Qui pourrait peindre la joie du colonel Framberg en apprenant que

Pauline n'est pas la soeur de Henri? «Ils pourront donc se livrer sans

remords à leur tendresse!... dit-il à d'Orméville; car je ne doute pas

que vous n'approuviez leur amour?--Ah! monsieur le colonel, répondit ce

dernier, croyez-vous que je retrouverais mon fils pour faire son

malheur! et d'ailleurs n'avez-vous pas toujours sur lui les droits d'un

père, puisque vous lui en avez tenu lieu si longtemps? vous les

conserverez ces droits respectables, et je regarderais Henri comme

indigne de ma tendresse, s'il n'avait pas toujours pour vous la même

affection.»

Les deux amis s'embrassèrent cordialement, en se jurant réciproquement

d'avoir toujours pour Henri et Pauline la tendresse d'un père. Mais, à

propos, dit le colonel, n'avez-vous jamais fait aucune démarche pour

découvrir quels étaient les parents de cette pauvre petite, et pour

savoir d'où venait la haine des monstres qui voulaient sa mort?--Jamais,

je vous l'avoue, je n'ai cherché à les découvrir; d'abord, j'ai pensé

que je prendrais une peine inutile; il m'aurait fallu retourner dans un

pays où je ne connais personne, pour y chercher des gens qui,

certainement, n'auront pas attendu mon retour pour fuir des lieux qu'ils

avaient tant d'intérêt d'abandonner, ainsi qu'ils me l'avaient dit;

ensuite j'ai réfléchi sur la situation de ma chère Pauline; elle était

heureuse, tranquille auprès de moi, et j'allais peut-être troubler son

repos, réveiller contre elle la haine de ses ennemis, en cherchant à lui

faire connaître des parents qui, sans doute, s'intéressent peu à elle,

puisqu'ils n'ont fait aucune démarche pour la retrouver.--Vous avez

raison relativement au premier point, mon cher d'Orméville; mais, quant

au second, je ne suis pas de votre avis; car, maintenant que Pauline a

en nous des protecteurs, des amis, qui sauront la garantir des pièges de

ses vils ennemis, que voulez-vous qu'elle craigne, si nous cherchions à

découvrir sa naissance pour lui faire rendre sa fortune? car elle doit

en avoir, n'en doutez pas, mon ami; c'est toujours pour de l'or qu'il y

a des êtres capables de se porter aux plus grands forfaits.--Je le pense

comme vous; mais que faire? quels moyens employer?--Nous y

réfléchirons... je me rappelle... oui, peut-être ceux que nous cherchons

ne me sont-ils pas inconnus.--Que voulez-vous dire?--Vous vous souvenez

de l'aventure qui vous est arrivée dans la forêt auprès de Strasbourg,

et où Henri vous sauva la vie?--Ah! je ne l'oublierai jamais!--N'avez-vous

pas réfléchi que ces deux hommes, qui n'étaient pas des assassins

ordinaires, pouvaient être des envoyés de ceux qui vous ont remis

l'enfant, et qui veulent vous punir de ne pas avoir obéi à leurs

ordres?--Je l'ai pensé dans le moment; mais comment supposer que je

retrouve en France, et auprès de moi, des gens qui ont tant d'intérêt à

me fuir?--Certes, ils ne vous y cherchaient pas; mais s'ils vous y ont

rencontré, ils auront cru nécessaire de vous sacrifier à leur sûreté.

Rappelez-vous qu'ils vous croient Autrichien d'origine, et que, ne

pensant pas vous trouver en France, c'était une raison de plus pour les

engager à venir y demeurer.--Vous m'ouvrez les yeux, mon cher colonel,

et je ne doute plus maintenant que les scélérats qui en voulaient à ma

vie ne soient les mêmes qui avaient juré la mort de ma chère

Pauline.--Apprenez donc comment j'espère les découvrir: Henri, en

écoutant la conversation de ces deux misérables, avait eu tout le temps

d'examiner leur visage; jugez de sa surprise, lorsqu'en se rendant à la

petite maison où j'avais trouvé l'hospitalité, justement au milieu de la

forêt, il reconnut dans le maître de cette habitation un de vos

assassins, celui qui a échappé à la juste punition qui lui était due, en

se sauvant à l'approche de Henri.--Se pourrait-il!... et cet homme?--Cet

homme n'a pu reconnaître Henri, qu'il n'avait pas eu le temps

d'examiner; mais, soit qu'il eût conçu des soupçons, le lendemain,

lorsque nous partîmes, il avait déjà quitté sa maison.--Je ne doute pas

qu'il ne puisse nous instruire de ce que nous avons tant d'intérêt à

savoir; mais où le trouver maintenant?--Nous y parviendrons, n'en doutez

pas. Dans le premier moment où Henri me le fit connaître, je refusai de

punir un homme à qui je devais l'hospitalité; mais à présent que je suis

instruit de tous ses crimes, je le découvrirai, dussé-je le chercher

jusqu'au bout du monde.--Je vous seconderai, colonel, et nous

parviendrons à démasquer les méchants.»

Les deux amis, d'accord sur ce point, songèrent que le plus pressé était

de rejoindre leurs enfants, et le colonel, qui avait appris que Mullern

et Henri étaient au château, écrivit au premier une lettre dans laquelle

il lui détaillait tout ce qui lui était arrivé; il le chargeait de

ménager à ses enfants le plaisir d'une nouvelle aussi heureuse, et, afin

d'être plus tôt réunis, il engageait Mullern à venir avec Henri et

Pauline au-devant d'eux. Cette lettre, une fois partie, le colonel et

son ami firent tout préparer pour leur départ, et se mirent bientôt en

route pour le château de Framberg. Laissons-les voyager, et revenons au

château.

Lorsque Pauline eut fini de lire la lettre du colonel, elle partagea les

transports de joie de Mullern, et son émotion fut si forte qu'elle pensa

lui être fatale, et qu'elle perdit de nouveau l'usage de ses sens.

«Allons! triple bourrade!... dit Mullern, en mettant tout sens dessus

dessous, voilà qu'avec ma diable de tête j'ai encore fait des bêtises,

et que, pour avoir voulu lui causer trop de plaisir, je vais l'envoyer

dans l'autre monde sans passe-port!...» Cependant, malgré les craintes

de Mullern, Pauline revint à elle, et se trouva mieux que jamais. «Ah!

mille bombes! lui dit notre hussard, ne recommencez plus vos

évanouissements, car je finirais par en perdre la tête.»

Pauline voulait s'habiller tout de suite, pour aller au-devant de ses

bienfaiteurs. «Un instant, dit Mullern, je n'ai pas envie que vous vous

trouviez encore mal en chemin, et comme cela pourrait arriver, nous ne

partirons qu'après-demain, parce que vous êtes trop faible pour vous

mettre en route.»

Malgré tout ce que Pauline put dire sur sa santé, Mullern fut

inexorable. «J'en suis aussi fâché que vous, lui dit-il, car je brûle de

revoir mon colonel; mais je suis devenu sage par expérience, et il faut

prendre patience.»

Après que le premier transport de joie fut passé, Pauline soupira et

regarda tristement le ciel; de son côté, Mullern devint rêveur et se mit

le poing sur l'oreille, comme c'était son habitude lorsque quelque chose

l'affectait. Au bout d'une demi-heure de silence, ils se regardèrent

tous deux.

«Je devine ce que vous allez me dire... dit Mullern à Pauline; nous

l'avions oublié dans le premier moment de notre joie; mais cela ne

pouvait pas durer.--Hélas!... où est-il maintenant?...--Il est à pleurer

sa faute dans quelque coin, comme un pénitent!... Oh! s'il avait eu le

courage d'attendre de pied ferme les événements, il ne nous aurait pas

mis dans l'embarras où nous sommes;... car, qu'irons-nous faire sans lui

devant ceux qui nous attendent?... Que dira mon colonel?--Que dira son

père? qui croit le presser bientôt dans ses bras...--Que dirons-nous, si

l'on nous demande le sujet de sa fuite?... Ah! mille escadrons! je crois

que je redoute autant de voir mon colonel que j'avais d'impatience, il

n'y a qu'un instant, d'aller me jeter à son cou.»

Enfin Mullern réfléchit qu'aidé du colonel et de d'Orméville, il

découvrirait plus aisément Henri, et qu'une fois retrouvé, ils seraient

tous parfaitement heureux. Tranquillisé par ces réflexions, il s'occupa

de consoler Pauline, et y parvint sans peine. Elle avait trop de plaisir

à le croire pour essayer de combattre ses raisons.

Les deux jours s'écoulèrent, et Franck, que Mullern avait chargé des

préparatifs du départ, vint lui dire que la chaise de poste les

attendait.

«Allons, partons, dit Mullern; et il envoya chercher Pauline. Pendant ce

temps, notre hussard préparait un discours pour son colonel; car il

redoutait le premier moment de l'entrevue. Il se promenait dans la cour,

allait sur la porte du château, regardait dans la campagne, et disait en

lui-même: «Où est-il, ce démon-là?... Que fait-il maintenant? Ah! s'il

connaissait son bonheur!... Mais non, il aime mieux courir les champs et

me faire damner, que de revenir vers moi... Cet élève-là m'a donné bien

du fil à retordre.»

Pauline ne tarda pas à descendre, elle jetait de tristes regards sur ce

château où, en si peu de temps, il lui était arrivé tant d'événements.

Mullern la fit monter dans la voiture, en lui disant: «Tenez, j'ai un

secret pressentiment que nous reviendrons bientôt ici plus contents que

nous n'en partons.--Puisses-tu dire vrai!...» répondit Pauline en

soupirant.

Mullern se plaça à côté d'elle, Franck monta en postillon, et ils

s'éloignèrent du château.

La chaise de poste ne s'arrêta qu'une fois pour changer de chevaux

jusqu'à Blamont; là, nos voyageurs descendirent à l'auberge de la poste,

dans le dessein d'y passer la nuit.

CHAPITRE XXIII.

ATTENTAT, COUP DU SORT.

L'auberge était remplie de voyageurs; les gens couraient de côté et

d'autre sans savoir à qui répondre; Mullern et ses compagnons eurent

bien de la peine à parvenir jusqu'à l'aubergiste; enfin ils le

rencontrèrent.

«Monsieur l'hôte, dit Mullern, donnez-nous vite des chambres avec des

lits, et à souper.--Mon... monsieur l'hus... l'hus... sard... ça

serait... ça serait... avec beau... beau... avec beaucoup de plaisir;

mais c'est que... c'est que...--Eh bien! c'est que? voyons, tâchez de

parler plus clairement.--Je... je, je n'en ai plus qu'une fort... fort

jolie, avec un lit.--Allons, voilà bien le diable!» dit Mullern; comment

allons-nous faire?... Cependant Pauline était trop fatiguée pour aller

plus loin, Mullern l'engagea à prendre la chambre qui restait, espérant

que lui et Franck trouveraient bien à se coucher quelque part, fût-ce

encore au grenier.

Il fit signe à l'aubergiste de le conduire à la chambre en question, car

il voulait éviter de lui parler, tant son bégayement l'impatientait.

Pauline fut conduite à une jolie pièce donnant sur la rue; et, comme

elle ne voulut rien prendre, Mullern lui souhaita le bonsoir en

l'avertissant qu'il viendrait la chercher le lendemain matin pour

partir.

Mullern et Franck, qui n'avaient pas envie de se coucher sans souper,

demandèrent à l'aubergiste où ils seraient servis le plus promptement:

«Si... si... ces messieurs veulent venir à la, la... à la,

la...--Allons, mille bombes! finirez-vous?...--A la ta... ta...--Au

diable le maudit bègue, avec sa ta ta, les si si et la la; je crois,

morbleu! qu'il s'amuse à nous solfier les psaumes du roi

David!...--Monsieur, plus vous vous impatienterez, moins il parlera

bien, dit Franck.--C'est fort agréable; en ce cas, charge-toi de le

faire expliquer, car il me prend envie de lui délier la langue à coups

de plat de sabre.»

Franck fut plus adroit que Mullern, car l'aubergiste les conduisit à la

table d'hôte, où l'on allait souper. «Allons, va pour la table d'hôte,

dit Mullern, nous verrons après à penser à nos lits.»

La chambre où l'on soupait était occupée par beaucoup de monde;

cependant, en y entrant, Mullern distingua un homme qui se leva de table

avec précipitation, et sortit de la chambre en mettant son mouchoir sur

sa figure; notre hussard n'y fit pas grande attention, et alla prendre à

table la place que le voyageur venait de quitter.

Mullern et Franck soupaient tranquillement depuis quelques minutes,

s'occupant peu des autres voyageurs qui causaient entre eux, lorsque

deux hommes, vêtus comme des rouliers, entrèrent dans la chambre, et

vinrent s'asseoir en face de Mullern et de son compagnon.

La conversation ne tarda pas à s'engager entre ceux-ci et les nouveaux

venus; ils paraissaient être de bons vivants, buvant sec et causant

beaucoup. Ils mirent Mullern sur le chapitre de ses batailles, et quand

une fois celui-ci était en train d'en parler, ce n'était pas pour peu de

temps; sa tête s'échauffait, et il se croyait encore au moment de

l'action. Les deux voyageurs paraissaient prendre beaucoup de plaisir à

l'entendre et l'excitaient à continuer; tout en parlant, on buvait, et

la conversation se prolongea tellement, que peut-être Mullern aurait

passé la nuit sous la table, s'il ne s'était aperçu que Franck ronflait

déjà à côté de lui.

«Il faut se coucher,» dit Mullern en se levant de table; il allait un

peu de travers, mais cependant il pouvait encore se soutenir. Les deux

voyageurs appelèrent l'aubergiste, et se donnèrent beaucoup de mal pour

trouver une chambre à Mullern et à son compagnon. Notre hussard les

remerciait en leur frappant amicalement sur l'épaule, et en jurant

qu'ils étaient de bons enfants.

Grâce aux soins des deux voyageurs, Mullern et Franck eurent une petite

chambre, à la vérité dans les mansardes; mais ils auraient dormi sur les

toits... On les conduisit, et ils ronflèrent bientôt à l'unisson.

Dix heures venaient de sonner lorsque Mullern s'éveilla le lendemain.

«Morbleu!... dit-il, voilà une belle conduite!... mais aussi je me

rappelle qu'hier au soir il y a eu deux diables d'hommes qui nous ont

fait boire comme des templiers. Allons, mille bombes! il faut réparer le

temps perdu.»

En disant cela, Mullern poussa Franck, qui dormait encore, et ils

s'habillèrent précipitamment. «Je suis certain, disait Mullern, que

mademoiselle Pauline nous attend depuis plus de deux heures! tâchons de

ne pas la laisser s'impatienter davantage.»

Il descend l'escalier quatre à quatre, et se rend au corps de logis où

avait couché Pauline. Il frappe plusieurs coups à la porte; point de

réponse. «Elle s'est ennuyée d'attendre, et elle est sans doute allée se

promener au jardin,» se dit Mullern; et il descend vite l'escalier et

traverse la cour pour aller au jardin. Chemin faisant, il rencontre

l'aubergiste qui l'arrête: «Où?... où?... va, va monsieur?--Parbleu! je

vais chercher la jeune dame qui a couché dans ce corps de logis, et qui

n'est pas dans sa chambre; elle est probablement au jardin.--Pas du...

pas du... pas du tout, monsieur sait bien qu'elle... elle... est

partie.--Comment partie!... non, triple tonnerre, je ne le sais pas;

mais cela ne se peut pas: voyons, quand? comment? avec qui?--Toutou...

toutou... tout à l'heure.--Se pourrait-il?--Avec un homme qui qui... qui

qui...--Allez au diable avec vos qui qui!» dit Mullern transporté de

colère, et il repousse rudement l'hôte, qui va tomber le derrière sur la

niche d'un gros dogue de basse-cour, lequel, effrayé de cette attaque

imprévue, mort la fesse à celui qui venait de troubler son repos.

Mullern, se doutant qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout

cela, prend le parti de courir après Pauline. «Quelle route a-t-elle

prise? demande-t-il à une jeune servante qui était assise devant la

porte.--La route de Lunéville, monsieur;» et aussitôt notre hussard

saute sur le premier cheval venu, et prend la route de Lunéville.

«Elle est partie tout à l'heure, m'a-t-on assuré, se disait Mullern en

galopant, ainsi elle ne peut être encore bien loin; j'aurais dû attendre

Franck, le prévenir!... mais aussi ce diable d'homme m'avait tant

impatienté!...»

Comme Mullern achevait ces réflexions, il lui sembla entendre des cris à

quelque distance; il court vers l'endroit d'où ils partaient, et

aperçoit une chaise de poste arrêtée. «Voyons, se dit Mullern: serait-ce

celle que je cherche?» Aussitôt il fait aller son cheval ventre à terre;

il approche et distingue une femme qui veut s'élancer hors de la

voiture, et qui en est empêchée par un homme qui s'oppose à sa fuite.

Cette femme c'est Pauline, et Mullern reconnaît dans cet homme un de

ceux qui, la veille, ont pris tant de plaisir à l'écouter. «Ah! double

traître! tu vas me le payer, dit notre hussard en s'avançant vers lui;

mais comment se fait-il que cette voiture soit arrêtée? Il faut qu'il y

ait un motif.» Le bruit de deux épées qui se croisent fait tourner la

tête à Mullern, et il voit deux hommes se battant avec acharnement.

«Bon! dit-il, un des deux est le défenseur de Pauline!...» Mais notre

hussard, embarrassé, ne sait de quel côté porter ses pas; enfin il pense

qu'il faut d'abord sauver celui qui expose sa vie pour protéger Pauline.

Il court donc du côté des combattants... Mais, ô nouvelle surprise! l'un

est M. de Monterranville que Mullern avait tant d'envie d'assommer, et

l'autre, bonheur inespéré! c'est son cher Henri, après lequel il

soupirait depuis si longtemps!

Par quel hasard se trouvait-il là, et si à propos, pour empêcher sa

Pauline d'être enlevée par un scélérat qui voulait sa perte? C'est ce

que nous allons apprendre au lecteur dans le chapitre suivant; mais,

pour cela, il faut remonter au moment où notre héros s'est éloigné si

brusquement du château.

CHAPITRE XXIV.

COURT ET TRISTE.

On doit se rappeler que Henri s'éloigna du château au milieu de la nuit,

et dans un état d'égarement qui ne lui permettait pas de réfléchir où il

allait, ni de songer à ce qu'il pourrait devenir.

Le souvenir de son crime troublait sa raison et oppressait son âme. «O

mon Dieu! disait-il, vous qui m'avez donné un coeur pour aimer avec

passion, et une âme trop faible pour surmonter une tendresse criminelle,

arrachez-moi la vie, ou éloignez de ma pensée l'image de celle qui fait

mon supplice et mon bonheur, et que ma faute conduira peut-être au

tombeau!»

Après avoir marché toute une journée à travers les champs, Henri, ne

pouvant plus résister à la fatigue, s'arrêta dans une cabane de

bûcheron. Il était alors au milieu de la forêt Noire, à peu de distance

de Freudenstadt. Le pauvre Henri, qui sortait d'une longue maladie,

n'était pas en état de supporter un aussi grand chagrin, et à peine

fut-il chez le bon paysan, qu'il retomba malade une seconde fois.

Cependant, en entrant chez son hôte, Henri lui avait défendu de dire

qu'il logeait un voyageur chez lui, et celui-ci avait religieusement

gardé son secret. Voilà pourquoi Mullern, dans ses fréquentes

excursions, n'avait pas découvert Henri chez le bûcheron.

Ce bon hussard ne se doutait guère que son cher élève était aussi près

de lui; qu'une fièvre brûlante le consumait, et qu'abattu par le chagrin

et les souffrances, il n'avait pour le soulager qu'un misérable

bûcheron, manquant lui-même de tout; Mullern aurait volé auprès de lui

afin de veiller sur ses jours, mais le destin en ordonnait autrement.

Au bout de six semaines, Henri se trouva en état de quitter la forêt

Noire. Il dit adieu à son hôte, et partit sans savoir où il irait.

Voulant pourtant s'éloigner du château de Framberg, il prit la route de

France, et s'arrêta quelque temps à Strasbourg. Il alla loger dans la

maison où il avait retrouvé sa chère Pauline, dans cette maison où il

avait passé les plus heureux instants de sa vie auprès de celle qu'il

nommait alors son épouse.

Après y être resté deux mois, notre jeune homme résolut, pour se

distraire, de se rendre à Paris. Son dessein était aussi de recommencer

dans cette ville ses recherches sur son père, qu'il brûlait de connaître

et d'embrasser. Il ignorait que son généreux bienfaiteur s'était chargé

de ce soin, et qu'il venait de réussir dans son entreprise.

Le hasard voulut que Henri s'arrêtât à Blamont, dans la même auberge où

vinrent loger Mullern et ses compagnons. C'est lui qui était assis à la

table d'hôte lorsqu'ils entrèrent dans la salle. Henri les reconnut

sur-le-champ, et, ne voulant pas être vu de Mullern, se hâta de sortir

en mettant son mouchoir devant sa figure.

Lorsqu'il fut dans sa chambre, il pensa que peut-être Pauline

accompagnait Mullern; ne pouvant résister à sa curiosité, il descendit

interroger une servante de l'auberge, qui lui apprit qu'effectivement

une jeune dame, telle qu'il la dépeignait, était arrivée avec le

hussard, et qu'elle couchait dans un appartement au premier.

Lorsque Henri fut certain que Pauline, Mullern et Franck voyageaient

ensemble, il chercha à deviner le motif de ce voyage, et ne put en

trouver d'autre, sinon qu'ils étaient encore à sa poursuite. Bien résolu

à ne pas se montrer, il remonta dans sa chambre, en réfléchissant à

cette rencontre; mais l'idée que sa Pauline reposait sous le même toit

que lui, ne lui permit pas de prendre un instant de repos.

Le lendemain matin, Henri se leva dès le point du jour. Ne pouvant

résister au désir de voir un instant sa Pauline, il alla se mettre en

embuscade devant la porte de l'auberge, attendant avec impatience le

moment où elle en sortirait. Après avoir attendu fort longtemps, il

commençait à perdre courage, et allait quitter la place, lorsqu'il vit

cette femme si désirée passer devant lui; mais Mullern et Franck

n'étaient pas avec elle: un seul homme, un homme que Henri ne connaît

pas, paraît la conduire. Étonné de ce qu'il voit, notre héros les suit

à une assez grande distance. Arrivés sur la lisière d'un bois, deux

hommes s'élancent sur Pauline et l'emportent dans une chaise de poste

qui est à deux pas; en vain Pauline se débat et appelle à son secours;

elle est bientôt dans la voiture, et l'homme qui l'avait amenée au

rendez-vous monte en postillon et fouette les chevaux qui s'éloignent

rapidement.

Henri avait couru au secours de Pauline; mais il était à une trop grande

distance pour espérer pouvoir la soustraire à son ravisseur. Cependant

l'amour et la fureur lui donnent des ailes; il court de telle force,

qu'il parvient à atteindre la voiture. Alors il crie au postillon

d'arrêter; celui-ci ne l'écoutant pas et continuant d'aller son train,

Henri emploie le seul moyen qui lui reste pour sauver son amie: il tire

un de ses pistolets sur le conducteur, qui tombe mort sur le grand

chemin.

Aussitôt la voiture s'arrête; un homme en descend comme un furieux et

court sur Henri l'épée à la main; Henri le reconnaît, c'est M. de

Monterranville, c'est l'assassin de la forêt. «Viens, misérable, lui

dit-il, viens recevoir la punition de tous tes crimes.»

Il attend de pied ferme son adversaire, et tous deux s'attaquent avec

une égale fureur; c'est alors que notre hussard se trouva sur le lieu du

combat.

CHAPITRE XXV.

HEUREUSE RENCONTRE.

«Ah! ah!... gibier de potence! dit Mullern en courant vers les

combattants, tu oses te frotter à mon élève! attends, attends, nous

allons te faire voir si nos sabres ont le fil.»

Mais Mullern arriva trop tard pour avoir le plaisir de sabrer lui-même,

car, au moment où il parlait, M. de Monterranville reçut de Henri un

coup d'épée qui l'étendit aux pieds de notre hussard.

«Bravo! bravo! mon cher Henri, dit Mullern en sautant au cou de son

élève: voilà qui vous rend tout à fait digne de moi; car le coquin y

allait comme un furibond. Mais j'en vois encore un qui se sauve. Ah!

pour celui-là, j'en fais mon affaire.»

En disant ces mots, Mullern galope vers l'homme qui avait gardé Pauline

pendant le combat, et qui s'était sauvé dès qu'il avait vu son maître

étendu par terre. Comme il avait beaucoup d'avance sur Mullern, il

allait lui échapper, lorsque notre hussard aperçut dans le lointain une

chaise de poste venant du côté par où son homme se sauvait. «Barrez-lui

le passage! arrêtez-moi ce coquin-là!...» se met aussitôt à crier

Mullern. Soit qu'on l'entendît ou que l'on devinât ce qu'il voulait

dire, la voiture s'arrête; deux hommes en descendent et barrent le

chemin au fuyard; bientôt on le saisit: Mullern s'avance pour remercier

les voyageurs, et saute à leur cou en reconnaissant le colonel Framberg

et son ami.

Le colonel et d'Orméville, surpris de cette rencontre, lui font mille

questions. «Venez, leur dit-il, suivez-moi, vous allez les voir, vous

allez en apprendre de belles sur ce coquin de Monterranville!... Mais ne

laissons pas échapper celui-ci!... Nous saurons de lui tous les détails

de cet enlèvement.»

Les deux amis ne comprennent rien à tout cela, mais n'en suivent pas

moins Mullern, qui les conduit sur le lieu du combat, où Henri était

occupé à calmer l'effroi de sa chère Pauline. Ce pauvre Henri était au

comble de la joie: un mot de Pauline avait suffi pour le rendre heureux:

elle lui avait déjà dit en se jetant dans ses bras: «Tu n'es pas mon

frère!»

L'enfant de ma femme · 第 12 / 13 段