Arrivé à la grille du parc, Henri attache son cheval à un arbre, et

entre doucement dans l'enceinte de ses premiers plaisirs. Avec quelle

joie il revoit chaque bosquet, chaque allée, qui lui rappelle un temps

où il faisait consister son bonheur à bouleverser les couches et à

arracher les jeunes plantes du jardinier... Qu'ils sont doux les

souvenirs de notre enfance!... mais pourquoi portent-ils avec eux une

secrète mélancolie?... C'est parce que l'on sait que le temps que l'on

regrette ne renaîtra jamais.

Au détour d'une allée, Henri se trouva nez à nez avec le jardinier. Le

bonhomme reconnut son jeune maître, et se mit à pousser des cris de

joie. «Silence! lui dit Henri, je ne veux pas que les habitants du

château soient instruits de mon arrivée.--Ah! c'est différent, monsieur;

alors je m'taisons.--Où est ton fils?--Franck? monsieur, il est dans le

château, à ce que j'présume.--Eh bien! va le chercher, et dis-lui que je

l'attends ici.--Oui, monsieur, j'y vas.--Mais songe à être discret avec

tous les autres domestiques!...--Soyez tranquille, monsieur, j'vous

répondons, d'moi.»

Le jardinier court exécuter sa commission, et Henri attend avec

impatience l'arrivée de Franck. Il a tant de choses à lui demander! tant

de questions à lui faire! sa seule crainte est que Mullern ne vienne,

par sa présence, déranger tous ses projets; mais il voit enfin accourir

Franck, et vole au-devant de lui.

«Ah! te voilà, mon pauvre Franck... que j'éprouve de plaisir à te

revoir!--Et moi aussi, monsieur; j'avoue que je ne m'y attendais pas:

mais la destinée est si bizarre!... il s'est passé tant de choses depuis

que nous ne nous sommes vus...--Tu as raison, Franck, et j'attends de

toi le récit de tout ce qui vous est arrivé.--Volontiers, monsieur,» dit

Franck en soupirant, Henri remarque ce soupir; il s'aperçoit que Franck

a l'air triste, contraint. «Grand Dieu! s'écrie-t-il, qu'as-tu donc à

m'annoncer, Franck? serait-il arrivé quelque chose à ma Pauline... à ma

soeur?...--Il ne lui est rien arrivé positivement, monsieur, et

cependant...--Eh bien! cependant...--Dans ce moment...--Dans ce

moment..--C'est... que... elle...--Elle... mais parle donc, bourreau...

tu me fais mourir d'impatience!--Dame, monsieur, c'est que j'n'ose pas

vous dire».--Parle, ne me cache rien, je te l'ordonne.--Eh bien,

monsieur, mam'selle Pauline est très-malade, et dans c'moment même on

craint pour ses jours.--Grand Dieu! s'écrie Henri avec l'accent du

désespoir; ah! je cours... je vole...--Arrêtez, monsieur, dit Franck en

le retenant par son habit, à moins que vous ne vouliez la tuer tout de

suite; car, dans l'état où elle est, l'émotion que causerait votre

présence inattendue ne manquerait pas de la conduire au tombeau.--Ah!

Franck, je ne pourrai donc pas la voir?...--Si fait, monsieur, vous la

verrez; mais lorsqu'elle pourra supporter votre visite, et que je

l'aurai prévenue de votre retour.--Mais apprends-moi donc pourquoi je la

retrouve en cet état.--Volontiers, monsieur, ça n'sera pas long... Quand

nous quittâmes Strasbourg, mam'selle Pauline montrait une fermeté, une

résignation qui m'étonnaient moi-même; car je me doutais de ce qu'elle

souffrait au fond de son coeur; mais la présence et les discours de

Mullern lui avaient donné alors un courage qui ne pouvait toujours

durer; notre voyage fut bien triste, comme vous pouvez le croire; en

vain je cherchai à la distraire en lui adressant la parole, elle gardait

le plus profond silence; cependant, quand nous approchâmes du château de

Framberg, elle parut agitée d'un sentiment nouveau; elle me demanda si

c'était là que vous étiez né, s'il y avait beaucoup d'habitants au

château, si monsieur le colonel y était. Quand elle sut qu'il n'y était

pas, elle parut plus rassurée, et entra dans le château d'un air assez

tranquille. Je lui fis donner, suivant les ordres de Mullern, un des

appartements les plus agréables: je la conduisis dans le parc, dans les

jardins; enfin je lui fis voir tout ce qu'il y a de beau dans le

château. Elle me remerciait de ce qu'elle appelait ma complaisance, avec

ce sourire si doux que vous lui connaissez; mais tous ces soins n'ont

pu empêcher que, le lendemain de son arrivée, elle ne tombât malade.

Depuis ce jour, cela va de pis en pis, et, depuis hier surtout, elle est

dans un délire effrayant...--Dans le délire?... grand Dieu!... s'écrie

Henri, donne-moi la force de supporter tant de maux!... Mais, dis-moi,

Franck, prononce-t-elle alors quelques mots?--Parbleu! je le crois

bien!... tantôt c'est vous qu'elle appelle à grands cris, en vous

nommant son époux ou bien son frère; tantôt c'est son père qui est

l'objet de ses craintes et de ses voeux; mais le plus souvent c'est

vous, monsieur, qu'elle demande avec instance, et d'une manière si

triste, que ça fait mal à voir!...»

Henri, accablé par le récit de Franck, reste un instant sans pouvoir

proférer une seule parole; mais, au bout de quelques minutes, il se lève

avec précipitation de dessus le banc de gazon où il était assis, et

court de toutes ses forces vers le château. «Au nom du ciel! arrêtez,

lui dit Franck en courant après lui, et en le retenant par son

habit.--Laisse-moi, Franck, laisse-moi, te dis-je, il faut que je la

voie, je le veux.--Eh! mille tonnerres, vous ne la verrez pas,» dit une

voix rude qui fit tourner la tête à Henri; et il aperçut Mullern qui lui

barrait le passage et ne paraissait pas d'humeur à le lui céder.

CHAPITRE XX.

L'AMOUR NE CONDUIT PAS TOUJOURS AU BIEN.

En se réveillant, le fermier ne fut pas étonné de voir Mullern endormi à

côté de lui; mais quand celui-ci ouvrit les yeux, et qu'il apprit que

Henri était parti, il jura entre ses dents de ce qu'à son âge les femmes

lui faisaient encore faire des sottises et oublier son devoir, puis se

prépara à courir sur les traces de son élève.

«Dame!... disait le fermier, ce n'est pas étonnant que vous ayez dormi

si longtemps, j'avions bu sec hier soir.--C'est vrai, répondit Mullern,

mais aussi vous avez du vin qui porte diablement à la tête.» La fermière

descendit, et Mullern, craignant que sa vue ne vînt encore lui mettre le

diable au corps, s'empressa de monter à cheval. Le fermier l'engagea à

venir souvent trinquer avec lui, et la fermière joignit ses instances à

celles de son mari.

Mullern arriva au château peu de temps après Henri, et il se disposait

déjà à aller le chercher dans les environs, lorsqu'il l'aperçut venir de

son côté; en entendant les dernières paroles de Henri, il se douta de

ce dont il s'agissait, sans pourtant connaître la cause de son

désespoir.

«Où allez-vous, monsieur? dit-il à Henri en l'arrêtant.--Au château,

Mullern.--Pourquoi faire?--Pour la voir.--Vous n'irez pas, vous

dis-je.--Ah! mon ami, elle est mourante!...--Mourante!... c'est un peu

fort; est-ce vrai, Franck?--Oui, monsieur Mullern, c'est la vérité.--Je

vais m'en assurer par moi-même; mais il est inutile que vous me suiviez.

Si elle est telle que vous me le dites, vous ne pourrez la rappeler à la

vie; si elle est moins mal, au contraire, votre vue renouvellera son

chagrin sans y apporter de soulagement.--Ah! Mullern, laisse-moi te

suivre!...--Monsieur, vous oubliez que c'est de votre soeur qu'il

s'agit, et que votre conduite n'est pas telle qu'elle devrait

être!...--Malgré toutes tes remontrances, je ne m'éloignerai de ce

château que lorsque je serai certain de son sort.--Hom!... dit Mullern

en lui-même, il faut rompre cet amour-là! à quelque prix que ce soit.

Allez m'attendre chez le jardinier au bout du parc, dit-il à Henri;

j'irai vous y retrouver et vous apprendre ce que vous voulez à toute

force savoir.»

Henri n'osa résister, et suivit Franck, qui le conduisit à la

maisonnette de son père, située à l'autre extrémité des jardins, et

assez éloignée du château. Quant à Mullern, il regarda aller Henri, se

repentant de la faiblesse qu'il avait eue de le laisser venir au château

de Framberg, et cherchant dans sa tête par quel moyen il pourrait l'en

arracher.

Henri attendait le retour de Mullern dans une anxiété difficile à

décrire; cependant les heures s'écoulaient, et le hussard ne revenait

pas!... Henri, voyant la nuit s'approcher, ne put résister à son

inquiétude; il envoya Franck au château, afin de savoir la cause de ce

retard.

Franck venait de partir, lorsque Henri vit quelqu'un s'approcher de

l'endroit où il était. Malgré l'obscurité, il crut reconnaître Mullern

et vola à sa rencontre. Il ne se trompait pas, c'était notre hussard.

«Eh bien! Mullern, lui dit Henri en le reconnaissant, qu'as-tu donc fait

si longtemps au château?--Rien, répondit Mullern d'une voix sombre, en

continuant à marcher vers la maison du jardinier.--Au nom du ciel!

instruis-moi de ce qui s'est passé! Dans quel état as-tu laissé

Pauline?...--Elle n'a plus rien à craindre...--Que veux-tu dire?...

parle, ton silence me glace d'effroi!--Vous le voulez... eh bien!

armez-vous de courage, votre soeur... votre soeur... n'est plus...»

Henri n'en entendit pas davantage: il tomba privé de sentiment. «Allons,

la crise est forte, dit Mullern; mais elle en durera moins!...» et il

s'occupa du soin de rappeler Henri à la vie; aidé du jardinier, qui

accourut à ses cris, il le transporta dans la maisonnette et le mit au

lit. Le jeune homme ne rouvrit les yeux que pour retomber dans un état

plus alarmant que celui d'où il sortait; une fièvre ardente s'était

emparée de ses sens; un délire effrayant avait remplacé sa raison, il ne

voyait, ne reconnaissait plus personne. Mullern, effrayé de l'état de

Henri, se cognait la tête, s'arrachait les cheveux, et paraissait

s'attribuer à lui seul la cause du mal qui accablait son élève.

Notre héros resta cinq jours dans cet état, et Mullern passa tout ce

temps auprès de son lit. Enfin la nature, plus forte que le mal, rappela

Henri à l'existence; et le sixième jour il recouvra sa raison, et avec

elle un peu plus de tranquillité.

«Ouf!... voilà la crise passée!... dit Mullern en voyant Henri plus

calme. Ma foi, elle a été rude; et si vous aviez succombé, je n'avais

plus d'autre parti à prendre que d'aller tenir compagnie aux grenouilles

qui sont dans les fossés du château! Mais vous revenez à la vie, et je

me sens soulagé d'un boulet de trente-six que j'avais là, sur la

poitrine.--Mon pauvre Mullern, dit Henri en souriant, combien je te

cause de chagrin!...--Recouvrez la santé, le courage surtout, et je

serai payé de mes peines.» Henri promit tout, et Mullern l'embrassa en

pleurant de joie.

Henri fut encore quinze jours sans pouvoir quitter le lit. Mullern ne

perdait pas de vue son élève; mais Henri demandait quelquefois où était

Franck, et pourquoi il ne le voyait jamais auprès de lui. «J'ai dit à

Franck d'aller nous chercher une bonne voiture pour nous emmener quand

vous serez en état de partir: voilà pourquoi vous ne le voyez pas ici.

D'ailleurs, est-ce que vous n'êtes pas satisfait de mes soins, que vous

demandez votre domestique?--Que tu es injuste, mon cher Mullern! Si je

demande Franck, c'est afin que tu puisses à ton tour prendre le repos

dont tu as besoin.--Soyez tranquille; mon repos, à moi, c'est votre

santé, et je ne serai plus malade, quand vous vous porterez bien.--Bon

Mullern!...»

Lorsque Henri fut en état de sortir un peu, Mullern le conduisit dans la

campagne, par une petite porte qui était à deux pas de la maison du

jardinier. «Pourquoi sortons-nous du château? disait Henri à

Mullern.--Parce que la vue de la campagne vous distraira davantage que

celle d'un parc que vous avez parcouru cent fois.--Mais, Mullern, je

l'aurais revu avec tant de plaisir!...--Non, monsieur, cela vous aurait

affecté, et vous n'irez pas.» Henri n'osait résister; mais cependant il

sentait au fond de son coeur le plus vif désir de revoir les lieux

qu'il allait quitter de nouveau, et peut-être pour bien longtemps.

Lorsque Mullern crut voir que Henri était assez fort pour se mettre en

voyage, il lui annonça que dans deux jours ils quitteraient le château.

«Franck est donc de retour! dit Henri.--Oui, et la chaise de poste nous

attendra devant la petite porte qui est ici près, et qui donne sur la

grande route.--Quoi nous ne sortirons pas par le château?--Vous voyez

bien que cela est inutile.» Henri n'osa répliquer; mais il se promit

bien de ne pas partir sans avoir visité pour la dernière fois l'asile de

son enfance.

La veille du jour fixé pour leur départ, Mullern, qui était accablé par

la fatigue, engagea Henri à se coucher de bonne heure, afin d'être plus

tôt éveillé le lendemain matin. Henri, qui avait déjà son projet en

tête, feignit de consentir au désir de Mullern. Notre hussard se coucha,

et ne tarda pas à s'endormir profondément. Lorsque Henri fut certain

qu'il ne songeait plus à lui, il se leva avec précaution, sortit

doucement de la chaumière, et prit le chemin du château.

La soirée était superbe, un clair de lune magnifique répandait sur toute

la nature une teinte bleuâtre; et l'oeil en se fixant sur un bosquet,

sur un arbrisseau, croyait distinguer une ombre immobile, une figure

bizarre; c'est alors que mille objets frappent notre vue, troublent

notre imagination, et ne sont pourtant produits que par le reflet de

l'astre de la nuit. Henri marchait d'un pas tremblant; son esprit,

affaibli par sa maladie, enfantait mille visions; à chaque objet qu'il

rencontrait, son coeur battait avec force; un secret pressentiment

semblait l'avertir que quelque chose d'extraordinaire allait s'offrir à

sa vue.

Il parvint enfin dans la partie des jardins qui était tout près du

château. Ne pouvant plus maîtriser son agitation, il entre dans un

bosquet pour s'asseoir un moment et reprendre un peu de calme... Mais

quelque chose frappe ses regards: sur le banc où il veut se reposer il

distingue une ombre blanche qui paraît immobile et ne s'aperçoit pas de

sa présence. Henri ne peut commander à son émotion, il est forcé de

s'appuyer contre un arbre; il cherche à surmonter sa faiblesse... Mais

l'ombre se lève, s'avance lentement vers lui; un rayon de la lune donne

sur sa figure; il la reconnaît: «Ombre de ma Pauline!... s'écrie-t-il en

tombant à genoux devant elle, aurais-tu quitté le séjour céleste pour

venir visiter celui qui ne peut plus désormais être heureux sur une

terre que tu n'habites plus avec lui!...»

«Henri!...» dit une voix faible, et Pauline (car c'était elle), tombe

sans connaissance devant son amant. «Grand Dieu!... s'écrie Henri,

est-ce une illusion... mais non, c'est bien elle! c'est ma Pauline!...

le ciel, touché de mon désespoir, me l'a rendue pour ne plus m'en

séparer.»

Henri s'empresse de secourir son amante; Pauline rouvre les yeux, elle

reconnaît Henri, elle lui sourit tendrement, elle est dans les bras de

celui dont elle s'est crue séparée pour toujours: Henri, au comble de la

joie, la presse contre son coeur, la couvre de baisers; Pauline, loin

de repousser ses transports, se livre à toute sa tendresse, et ils

oublient tous deux les liens qui les unissent pour ne plus songer qu'à

l'amour qui les égare et les entraîne dans l'abîme qu'ils n'ont pas eu

la force d'éviter.

Le repentir suivit de près la faute; mais cette faute-là n'était pas de

celles qu'un amant fait oublier par de nouvelles caresses!... Henri,

effrayé de l'énormité de son crime, n'ose plus lever les yeux sur celle

dont il a causé la perte. Pauline pleure, gémit et reste privée de

sentiment sur le gazon témoin de sa défaite. Henri ne songe pas à

secourir celle qu'il a mise dans cet état; il fuit avec rapidité le

fatal bosquet, s'enfonce dans le parc, gagne la campagne et disparaît du

château avant que le soleil vienne éclairer son forfait.

Pauvre Pauline! qui donc viendra sécher tes larmes... calmer ton

désespoir?... Il te quitte, celui qui seul pourrait alléger tes

souffrances! il te quitte en jurant de ne te revoir jamais!... mais le

ciel prendra pitié de tes maux... il t'enverra un ami, un consolateur,

dans le moment où tu murmures contre la Providence et contre la rigueur

de ta destinée.

Avant tout, il est bon d'expliquer au lecteur comment Pauline, qui

passait pour morte, s'était trouvée avec Henri dans le bosquet.

Nous avons vu combien Mullern fut contrarié de ce que Henri ne voulait

pas s'éloigner du château pendant la maladie de sa soeur. Le bon

hussard vit bien que le jeune homme conservait toujours dans le fond de

son coeur une passion qui devait faire le malheur du reste de sa vie,

et il résolut de l'éteindre par quelque moyen violent. En apprenant la

maladie de Pauline, il lui vint aussitôt dans l'idée de la faire passer

pour morte; il se rendit donc auprès de la jeune malade pour s'assurer

d'abord de sa situation; il trouva Pauline fort mal, et pensa que ce

qu'il avait imaginé comme un mensonge pourrait bien devenir la vérité.

Néanmoins, il ne voulut pas attendre l'événement, et, le même soir, il

se rendit auprès de Henri. Nous savons comment il mit son projet à

exécution. Cependant, malgré la douleur qu'il s'attendait à voir

éclater, il ne croyait pas que sa ruse produirait un effet si violent;

et, lorsqu'il vit son cher Henri aux portes du tombeau, il se repentit

du moyen qu'il avait employé pour le guérir de son amour. Enfin Henri

recouvra la santé, et Mullern commença à respirer. Pendant la maladie de

Henri, Mullern avait appris par Franck que Pauline était presque

entièrement rétablie; mais comme la crise était passée, il ne voulut pas

instruire Henri de cette nouvelle, et résolut de l'entretenir dans une

erreur qui devait lui rendre le repos. Voilà pourquoi il eut soin

d'éloigner Franck de son maître, en empêchant Henri de se promener dans

le château.

Le projet de Mullern était bien conçu; mais le destin ne permit pas

qu'il reçût son exécution. Pauline, qui, depuis quelques jours, allait

prendre l'air dans les jardins du château, attirée par la beauté de la

soirée, était allée s'asseoir sous un bosquet touffu, et avait oublié,

dans ses réflexions, que l'heure de se retirer était passée depuis

longtemps. Nous avons vu comment le diable s'y prit pour réunir les deux

amants, et pour renverser en une minute tous les plans de notre hussard.

Mais Mullern ne pouvait pas toujours dormir; le souvenir du voyage

qu'ils vont entreprendre l'éveille à la pointe du jour; il se lève, il

s'habille et court au lit de Henri pour savoir s'il a bien passé la

nuit. Quel est son étonnement... son inquiétude... en ne voyant plus

Henri dans la chaumière!... «Allons, dit-il, mon jeune homme a encore

fait des siennes! Ne perdons pas de temps, et mettons-nous vite sur ses

traces!...» Et déjà Mullern est dans le parc, qu'il parcourt dans tous

les sens; enfin, le hasard le conduit dans le bosquet fatal; il croit de

loin distinguer quelque chose; il approche, et voit Pauline étendue sur

la terre et privée de sentiment.

Notre hussard ne s'amuse pas à faire des conjectures. «Le diable s'en

mêle, dit-il; il se sont vus, parlé, et l'action a été chaude, à ce

qu'il me paraît. Mais, où donc est mon élève?...» En attendant, Mullern

charge Pauline sur ses épaules, et prend le chemin du château. Tout le

monde dormait encore; mais, au tapage qu'il fait, on est bientôt sur

pied; les domestiques viennent en chemise savoir ce qu'il y a de

nouveau. «Allons, mille bombes! mes amis, il faut vous mettre tous en

campagne, et sur-le-champ. Votre jeune maître a le diable au corps; je

vois bien qu'il est inutile de vous le cacher plus longtemps; courez sur

ses traces; que chacun se mette en route, et qu'on le ramène, fût-il au

bout du monde. J'irai bientôt moi-même me joindre à vous.» En finissant

ces paroles, Mullern les pousse les uns sur les autres dans la campagne;

quelques-uns veulent faire les mutins, et observent qu'ils ne peuvent

s'éloigner en chemise; mais Mullern les met à la porte à coups de pied

dans le derrière, et personne ne résiste à ce dernier argument.

Après avoir mis ses ambassadeurs en campagne, Mullern s'empressa de

retourner auprès de Pauline, et de lui prodiguer tous les secours que

réclamait sa situation. Après bien des peines, il parvint à lui faire

ouvrir les yeux. Henri fut le premier mot qu'elle prononça; ensuite elle

aperçut, avec étonnement, Mullern à ses côtés. «Oui, je vois bien que

vous êtes surprise de me voir, lui dit notre hussard, et je vous assure

que, de mon côté, j'aimerais autant être à cent lieues de vous!... Mais

enfin!... Franck avait bien raison de dire qu'il y a une destinée!...»

Pauline ne comprit pas grand'chose à ce discours; mais Mullern lui

expliqua ce qu'il voulait dire, et la manière dont il l'avait trouvée

dans le bosquet. «Et Henri, qu'est-il devenu? demanda Pauline.--Il aura

craint mes remontrances, et il a pris la fuite!... Il doit pourtant

savoir que, malgré mon air sévère, je n'ai pas un coeur de rocher!...»

Mais Mullern ne se doutait pas encore de l'énormité de la faute de

Henri.

Après avoir essayé de consoler Pauline, il la laissa dans son

appartement pour aller à la recherche du fugitif. Pauline, lorsqu'elle

fut seule, donna un libre cours à ses larmes; elle craignait et désirait

en même temps que Mullern parvînt à ramener Henri; quelquefois la raison

et le devoir lui faisaient appréhender son retour; mais l'amour, plus

fort que tous les raisonnements, reprenait toujours le dessus, et

finissait par l'emporter.

Cependant Mullern et tous les domestiques revinrent au château sans

apporter aucune nouvelle de Henri. Le lendemain, mêmes perquisitions,

sans avoir plus de succès. Les jours, les semaines s'écoulèrent, et

Henri ne revint pas!... Mullern ne perdait pas courage, et faisait

quelquefois des absences de huit jours, dans l'espérance d'être plus

heureux; mais lorsque deux mois furent écoulés, il commença à perdre

patience, et envoya au diable celui qu'au fond du coeur il désirait

tant retrouver.

«Mais enfin, pourquoi cette fuite? disait Mullern à Pauline, lorsqu'ils

étaient seuls ensemble; je lui avais défendu de vous voir, c'est vrai;

mais je ne lui avais pas conseillé de devenir fou.»

Pauline baissait les yeux et ne répondait rien. Mullern, voyant que ses

questions ne faisaient que redoubler son chagrin, changeait de

conversation, et s'efforçait de la distraire. La pauvre enfant

paraissait effectivement avoir grand besoin de distraction. Ce n'était

plus Pauline telle qu'elle était un an auparavant, si fraîche, si jolie,

et dont les yeux brillants annonçaient le plaisir et la santé!... Ses

larmes en avaient terni l'éclat, son teint pâle et flétri trahissait les

souffrances de son âme, et tout en elle annonçait une victime de

l'amour!

Plus le temps s'écoulait, plus le chagrin de Pauline semblait augmenter.

Elle passait les journées entières enfermée dans son appartement, ou à

pleurer au fond d'un bosquet solitaire. Mullern présumait que c'était la

peine qu'elle éprouvait de la fuite de Henri. Notre bon hussard n'était

guère plus gai qu'elle, et fort peu en état de la consoler.

Un soir que Mullern était sorti du château, pour respirer l'air frais de

la campagne, il aperçut de loin une femme, dont la démarche précipitée

annonçait quelque dessein extraordinaire. «Oh! oh!... dit Mullern,

quelle est cette femme?...» L'obscurité de la nuit l'empêchait de la

reconnaître; mais il résolut de la suivre afin de satisfaire sa

curiosité. L'inconnue traversa rapidement un petit bouquet de bois qui

conduisait au bord d'un étang situé à peu de distance du village; elle

prenait les sentiers les plus détournés, paraissait craindre d'être

aperçue, et s'arrêtait de temps à autre, comme pour écouter si elle

n'était pas suivie. Mullern alors se tenait caché derrière un arbre,

retenait son haleine, et ne faisait pas le moindre mouvement. C'est de

cette manière qu'ils arrivèrent tous deux au bord de l'eau. Alors

l'inconnue s'arrête sur une espèce de monticule qui dominait l'étang, et

se met à genoux. Mullern s'arrête aussi de son côté: une secrète terreur

s'était emparée de ses sens. Bientôt une voix plaintive fait entendre

les paroles suivantes: «O mon Dieu! pardonnez-moi l'action que je vais

commettre! prenez pitié de mon désespoir, et n'accablez pas de toute

votre colère celui qui a partagé mon crime et pour lequel je sacrifie

une existence que je n'ai plus la force de supporter!...»

Mullern n'en entendit pas davantage. Ayant reconnu la voix, il courut

vers celle qu'il voulait sauver; mais il n'était plus temps. Pauline,

car c'était elle, s'était déjà précipitée au milieu des eaux.

L'enfant de ma femme · 第 10 / 13 段