pourrait-il? Grand Dieu!... c'est vous!...» Et Henri est déjà dans les
bras de l'auteur de ses jours.
La joie est portée jusqu'au délire: le colonel, d'Orméville, Henri,
Pauline, Mullern se précipitent dans les bras l'un de l'autre. Les voilà
réunis! ils peuvent donc s'aimer sans crime, après tant de chagrins,
après tant de traverses! Leur âme oppressée peut à peine supporter cet
excès de bonheur, et des larmes d'attendrissement viennent baigner leurs
paupières.
«Ah!... mille millions de cartouches, nous sommes vainqueurs!» dit
Mullern en faisant sauter son shako en l'air; mais ce n'est pas sans
peine, car la place a été longue à emporter.»
Lorsque les premiers transports furent un peu calmés, les voyageurs
songèrent à quitter l'endroit où ils étaient pour continuer leur route
jusqu'au château de Framberg; mais un gémissement qu'ils entendirent
leur fit tourner la tête; ils aperçurent que M. de Monterranville
respirait encore, et faisait signe pour que l'on vînt à son secours.
«Il ne faut pas abandonner cet homme, dit le colonel; ses aveux pourront
nous être d'une grande utilité, et nous apprendre enfin quelle est
l'origine de notre chère Pauline.»
Tout le monde approuva le colonel, et l'on se rendit auprès du blessé:
«Je sens, dit-il, que je n'ai plus que quelques instants à vivre; mais
comme mes déclarations rétabliront la fortune de cette jeune femme que
j'ai tant persécutée, conduisez-moi à l'endroit le plus prochain, et là,
devant un notaire, je vous ferai, si j'en ai la force, le récit de ma
malheureuse existence.» On s'empressa de faire ce que le mourant
désirait; Mullern et Franck formèrent un brancard sur lequel il fut
placé. Le postillon, qui était mort, fut laissé sur la place jusqu'à ce
que la justice se rendît sur les lieux; on emmena l'autre complice du
blessé, et on reprit le chemin de Blamont, dont les voyageurs n'étaient
pas éloignés.
Lorsqu'ils furent arrivés à l'auberge, le colonel fit chercher un
médecin, un notaire et des témoins. Le médecin ayant visité la blessure
de M. de Monterranville, annonça qu'il n'avait que peu d'instants à
vivre, et qu'il fallait en profiter si l'on avait besoin de ses
déclarations. Aussitôt tout le monde se réunit dans la chambre du
malade, qui fit entendre, non sans peine, le récit suivant:
_Histoire de M. de Monterranville._
«Maintenant que la mort plane sur ma tête, que mon être approche de sa
dissolution, je frémis en me retraçant tous les forfaits que la jalousie
et la cupidité m'ont fait commettre!... Le bandeau qui couvrait mes yeux
est tombé... les remords viennent déchirer mon âme!... et je ne puis
plus me faire illusion!... Ah!... qu'ils sont terribles les derniers
moments du criminel!... il n'a plus aucune consolation!... le monde
qu'il quitte ne le regarde qu'avec horreur!... et le souvenir d'une
bonne action ne vient pas adoucir ses tourments.
»O vous que je persécute depuis l'enfance, femme intéressante!...
combien vous allez rougir en reconnaissant votre oncle dans le misérable
qui est devant vos yeux!...»
«--Mon oncle!...» s'écrie Pauline avec surprise. «--Son oncle!» disent
tous les assistants. Le blessé fit signe qu'on l'écoutât, et continua en
ces termes:
«Mon véritable nom est Droglouski; je suis né à Smolensko: le palatin
mon père était immensément riche, et n'avait d'enfant que moi et une
fille plus jeune de deux ans.
»Dès ma plus tendre enfance, je portai la haine la plus violente à cette
soeur, parce que je prévoyais qu'il faudrait partager avec elle le
riche héritage de notre père, que la cupidité me faisait désirer de
posséder entièrement.
»Le malheur voulut que je prisse à mon service un nommé Stoffar; cet
homme était le plus vil scélérat de la terre. S'apercevant de ma haine
pour ma soeur, il flatta mes passions, sut capter ma confiance, et
devint bientôt mon confident intime.
»Belliska, ma soeur, était chaque jour l'objet de ma jalousie et de ma
méchanceté; elle souffrait, sans se plaindre, tous les maux que je lui
faisais endurer. Mais, soit que mon père en fût instruit, soit qu'il
devinât mon odieux caractère, il me légua seulement le tiers de ses
biens, donna le reste à ma soeur, et m'ordonna de quitter le pays
qu'il habitait.
»Je m'éloignai, la rage dans le coeur, en jurant de me venger, et je
me rendis avec Stoffar dans un petit château isolé, que j'achetai près
de Wilna, et où je me retirai, afin de méditer en liberté sur les moyens
de perdre celle que je détestais.
»J'étais depuis près d'un an dans ce château, lorsque j'y appris la mort
de mon père. Cette nouvelle, loin de m'attrister, ne fit qu'augmenter ma
haine pour Belliska, et m'affermir dans le dessein de la perdre. Elle se
trouvait alors une des plus riches héritières de la Russie, et sa
fortune était l'objet de toutes mes espérances; car j'avais déjà
presque entièrement dissipé le bien qui m'était revenu.
»Pendant que je délibérais avec Stoffar sur le parti qu'il fallait
prendre, ma soeur se maria avec un jeune officier russe qu'elle
aimait. Cette nouvelle redoubla mon désespoir. «Nous avons trop tardé,
monsieur, me dit Stoffar; il faut agir et suivre mes conseils.
Rendez-vous d'abord auprès de votre soeur; feignez d'avoir oublié les
différends qui ont eu lieu entre vous, et marquez-lui la plus tendre
amitié.»
»Je suivis ses conseils, sans trop savoir quel était son projet. Ma
soeur, toujours bonne, me reçut à bras ouverts, et me présenta à son
époux, qui me fit aussi un accueil très-flatteur. Ils m'engagèrent à
rester quelque temps avec eux; j'y consentis.
»Bientôt cependant tous nos plans furent encore traversés par la
naissance d'une fille que ma soeur mit au monde, et que l'on nomma
Éliska. C'était vous, malheureuse Pauline!... et, dès votre entrée dans
le monde, je vous vouai la haine la plus implacable.
»Le hasard, qui semblait favoriser mes projets, permit que le comte
Beniouski, votre père, fût appelé à l'armée pour se mettre à la tête de
son régiment qui allait combattre les Suédois. Ma soeur ne se sépara
de son époux qu'en versant des larmes amères; celui-ci m'engagea à ne
point la quitter pendant son absence, et à être son protecteur. Je le
lui promis!... Hélas! il ne savait pas à quel monstre il se confiait.
»Le malheur qui poursuivait Belliska voulut que son époux fût tué à la
première bataille. Cette nouvelle me combla de joie. Je me voyais par
là débarrassé d'un obstacle à ma fortune; j'étais las de feindre pour ma
soeur une amitié que mon coeur était si loin de ressentir; je
voulais d'ailleurs jouir de ses richesses, et Stoffar me dit qu'il était
temps d'agir.
»C'est maintenant que vous allez frémir d'horreur!... Mais je ne puis
différer plus longtemps l'aveu d'un crime abominable. Sachez donc qu'un
breuvage empoisonné me débarrassa pour jamais de celle que je
détestais... Vous frémissez!... écoutez-moi jusqu'au bout.
»Afin d'éviter tout soupçon, j'avais eu soin de ne faire prendre qu'un
poison lent à ma victime. Elle traîna donc près de six mois avant de
mourir. Pendant ce temps, je redoublai de soin auprès d'elle pour mieux
gagner sa confiance.
»Ma soeur, sentant sa fin approcher, était persuadée que c'était la
douleur qu'elle ressentait de la mort de son époux qui la conduisait au
tombeau. Elle me fit venir auprès d'elle, me recommanda sa fille, en me
nommant son tuteur, et mourut sans avoir soupçonné que son frère était
son assassin.
»Il ne restait donc plus que la petite Éliska, dont l'existence
m'empêchait d'hériter des richesses de ma soeur. Je l'emmenai dans mon
château isolé, afin d'y décider de son sort. Stoffar me conseillait de
la faire périr; mais, par un excès de prudence qui me devint fatal, je
voulus qu'on chargeât quelque étranger malheureux, dont nous n'aurions
pas à redouter l'indiscrétion, de ce nouveau forfait.
»Vous vous rappelez, monsieur, dit Droglouski en s'adressant à
d'Orméville, comment Stoffar vous découvrit, et comment il jugea que
vous étiez celui qu'il nous fallait pour exécuter notre projet. Nous
savions que vous étiez au service de l'Autriche, nous vous crûmes
Autrichien. Mon dessein étant de passer en France, je n'appréhendais pas
de jamais vous y rencontrer; d'ailleurs vous ne me vîtes que masqué
lorsque l'on vous remit l'enfant.
»Une fois cette affaire terminée, je fis passer ma nièce pour morte, et
j'héritai de tous les biens de ma soeur. Comme mon plus ardent désir
était de quitter un pays qui me rappelait tous mes crimes, je vendis
promptement mes propriétés, et je passai en France avec Stoffar.
»J'achetai, près de Strasbourg, la petite maison que vous connaissez; sa
situation isolée me convenait, et je m'y retirais de temps en temps
lorsque j'étais las des plaisirs et des débauches auxquels je me livrais
sans cesse à Paris, avec mon digne confident.
»Je n'ai plus maintenant à vous raconter que les événements auxquels
vous avez pris part. Un jour Stoffar reconnut à Strasbourg, dans M.
d'Orméville, celui auquel nous avions confié l'enfant de ma soeur. «Il
faut nous en défaire, me dit-il aussitôt; car je pourrais tôt ou tard
être rencontré et reconnu par cet homme, et je serais perdu.» Mon âme
répugnait à ce nouvel attentat; mais je craignais trop Stoffar pour lui
résister, et votre mort fut résolue.
»Le ciel cependant ne permit pas que ce crime s'accomplît; vous fûtes
sauvé par ce jeune homme que vous nommez votre fils, et Stoffar reçut la
mort. Quant à moi, je me réfugiai dans ma demeure, assez content, je
l'avoue, d'être débarrassé de mon complice.
»Plusieurs mois après cet événement, vous vîntes, monsieur, dit-il à
Henri, dans ma maison pour chercher M. le colonel. Votre trouble, votre
émotion à ma vue ne m'échappèrent pas; je me doutai que vous me
connaissiez, et j'allai écouter votre conversation avec ce brave
hussard, afin d'éclaircir mes soupçons. A peine vous eus-je entendu que
je perdis la tête, et pris la fuite au milieu de la nuit.
»Lorsque je fus un peu remis de ma frayeur, je résolus de savoir ce que
vous feriez, et si vous ne cherchiez pas à me nuire. En conséquence, je
me déguisai en paysan, et je vous suivis dans votre voyage avec votre
ami Mullern.
»Vous vous rendîtes au château de Framberg, et moi je m'établis dans les
environs; j'y appris bientôt vos amours avec celle que vous croyiez
votre soeur; et lorsque je sus que le père de la jeune personne avait
porté le nom de Christiern, qu'il était officier, et qu'il l'avait
amenée de Russie, je ne doutai pas que ce ne fût ma nièce.
»Dès lors, madame, vous devîntes l'objet de toutes mes démarches, et je
jurai de vous avoir en ma puissance, craignant trop, si vous retrouviez
votre protecteur, qu'il ne parvînt à me perdre.
»J'avais gagné à force d'or deux misérables qui devaient servir mes
desseins; mais il n'était pas facile de vous enlever du château;
j'étais cependant sur le point d'y parvenir quand vous partîtes en
chaise de poste avec Mullern et Franck.
»Je vous suivis de fort près; mais ce ne fut que dans cette auberge que
je trouvai le moyen d'effectuer mon plan. Mes deux affidés se chargèrent
de faire boire vos compagnons qui auraient fait manquer notre
entreprise...»
«--Ah! les coquins! interrompit Mullern; qui s'en serait douté?...»
»Le lendemain matin, un d'eux alla frapper à votre porte; il était déjà
tard; et vous attendiez vos compagnons depuis longtemps: il vous dit
qu'ils avaient fait raccommoder la chaise de poste qui était un peu
endommagée, et qu'ils vous attendaient à deux pas d'ici. Vous le crûtes,
et vous vous laissâtes conduire dans le piège que je vous avais tendu,
et qui aurait réussi, si le ciel, lassé, de mes crimes, ne vous eût
envoyé des libérateurs!»
CHAPITRE XXVI.
CONCLUSION.
Ici M. de Monterranville, ou plutôt Droglouski, termina son récit, qui
avait vivement affecté ses auditeurs. Le notaire l'avait transcrit mot à
mot; le blessé le signa, en y faisant ajouter que sa nièce était sa
seule héritière, et qu'elle trouverait dans sa petite maison de la forêt
tout ce qui lui restait de son immense fortune dont il n'avait encore
dissipé que les trois quarts.
Cette affaire une fois terminée, nos amis quittèrent un homme dont la
vue ne pouvait que leur être pénible, surtout à Pauline, à laquelle il
tenait de si près. Mais à peine s'en étaient-ils éloignés qu'ils
apprirent qu'il venait de rendre le dernier soupir.
«Bien le bonsoir, dit Mullern, j'espère que nous ne nous rencontrerons
plus.» Pauline donna quelques soupirs à sa mémoire, non qu'elle pût
avoir pour lui la moindre affection, mais parce que c'était le seul
parent qu'elle eût jamais connu.
N'ayant plus rien qui les retînt à Blamont, nos amis prirent la route du
château de Framberg, où ils arrivèrent le lendemain.
Avec quelle ivresse ils revirent ces lieux où chacun d'eux trouvait des
souvenirs! Le colonel et d'Orméville unirent nos deux amants. L'hymen
cacha les fautes de l'amour. Henri et Pauline, parvenus enfin au
bonheur, ne quittèrent jamais leur père et leurs bienfaiteurs; le bon
Mullern passa sa vie auprès d'eux, s'enivrant quelquefois et jurant
toujours: mais il faut bien pardonner quelques défauts à celui dont
l'âme renferme de belles qualités.
FIN.
TABLE
DES CHAPITRES.
Pages.
CHAP. Ier. Voyage, accident, aventures. 5
II. Les comtes de Framberg. 10
III. Clémentine. 16
IV. L'homme comme il y en a peu. 24
V. Éducation de Henri. 30
VI. La ferme et le grenier à foin. 37
VII. Réception du colonel. 48
VIII. L'homme mystérieux. 59
IX. Encore un grenier. 68
X. La tante de Jeanneton. 74
XI. Florence. 81
XII. Rome. 94
XIII. Suite du précédent. 106
XIV. Paris. 113
XV. Une aventure d'un autre genre. 126
XVI. Il la retrouve. 133
XVII. Qui s'en serait douté? 145
XVIII. Un liseur de romans l'a déjà deviné. 159
XIX. Encore un moment de gaieté. 168
XX. L'amour ne conduit pas toujours au bien. 180
XXI. Bonheur. 197
XXII. Peu intéressant, mais nécessaire. 209
XXIII. Attentat, coup du sort. 216
XXIV. Court et triste. 222
XXV. Heureuse rencontre. 226
XXVI. Conclusion. 236
End of Project Gutenberg's L'enfant de ma femme, by Charles Paul de Kock