veste, tout ce qui aurait pu l'embarrasser; ensuite, se jetant à la
nage, il parvient à atteindre l'infortunée qui allait périr, la saisit
avec force, la ramène vers le rivage, et remercie le ciel d'avoir
secondé son entreprise.
Mullern avait étendu Pauline sur la terre; mais elle était inanimée, et
son état demandait de prompts secours. Comment faire cependant? Il était
tard, tous les villageois étaient livrés au repos. Il n'y avait qu'un
parti à prendre, celui de retourner au château, ils en étaient fort
éloignés, et le bon hussard se sentait harassé par toutes les secousses
qu'il avait éprouvées; mais le désir de faire une bonne action lui
rendit toutes ses forces; il mit Pauline sur ses épaules; et, chargé de
ce précieux fardeau, prit avec courage le chemin du château.
Après une heure d'une marche fatigante, Mullern vit enfin le terme de
son voyage. Tout le monde était déjà couché; mais il avait toujours sur
lui une clef de la petite porte du parc: il posa Pauline à terre, et
ouvrit cette porte. En reprenant Pauline dans ses bras, il sentit que
son coeur battait et qu'elle avait une légère respiration. «Allons,
dit-il, elle n'est pas morte, et je suis payé de ma peine.» Le mouvement
de la marche avait effectivement ranimé les sens de Pauline, et, lorsque
Mullern la déposa sur son lit, elle rouvrit les yeux, sans qu'il eût
besoin de chercher des secours étrangers.
«Où suis-je? dit-elle, en portant autour d'elle des regards où se
peignaient l'étonnement et la douleur?--Dans un lieu que vous ne
quitterez plus désormais sans ma permission, lui répondit Mullern d'un
ton sévère.--Quoi! c'est vous, Mullern!... Comment se fait-il?...--Comment
il se fait? C'est que je vous ai suivie, mademoiselle, et le ciel a
permis que j'arrivasse assez à temps pour prévenir votre forfait!...
Mais, me direz-vous, à votre tour, comment il se fait que vous ayez pu
vous porter à un tel excès de démence? Quel désespoir agitait donc votre
esprit? Quel égarement troublait votre raison?... Vous vous taisez.
Parlez, mademoiselle, ce n'est pas par le silence que l'on s'excuse d'un
pareil crime; oui, d'un crime, je le répète; et, quel qu'en soit le
motif, c'en est toujours un de se défaire de la vie; j'estime les
malheureux qui supportent leurs maux avec courage, mais je méprise ceux
qui s'en délivrent par une lâcheté.»
Pauline écoutait Mullern attentivement: son discours énergique fit sur
elle l'effet qu'il en attendait; il attendrit son âme, et elle versa un
torrent de larmes. Dès que Mullern la vit pleurer, il sentit sa sévérité
l'abandonner, et s'approcha d'elle pour la consoler. «Allons, je vous
pardonne, dit-il en lui prenant la main, mais c'est à une
condition...--Quelle est-elle?--C'est que vous allez me dire le motif de
votre désespoir; car enfin, il faut bien qu'il y en ait un.--Ah! ne me
forcez pas à rougir devant vous par le récit de ma honte!...--Il le
faut, vous dis-je; allons, morbleu, du courage.--Vous l'ordonnez!... O
mon Dieu! qu'il m'en coûte... Eh bien!...--Achevez.--Je suis...--Vous
êtes?...--Je suis enceinte!»
Mullern est anéanti; Pauline se cache le visage dans ses mains. «Vous
êtes enceinte!... dit enfin Mullern, en sortant de sa stupéfaction, et
vous vouliez vous donner la mort! Malheureuse! vous vouliez donc la
donner aussi à l'innocente victime que vous portez dans votre sein? Ah!
vous êtes bien plus coupable que je ne le pensais!--Je ne sens que trop
mon crime! Mais hélas! cette malheureuse créature que j'aurais privée de
la lumière, n'est-elle pas elle-même, avant sa naissance, vouée à la
honte et au mépris? Enfant du crime et du malheur, osera-t-elle jamais
nommer les auteurs de ses jours?...--Que voulez vous dire?...--Faut-il
donc vous apprendre quel est son père!...--Quoi!... Henri!... mon
élève! Ah! triple tonnerre! voilà qui me coule à fond! Je n'ai plus
d'autre parti à prendre que d'aller me faire friser les épaules par un
boulet de quarante-huit.»
L'aveu que Pauline venait de faire avait épuisé le reste de ses forces,
et elle retomba sans connaissance sur son lit. Quant à Mullern, ses
esprits étaient trop frappés de ce qu'il venait d'apprendre, pour qu'il
fût en état de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Immobile
devant la cheminée, il regardait sans voir, songeait sans penser,
souffrait sans sentir, et la nuit s'écoula pour lui sans qu'il fût
revenu de cette espèce d'anéantissement.
Des coups redoublés, qui se firent entendre à la porte du château,
rappelèrent Mullern à lui-même; il se frotte les yeux comme quelqu'un
qui sort d'un songe pénible, regarde autour de lui d'un air surpris, et
aperçoit Pauline qui était encore dans le même état. Cette vue lui
rappelle tout ce qui s'est passé; deux grosses larmes s'échappent de ses
yeux; il les essuie en soupirant, secoue la tête, relève sa moustache,
et descend l'escalier avec précipitation.
On continuait de frapper avec violence; le concierge s'habillait
lentement; Mullern, impatienté, va lui-même ouvrir la porte. Un courrier
lui remet une lettre, et s'éloigne rapidement, en disant qu'il n'y a pas
de réponse. Mullern tenait la lettre dans sa main, et pensait à autre
chose qu'à la lire, lorsqu'en jetant les yeux sur l'adresse, il reconnut
l'écriture de son colonel. «Oh! oh!... dit-il, en se frottant encore les
yeux pour s'assurer qu'il ne rêve pas... c'est bien de mon colonel, et
la lettre m'est adressée!... Par quel hasard sait-il que je suis dans le
château!... et cet animal de courrier qui est reparti comme une bombe!
J'aurais dû l'interroger; allons, lisons... Je crois que je tremble pour
la première fois de ma vie! si mon colonel sait tout ce qui s'est passé,
cette lettre est ma condamnation!... N'importe, j'ai mérité d'être puni,
et j'aurai le courage de m'exécuter moi-même si mon colonel me
l'ordonne.»
En finissant ces paroles, Mullern ouvre brusquement la lettre, et en
parcourt le contenu; bientôt un changement sensible s'opère sur son
visage à mesure qu'il lit: des larmes s'échappent des yeux du bon
hussard, mais ce sont des larmes de joie, de plaisir, d'attendrissement.
A peine a-t-il achevé sa lecture, qu'il se précipite, comme un fou, vers
l'escalier qui mène à l'appartement de Pauline. «_Vivat!_ victoire!»
crie Mullern, en enjambant, quatre à quatre, les marches de l'escalier.
Il arrive enfin dans la chambre de Pauline, que sa femme de chambre
avait fait revenir à elle. Elle regarde Mullern avec étonnement; elle ne
comprend rien à cette joie extraordinaire. «Tenez, lisez, lisez
vous-même, lui dit Mullern, en lui donnant la lettre qu'il vient de
recevoir, et vous verrez si j'ai tort d'être au comble de la joie!»
Mais, avant d'expliquer au lecteur le motif de la joie subite de
Mullern, et le contenu de la lettre qui en est la cause, il faut
rejoindre le colonel Framberg que nous avons laissé prêt à partir pour
Paris.
CHAPITRE XXI.
BONHEUR.
Le colonel avait écouté attentivement le récit que Henri lui avait fait
des aventures de d'Orméville. Son âme noble et généreuse conçut aussitôt
le projet de se rendre à Paris, et d'y faire toutes les démarches
nécessaires afin de savoir ce qu'était devenu le père de son cher Henri.
A la vérité, ce dernier avait déjà fait inutilement cette recherche.
Mais Henri ne connaissait personne à Paris; sa jeunesse, d'ailleurs,
devait inspirer peu de confiance: le colonel, au contraire, était d'un
âge et d'un rang à commander le respect et l'estime. Il se fit donner
des lettres pressantes pour les hommes en place, et il espéra obtenir
plus de succès dans son entreprise.
Le colonel Framberg fit diligence, et, à son arrivée à Paris, il se mit
sur-le-champ en mesure pour commencer les recherches nécessaires, et
tâcher de savoir ce qu'était devenu d'Orméville. Ses démarches eurent le
plus prompt succès; le ministre apprit au colonel que celui qu'il
cherchait était enfermé à la Force, une des principales prisons de la
capitale. D'Orméville avait été arrêté à son arrivée à Paris, et la
peine de mort, à laquelle il avait été condamné, avait été commuée en
dix années de prison, ce qui était déjà une grande faveur; et comme les
personnes qui en voulaient à d'Orméville n'existaient plus, il espérait
bientôt recouvrer sa liberté; mais il aurait fallu que le prisonnier eût
en France quelqu'un qui s'intéressât à lui et fît les démarches
nécessaires pour son élargissement: malheureusement il n'y connaissait
personne, et il aurait probablement passé en prison le temps qui lui
était fixé, si le hasard ne lui eût envoyé un protecteur puissant dans
la personne du colonel. Celui-ci s'occupa aussitôt de faire rendre la
liberté à d'Orméville, dont la faute n'avait pas été assez grave pour
lui mériter tant de rigueur, et qui avait assez souffert par un exil de
vingt ans.
Les démarches que le colonel fut obligé de faire traînèrent plus en
longueur qu'il ne l'aurait cru. On lui avait déjà accordé la permission
de voir d'Orméville; mais il ne voulait se présenter à lui qu'en lui
apportant sa grâce. Quelle conduite généreuse envers un homme qui avait
été son rival... qui l'avait privé de l'amour d'une femme qu'il adorait,
et qui allait encore lui enlever celui qu'il regardait comme son
fils!... Il existe peu d'hommes comme le colonel!
Enfin, après plus de trois mois passés en démarches et en
sollicitations, le colonel Framberg obtint la liberté du père de Henri.
Quel moment pour son âme généreuse! avec quelle ivresse il se rendit à
la prison! le sentiment d'une bonne action le paya amplement de toutes
les peines qu'il s'était données. D'Orméville n'attendait plus sa
grâce: le malheureux, assis dans un coin de sa prison, pensait à sa
Pauline; le chagrin qu'elle devait éprouver augmentait la tristesse de
sa situation. Tout à coup les portes de sa prison s'ouvrent; un homme
qu'il ne connaît pas, mais dont la figure annonce la bonté, se présente
devant lui, (le lecteur se doute bien que c'est le colonel); il se
jette, en entrant, dans les bras de d'Orméville; celui-ci, étonné, ne
sait que penser de tout ce qu'il voit. «Embrassons-nous d'abord, lui dit
le colonel, nous ferons connaissance après; en attendant, voici votre
liberté. Je suis le colonel Framberg, et c'est moi qui l'ai obtenue.»
D'Orméville ne sait s'il est bien éveillé; le nom du colonel, le mot de
liberté le frappent au point de le rendre immobile; mais le colonel, qui
s'est attendu à sa surprise, l'entraîne hors de la prison, le fait
monter avec lui dans sa voiture et se fait conduire à l'hôtel qu'il
habite. Pendant le chemin, d'Orméville revient à lui: «Ce n'est point un
songe! dit-il; je suis en liberté, et c'est à vous, monsieur le colonel,
à vous que je la dois!...--Je conçois votre étonnement, mon cher
d'Orméville, et je vais le faire cesser; mais comme le récit que j'ai à
vous faire est un peu long, attendons que nous soyons rendus à mon
hôtel; nous pourrons y causer sans être interrompus.» D'Orméville y
consent, ils arrivent enfin; le colonel fait défendre qu'on les
interrompe, et raconte à d'Orméville tous les événements que nous avons
déjà rapportés.
Qui pourrait peindre l'étonnement de d'Orméville en apprenant que son
fils existe, et qu'il va bientôt l'embrasser? Sa joie tient du délire:
il se jette dans les bras du colonel en le nommant son Dieu tutélaire;
tout d'un coup il s'arrête; et réfléchit profondément: «Qu'avez-vous?
lui dit le colonel; d'où naît votre étonnement?--Auriez-vous un autre
fils? lui dit d'Orméville.--Non, je n'ai jamais eu que Henri qui m'en a
tenu lieu.--Henri!... plus de doute! c'est lui.--Que voulez-vous
dire?--Je connais ce fils adoré!... et le ciel l'a choisi pour me sauver
l'existence!--Se pourrait-il?... Henri vous a sauvé la vie!--Dans une
forêt, à six lieues de Strasbourg; j'allais être la victime de deux
assassins, lorsque la Providence m'a envoyé mon fils pour me sauver la
vie.»
D'Orméville était effectivement ce voyageur que Henri avait sauvé. Le
colonel Framberg admira les décrets de la Providence, qui avait envoyé
le fils au secours du père; ensuite il continua son récit que
d'Orméville avait interrompu par ses exclamations. Lorsque ce dernier
apprit les amours de Pauline et de Henri, et le chagrin que le colonel
éprouvait de cette fatale passion, il l'interrompit en lui disant:
«Séchez vos pleurs, mon ami; nos enfants seront rendus au bonheur et à
l'amour: apprenez enfin que Pauline n'est pas ma fille.--Elle n'est pas
votre fille!... s'écrie le colonel ivre de joie; oh! pour le coup j'en
perdrai la tête!... ces chers enfants!... ils ont eu tant de chagrins!
Je n'ose encore croire à ce bonheur!...--C'est la vérité, mais je
conçois qu'elle a besoin d'explications. Écoutez-moi, et je vais, à mon
tour, vous faire le récit de tous les événements qui me sont arrivés
depuis le moment où je me séparai de celle que je comptais nommer mon
épouse.»
_Histoire de d'Orméville._
«En quittant ma chère Clémentine, je me rendis à Vienne pour y offrir
mes services à l'Empereur. La guerre était déclarée entre la Russie et
l'Autriche. Je n'eus pas de peine à me faire agréer; et, en
considération de ma bonne volonté et de ma naissance, je fus bientôt
lieutenant dans un régiment de hussards qui allait se mettre en
campagne. Je partis avec ma compagnie. Nous rencontrâmes l'ennemi près
d'un village entre Novogrodeck et Wilna. La bataille fut sanglante, et
les Russes furent défaits, comme je l'appris par la suite; car, ayant
reçu un coup de feu au commencement de l'action, je tombai de cheval et
fus laissé pour mort sur le champ de bataille.
»Un paysan, qui passa près de moi longtemps après que les deux armées
furent éloignées, s'aperçut que je respirais encore; il eut l'humanité
de me charger sur son dos et de me porter dans sa chaumière, afin de m'y
donner tous les secours que réclamait ma situation.
»Je restai près d'un an chez ce bon villageois, car ce ne fut qu'au bout
de ce temps que mes blessures, parfaitement guéries, me permirent de
songer à regagner mes drapeaux. Mais pendant ma longue maladie, les
hasards de la guerre avaient rendu les Russes maîtres du lieu où
j'étais caché; ils avaient établi des postes dans tous les endroits
qu'il m'aurait fallu traverser pour retourner en Autriche, et je vis que
je ne pouvais quitter le village où j'étais, sans m'exposer à des
dangers presque inévitables.
»Que pouvais-je faire?... Ma situation était affreuse; je ne possédais
pas la plus petite somme d'argent, et je ne voulais pas être plus
longtemps à la charge du brave homme qui m'avait conservé la vie.
»Je n'avais qu'un parti à prendre, celui de travailler pour vivre, et je
m'y décidai promptement. Le bon paysan qui m'avait secouru me trouva de
l'ouvrage chez un fermier des environs. J'endossai l'habit qui convenait
à mon nouvel état, et je me mis à travailler à cette terre qui n'est
jamais ingrate envers ceux qui l'arrosent de leurs sueurs.
»Je vivais assez tranquillement depuis longtemps; je m'étais accoutumé à
ma nouvelle existence: d'ailleurs le souvenir de ma Clémentine et
l'espoir de la revoir un jour me faisaient supporter avec courage la
longueur de mon exil. Vous savez qu'en venant en Allemagne, je quittai
le nom de d'Orméville pour prendre celui de Christiern, et j'avais
conservé ce nom dans l'endroit où j'étais.
»A une demi-lieue de la ferme que j'habitais, était un petit château
appartenant à un nommé Droglouski. Ce Droglouski n'était pas aimé dans
les environs, et il circulait même sur son compte différents bruits
auxquels je faisais peu d'attention. Comme son château était sur une
élévation d'où l'on découvrait tous les pays d'alentour, lorsque mes
travaux me le permettaient, je dirigeais mes pas de ce côté, et,
tournant mes regards vers les lieux qui étaient embellis par ma chère
Clémentine, je demandais au ciel qu'il me permît bientôt de revoir celle
que j'adorais.
»J'avais remarqué dans mes promenades solitaires un homme que je
rencontrais souvent sur mon passage, et qui paraissait m'examiner
attentivement. Je n'y fis pas d'abord grande attention; mais cependant,
impatienté de voir toujours cet homme sur mes pas, je demandai au
fermier s'il le connaissait: sur le portrait que je lui en fis, il me
dit que ce ne pouvait être que le confident et le domestique de M.
Droglouski, et que même il se rappelait que cet homme était venu à la
ferme, et lui avait fait diverses questions à mon sujet. Curieux de
savoir ce qu'il pouvait me vouloir, je résolus de lui parler la première
fois que je le rencontrerais.
»L'occasion ne tarda pas à se présenter: quelques jours s'étaient à
peine écoulés, que, me trouvant un soir aux environs du château, je vis
mon homme à deux pas de moi; je l'abordai et lui dis que j'étais
très-étonné de le rencontrer sans cesse sur mes pas, et que je le priais
de m'en expliquer le motif.--«Vous le saurez, me répondit-il d'une voix
sombre; mais comme ce que j'ai à vous dire est très-important,
rendez-vous ce soir à minuit en ces lieux; nous ne craindrons pas d'être
surpris, et vous y apprendrez ce qui vous intéresse.--Pourquoi pas tout
de suite? lui dis-je, surpris du ton avec lequel il me parlait.--Non,
répondit-il; à minuit vous saurez tout; mais n'y manquez pas! il y va de
votre vie!...» Il s'éloigna en disant ces mots, et me laissa dans un
étonnement que je ne puis vous dépeindre.
»Serais-je découvert? me dis-je lorsque je fus seul; dois-je aller à ce
rendez-vous?... Je balançai longtemps; enfin, réfléchissant qu'il
m'avait dit que ma vie en dépendait, je présumais qu'il ne voulait me
livrer que dans le cas où je lui manquerais de parole, et je résolus
d'être exact à l'heure indiquée.
»A minuit j'étais au lieu dit, à cent pas du château; je ne tardai pas à
voir mon homme s'avancer vers moi. Il me mena sur un banc au pied d'un
arbre, et me tint ce discours:--«Vous êtes Autrichien, et par conséquent
en guerre avec les Russes; vous n'avez pas le sou, et vous n'attendez
qu'une occasion favorable pour retourner dans votre patrie. Si vous
étiez reconnu, vous seriez sur-le-champ mis à mort; je puis, moi, vous
livrer à vos ennemis et vous faire conduire au trépas; c'est ce que je
ferai, si vous ne consentez pas à ce que je vais vous proposer.»
»Je vis que j'avais affaire à un scélérat; mais ma vie était entre ses
mains, et il fallait dissimuler. «Qu'exigez-vous de moi? lui dis-je.--Le
voici, me répondit-il: il existe, dans ce château que vous voyez devant
nous, un enfant de trois à quatre ans; son existence contrarie diverses
personnes: nous aurions pu lui donner la mort nous-mêmes; mais j'ai jeté
les yeux sur vous, parce que ce meurtre, commis dans le château, aurait
peut-être donné des soupçons.»
»Je frémis d'horreur à ce discours; mais je cachai mon indignation, et
le scélérat continua: «Il est inutile que vous connaissiez les motifs de
cette vengeance, je vous engage même à ne jamais vous en informer, car
cette curiosité vous coûterait la vie; et, si dans quelques années vous
étiez tenté de revenir dans ce pays (car je présume que vous retournerez
en Autriche dès que la paix sera faite), je vous préviens que vous
feriez une démarche inutile, car ce château sera abandonné, et vous n'y
trouverez plus personne. Ainsi, décidez-vous et voyez si vous voulez
faire ce que j'exige de vous; vous en serez récompensé largement: si
vous refusez, au contraire, je vais vous dénoncer aux Russes qui
occupent ce pays, et vous ne pourrez échapper à la mort.--Il n'y a pas à
balancer, lui dis-je, j'accepte.--C'est fort bien; en ce cas,
suivez-moi, je vais vous livrer l'enfant.--Quoi! sur-le-champ?...--Sans
doute, le plus tôt sera le mieux.»
»Je suivis, en frémissant, le scélérat qui me jugeait capable de
seconder son odieux projet. Il me conduisit dans l'intérieur du château:
un silence profond y régnait. Arrivé dans une salle basse, il me laissa
en me disant d'attendre son retour. Je restai seul quelques minutes;
j'écoutais attentivement si je n'entendais rien qui pût m'instruire;
mais un calme profond et extraordinaire me fit juger que l'homme qui
m'avait introduit l'habitait seul, et j'avoue qu'alors je formai le
projet de délivrer la terre de ce monstre et de sauver son innocente
victime; mais je fus trompé dans mon espoir: mon homme revint tenant un
enfant dans ses bras: il était suivi d'un autre personnage qui était
masqué, et qui me regardait sans parler. «Tiens, voilà l'enfant et une
bourse pleine d'or, me dit mon premier introducteur; tu sais ce que tu
as à faire, va, sors de ce château, et songe bien que, si tu n'exécutes
pas nos ordres, la mort suivra de près ta trahison.»
»Je ne répondis rien; je pris l'enfant et la bourse, et mon homme
m'accompagna jusqu'à la porte du château: là, après avoir renouvelé ses
menaces, il me quitta, et je me vis seul avec l'enfant.
»Pauvre petite! dis-je en l'examinant, car je vis que c'était une petite
fille qui pouvait avoir tout au plus quatre ans: dussé-je y perdre la
vie, je te sauverai de la fureur de tes ennemis. Mon parti fut bientôt
pris; si je restais dans le village, je devais m'attendre à y être
arrêté; je résolus donc de chercher un autre asile; à la vérité, je
pouvais aussi être pris en fuyant; mais je pensai que le ciel
protégerait mon action, et cet espoir me donna du courage.
Effectivement, je fis plusieurs lieues sans aucun danger, et je parvins
enfin à une immense forêt, où je pensai que je ferais bien de rester
caché quelque temps.
»Le pauvre enfant, que le ciel m'avait confié, était l'objet de ma plus
tendre sollicitude. Hélas! privé de tout, j'étais obligé de lui faire
chaque soir un berceau avec des branches d'arbres; et le matin, avant
qu'elle ne fût réveillée, je me rendais, en tremblant, à la chaumière
d'un paysan, et j'y achetais les provisions nécessaires à notre
existence. La petite, par ses innocentes caresses, me faisait oublier
mes maux; elle m'appelait son père, et je résolus de lui en tenir lieu.
Je la nommai Pauline, et je souhaitai qu'avec un nom français elle eût
aussi la gaieté et la grâce des femmes de mon pays.
»Enfin je reçus la récompense qui suit toujours une bonne action: quinze
jours s'étaient à peine écoulés depuis que nous habitions la forêt,
lorsque j'appris que les Autrichiens s'avançaient à marches forcées vers
l'endroit où j'étais réfugié; les Russes fuyaient devant les vainqueurs,
et je me vis bientôt au milieu de mes camarades.
»Je repris dans les rangs le grade que j'y occupais; mais ma petite
Pauline m'embarrassait beaucoup, lorsque le hasard me fit connaître la
respectable madame Reinstard; elle avait suivi son fils à l'armée; il
avait été tué, et elle était livrée au plus profond désespoir; je lui
proposai de servir de mère à Pauline, que je lui dis être ma fille; elle
y consentit avec joie; et partit pour Offembourg, devant se loger aux
environs. Je comptais aller la rejoindre au bout de peu de temps, et
j'espérais revoir aussi ma Clémentine!... Mais, hélas!... un officier,
qui avait passé près du château de Framberg, m'apprit que celle que
j'adorais, m'ayant cru mort comme tout le monde, avait épousé le colonel
Framberg; qu'elle en avait eu un fils, et, qu'après quelques années de
mariage, elle venait de perdre la vie.
»Cette nouvelle anéantit tous mes projets de bonheur. Je ne songeai plus
qu'à mourir pour rejoindre ma Clémentine. Plusieurs batailles se
livrèrent; je cherchais la mort dans les rangs ennemis; mais elle fut
sourde à mes voeux, et je n'y trouvai que la gloire. Je fus fait
capitaine; et le temps, ainsi que le souvenir de ma petite Pauline,
parvinrent enfin à calmer mon désespoir, je venais passer tous mes
quartiers d'hiver auprès de celle qui me croyait son père, et je me
gardai bien de lui apprendre le contraire, afin de lui éviter des
chagrins qui n'auraient fait que répandre une teinte sombre sur les
beaux jours de sa jeunesse.
»J'étais aussi heureux que je pouvais l'être; je regardais Pauline comme
ma fille, et jamais il ne me vint dans l'idée que le fruit de mes amours
avec Clémentine pouvait être ce Henri de Framberg que chacun nommait
votre fils.
»Le désir de revoir ma patrie vint enfin troubler ma tranquillité. Vous
savez le reste, monsieur le colonel, et je ne puis assez vous exprimer
toute la reconnaissance que je vous dois.»
CHAPITRE XXII.
PEU INTÉRESSANT, MAIS NÉCESSAIRE.