absorbé dans sa douleur; mais, dès qu'il aperçut Mullern, il se leva
avec vivacité, et se jeta dans ses bras en versant un torrent de larmes.
«Que vous êtes enfant! lui dit ce dernier. Allons, morbleu! tête à
l'orage!--Où est-elle? Mullern, dis-moi, qu'en as-tu fait?--Elle est
partie, monsieur, et elle a montré dans cette occasion un courage
au-dessus de son sexe: imitez-la, mon cher Henri; ne restez pas
au-dessous d'un pareil modèle. Songez au chagrin que vous causeriez à
celui qui vous sert de père, en vous laissant aller à une douleur
inutile!... Je ne vous parle pas du vieux hussard qui a élevé votre
enfance, qui vous aime comme son fils, et que votre désespoir conduirait
au tombeau. Hélas! votre malheureuse passion étouffe dans votre âme tous
les autres sentiments; car, depuis que nous sommes réunis, après une
aussi longue séparation, vous ne m'avez pas seulement serré la main!...
vous n'avez pas daigné m'adresser le plus petit mot d'amitié!...»
Mullern ne put retenir les pleurs qui s'échappaient de ses yeux en
prononçant ces mots; Henri s'en aperçut; il se jeta à son cou,
l'embrassa, le pria de lui pardonner, et lui promit d'être plus
raisonnable. Mullern n'en demandait pas davantage, et la paix fut
bientôt faite.
«Allons, mon cher Henri, nous allons retrouver mon colonel; je suis sûr
qu'il nous attend avec impatience.--Mais pourquoi donc, Mullern,
n'est-il pas venu à Strasbourg avec toi?--Parce qu'un maladroit
postillon nous a versés dans la forêt, à six lieues d'ici, et que mon
colonel a eu le malheur de se blesser à une jambe.--Et où est-il
maintenant?--Dans une petite maison isolée au milieu de la forêt, chez
un homme dont la figure ne me revient pas du tout; mais il fallait bien
entrer quelque part!...»
Henri se rappela l'aventure qui lui était arrivée dans la même forêt, et
la raconta à Mullern. «Oh! oh!... si j'avais été là, dit ce dernier,
l'autre coquin ne se serait pas échappé!... Mais vous vous êtes
bravement conduit!... et j'en suis content.»
Mullern et Henri, étant prêts à partir, quittèrent la maison de madame
Tapin. Mullern eut aussi les larmes de Jeanneton à essuyer; mais il lui
glissa un double louis dans la main, et lui promit de revenir la voir
dès que ses affaires le lui permettraient.
Le colonel Framberg, que nous avons laissé depuis si longtemps dans la
maison de M. de Monterranville, était presque guéri de sa blessure, et
se disposait à aller rejoindre Mullern à Strasbourg, lorsqu'il reçut de
lui la lettre que le lecteur connaît déjà. On peut aisément se faire une
idée de sa surprise et de son inquiétude, en apprenant des événements
qui lui parurent inconcevables. Mais le style de Mullern était tellement
embrouillé, qu'il ne sut à quoi se fixer; et il attendit, dans la plus
grande agitation, l'arrivée de ceux qui devaient mettre fin à son
incertitude.
Mullern et Henri arrivèrent, le soir même, chez M. de Monterranville. Ce
fut Carll qui leur ouvrit la porte. Mullern lui frappa amicalement sur
l'épaule, et lui demanda si son maître, M. de Monterranville, était chez
le colonel. «Pas en ce moment, répondit Carll; mon maître est
sorti.--Tant mieux, dit Mullern à Henri; profitons de la circonstance.»
Ils montèrent rapidement l'escalier, et trouvèrent le colonel se
promenant dans sa chambre avec agitation. Dès qu'il aperçut Henri, il
lui ouvrit les bras, et Henri alla s'y précipiter.
«Je ne te ferai pas de reproches, mon cher fils, lui dit-il en
l'embrassant, quoique la légèreté de ta conduite et ton peu de confiance
en moi m'en donnent le droit; mais, tu es malheureux, d'après ce que
Mullern m'a dit, et je ne veux pas augmenter tes souffrances.--Et moi,
mon colonel, dit Mullern, en s'avançant, blâmerez-vous la conduite que
j'ai tenue?--Non, mon ami, quoique la lettre que tu m'as écrite m'ait
peu instruit de ce qui s'est passé, mais, j'espère que vous allez me
donner de plus amples détails.»
Pour satisfaire à la curiosité du colonel, Henri lui raconta
succinctement ce qui lui était arrivé depuis son départ du château,
ainsi que l'histoire de sa chère Pauline, et la manière dont il avait
appris qu'il n'était pas son fils. «Le hasard t'a rendu maître d'un
secret que je t'aurais caché toute ma vie, dit le colonel; tu dois donc
être persuadé que jamais je ne cesserai de te tenir lieu de père. Quant
à ta soeur, elle devient aussi ma fille: dès ce moment je l'adopte,
elle ne me quittera plus; lorsque le temps aura effacé de ton coeur
et du sien une passion qui n'eût jamais existé, si vous eussiez connu
les liens qui vous unissaient, tu viendras partager notre bonheur et
l'augmenter encore par ta présence. Mais, jusque-là, il faut de nouveau
que je me sépare de toi, mon fils, pour ne pas te rapprocher de celle
que tu dois fuir!... Tu vas encore t'éloigner du château de Framberg
pour quelque temps; mais cette fois Mullern t'accompagnera; ce n'est
qu'à lui seul que je veux confier le soin d'un être qui m'est si
cher!... Moi, pendant ton absence, j'essuierai les larmes d'une fille
que j'aime déjà, et qui me consolera de cette nouvelle séparation.»
Henri embrassa mille fois le colonel, et lui exprima toute la
reconnaissance que lui inspirait sa conduite noble et généreuse. Mullern
approuva beaucoup les arrangements de son colonel, et le plan qu'il
avait formé fut accueilli de chacun.
Comme la nuit s'avançait, et que le colonel, fatigué des diverses
sensations qu'il avait éprouvées, avait besoin de repos, ils songèrent à
se séparer; et il fut convenu que le lendemain matin, ils quitteraient
tous ensemble la maison des bois.
La chambre où couchait le colonel ne renfermant qu'un lit, Mullern
engagea Henri à venir passer la nuit dans la sienne. Celui-ci y
consentit; et, après avoir embrassé le colonel, ils le laissèrent se
livrer au repos.
En traversant un long corridor qui conduisait à l'escalier, ils
aperçurent, dans le lointain, un homme qui passait avec une lumière à
la main. «C'est M. de Monterranville, dit Mullern à Henri, passons,
passons, je n'aime point cet homme-là.» Mais Henri pensa que la
politesse ne lui permettait pas de passer la nuit dans sa maison sans
l'avoir salué auparavant; et que d'ailleurs il lui devait des
remercîments pour la généreuse hospitalité qu'il avait accordée au
colonel. D'après cela, il s'avança vers lui, et Mullern le suivit en
rechignant un peu, et en enrageant contre les usages du monde.
M. de Monterranville s'arrêta en voyant Henri s'avancer; celui-ci
l'aborda en le saluant, et allait lui adresser les remercîments qui lui
étaient dus, lorsqu'en levant les yeux il reconnut, dans M. de
Monterranville, un des deux assassins de la forêt.
La langue de Henri se glace! une pâleur subite couvre son visage; il
peut à peine articuler quelques sons confus, et il entraîne Mullern, qui
ne comprend pas la cause de ce trouble violent. Quant à M. de
Monterranville, il n'avait pu reconnaître Henri, puisqu'il s'était enfui
au premier bruit des armes à feu; mais comme les scélérats craignent
toujours de s'être trahis, M. de Monterranville, très-étonné du trouble
que le jeune homme venait d'éprouver à son approche, résolut d'en
connaître la cause, afin de se tenir en garde contre les événements.
Lorsque Henri fut arrivé dans la chambre de Mullern, il s'arrêta pour
respirer plus librement; ensuite, prenant la main de ce dernier:
«Partons, mon ami, lui dit-il d'une voix entrecoupée, courons réveiller
mon père, je ne veux point passer la nuit dans cette maison...--Ah ça!
morbleu! vous m'expliquerez ce que tout cela veut dire?... D'où vient ce
trouble... cette terreur?--Ah! Mullern! cette terreur est bien
naturelle?...--Craindriez-vous quelque chose?--Je ne crains rien pour
moi; mais je frémis d'horreur en pensant que je suis chez un
assassin!...--Chez un assassin!--Oui, Mullern, j'ai reconnu, dans ce M.
de Monterranville, un des deux hommes de la forêt!--Se pourrait-il,
mille bombes!... quoi, ce coquin serait...--Un de ceux qui voulaient
faire périr l'étranger que j'ai sauvé de leurs mains!--Ah! triple
canonnade!... s'écrie Mullern, en mettant la main sur la poignée de son
sabre, tombons sur ce coquin-là, morbleu!... et faisons justice de son
forfait!...» En disant ces mots, Mullern se préparait à sortir pour
exécuter son dessein; mais Henri le retint par le bras. «--Arrête,
Mullern, que vas-tu faire?--Eh! parbleu, délivrer la terre d'un
scélérat, il en restera encore assez!...--Pense donc que nous n'avons
aucune preuve à fournir de son crime!... et que nous serions punis
nous-mêmes pour avoir voulu en faire justice!...--Ah! morbleu! vous avez
raison!... mais, comment donc faire?...--Écoute, maintenant que j'ai
réfléchi, je pense qu'il serait imprudent de faire un éclat qui ne nous
conduirait à rien; attendons à demain, mon père réglera notre conduite;
nous n'avons rien à craindre de cet homme; car, il ne peut me
reconnaître; et ce n'est pas à nous qu'il en veut.--Allons!... morbleu,
puisqu'il le faut, je cède à vos avis; mais j'avoue que ce n'est pas
sans peine; car j'aurais eu bien du plaisir à dérouiller mon sabre sur
le corps de ce brigand!...»
Cette résolution prise, Mullern et Henri se jetèrent sur le lit tout
habillés; mais ils ne purent goûter un instant de sommeil; la pensée
qu'ils étaient chez un meurtrier révoltait leur âme franche et loyale.
Le lendemain, dès que le jour parut, ils pensèrent qu'ils pouvaient
aller réveiller le colonel sans donner de soupçons; mais ces précautions
étaient inutiles, car Monterranville savait tout. On se rappelle que le
trouble de Henri lui avait causé de l'effroi; aussi, dès que Mullern et
son compagnon furent enfermés dans leur chambre, il se rendit dans une
pièce qui touchait à la leur, ouvrit une armoire, se plaça contre la
cloison, et de là entendit parfaitement toute leur conversation.
On peut juger de sa terreur en sachant qu'il était reconnu; mais la fin
de leur discours le rassura un peu. Voyant qu'ils attendraient au
lendemain matin pour décider ce qu'ils avaient à faire, il pensa qu'il
serait prudent de ne pas attendre leur décision, et quitta promptement
la maison au milieu de la nuit.
Le colonel Framberg ouvrit à ses compagnons, étonné d'être réveillé de
si bon matin; mais encore plus en voyant avec quelles précautions
Mullern refermait la porte de sa chambre, et l'air de mystère qui était
répandu sur leurs physionomies. L'horreur et l'indignation succédèrent
bientôt à la surprise, lorsqu'il sut chez qui il était depuis si
longtemps; cependant, il ordonna à Mullern et à Henri de se contenir, et
de ne rien laisser paraître de leur agitation. «Quoi! mon colonel, dit
Mullern, est-ce que nous n'assommerons pas ce coquin-là?--Non, Mullern;
notre devoir s'y oppose; songe bien que, depuis près d'un mois, je
reçois l'hospitalité dans cette maison; le maître est un monstre; mais
ce n'est pas à moi à armer contre lui la justice; d'ailleurs, sois
tranquille, Mullern; et crois bien que, s'il échappe, pour un instant, à
la peine qui lui est due, ce n'est que pour tomber plus tard sous le
glaive des lois.--Vous le voulez, mon colonel, j'obéis.--Il le faut, car
dans toute autre circonstance, j'aurais été le premier, mes amis, à vous
engager à purger la terre de ce scélérat; mais, ne restons pas plus
longtemps dans ce repaire du crime; il me tarde d'aller respirer
ailleurs un air qui ne soit pas souillé par le souffle d'un brigand.»
En disant ces mots, le colonel Framberg sortit de sa chambre; Henri et
Mullern le suivirent. Ils trouvèrent Carll dans la cour, et apprirent
que son maître était sorti avant le jour. «Il a bien fait!... dit
Mullern entre ses dents; car, morbleu! si je l'avais vu, je n'aurais pas
été maître de mon indignation.»
Le colonel monta à cheval, Henri et Mullern en firent autant, et ils
pressèrent leurs chevaux, afin de s'éloigner plus rapidement d'une
maison qui leur faisait horreur.
CHAPITRE XIX.
ENCORE UN MOMENT DE GAIETÉ.
Nos trois voyageurs arrivèrent à Strasbourg et descendirent à la
meilleure auberge, afin de se reposer un moment avant de se séparer
encore une fois.
«Mon cher Henri, dit le colonel Framberg à notre héros, lorsqu'ils
furent seuls, je n'ai aucun ordre à te donner pour ta conduite future,
et je me repose entièrement sur Mullern du soin de ton bonheur; si
cependant tu te sens le désir d'entrer dans la carrière des armes, dans
l'espoir de trouver de plus promptes distractions, je ne contraindrai
point ton penchant, au contraire; je te prie cependant, lorsque tu
formeras un projet quelconque, de m'en prévenir d'avance.» Henri promit
au colonel de ne rien faire sans l'avoir consulté. Le chagrin secret
qu'il cachait au fond de son âme, et qu'il s'efforçait de dérober à ses
amis, le rendait incapable de former aucun plan de conduite, ni aucun
projet pour l'avenir. Un seul objet occupait sa pensée, malgré tous les
efforts qu'il faisait pour l'en bannir.
Quant à Mullern, il désirait avec ardeur que son cher élève prît le
parti des armes. «Ah! disait-il à Henri, après vingt ans de repos, je
reverrais encore avec joie le champ de bataille et les anciens
compagnons de ma gloire.» Henri ne répondait pas; mais Mullern espérait
que les fréquents tableaux militaires qu'il lui retracerait finiraient
par émouvoir son âme, et qu'il se rendrait à ses voeux. Dans cet
espoir, il engagea Henri à prendre la route de Vienne, et celui-ci y
consentit.
Le colonel Framberg fit ses adieux à Henri. Ce dernier lui demanda
pourquoi il ne l'accompagnait pas à Offembourg; mais le colonel s'en
excusa sous le prétexte de quelques affaires qui le retenaient encore en
France.
Ce n'était pourtant pas là son motif; mais il ne voulait pas faire part
à Henri du projet qu'il avait conçu, dans la crainte que la réussite ne
vînt pas couronner son entreprise. Cependant il confia son dessein à
Mullern, en lui ordonnant le plus profond secret. Celui-ci le lui promit
en admirant tout bas la conduite du colonel.
Henri, après avoir embrassé celui qui lui servait de père, partit
emportant le désir de le revoir bientôt; et, suivi de Mullern, prit de
nouveau la route de l'Allemagne.
Nous allons laisser le colonel Framberg se disposant à se rendre à
Paris, pour accomplir son noble projet, et nous nous mettrons en route
avec nos deux voyageurs, afin de voir de quelle manière Mullern s'y prit
pour guérir Henri du chagrin qui le consumait.
Notre hussard et son élève voyageaient à cheval: «C'est la meilleure
manière de trouver des distractions, disait Mullern à Henri; tenez,
monsieur, jetez un coup d'oeil sur ce site superbe qui se présente à
nos regards!... voyez les vastes solitudes de la forêt Noire, qui
s'étend au loin du côté de Freudenstadt; de l'autre, la jolie ville
d'Offembourg que nous laissons derrière nous pour nous enfoncer dans
cette prairie verdoyante! les oiseaux qui chantent le retour du
printemps! les laboureurs qui reprennent lentement leurs travaux
rustiques!... En vérité, monsieur, tout cela élève l'âme, et me donne à
moi une éloquence dont je ne me serais jamais cru capable!...» Henri
souriait en écoutant Mullern; et celui-ci, charmé de l'avoir tiré pour
un instant de ses tristes réflexions, continuait son discours sur les
beautés de la nature.
Tout en écoutant les descriptions de Mullern, Henri s'aperçut que, sans
y faire attention, ils prenaient la route du château de Framberg. Il se
garda bien de le faire remarquer à son compagnon; mais celui-ci ne tarda
pas à s'en apercevoir. «Oh! oh! dit-il en arrêtant tout à coup son
cheval, je vois qu'avec mes beaux discours je ne vous conduis pas du
tout où il faut aller! Allons, morbleu! rebroussons chemin...--Pourquoi
cela, mon cher Mullern?--Parce que, monsieur, mon intention n'est pas de
vous conduire au château de mon colonel.--Ah! Mullern, j'aurais
cependant bien du plaisir à le revoir!--C'est impossible, monsieur, vous
le reverrez plus tard, mais maintenant ça ne se peut pas.--Et tu dis que
tu veux me distraire de mon chagrin, Mullern! Crois-tu donc qu'il
existe pour moi de plus agréables distractions que le plaisir que je
goûterais à revoir ces lieux chéris où j'ai passé mon enfance! ces lieux
où je recevais de toi les leçons qui m'ont appris à devenir un homme!...
ces lieux enfin que je n'ai pas vus depuis plus de deux ans!...»
Mullern, attendri par les discours de son Henri, ne savait comment lui
refuser ce qu'il lui demandait avec tant d'instance. «Mais, morbleu!
monsieur, dit-il enfin en prenant une voix sévère pour imposer à Henri,
ne savez-vous pas que votre soeur est maintenant dans ce château, et
que vous feriez une sottise en cherchant à la voir.--Eh! crois-tu donc,
Mullern, que ce soit là mon dessein?... Non: je veux seulement
m'approcher du château, en parcourir les environs, revoir ce parc, ces
jardins témoins de mes premiers plaisirs, et m'éloigner ensuite pour y
revenir dans un temps plus heureux.--Mais vous pouvez rencontrer votre
soeur...--Non, mon ami; il faudrait que le hasard la conduisît
justement où je serai, et cela n'est pas à présumer... Je l'éviterai, te
dis-je; d'ailleurs tu ne me quitteras pas.--Allons, vous le voulez...
j'y consens... mais, morbleu! à la première approche d'une femme, songez
que je vous fais partir ventre à terre.--Je ferai tout ce que tu
voudras.--Je suis, en vérité, trop complaisant... mais la nuit s'avance
déjà; vous conviendrez, monsieur, que ce n'est pas le moment de visiter
le parc et les jardins, d'autant mieux que nous avons encore près de
deux lieues à faire avant d'arriver au château.--Eh bien! Mullern,
passons la nuit aux environs... tiens, dans cette ferme que tu vois
là-bas; certainement on ne nous refusera pas à coucher pour cette nuit;
et demain matin, dès que le jour paraîtra, nous prendrons le chemin du
château...--Allons, soit, dit Mullern, allons coucher à la ferme.»
Nos voyageurs approchaient de la ferme, et Mullern crut reconnaître la
maison où, en cherchant une nuit son élève, il lui était arrivé une si
plaisante aventure; il résolut de s'assurer si ses conjectures étaient
fondées.
La nuit ne faisait que de tomber; la porte de la cour était encore
ouverte; Mullern entra le premier. Chaque objet qui frappait ses regards
confirmait ses soupçons; bientôt ils rencontrèrent le fermier occupé
dans l'étable; mais il quitta sa besogne dès qu'il les aperçut, et vint
au-devant d'eux en leur faisant de profondes révérences.
«Quoi qu'désirent ces messieurs?--A coucher, mon ami, si cela est
possible, dit Henri au fermier.--Tu vois devant toi, dit Mullern en
s'avançant, le fils du comte de Framberg, seigneur du château qui est à
deux lieues d'ici, et le maréchal des logis Mullern, servant
anciennement dans les hussards de l'Empereur, et maintenant gouverneur
de M. le comte...» Le fermier ouvrit de grands yeux en entendant tous
ces titres, quoiqu'il n'y comprît pas grand'chose, et fit un tapage du
diable pour appeler ses valets, afin qu'on préparât tout ce qu'il
fallait pour ces messieurs.
«Holà! eh! Gros-Jean!... Pierre!... arrivez donc, vous autres.»
Gros-Jean descendit aussitôt. «Où est donc Pierre? dit le fermier à
celui-ci.--Dame, not'maître, je n'savons pas?... peut-être ben qu'il
aide la bourgeoise!...» Mullern se rappela en effet que Pierre était le
garçon chargé des travaux extraordinaires, et présuma d'après le
discours de Gros-Jean, que la bourgeoise tenait à ses anciennes
habitudes.
Cependant, aux cris du fermier, dame Catherine et Pierre arrivèrent tous
deux par des chemins différents, et rouges comme des écrevisses.
«Allons, not'femme, remue-toi, dit le fermier, et tâche de bien faire
souper ces messieurs, tandis que Pierre préparera leurs lits.» La
fermière, qui était alerte, eut bientôt servi à souper. Mullern
examinait avec curiosité les appas de celle qu'il n'avait connue que
dans les ténèbres, et voyait avec plaisir que la dame avait bien son
mérite, et que, quoiqu'elle ne fût plus aussi jeune que Jeanneton, elle
valait encore la peine qu'on montât au grenier pour elle.
Catherine conduisit les voyageurs dans une salle basse, et, tout en
apprêtant leur souper, elle remarqua les oeillades que Mullern lui
lançait en dessous. Un hussard de cinquante ans ne vaut pas un garçon de
ferme de vingt; mais quand on a le garçon de ferme sous la main tous les
jours, on est bien aise de tâter en passant d'un hussard, sans aucun
préjudice du courant.
Henri, qui n'existait plus que dans l'espérance du lendemain, mangea peu
et se retira dans sa chambre, afin de se livrer plus vite au sommeil;
mais Mullern, qui était bien aise de voir ce que cela deviendrait, resta
à table et invita le fermier à venir boire un coup avec lui, afin de
causer un moment.
Mullern, comme on sait, buvait sec. Le fermier voulut lui tenir tête, et
la conversation ne tarda pas à s'échauffer.--«Savez-vous ben, monsieur
le housard, que le titre qu'vous vous êtes donné de maréchaux des logis
du comte de Framberg me rappelle l'aventure qui m'est arrivée il y a
près de trois ans?... Dis donc, te souviens-tu, not'femme, de c'coquin
qui voulait se faire passer aussi pour un housard?...--Ah! oui!... oui!
j'm'en souviens, répond la fermière en souriant.--Qu'est-ce que cette
aventure-là, demande Mullern au fermier.--Ah! pardine! j'vas vous
compter ça!... Figurez-vous qu'c'est un voleux qu'est venu frapper à
not'porte au beau milieu d'la nuit... Ma femme était couchée, mes
garçons dormaient; il n'y avait que moi qu'étions dans c'te salle,
occupé à faire mes comptes. J'vas demander qu'est-ce qui frappe? Eh ben!
n'a-t-il pas eu l'effronterie de me répondre qu'il était maréchaux
d'logis, élève du comte de Framberg, enfin de se donner pour c'que vous
êtes, quoi?--Comment! dit la fermière à son mari, monsieur porte les
mêmes noms que le voleux?--Oui, Catherine; ainsi vois comme il mentait
l'gredin!»
La fermière se douta de ce qui en était, et un coup de genou de Mullern
l'avertit qu'elle avait deviné. Le fermier, voyant combien son histoire
amusait son hôte, se plaisait à l'assaisonner de tous les détails
possibles. Mullern n'avait garde de l'interrompre, et se contentait de
lui verser à boire à chaque minute; et la fermière, qui prévoyait où
cela aboutirait, reprochait à son mari d'être plus sobre qu'à son
ordinaire, et de ne pas faire honneur à leur hôte en se tenant sur la
réserve.
En voulant tenir tête au hussard, le fermier ne fut bientôt plus en état
de voir ce qui se passait autour de lui, il ronfla de manière à faire
croire qu'il n'était pas prêt à se réveiller. Mullern saisit l'instant
favorable pour donner un baiser militaire à dame Catherine, et je ne
sais pas si la présence du mari l'eût arrêté dans ses entreprises. Mais
la fermière, en ayant l'air de se défendre, se sauva dans sa chambre
sans lumière, de peur d'être rencontrée par Pierre, et le hussard l'y
suivit sans qu'elle appelât du secours.
Au point du jour, Mullern sortit de chez sa belle, et vint s'asseoir
auprès du fermier qui ronflait encore. La fatigue ne tarda pas à lui
fermer les yeux et à lui faire tenir compagnie à son hôte.
Henri, qui attendait avec impatience le moment où il reverrait le
château de Framberg, se leva dès qu'il aperçut le soleil éclairer
l'horizon. «Où est Mullern? demanda-t-il à un garçon de ferme qu'il
trouva dans la cour.--Oh! monsieur.... il ronfle d'une bonne manière!...
à côté d'not'bourgeois.--Quoi! il dort encore?--Oui, monsieur... Dame!
c'est qu'il paraît qu'ils ont bien soupé hier.--Je ne veux pas le
réveiller. Vous lui direz, mon ami, qu'il vienne me rejoindre au
château.--Cela suffit, monsieur.»
Henri, qui était bien aise que le hasard lui permît de courir au gré de
ses désirs, monta à cheval aussitôt et s'empressa de faire route pour le
château. A mesure qu'il approchait de ces lieux où il avait passé les
plus heureux instants de sa vie, il sentait son coeur battre
délicieusement; un sentiment nouveau agitait son âme; et son coursier,
semblant deviner les sentiments de son maître, ralentissait son pas,
afin de le faire jouir plus longtemps de ce moment de bonheur.