Elle courut au-devant de lui, et dès qu'elle l'aperçut: «Eh bien! mon
ami, lui dit-elle, quelle nouvelle?--Aucune, ma bonne amie...--Quoi? mon
père...--Je n'ai pu rien découvrir sur son sort.--Que je suis
malheureuse! C'en est donc fait, je ne le verrai plus! je n'ai plus
personne sur la terre qui prenne pitié d'une malheureuse
orpheline!...--Que dis-tu? s'écrie Henri avec véhémence; tu n'as plus
personne sur la terre? Eh! ne suis-je pas ton amant... ton époux?--Ah!
mon cher Henri, j'ai réfléchi depuis ton absence, et j'ai pensé que je
ne devais pas prétendre à ce bonheur!... Moi!... orpheline, sans nom,
sans fortune, devenir l'épouse du comte de Framberg!... Ah! je ne vois
que trop la distance qui nous sépare!...--Est-ce bien toi que j'entends,
Pauline?... Je puis, d'un seul mot, te prouver que tu t'abuses. Dis-moi;
si le hasard t'avait fait plus riche que moi; m'aurais-tu pour cela
abandonné?...--Mon ami, c'est bien différent!...--Non, Pauline! je ne
serai pas assez orgueilleux pour préférer les richesses à la vertu et à
la beauté. Tu seras mon épouse; la bonne madame Reinstard a béni nos
serments, et tu n'as plus le droit de t'opposer à mon bonheur.»
Que pouvait répondre Pauline? Elle adorait Henri; elle cessa de résister
à ses prières, et elle consentit enfin à devenir son épouse.
Dès que Henri eut obtenu ce consentement, il s'occupa de hâter le jour
de son hymen. Il brûlait du désir de présenter sa Pauline au colonel.
«Dès que mon père te verra, lui disait-il, il ne pourra qu'approuver mon
choix.--Mais s'il en était autrement, mon ami? s'il allait briser nos
liens?...--Non, ma Pauline!... tu ne connais pas mon père! il est
brusque, mais bon, sensible. D'ailleurs il ne faut que te voir pour
t'aimer...» Pauline souriait, et commençait à espérer.
Henri fit aussitôt les préparatifs de son mariage. Franck fut chargé de
chercher un notaire et un chapelain; et, en attendant, Henri obtint de
Pauline la permission de ne plus la quitter. Il fit enlever ses effets
de son hôtel, et occupa l'appartement de madame Reinstard.
Franck exécuta ponctuellement les ordres de son maître; et, un soir que
Henri était assis auprès de sa Pauline, il vint les avertir que le
notaire viendrait le lendemain matin leur apporter leur contrat. Henri
sauta de joie à cette nouvelle; Pauline partageait ses transports;
Franck jouissait du bonheur de son maître.
«Ma foi, monsieur, lui dit-il, j'étais si content d'avoir terminé ma
commission, que je suis entré dans un café boire une bouteille de bière
pour célébrer votre prochain mariage.»
Henri embrassa Franck, embrassa la vieille domestique; il aurait
embrassé tout le monde, dans le délire qui le transportait. Pauline
prenait part à son bonheur, et ils se séparèrent en songeant déjà au
lendemain.
Pauvres enfants!... vous allez vous livrer au sommeil, en vous forgeant
mille chimères pour l'avenir! et vous ne songez pas, comme Franck,
combien la destinée est bizarre, et que c'est au moment où nous y
pensons le moins qu'elle nous frappe de ses plus rudes coups.
CHAPITRE XVII.
QUI S'EN SERAIT DOUTÉ?
Henri s'éveilla dès le point du jour: un grand plaisir rend matinal;
cependant, comme sa Pauline dormait encore, il descendit au jardin en
attendant son réveil. Avec quelle impatience il comptait les quarts
d'heure! les minutes!... il lui semblait que le temps aurait dû doubler
sa marche pour seconder ses désirs. Enfin, Pauline, qui probablement
n'avait pas beaucoup plus dormi que lui, vint l'engager à monter
déjeuner en attendant que le notaire arrivât. Henri la suit; il s'assied
auprès d'elle; ils forment ensemble leurs projets pour l'avenir, Henri
lui donne déjà le nom de son épouse... On frappe fortement à la porte.
«C'est lui!... c'est le notaire! s'écrie Henri... Franck, va lui
ouvrir.» Franck court à la porte, Henri entend monter... le coeur lui
bat de joie. La porte s'ouvre; il regarde... O surprise! au lieu du
notaire, c'est Mullern qu'il voit entrer dans l'appartement. «Ah! ah! je
vous trouve enfin, monsieur, dit Mullern sans faire attention à Pauline.
Sacré milles bombes!... vous faites diablement courir après
vous...--Comment, c'est toi, Mullern, répond Henri en cherchant à se
remettre.--Oui, monsieur, c'est moi. Oh! vous ne m'attendiez pas, j'en
suis sûr!...»
«Quel est cet homme? mon ami, dit Pauline à Henri, en le prenant à
part.--C'est un brave militaire qui m'aime beaucoup.--Ah! ah! dit
Mullern, en se retournant et en apercevant Pauline, c'est donc là
celle... Elle est, ma foi, jolie!... j'en conviens!...»
Pauline devint rouge jusqu'au blanc des yeux; et Henri, qui désirait
beaucoup terminer cette scène, la pria de passer un moment chez elle, et
de le laisser seul avec Mullern. Pauline y consentit, et s'éloigna,
encore tout étonnée des manières de celui qu'elle voyait pour la
première fois.
«Maintenant que nous sommes seuls, monsieur, dit Mullern à Henri,
j'espère que vous allez m'expliquer un peu votre nouvelle
conduite.--Comment se porte mon père, avant tout?--Fort bien, fort bien,
si ce n'est qu'il a manqué se tuer en courant après vous...--Comment
donc?--Mais ce n'est pas de cela qu'il est question. Dites-moi,
monsieur, que faites-vous dans cette maison? Quelle est cette femme que
je viens de voir tout à l'heure avec vous?--Cette femme? c'est la
mienne.--La vôtre...--Ou du moins à peu près, car elle le sera tout à
l'heure.--Bon, je vois qu'elle ne l'est pas encore!--Prétendrais-tu y
mettre obstacle, Mullern?--C'est possible, monsieur.--Je t'avertis alors
que tu aurais fait une démarche inutile, car rien au monde ne pourra
m'en séparer.--Voilà une belle conduite, monsieur. Dites-moi, est-ce à
votre âge que l'on doit se marier sans daigner consulter ses
parents?--Mais, dis-moi toi-même, ma Pauline n'est-elle pas
charmante?--Ah! pour jolie!... c'est vrai! je conviens qu'elle est fort
bien; mais il y a de jolies femmes qui n'en sont pas meilleurs sujets
pour ça.--Garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!... elle est
aussi vertueuse que belle!--Eh bien! quand elle serait vertueuse, ce qui
est douteux, mais ce qui n'est pas impossible, est-ce une raison pour
que vous épousiez la première venue?... une femme dont vous ignorez la
naissance!--Tu te trompes, Mullern; je la connais, elle m'a tout appris.
Je connais son père, ses malheurs!...--Ouais! bamboches que tout cela,
monsieur.--Non, Mullern, ma Pauline ne connaît pas le mensonge; elle m'a
dit la vérité.--Eh bien! voyons donc ce récit merveilleux.--Je vais
t'apprendre tout ce qu'elle m'a dit. Le père de ma Pauline est
Français...--Français!... Le nom de Christiern n'est donc pas le
sien?--Non, mon ami, c'est un nom supposé que les circonstances
l'avaient forcé de prendre.--Et, au fait, comment se
nomme-t-il?--D'Orméville.--D'Orméville! s'écrie Mullern, (et il reste
frappé d'étonnement.)--Qu'as-tu donc? lui dit Henri.--Ce n'est rien;
continuez, je vous écoute.»
Henri reprit son discours en ces termes: «Tu sauras donc que le père de
mon amie, étant entré au service, eut, à l'âge de vingt ans, une
querelle avec un autre officier de son régiment; il se battit en duel,
et eut le malheur de tuer son adversaire: ce fut là la première cause
de toutes ses infortunes. La famille du jeune homme qu'il avait tué
était riche et puissante; d'Orméville fut obligé de fuir sa patrie, pour
échapper à l'arrêt qui le condamnait à perdre la vie. Il passa en
Allemagne dans l'intention d'y prendre du service; après s'être arrêté
quelque temps dans les domaines du baron de Frobourg...--Du baron de
Frobourg?...--Oui, mon ami; il a, dit-on, vu ma mère...--Ah! ah!--Il se
rendit à Vienne, et entra dans les troupes de l'Empereur; l'armée était
sur le point de se mettre en campagne; d'Orméville alla combattre les
Russes; mais à la première affaire, il reçut un coup de feu au travers
du corps, et fut laissé pour mort sur le champ de bataille; cependant un
homme, plus humain que les autres, s'aperçut qu'il respirait encore. Cet
homme était un pauvre paysan, que le hasard avait conduit sur les lieux
où l'on s'était battu. Il releva d'Orméville, et l'emporta dans sa
chaumière, où il parvint à le rappeler à la vie. D'Orméville resta plus
d'un an chez ce bon paysan; ce ne fut qu'au bout de ce temps que ses
blessures, parfaitement cicatrisées, lui permirent de chercher à
regagner le corps dans lequel il servait; mais, pendant sa longue
maladie, la victoire avait été peu favorable aux Autrichiens; et, au
moment où il voulut rejoindre l'armée, les Russes étaient les maîtres du
petit village dans lequel il était caché, en sorte qu'il ne pouvait
essayer d'en sortir sans craindre d'être reconnu comme ennemi, et mis à
mort par les Russes, qui ne faisaient pas de prisonniers. D'Orméville se
décida à attendre des circonstances plus favorables: il se déguisa en
simple villageois, et fut obligé de travailler à la terre pour soutenir
sa triste existence. C'est à cette époque qu'il fit connaissance de la
mère de ma chère Pauline. D'Orméville n'a pas appris à sa fille ce
qu'elle était ni comment il l'a connue; tout ce qu'il lui a dit, c'est
que son épouse mourut en lui donnant le jour. D'Orméville éleva sa fille
comme il put, attendant, avec impatience, le moment de repasser en
Autriche; enfin, le sort lui devint plus favorable, les Russes furent
battus. D'Orméville rejoignit l'armée; sa fille, cependant, était
l'objet de toute sa sollicitude; il ne savait à qui confier ce précieux
dépôt, lorsque le hasard lui fit connaître madame Reinstard. Cette bonne
dame venait de perdre son fils à l'armée, elle était accablée de
douleur. D'Orméville lui proposa de tenir lieu de mère à sa petite
Pauline, qui avait alors quatre ans. Madame Reinstard y consentit avec
joie, et, comme le théâtre de la guerre lui rappelait sans cesse la
perte qu'elle venait de faire, elle partit avec l'enfant pour aller
habiter une petite maison qu'elle avait auprès d'Offembourg, et
d'Orméville lui promit d'aller l'y rejoindre dès que son devoir le lui
permettrait. Ce fut là, mon cher Mullern, dans cette jolie maison où je
t'ai conduit une fois, que ma Pauline passa sa jeunesse sous les yeux de
madame Reinstard, qui l'aimait comme sa fille. D'Orméville venait, de
temps à autre, passer auprès d'elle le temps que lui laissait son état.
Sa valeur lui avait fait obtenir le grade de capitaine; n'étant pas
ambitieux, il ne désirait rien de plus. Tu sais, mon cher Mullern, de
quelle manière je fis la connaissance de Pauline...--Oui! oui! je le
sais, et je voudrais que le diable m'eût étouffé le jour où je fus assez
bête pour vous laisser aller seul!... Mais, continuez.--Eh bien, mon
ami, à cette époque, d'Orméville, tourmenté du désir de revoir sa
patrie, avait formé le projet de rentrer en France; Pauline ne voulut
pas quitter son père, et madame Reinstard consentit à les accompagner.
Ils partirent donc tous les trois pour Strasbourg, et vinrent se loger
dans la maison où nous sommes maintenant; ils y vécurent, assez
tranquilles, pendant dix-huit mois; mais au bout de ce temps,
d'Orméville, voulant reprendre son véritable nom, afin de pouvoir tirer
sa Pauline de la solitude dans laquelle ils vivaient, se décida à partir
pour Paris, espérant faire casser l'arrêt injuste qui le condamnait à
mort. C'est depuis mon absence que le hasard ou ma bonne
étoile!...--Dites plutôt l'enfer!...--M'a fait découvrir ma Pauline;
notre séparation n'avait fait qu'augmenter notre amour!...--Elle a fait
là une belle chose!...--La bonne madame Reinstard a béni notre
union!...--Les vieilles femmes font toujours des sottises!--Et nous nous
sommes livrés, sans réserve, au penchant qui nous entraîne l'un vers
l'autre!... Cependant, le ciel enleva cette bonne dame qui tenait lieu
de mère à ma Pauline; depuis longtemps elle ne recevait pas de nouvelles
de son père, et elle était dans la plus grande inquiétude sur son sort.
J'ai couru à Paris dans l'espoir de le retrouver, mais j'ai inutilement
fait toutes les recherches possibles! Et puisque le destin la prive de
ce dernier appui, c'est à moi, mon cher Mullern, à lui en servir; je
vais être son époux; ma Pauline m'a donné sa foi; elle a reçu mes
serments; et je ne puis croire que mon père, si bon, si sensible, puisse
blâmer le choix que j'ai fait.»
Mullern resta quelque temps absorbé dans ses réflexions, Henri, étonné
de ce long silence, allait lui en demander la cause, lorsque Mullern lui
dit: «J'en suis fâché, mon cher Henri, je vais vous affliger! Mais il
n'y a point de moyen de capituler, il faut renoncer à ce mariage!--Que
dis-tu, Mullern?... renoncer à ce mariage!...--Oui, vous dis-je, et me
suivre à l'instant loin de cette maison...--Et tu crois, Mullern, que je
vais t'obéir!...--Mais je l'espère!...--Eh bien! détrompe-toi; ce n'est
pas un feu passager, c'est une passion véritable qui m'unit à ma
Pauline, et aucune puissance sur la terre ne serait capable de m'en
séparer!...--Allons!..., dit Mullern en lui-même, je vois qu'il faut
lâcher le grand mot!...» Il s'approche de Henri, en lui prenant la main:
«Mon cher Henri, armez-vous de courage, je vois bien qu'il faut vous
dévoiler un mystère que j'aurais voulu vous cacher à jamais!...--Que
veux-tu dire?--Pauline est votre soeur!...--Grand Dieu!... se
pourrait-il?... mais, non, tu t'abuses, Mullern, tu veux me tromper
moi-même...--Non, mon cher Henri, je vous ai dit la vérité, celle que
vous aimez est votre soeur; car le colonel Framberg n'est pas votre
père, et c'est à d'Orméville que vous devez le jour.»
Henri tombe anéanti sur une chaise, et Mullern lui raconte en détail
tout ce qu'il sait sur sa naissance et la conduite noble et généreuse du
colonel Framberg. Henri écoute en silence le récit de Mullern; une
douleur muette, un abattement profond ont succédé à ses transports
violents. Mullern souffre presque autant que lui de le voir dans cet
état. «Allons, lui dit-il, soyez homme, mon cher Henri; ne vous laissez
pas abattre par les événements, et montrez des sentiments plus dignes de
celui qui vous a élevé. Les larmes ne servent à rien dans de telles
circonstances; c'est du caractère qu'il faut. D'abord vous devez me
suivre et quitter ces lieux...--Je te suivrai, Mullern; mais, dis-moi,
que deviendra-t-elle?--Soyez tranquille!... je sais ce que j'ai à faire.
Croyez-vous d'ailleurs que le colonel Framberg, après vous avoir servi
de père pendant dix-neuf ans, laissera votre soeur seule dans le
monde, exposée à la merci des événements!... Non, monsieur, rendez-lui
plus de justice; il vous aime trop pour ne pas l'aimer aussi!...--Ah!
Mullern, tu ranimes mon courage!... Mais qui se chargera d'apprendre à
ma chère Pauline... les liens qui nous unissaient?...--Qui? eh parbleu!
ce sera moi, et je vais le faire tout de suite; car, dans ces sortes de
crises, plus on diffère plus on envenime la blessure. Mais, avant tout,
monsieur, vous allez partir de cette maison...--Sans la voir?--Oui,
monsieur, sans la voir!... Parbleu! à quoi cela vous avancerait-il? à
augmenter votre désespoir, et ce n'est pas la peine...--Et où vais-je
aller, Mullern?--N'importe où, vous y serez toujours mieux qu'ici.
D'ailleurs je vais vous conduire; je ne veux pas vous laisser seul dans
cet état: ensuite je reviendrai moi-même ici, et, mille tonnerres!
j'espère bien que dans deux heures tout sera arrangé.»
Mullern entraîne Henri plutôt qu'il ne le conduit hors de la maison.
Henri lève les yeux sur cette demeure qui renferme ce qu'il a de plus
cher au monde, et sent son coeur se briser à chaque pas qui l'éloigne
de son amie. Le bon hussard le mène chez la tante de Jeanneton, et le
recommande aux soins de la bonne femme; mais Henri n'était pas en état
de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Ensuite Mullern
reprend le chemin de la demeure de Pauline, en s'efforçant d'étouffer au
fond de son coeur les sentiments qui l'agitaient.
Pauline attendait avec inquiétude le retour de Henri, qu'elle croyait
toujours avec Mullern dans la maison. Un secret pressentiment semblait
l'avertir de ce qui se passait; et lorsqu'elle vit Mullern entrer seul
dans sa chambre, elle sentit ses genoux fléchir, et une pâleur mortelle
couvrit son visage. Mullern s'avança lentement, ne sachant comment lui
apprendre le départ de son amant. «Je viens, lui dit-il, vous faire les
adieux de Henri...--Que dites-vous... monsieur? il est parti...--Oui,
mademoiselle.--Pour longtemps?--Je le crois.--Et sans me voir?--Il le
fallait.--Grand Dieu!... Il ne m'aime donc plus!...» Et Pauline tombe
sans connaissance dans les bras de Mullern. Le bon hussard la pose
doucement sur une ottomane; après qu'elle eut repris ses sens, ses
larmes coulèrent en abondance, et elle s'écria avec le sentiment de la
douleur la plus vive: «Il ne m'aime plus!...--Et si morbleu! il vous
aime, mademoiselle!... et c'est justement pour cela que je l'ai forcé à
partir.--Quoi! monsieur, c'est vous!...--Oui, mademoiselle; vous me
détestez, n'est-ce pas? eh bien! vous avez tort; je n'ai fait que mon
devoir: il fallait rompre votre mariage!...--Pourquoi cela,
monsieur?--Parce que, mademoiselle, il n'est pas dans l'usage qu'un
frère épouse sa soeur.--Que dites-vous? Henri serait mon
frère!...--Oui, mademoiselle: Henri n'est pas le fils du colonel
Framberg, comme il le croyait jusqu'à ce moment, mais bien celui du
capitaine d'Orméville.»
Mullern répète à Pauline ce qu'il avait dit à Henri. Pauline l'écoute en
silence, n'interrompant son récit que par ses sanglots. Quand Mullern
eut achevé, il se promena à grands pas dans la chambre en jurant entre
ses dents et en essuyant ses larmes. La vue de la douleur de Pauline lui
fendait le coeur. «Ah! mille bombes! disait-il par moment, si j'étais
pape! comme je leur donnerais bien vite une dispense pour se marier!...
mais je ne le suis pas, ni mon colonel non plus: ainsi, morbleu! trêve à
nos pleurs: n'ayons pas le coeur comme une pomme cuite, et tâchons
d'arranger les choses le mieux possible.»
«Mademoiselle, dit-il en s'approchant de Pauline, il faut prendre votre
parti; je sais bien que cela n'est pas aisé, mais où serait le mérite de
vaincre ses passions, s'il n'en coûtait rien pour cela!...--Mais,
monsieur, est-ce que je ne le verrai plus?--Si, mademoiselle, vous le
reverrez, mais lorsque le temps aura calmé dans vos coeurs une passion
criminelle, et lorsque l'amitié aura remplacé un amour sans
espoir.--Vous avez raison, monsieur, il fallait nous séparer!... mais,
hélas!... que vais-je devenir sans lui?... je n'ai plus d'amis... de
protecteurs!...--Vous vous trompez, mademoiselle, vous en aurez un qui
vous tiendra lieu de tout.--Qui donc, monsieur?--Celui qui a élevé votre
frère, qui l'aime comme son fils. Croyez-vous, mademoiselle, que le
colonel Framberg vous abandonnera!...--Je n'irai jamais, monsieur,
mendier les secours de personne...--Voilà un orgueil fort déplacé,
mademoiselle, et vous allez partir tout à l'heure pour le château de
Framberg.--Moi, monsieur?--Oui, vous, mademoiselle.--Et à quel titre,
monsieur?--Vous l'avez donc déjà oublié; c'est comme soeur de Henri
que vous irez. Croyez-vous, mademoiselle, que nous vous laisserons seule
dans le monde, quand votre frère jouira de titres et de richesses qu'il
doit partager avec vous?... Non, c'est une chose décidée, vous allez
partir pour le château; d'ailleurs cela rendra la tranquillité à votre
frère.--Mais, monsieur...--Quoi, mademoiselle?--Si le colonel
Framberg... ne m'aime pas?--Oh! il vous aimera, mademoiselle, j'en suis
sûr.--Mais si... je ne...--Ah! j'entends; si vous ne l'aimiez pas,
vous?... diable! vous seriez bien difficile!... Un homme qui a fait
vingt campagnes avec honneur! un homme dont le nom seul faisait trembler
les ennemis!... un homme, enfin, qui a élevé, adopté, chéri votre frère
comme son fils...--Ah! je l'aimerai, monsieur!--Oui, ventrebleu! vous
l'aimerez, et tout ira bien, je vous en réponds!»
Lorsque Mullern avait pris une résolution, il fallait qu'il l'exécutât
promptement: aussi engagea-t-il Pauline à faire sur-le-champ un paquet
de ce qui lui était nécessaire, et à se tenir prête à partir dans une
heure. «Mais, monsieur, lui dit Pauline, et ma vieille domestique?...--Vous
l'emmènerez avec vous, mademoiselle.--Mais, monsieur, je ne connais pas
le chemin du château.--Eh morbleu! mademoiselle, me prenez-vous pour un
enfant?... croyez-vous que je vais vous y envoyer seule? Franck vous y
conduira.--Franck! le domestique de... de mon frère?--Oui, le domestique
de votre frère. Ainsi voilà toutes les difficultés levées. Je vais
m'occuper de la chaise de poste, et ce soir, vous serez bien loin de
Strasbourg.--Et bien loin de Henri!...» pensait Pauline en regardant
Mullern s'éloigner. Cependant elle trouvait un charme secret à aller
habiter l'endroit où celui qu'elle aimait avait été élevé. Le château de
Framberg lui aurait paru un séjour délicieux, si elle y avait été avec
lui.
Mullern, après avoir quitté Pauline, fut trouver Franck et lui apprit ce
qu'il avait à faire. Franck, qui était devant Mullern comme un écolier
devant son précepteur, lui promit de remplir fidèlement ses intentions.
Mullern, après avoir retenu la chaise de poste, pensa qu'il était temps
d'écrire à son colonel, et de lui raconter tous les événements qui
venaient de se passer. Jusqu'alors la rapidité du temps ne lui avait
pas permis de le faire; il prit donc la plume et écrivit la lettre
suivante:
<td>
«Mon colonel,
»J'ai enfin découvert notre jeune homme, et je me vante que ce n'est pas
sans peine!... mais il était urgent que j'arrivasse. Mille bombes! une
heure plus tard, il n'était plus temps et la petite était... Mais
j'étais là, mon colonel, j'ai arrangé cela le mieux du monde. Henri sait
tout, mon colonel... il sait tout; il a bien fallu le lui apprendre, car
la petite est sa soeur; et si je ne lui avais pas tout dit, je vous
assure, mon colonel, qu'un régiment de hussards ne serait pas venu à
bout de les séparer. J'envoie la petite au château de Framberg, et je
vais vous amener Henri; ils sont tous les deux au désespoir, et pleurent
de manière à attendrir un boulet de quarante-huit!... Vous voyez, mon
colonel, que tout va bien, et j'espère que vous approuverez la conduite
que j'ai tenue. Je suis, mon colonel, votre fidèle soldat et serviteur,
»MULLERN.»
<td>
Mullern, après avoir cacheté cette épître, courte et énergique, l'envoya
au colonel Framberg, en recommandant à son messager de faire diligence,
et d'avertir le colonel de sa prochaine arrivée. Cette affaire une fois
terminée, il retourna vers Pauline, afin de hâter son départ.
Pauline, le coeur serré, attendait l'instant où Mullern devait
l'éloigner de ce qu'elle avait de plus cher! Mais notre hussard avait
pris un tel ascendant sur elle, que, dès qu'elle le vit arriver, elle se
leva en silence, et se disposa à partir. Mullern la conduisit dans la
chaise de poste avec sa vieille domestique, et lui serrant la main avec
force: «Du courage, lui dit-il; quand on a autant de résignation dans le
malheur, on en reçoit tôt ou tard la récompense.» Ensuite, se tournant
vers Franck, il lui ordonna de fouetter les chevaux, et la chaise de
poste s'éloigna avec rapidité.
CHAPITRE XVIII.
UN LISEUR DE ROMAN L'A DÉJA DEVINÉ.
«Ouf!... dit Mullern, en voyant la chaise de poste emmener Pauline, s'il
fallait souvent conduire de pareilles intrigues, j'aimerais mieux
essuyer le feu de la mousqueterie de mon régiment!... J'espère cependant
que je me tirerai de cette affaire-ci avec honneur. Le plus fort est
fait!... J'avais cru que le chagrin de Henri était ce qui devait me
faire le plus de mal!... mais, morbleu! je vois bien maintenant que les
larmes d'une femme connaissent mieux le chemin de notre coeur!... Je
ne me croyais pas si sensible!...»
Tout en faisant ces réflexions, Mullern prit la route qui conduisait
chez Jeanneton. Il la rencontra sur l'escalier, et l'arrêta: «Eh bien!
Jeanneton, comment va mon jeune homme?--Il est toujours dans le même
état que quand tu l'as amené.--Oh!... coquin d'amour!...--Dis-moi donc,
Mullern, pourquoi il se désole ainsi?--Eh! pour une femme!...--Est-ce
qu'elle ne l'aime pas? elle serait bien difficile!--Si parbleu, elle
l'aime!... mais ils ne peuvent pas s'épouser.--J'en suis fâchée; car ce
jeune homme m'intéresse... Il paraît si sensible!...--C'est moi qui
l'ai formé, c'est mon élève.--Je t'en fais mon compliment.»