait gré à l’auteur du _Traité de la Sagesse_ d’affirmer que Celle que

les livres sacrés nomment la Reine des Épouvantements n’est qu’un

masque, et que «ce qui est dessoubs caché est très beau». Cela

correspond à son désir et à ses secrètes certitudes.

Au cours de sa méditation, elle entend bruire les feuilles et craquer

les brindilles entre les arbres. Des pics de bois et des geais bleus

s’envolent, se rapprochant d’elle. Un cerf et des biches se montrent

allant vers l’abreuvoir des chevaux, frais sous les ombrages plus

denses. Un moment, ils stationnent, observant cette créature près de qui

les oiseaux se posent avec indifférence. Ils la regardent sans anxiété

ni surprise, dans la sécurité d’un amical instinct.

Ainsi la petite et grave Enfant de la forêt renouvelle le miracle des

solitudes du mont Alverino. Et, certes, François d’Assise eût pu la

bénir de renouer ainsi le fil d’un autre temps à celui de sa très douce

sainteté.

«Que le parler soit sobre et rare...», disait encore messire Pierre

Charron, prédicateur de Marguerite de Valois, avocat devenu

ecclésiastique, ami de Montaigne, et l’un des vingt-cinq enfants d’un

libraire de la rue des Carmes à Paris!

«... les meilleurs hommes sont ceux qui parlent le moins...»

Si l’hôte studieux du buisson de myrte n’avait été déjà cet enfant

taciturne, la leçon du livre l’eût incitée au goût du silence; mais elle

avait peu de tendances à la loquacité. La constante fréquentation de la

hautaine et sévère Nature frappe la bouche de mutisme tandis que

s’accroît l’éloquence intime de la pensée.

L’Enfant qui vivait seule, sans communion fraternelle avec ses

semblables, ne se trouvait pas sollicitée par le flux des paroles, même

au foyer paternel.

Là aussi elle existait isolément. Elle aimait pourtant, d’un amour

absolu, mais qui n’éprouvait pas le besoin ni n’entrevoyait la nécessité

de s’extérioriser. Il lui arrivait de caresser dans son esprit des mots

qu’elle allait dire, dont elle laissait passer l’opportunité, et qui

retombaient dans un abîme de choses inexprimées, en amoncellements

précieux, inutilisés.

La maison, demi-villa, demi-fortin, sur les terrasses étagées, devait à

la montagne la qualité de ses matériaux et sa richesse et ne participait

pas, intérieurement, à la vie de la montagne. Le seuil franchi, elle

offrait, intégrale, une atmosphère de province française et, mieux, de

vieille Provence, comme parfaitement ignorante de la transplantation.

Seulement, c’était une atmosphère triste où les sensibilités, meurtries

par l’épreuve et s’isolant dans leur douleur faite de souvenirs aigus et

de regrets vains, n’échangeaient que des soupirs lorsqu’elles ne

mêlaient pas leurs pleurs.

Après les années actives, joyeuses dans la vigoureuse conquête et la

mise en valeur de la contrée nouvelle, les résultats de l’effort ayant

dépassé la réalisation escomptée, cette famille de pionniers était

entrée dans une période inerte, une phase de repos qui semblait

définitif et n’allait pas sans désœuvrement. Et c’est pendant cette

période, où le foyer sans labeur se trouvait désarmé, que l’épreuve

avait frappé. Au lendemain du deuil imprévu il demeurait morne, sans

volonté de réagir, mal résigné.

Pour silencieuse qu’elle fût, l’Enfant avait conscience d’être l’unique

bruit et le seul mouvement actif et résolu de la maison.

Une aïeule, exquise d’indulgence et de mélancolie, lui apprit à lire,

puis lui livra le trésor de la bibliothèque. L’Enfant y puisa largement,

insatiable et ravie, dans l’encombrement des volumes d’une théologie

aride, compacte et fouillée, héritage de sévères aïeux calvinistes, dont

plusieurs avaient été martyrs pour soutenir le dogme de l’impitoyable

réformateur. Elle tenait de ceux-là sans doute son tempérament ferme,

son orgueil outrancier et son penchant à discuter et à juger librement

des choses même sacrées. Elle parcourut le cycle d’une très classique

littérature romanesque qui retint moins longuement son attention.

La structure et l’appétit de son intelligence étaient de telle sorte

qu’elle ne savait s’attarder à ce qui ne s’implantait pas subitement en

elle comme sur un terrain propice, reconnu ou découvert.

Aux problèmes posés par ses réflexions et sa logique intuitive, elle ne

demandait pas d’être suivis de solutions immédiates. A feuilleter la

Bible, elle éprouvait plus d’incertitude que d’étonnement. Environnée de

gestes archaïques et par la primitivité des vies forestières, elle ne se

trouvait pas dépaysée à travers l’Ancien Testament. Une seule fois, ne

percevant rien des réalités de la détestable aventure des filles de

Loth, elle interrogea un vieux montagnard qui lui parut présenter

quelque ressemblance de traits avec l’image qu’elle se faisait du

patriarche. Il la considéra, plein de douceur, hocha la tête et répondit

gravement:

--Regarde les bêtes, ma fille; regarde les bêtes. Et cela n’est ni sur

toi ni sur moi; mais sur un favori du démon.

Dans ses déductions ou ses observations, il n’entrait jamais d’ironie;

car l’ironie est un fruit de l’expérience et des collectivités qui en

font une sauvegarde de l’individu. Les solitaires l’ignorent parce

qu’ils n’en ont pas besoin.

Pour nombreuses qu’elles fussent, les sensations de l’Enfant

s’ordonnançaient avec une santé physique et une droiture sans excès ni

défaillances.

La mère, délicate et passionnée, chérissait dans une muette angoisse,

une appréhension constante, la fillette ardente et sage dont les gestes

téméraires lui échappaient, mais qu’elle voulait, avant tout, voir libre

de bénéficier sans contrainte de la plus large vie. Dans un même

sentiment, le père, à qui désormais elle tenait lieu de fils, la

laissait agir, commander, disposer des gens et des choses et régner à sa

guise.

Il y avait une sœur, une cadette autour de laquelle errait la

perpétuelle menace d’une brève destinée et le frisson du fatal

dénoûment, forme infiniment fragile, instable et gémissante, dans les

bras qui l’étreignaient désespérément.

Ainsi l’Enfant taciturne et forte vivait-elle peu dans la maison. Elle

s’en évadait dès l’aube pour rentrer dans la saine, vivante et sereine

plénitude de la forêt.

Au sommet de la montagne, dominant les croupes moutonnantes et les

longues pentes boisées, le chaos des rocs, des torrents et la rousse

douceur de la Grande Clairière, l’Enfant se sentait à ce point élevée,

hautaine et satisfaite, qu’elle eût pu s’écrier avec le penseur hindou:

--Mes œuvres sont mon bien. Mes œuvres sont mon héritage. Mes œuvres

sont la matrice qui m’a porté. Mes œuvres sont la race à laquelle

j’appartiens. Mes œuvres sont mon refuge.

Ses œuvres, c’était elle-même dans la plénitude de sa volonté et dans

l’adoration de son entourage, c’était la servitude heureuse de ses

vassaux, c’était tout ce qui s’étendait sous ses yeux et au-delà, son

royaume et sa royauté.

--Mon bien, mon héritage, ma race!...

Pour refuge, elle avait le promontoire ensoleillé.

Souvent, une longue couleuvre grise s’y lovait, paresseuse et torpide.

L’Enfant parvint à l’apprivoiser et le serpent devint le gardien

symbolique des livres du buisson.

--Il faut passer derrière le «douar», dit la servante drapée de rouge

qui précédait l’Enfant.

Aux abords du village de tentes et de huttes, les chiens aboyèrent sans

animosité. Des fermes surgirent de l’ombre avec les gestes d’appel de

leurs bras cerclés de bracelets lourds comme des torques ou des anneaux

d’esclavage. Des gardeurs de chèvres coururent, tentèrent d’arrêter les

passantes, de les entraîner dans les logis mobiles, boire le lait fumant

des bêtes. Mais elles refusèrent avec un mot de bénédiction.

--C’est après le cimetière.

La servante s’engageait entre quelques tumuli dès longtemps visités par

les chacals. Alentour croissaient des ronces, des asphodèles et des

agaves bleus, rigides. Elles avaient parcouru un long chemin pour

atteindre cette région de la forêt qui produisait surtout des oliviers

sauvages, des vignes, des lentisques et des arbousiers.

--Arrête-toi, voici _son_ jardin.

Elles pénétraient dans une clairière, étroite et blonde sous des herbes

serrées et des chardons jaunes. Un bois d’oléastres et de phyllarias

l’environnait. Les vignes retombaient à foison, fermant toute issue

entre les troncs et pareilles à des tentures brodées. Des faisceaux de

rameaux feuillus, liés de souples sarments, formaient une hutte conique

et sans proportions régulières. Certainement le constructeur de cet abri

n’avait pas appris des montagnard l’art d’assembler les tiges et les

branches ni comment on fait, avec le diss et les roseaux, le toit léger

d’une cabane.

--Regarde-_le_, dit la servante.

Un homme était assis contre la hutte, les jambes repliées, les genoux

encombrés de rameaux d’arbousier aux baies pourprées qu’il égrenait et

mangeait lentement. Son corps entièrement nu, bronzé, poussiéreux et

solide, portait soixante ans d’âge. La barbe et les cheveux, gris

roussâtre, encadraient une face pensante, des traits minces, des yeux

ronds et brillants d’oiseau de nuit...

L’Enfant des civilisés et l’Homme des bois étaient face à face. Elle

avait voulu voir l’être bizarre, dont les indigènes parlaient comme d’un

mage et d’un sorcier, au mutisme volontaire vis-à-vis des humains tandis

qu’il conversait avec les animaux. Il vivait librement dans toutes les

vertes thébaïdes du domaine. On ne savait de lui que sa douceur et sa

nudité. Il était venu, un jour, jusqu’aux terrasses de la maison, sans

vêtements, car il n’acceptait aucun de ceux que lui donnaient les gens,

ne se couvrant même pas d’une peau de bête et circulant les bras

toujours chargés de branches et de fruits.

Le maître le fit chasser et l’Enfant ne put alors que l’entrevoir

traversant la Grande Clairière d’un pas élastique...

--Celle-ci est la maîtresse de la montagne et de la forêt, dit la

servante au solitaire.

Elle avait dénoué la ceinture retenant sa draperie rouge sur ses

gandourahs et jetait la tiède étoffe à celui qui était nu. Il comprit et

s’en enveloppa de façon à ce que sa tête seule fût visible. Le regard de

ses yeux ronds passait au-dessus du front de l’Enfant.

Soudain, il parla, en arabe, usant de mots dont ne se servaient jamais

les montagnards, de locutions rares et nouvelles pour la visiteuse

familiarisée cependant avec la langue de l’Islam. Il parlait comme on

psalmodie:

--Je la connais. Elle est celle qui passe et qui demeure. Elle est la

forme visible et le geste de ceux qu’on ne voit pas. Son silence

interroge et sa présence ordonne. Le destin est un alchimiste; il

jettera ce dur métal au creuset; l’épreuve du feu changera le métal en

argile; l’argile recevra les empreintes qui ne marquaient pas le métal.

_Il_ l’a posée sur ce sol, sachant pourquoi. Toutes choses lui sont

destinées, puis elle sera destinée aux choses. Et cependant voici

qu’elle est tel un vin frais rempli du suc des vieilles treilles. Mais

l’amphore est fragile et la vie a grand soif...

L’Enfant curieuse et la servante atterrée écoutaient les paroles

étranges.

Des plis de la draperie rouge, le solitaire libéra une de ses mains,

pleine du trésor écarlate des arbouses, et se remit à manger.

L’Enfant s’avançait vers la hutte.

--Elle veut prendre au gîte ce qui n’appartient pas à l’homme, mais à

l’esprit, dit doucement le mangeur d’arbouses.

--Je ne veux voir que ta cabane, répliqua-t-elle au hasard.

--C’est _le Livre_ que tu verras.

Intriguée, elle pénétra résolument sous l’amas des branchages. Des tiges

de chiendent, d’un blanc verdâtre, rampaient sur le sol. Et, suspendu

par des lanières de cuir et de laine, contre l’embroussaillement du

toit, elle vit _le Livre_, une quantité de feuillets disjoints, gravés

de signes arabes et de caractères latins, mais dans une langue que

l’Enfant ne connaissait pas. L’écriture inégale et l’encre aussi

blafarde que les tiges de chiendent croissant à l’ombre, ajoutaient à

leur aspect mystérieux.

--«Un sapin isolé se dresse sur une montagne aride...», psalmodiait le

solitaire.

--Que dis-tu, que dis-tu? cria la servante dont la terreur

superstitieuse grandissait.

--Je lis ce qui est écrit dans le Livre, répondit l’homme en fermant ses

yeux de hibou.--Et il reprit de la même voix: «J’ai rêvé d’une enfant de

roi aux joues pâles et humides... Ils ont empoisonné mon pain, versé du

poison dans mon verre, les uns avec leur haine, d’autres avec l’amour.»

L’Enfant ignorait que ce fussent là des vers de Heine. Elle écoutait

l’homme en regardant les mystérieux feuillets.

--«Par le figuier et l’olivier, par le mont Sinaï et ce pays fidèle,

nous avons créé l’homme dans les plus admirables proportions.» Dis au

nom du Dieu adorable: «Il apprit à l’homme à se servir de la plume, il

mit dans son âme le rayon de la science.»

Cela, c’étaient les sourates écrites en caractères koraniques sur les

feuillets...

L’Enfant sortit de la hutte sans toucher au livre de l’anachorète.

--N’apprends-tu pas à celle-ci comment les porcs-épics te connaissent?

suggéra la servante, désireuse de mettre fin à une scène qui lui

semblait une dangereuse sorcellerie.

Les yeux ronds clignèrent. Le solitaire se redressa. On eût dit quelque

imperator drapé de pourpre. Il fit un signe consentant.

--Tu peux aller avec lui, murmura la servante rassurée. Moi, je vais

réciter ici la prière pour nous délivrer des sorts.

Entre des ceps tortueux, une enceinte primitive de pierres sèches et un

minuscule dolmen indiquaient la sépulture consacrée d’un saint. De

petits vases naïfs, où chaque pétrisseuse d’argile mit un peu de sa foi,

de son art et de sa fantaisie, se multipliaient autour de cet autel,

noircis et luisants de résine brûlée et de fumée de benjoin. Un long

cierge de cire verte, mince comme une vrille de vigne, avait été déposé

sous le dolmen par un pèlerin voulant laisser à la main pieuse d’un

passant dépourvu d’offrandes le soin de l’allumer pour pouvoir, quand

même, témoigner de sa ferveur.

La servante alluma le cierge et se prosterna.

L’Enfant s’éloignait avec l’Homme des bois. Celui-ci marchait à la

manière souple des chats en maraude, faisant des pauses entre les

affleurements des gneiss, à travers les myrtes et les lentisques.

Quelques phyllarias et des arbousiers grêles et hauts jaillissaient du

terrain schisteux.

Il s’arrêta tout à coup, s’enroula plus étroitement dans la draperie

rouge, prit la main de l’Enfant. Ils se coulèrent derrière un buisson.

Un porc-épic débouchait sur la surface plane d’une roche et son allure

se modifia instantanément. Il éventait une présence qui, si elle n’était

pas ennemie, troublait cependant sa quiétude. En arrêt, il frappait du

pied à la manière des lièvres et des lapins inquiets. Il se hérissa,

devint extraordinaire, animal inoffensif soudain fantastique et presque

redoutable. Sous le frémissement de son épiderme, sa terrible toison de

dards blancs et noirs bruissait comme les rideaux de perles et de

bambous quand on les agite. L’Enfant savait que c’était là un animal

très brave, qui ne se terrait que devant la panthère ou le serval rusé,

mais ne craignait pas de foncer sur l’adversaire qu’il trouvait à sa

taille et lorsqu’il ne s’agissait que d’un chacal ou d’un chien. Ses

yeux brillants fixant le buisson, il hésitait également pour attaquer ou

pour fuir.

Alors, tel un serpent qui mue et sort de son enveloppe, l’Homme des bois

glissa hors de la draperie enroulée et rampa sur le ventre dans la

direction du porc-épic. L’animal le vit, le reconnut sans doute; les

dards s’abaissèrent et s’alignèrent au repos sur son dos redevenu

normal. Il parut à l’Enfant que les regards de l’homme et de l’animal

échangeaient un amical et mystérieux langage.--N’étaient-ils pas deux

solitaires de la forêt? et leurs prunelles étaient aussi mieux faites

pour les heures nocturnes que pour le rayonnement du jour.--L’homme se

livrait à des mouvements imperceptibles, grâce auxquels son corps étendu

progressait insensiblement. Il avait conservé dans sa main une poignée

d’arbouses et recommençait à les manger. Quand il fut face à face avec

le porc-épic, il répandit les arbouses sur la roche à portée de sa

bouche et du museau de l’animal. Alors, ils mangèrent ensemble.

Brusquement, tous deux disparurent... L’Enfant se souvint de ce que les

montagnards affirmaient: l’Homme nu pouvait, suivant son caprice,

habiter l’aire d’un vautour ou le terrier d’un porc-épic et, la nuit,

les mangoustes et les genettes se rassemblaient pour chasser avec lui

dans les nids de perdrix...

Elle prit la draperie rouge, en la laissant traîner derrière elle comme

un voile mythologique, et rejoignit sa servante en prières.

Parmi les feuillages, le cierge de cire verte brûlait d’une flamme

infiniment pâle, semblable à un rameau délicat qui se consumerait

lentement.

Un grand berger saisit aux naseaux le cheval de l’Enfant:

--L’Homme nu est mort, dit-il. Je l’ai trouvé et enseveli. Il n’y avait

que ceci dans sa hutte. Je l’ai pris pour toi qui aimes les papiers et

les livres.

L’Enfant glisse à bas de sa monture. Une singulière expression de

gravité l’envahit en recevant l’unique héritage de l’être mystérieux.

Elle va se réfugier sur le promontoire et dans la touffe des myrtes.

Elle pose sur ses genoux les feuillets du solitaire,--qui était

peut-être un saint plutôt qu’un fou ou un sorcier. Elle dénoue les

lanières.

Écrites récemment, avec un calame de roseau, comme en possèdent les

scribes errants qui parcourent toutes les contrées arabes, sur la

première page sont ces lignes, en français, et de la même écriture

inégale que le reste du manuscrit:

«Toi, l’Enfant, et moi, l’Homme, nous sommes le plus beau livre, car

nous sommes l’intelligence de la forêt.»

L’une après l’autre, elle feuillette toutes ces pages qu’elle ne peut

pas déchiffrer. Mais en arrivant aux dernières, l’encre fraîche frappe

de nouveau ses yeux. Elle lit encore en français, croyant entendre la

voix qui psalmodiait. Et voici qu’elle murmure, en imitation fervente,

le Cantique du Soleil de ce divin François d’Assise, transcrit là:

«Loué soit Dieu, mon Seigneur, avec toutes les créatures et

singulièrement notre frère messire le soleil...»

Elle croit percevoir comme une confidence d’esprit à esprit entre son

âme, soudain pénétrée de piété, et l’âme évadée de celui dont on ne

savait rien, excepté sa douceur et sa nudité.

«Pour acheter l’amour j’ai donné tout, et le monde, et moi-même...

«Je ne puis plus voir de créature, toute mon âme crie vers le

Créateur...

«Que personne ne me reprenne si un tel amour me rend fou... Oh! si je

pouvais trouver une âme qui pût me comprendre, avoir pitié de moi, et

savoir toutes les angoisses de mon cœur!...»

Et nul ne devait connaître si c’était dans un dernier sentiment

d’exaltation ou de détresse que l’Homme inconnu avait accueilli «notre

sœur la mort corporelle...»

L’Enfant plaça les feuillets dans la lourde Bible.

En ce temps, une sorte d’ardeur pieuse la sollicita. Elle sut des

psaumes qu’elle répéta comme une prière.

Si quelque maître religieux, autorisé, se fût trouvé près d’elle,

peut-être se serait-elle vouée au plus ardent mysticisme. Elle ne

saisissait pas, dans la prière familiale, traditionnelle, ce sûr élément

d’influence qui émane des grandes manifestations collectives du culte.

Sa foi s’engourdissait alors en elle, ou, sous une sollicitation

extérieure, se dispersait au-delà des limites de la vérité théologique,

ou bien encore ne se rattachait qu’à quelque lien de prédilection.

C’est ainsi que les fragments du Cantique du Soleil devinrent son unique

pater. Bientôt elle identifia Dieu dans le vent, et dans l’ombre, et

dans la lumière, confondant l’œuvre avec l’Ouvrier. Elle entendit le

souffle de l’Éternel dans la forêt. Elle devint panthéiste sans le

savoir et d’autant mieux que son besoin de croire et d’adorer

s’affirmait plus grand. Dieu lui fut Dieu pouvant être invoqué sous

toutes les formes et tous les noms; mais elle priait rarement.

Elle exila la Bible du buisson de myrtes et la remplaça par

Chateaubriand.

Roulée dans les chaumes et les feuilles craquantes tombées sous le

sirocco, l’Enfant caressait la tête de la longue couleuvre, en partie

lovée autour de son cou;--un cou si mince, que le serpent gris semblait

se rattacher au plus mince des rameaux d’un figuier blanc.

Son regard et celui du reptile apprivoisé s’échangeaient dans la chaleur

et le rayonnant soleil d’alentour. Le silence pesait en masse d’or sur

la contrée somnolente et muette, toutes voix éteintes par l’heure du

diurne sommeil.

L’Enfant taciturne parlait. Elle parlait pour la grise couleuvre à l’œil

doré.

--Je te dirai l’origine du monde, celle que les savants méconnaissent et

dont les bons sauvages sont certains.--Toi, tu dois savoir cela.--Le

Grand-Lièvre, a rassemblé toutes les bêtes. (Ton aïeule y fut et ne te

l’a pas dit.)--Il a pris un grain de sable au fond d’un lac et il en a

fait la terre.

Le reptile siffla contre une brindille sautant sous un souffle du vent

et qui l’avait heurté au passage.

--Il fallait plutôt siffler contre le vent, remarqua l’Enfant; mais le

vent est inaccessible et celui-ci est peut-être un mécontentement de

Dieu. La première étoile va l’apaiser. Écoute:--Michabou,--(c’est le

chat-tigre),--après la création de la terre ne voulait pas celle des

hommes et le Grand-Lièvre eut à peine le temps d’en créer six avant de

discuter avec lui. Vint le Déluge;--(le même qui punissait les gens de

la Bible, oui, Serpent).--Et après cela, tous les autres hommes sont nés

du mariage de Messou avec la femelle du rat musqué!...

Ainsi se manifestait éloquemment son plaisir d’avoir suivi Chateaubriand

dans son _Voyage en Amérique_.

--Et je vais te dire encore, Couleuvre intelligente;--(ne me serre pas

si fort le cou!)--L’araignée apprit à Michabou comment on tisse les

filets. Plus tard, il consentit à l’apprendre aux hommes et c’est

pourquoi nous avons des _chebkas_ pour transporter les épis sur le dos

des mules.

Elle fut hantée par Velléda, «sa taille haute, sa courte tunique noire,

la faucille d’or suspendue à sa ceinture d’airain». Dans son instinct et

sa féminité, elle établissait un parallèle entre elle et cette rude et

magnifique vierge des Gaules, son aïeule.

--Certes, j’aurais été telle; mais je ne me serais point humiliée devant

le héros grec. Il se serait plutôt courbé sous ma main, sinon je le

prenais par le col au croissant de ma faucille!

Elle ne concevait rien, quant à elle-même, des possibilités et des

réalisations de l’amour. Elle n’en avait ni prescience ni impatience,

pas plus dans sa chair que dans son esprit, et c’est encore en cela

qu’elle se différenciait de la plupart des enfants des hommes.

Comme la druidesse, qui «chantait d’une voix mélodieuse des paroles

terribles», l’Enfant de la forêt se fit un collier de baies d’églantier,

se couronna de feuilles de chêne et chanta dans la montagne aux sombres

bois.

--Voici, songeait-elle, «elle avait le regard prompt, la bouche un peu

dédaigneuse, des manières hautaines et l’orgueil dominait en elle».

Suis-je autrement?

Elle apprit à ses gamins comment se balançaient sur leurs chevaux les

cavaliers de Numance et de Sagonte, puis elle les arma de «debbous» en

bois d’olivier qui imitaient la massue de ces Barbares.

* * * * *

--Couleuvre, je te raconterai l’histoire d’Almilao l’Iroquoise et

d’Hondioun qui dansa trois fois de colère; ... mais veux-tu que nous

dormions maintenant, comme les autres, ... comme les... autres, ... et

comme... Michabou...

L’Enfant s’est allongée dans les chaumes. Ses grandes paupières se

ferment. La couleuvre, engourdie de chaleur, déroule son étreinte

apprivoisée et repose familièrement à côté d’elle.

Le regard de l’Enfant étreint toute la forêt. Ses bras frémissants,

élargis vers les horizons de la montagne aux cinq cimes, puis ramenés

lentement sur sa poitrine, enferment tout un monde dans leur geste et

contiennent les trésors de l’espace découvert et de l’étendue invisible.

Elle scande les strophes que leur intense et musicale beauté grave dans

sa mémoire pour défier l’oubli des jours. Elle a lu éperdûment les

_Poèmes Barbares_. Après celui de _La Forêt Vierge_, elle rejeta le

livre d’un mouvement brusque. Il roula, comme emporté par le vent qui

passe dans les grandes lyres. Rompu en feuillets palpitants, il tomba

dans le ravin, s’en alla au fil de l’eau pure, vers le cœur de la vierge

forêt.

L’Enfant ne voulait pas lire plus avant. Extasiée, mais frémissant ainsi

qu’aux paroles d’un oracle, elle reprenait mentalement le chant inspiré:

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin aux feuillages houleux

S’enfonce puissamment dans les horizons bleus.

Sur le sol convulsif l’homme n’était pas né

Qu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire,

De son ombre, de son repos, de sa colère,

Un large pan du globe encore décharné.

Longtemps, les monts avec leur ossature de gneiss et de granits, issus

des entrailles de la terre, repoussés et vomis par le formidable volcan

initial, avaient progressé, pendant des millénaires, vers les espaces

illimités de l’éther. Puis, les érosions, toutes les forces éoliennes et

pluviales, saccagèrent les cimes. L’œuvre sournoise des infiltrations et

le travail de désagrégation des sources s’accomplirent avant que l’homme

prît sa place parmi les hôtes de la forêt, l’immense forêt végétale,

gorgée de tous les limons, la profonde forêt animale, grouillante et

bruissante de vies multiples, la géante et l’indestructible forêt, large

ceinture des monts chauves et pour laquelle le poète scandait:

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,

Les assauts furieux des vents l’ont secouée,

Et la foudre à ses troncs en lambeaux s’est nouée;

Mais en vain: l’indomptable a toujours reverdi.

L’Indomptable! Que lui font le nombre des chênes lacérés et celui des

cèdres décapités ou abattus, croulant par le travers des vertigineuses

ravines? Un arbre meurt, dix arbres renaissent. De trop vieilles futaies

s’anéantissent dans le maquis, vingt taillis nouveaux resurgissent. Un

feu de berger, allumé dans les clairières, gagne le bois, brûle et rase

quelques hectares, mille rejets et la fraîche profusion des crosses de

fougères et des tendres graminées rejaillissent de la dévastation.

Créée ou incréée, voici la forêt éternelle! Depuis toujours et à jamais,

dans la suite des temps et leur pérennité, voici la forêt perpétuelle!

Une frénésie d’amour et d’orgueil a saisi l’Enfant. L’indomptable est

son bien, son royaume et son héritage. Elle baise le sol chargé d’humus

aux impérissables semences. Elle s’entretient silencieusement avec la

sylve:

--Je te ressemble. Tu es ma mère... et tu n’appartiens qu’à moi.

Tout à coup, ses dents se serrent, son cœur se crispe, ses yeux

s’embuent, puis flambent d’un sauvage éclat. Des vers s’inscrivent

durement, creusent leurs signes et approfondissent leur sens dans sa

mémoire; des vers qui impliquent une prophétie redoutable. Ils sont

faits de mots flamboyants pareils à ceux que le prophète hébreu, l’homme

aux lions, son favori, ce Daniel de race royale, traduisit en claires

paroles:--les mots apparus sur la muraille au festin du fils de

Nabuchodonosor.

Pour l’Enfant, l’avertissement est plus terrible que celui donné à

l’Assyrien, parce qu’il atteint au-delà d’elle-même et tue celle qui ne

pouvait pas mourir.

O mère des lions, ta mort est en chemin,

Et la hache est au flanc de l’orgueil qui t’enivre...

... le roi des derniers jours,

Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage...

L’Enfant se mit rapidement en marche à travers la forêt. Elle coupait

par le plus court, sans hésitation, quittant le sentier étroit, la sente

plus étroite, pour suivre les foulées des bêtes.

Filiale et passionnée, elle saisissait et acceptait le devoir précis,

immédiat, d’aller au-devant de la mort menaçante, prédite, pour la

conjurer, l’abolir; car elle savait comment et dans quel lieu la hache

frappait au flanc la forêt.

L’ENFANT ET LES ÊTRES

Les hommes qui traitent le bois et le tannin campent dans des huttes

forestières, au milieu des coupes de chênes-lièges et de chênes-zéens.

Leur chantier ressemble à un grand champ de massacre incohérent.

Depuis des générations, le visage de ces hommes porte le hâle des brises

méditerranéennes. Ils sont plus ou moins des fils de la mer latine et de

ce pays que Virgile saluait comme «fécond en fruits de la terre et en

héros». Ils se retrouvent bien les descendants des Ligures qui vivaient

dans les cavernes et sous des huttes rondes. Mais des groupes et des

individus se différencient les uns des autres dans le nombre actif;

Piémontais de façons rudes et de sentiments énergiques, Sardes aux yeux

graves, aux habitudes archaïques et simplement laborieuses, Siciliens

trop prompts ou trop lents, susceptibles et vindicatifs, tous nomades du

travail qu’enfantent la misère et la densité de population dans les

provinces italiennes.

En émigration permanente, ils sont aptes à tous les travaux rustiques, à

ceux qui exigent la continuité de l’effort et la vigueur soutenue dont

les Arabes se détournent. Les grandes exploitations, les chantiers de

constructions et de terrassements, accueillent également leurs services,

contre un salaire dont ne se contenterait point tout autre ouvrier

européen. Dans une entreprise, pourvu que les surveillants et

contremaîtres les laissent boire, en guise de vin, l’exécrable alcool

frelaté et de prix dérisoire qu’ils font venir par tonnelets et qui sert

aux libations de leur frugale nourriture, huile, oignons, tomates et

piments, alternant avec quelques tranches de venaison prise aux abords

du chantier, le rendement de leur main-d’œuvre est mathématique. Si

l’autorité régulière n’avait pas à intervenir dans les conflits

sournois, les sanglantes querelles, qui éclatent en bourrasque, les

différends vidés au couteau, ils bénéficieraient d’une paix, relative,

mais indiscontinue dans le labeur.

Ils sont gens d’épargne, économisant grandement, soit pour le retour,

soit pour envoyer à leurs familles, aux femmes et aux petits restés

là-bas, un peu partout,--car c’est de partout qu’ils viennent

s’embarquer sur un voilier ou quelque méchant vapeur de Gênes, de

Livourne ou de Trapani. Ceux-ci ont fui la sauvage Calabre, ceux-là une

turbulente Sicile et les conséquences des menées de quelques _fasci_.

Ces autres quittèrent la Basilicate dont la montagne nord-africaine leur

rend les forêts peuplées de sangliers et de grands fauves sinon de

loups. Le massif de Sardaigne fournit de nombreux contingents, qui se

groupent volontiers et presque exclusivement entre eux, s’entretenant

dans leur dialecte ancien. Sur ce sol, où les ancêtres berbères qu’on

leur attribue durent longtemps vivre, ils se retrouvent familièrement;

ils sont les seuls qui n’expriment aucune inimitié ou incompatibilité

dans leurs rapports avec les indigènes; réflexes de mémoire atavique

conservant l’empreinte des passés et des existences antérieures.

* * * * *

Le chantier présentait le désordre et la confusion des campements

d’anciennes hordes barbares. Les chênes-zéens, à l’aubier dur et sain,

plein de sève, hauts et droits, s’élançant pour dominer les frondaisons

serrées et frisées des chênes-liège, gisaient, sapés par la base.

Dépouillé de ses bras et de sa chevelure, leur corps magnifique était

livré aux scies grinçantes et débité en madriers égaux. Les chênes-liège

énormes, avec leur corps pesant et cagneux, leurs branches

convulsionnaires sous l’étrange écorce à l’aspect et aux rugosités de

roc, bossuée, creusée de gorges profondes ou pareille à un gris velours

fourré de lichens comme d’un pelage de chinchilla,--les chênes-liège

roulaient dans la poussière rouge et noire faite d’humus et de tannin.

L’épais et somptueux manteau, que les siècles forestiers drapèrent sur

la majesté de l’arbre et contre lequel les panthères aiguisaient leurs

griffes, s’ouvrait, craquait et se rompait sous la hache. Les troncs et

les bras, durs et noueux tels ceux des athlètes, saignaient et

devenaient de monstrueux écorchés. Le fer s’acharnait entre les mains

mortelles et vives des hommes qui chevauchaient les cadavres gisants; le

tannin, en écailles rouges, s’éparpillait autour d’eux.

Rejetés hors de l’aire de travail du chantier, les corps blafards des

arbres auxquels il ne restait plus rien à prendre, s’entassaient,

formant barrière.

L’Enfant escalada ce rempart, sauta dans le chantier et considéra le

terrain du massacre.

Très pâle, oppressée par un grand bondissement intérieur, elle

enveloppait du regard et dénombrait la bande des ravageurs. Sa lèvre

gonflée et retroussée sur ses dents exprimait de la colère et du mépris.

Ceux-là non plus n’appartenaient pas à sa véritable race. Avec leurs

membres solides et musculeux, leur face cuivrée de soleil et de

poussière végétale, leurs prunelles obscures où vacillait le reflet du

balancement et du frémissement des feuillages, ils s’apparentaient à des

divinités sylvestres, ils étaient les frères des dryades. L’Enfant

croyait voir leurs pieds revêtir des formes de racines et s’enfoncer

dans le sol pour y prendre la place des arbres tués. Cela la blessait et

l’indignait au point le plus vibrant de sa sensibilité.

«Le roi des derniers jours de la forêt!» Il s’incarnait dans tous ces

hommes, humanité consciente ou inconsciente, formidable et brutale,

prolixe de gestes et de paroles, devant sa fragilité.

Ils avaient cessé de travailler et la contemplaient avidement. Un

enchantement confus visitait leurs âmes engourdies, indécises. Symboles

des masses frustes et de la lourde matière, ils subissaient avec

ravissement la présence de l’Enfant qui était esprit. Leur cerveau brut,

dont rien n’avait éclairci ni différencié les couches, pressentait la

douceur et le prestige indéfinissable de la pensée devant cet être

chétif et pensant.

L’apparition de la petite suzeraine n’évoquait pas pour eux la vision

des foyers lointains où grouillaient des enfants de tous les âges, car

elle ne ressemblait à aucun d’eux. Elle leur représentait quelque chose

de très clair, de très subtil et de très haut. Ils percevaient

instinctivement son rayonnement spirituel. Tous se prirent à sourire,

reconnaissants, à cause de cette lumière qui visitait leur ombre.

Mais bientôt leur sourire s’effaçait; des lueurs s’éteignaient dans

leurs prunelles sauvages; ainsi que des bêtes, ils flairaient, dans

l’air ambiant, combien le silence de l’Enfant était chargé de menace et

de dédaigneux courroux.

Ils essayèrent de lui parler sans savoir exactement que lui dire; et

parce qu’elle persistait à se taire, un invincible malaise les

étreignit.

Ils voulurent se remettre au travail; mais les haches se faisaient

pesantes dans leurs mains molles, et, subitement, il leur sembla qu’ils

accomplissaient là une tâche illicite et coupable, une action mauvaise.

La réprobation muette tombait sur eux comme une condamnation et le pire

des châtiments. Il y en eut qui eurent peur et s’éloignèrent.

L’Enfant réfléchissait. Serait-elle toute puissante sur ces gens dans

l’expression de sa volonté? Elle ne se sentait pas aussi sûre d’eux que

des autres, de ceux qui étaient ses esclaves et qui l’aimaient.

Cependant elle savait qu’elle venait de les conquérir et de les

intimider.

Alors, elle prononça:

--Ce sont les derniers arbres que vous abattrez.

Elle souhaitait qu’ils s’inclinassent dans un seul mouvement

d’obéissance.

Il se trouva que leur chef répondit simplement:

--Ce sont les derniers. La coupe est finie depuis ce matin. Nous

partons.

Un convoi de mules fit irruption qui venait charger les dépouilles des

morts. L’Enfant choisit la plus fine, s’étendit sur le bât que le

conducteur avait hâtivement recouvert de son manteau de laine blanche,

et tourna bride dans le bois.

Sa bouche effleurait au passage tous les rameaux pendants. Elle

murmurait à la forêt:

--J’ai arraché la hache et tu ne périras plus.

La fête des vivants est éclatante au soleil, parmi les pierres.

Les détonations des vieux fusils claquent moins haut que les cris de

joie lancés comme des flèches pour déchirer la soie flottante du ciel.

Sur les rocs surplombant la vallée étroite, les aires de vautours, les

nids peuplés de gyps fauves, rivaux des puissants gypaëtes, se tiennent

silencieux. Un des grands rapaces, inquiet, apparaît sur les cimes,

prend encore de l’altitude pour planer au-dessus de la cohue; il descend

d’un vol circulaire; l’ombre de son envergure passe sur le front des

hommes tumultueux, puis, rassuré, il regagne les hautes zones de

l’atmosphère. Le nombre des femmes répand tant de parfums dans l’air

respiré qu’on ne discerne plus l’odeur des sylves environnantes. Tant

d’encens et de benjoin brûlent autour du tombeau du saint champêtre,

dont c’est la fête et le pèlerinage, que la suave fumée domine celle des

foyers allumés entre trois pierres pour rôtir les viandes du festin.

Une demi-coupole, badigeonnée de chaux bleutée, indique le lieu de la

sépulture sacrée, dans une enceinte d’éclats de roche entassés.

L’arbre-tabou qui ombrage ce lieu, un vieil azerolier, a moins de

feuilles que de lambeaux de voiles et de tuniques, ex-votos de la piété

féminine.

L'enfant taciturne · 第 1 / 7 段