Franck fut effrayé, en voyant son maître dans un état d'abattement qui

ne lui était pas ordinaire. «Qu'avez-vous, monsieur? lui dit-il; vous

serait-il arrivé quelque malheur?--Oh! oui, Franck!... un malheur que je

ne me pardonnerai jamais!...--Que voulez-vous, monsieur, c'est au destin

qu'il faut vous en prendre!...--Prépare tout pour notre départ; nous

quitterons Paris ce matin même.--Puis-je savoir où nous allons,

monsieur?--Nous retournons à Framberg: il me tarde de revoir mon père et

ce bon Mullern qui m'aimait tant!--Ma foi, monsieur, j'en suis enchanté

aussi, car il n'y a rien au monde qui vaille la maison paternelle.»

CHAPITRE XV.

UNE AVENTURE D'UN AUTRE GENRE.

Henri et Franck cheminaient doucement sur la route d'Allemagne; le

premier réfléchissant sur le triste fruit qu'il avait retiré de ses

voyages. Que gagne-t-on en effet à parcourir le monde? la conviction du

peu de ressemblance qui existe entre le bonheur réel et celui qu'enfante

notre imagination. Quant à Franck, quoique moins sombre que son maître

dans ses réflexions, il trouvait qu'une vie douce et tranquille valait

bien le plaisir de courir les champs, et il félicitait ceux dont la

destinée est de vivre paisiblement dans les lieux qui les ont vus

naître.

A quelques lieues de Strasbourg, Henri s'arrêta dans la même forêt où,

quelques mois après, le colonel Framberg et Mullern trouvèrent un asile.

Désirant se reposer un moment sous son ombrage, il envoya Franck en

avant, et lui ordonna de l'attendre à la première auberge de Strasbourg.

La tranquillité du lien semblait inviter le voyageur au repos; Henri,

qui, depuis plusieurs jours, voyageait sans s'arrêter, sentit le besoin

de céder un moment à la fatigue qui l'accablait. Il s'assit contre un

épais buisson, ombragé d'un chêne majestueux, et le sommeil ne tarda pas

à venir fermer ses paupières.

Lorsqu'il se réveilla, le jour commençait à tomber; il allait se lever

pour continuer sa route, quand il entendit une voix de l'autre côté du

buisson où il était couché; il avança doucement la tête, et aperçut deux

hommes à quelques pas de lui. Leurs figures sinistres engagèrent Henri à

ne pas se montrer d'abord; et, comme ces deux hommes se croyaient

parfaitement seuls, il entendit aisément la conversation suivante:

«Tu es donc bien sur que c'est lui?--Oui, monsieur, j'en suis certain,

et quoiqu'il y ait diablement longtemps que je l'ai vu, sa figure m'a

trop frappé pour que je ne le reconnaisse pas! D'ailleurs j'ai pris,

dans l'auberge où il était, quelques renseignements sur son compte, et

je suis certain de ne pas m'être abusé.--Et tu dis qu'il va passer par

cette forêt?--Oui, monsieur, il ne peut pas prendre d'autre chemin, et

je me suis hâté d'aller vous trouver afin que nous ne laissions pas

échapper une aussi belle occasion...--Que penses-tu donc, Stoffar, que

nous devions faire?--Parbleu! il n'y a qu'un parti à prendre, c'est de

s'en débarrasser, afin qu'il ne nous inquiète plus.»

Ici Henri sentit son sang bouillonner dans ses veines, et il fut près de

se jeter sur les deux scélérats qui étaient devant lui; mais il songea

que ce ne serait peut-être pas le moyen de sauver leur victime, et il

s'efforça de modérer son indignation. «Mais, reprit celui qui paraissait

le maître, si nous nous contentions de nous saisir de sa personne et de

le tenir renfermé, nous saurions par là le forcer à nous dire ce qu'il a

fait de...--Non, monsieur, interrompit l'autre, cela ne vaudrait rien du

tout!... D'ailleurs, où l'enfermeriez-vous?... dans votre maison?...

D'un moment à l'autre on pourrait l'y découvrir, ou bien il n'aurait

qu'à se sauver!... cela nous ferait de belles affaires!... Croyez-moi,

dans une circonstance comme celle-ci, il ne faut pas employer de

demi-mesures. Une fois qu'il sera mort, vous serez tranquille;... car

lui seul est à craindre...--Tu as raison, Stoffar, et je suis décidé

à...» Le bruit du pas d'un cheval interrompit la conversation. «C'est

lui, monsieur, dit un des hommes en se levant; il approche...

préparons-nous à le bien recevoir.»

Il se placèrent tous deux derrière des arbres. Henri, de son côté, arma

ses pistolets, et, rendant grâce au ciel de ce qu'il l'avait choisi pour

être le défenseur d'un infortuné, se tint prêt à tout événement. Au bout

de quelques minutes, il aperçut un homme à cheval s'avancer du côté où

il était. Il ne faisait pas encore assez nuit pour qu'il ne pût

distinguer les traits du voyageur. C'était un homme d'une quarantaine

d'années, d'une taille avantageuse, et dont la figure, douce, mais

mélancolique, annonçait une âme oppressée sous le poids d'un profond

chagrin.

Henri sentait son coeur battre avec violence à mesure que l'inconnu

s'approchait de lui, et il oubliait, en contemplant ses traits, le

danger qui menaçait ses jours; mais il fut bientôt tiré de cet état par

le bruit que firent les deux hommes en courant, leur sabre à la main,

sur le voyageur qui, étourdi par cette brusque attaque, n'avait pas eu

le temps de prendre ses armes, et allait infailliblement succomber, si

Henri, aussi prompt que l'éclair, ne se fût élancé sur les assassins.

Les deux hommes, effrayés par cette subite apparition, lâchent leur

victime et ne songent plus qu'à la fuite. Henri tire sur eux ses deux

pistolets; l'un des deux scélérats tombe mort, l'autre n'est pas atteint

et s'enfuit dans l'intérieur de la forêt.

Henri pensa qu'il serait imprudent de le poursuivre, et retourna vers

celui qu'il avait sauvé. Le voyageur ne savait comment témoigner à son

libérateur toute sa reconnaissance. «Vous ne me devez rien, monsieur,

répondit Henri; en venant à votre secours, je n'ai fait que remplir le

devoir d'un galant homme, et je suis certain qu'à ma place vous en

eussiez fait autant. Mais, si vous m'en croyez, nous nous hâterons de

quitter cette forêt et de regagner une route fréquentée, car la nuit

devient sombre, et peut-être ne serions-nous pas toujours aussi

heureux.--Je suis de votre avis, monsieur, répondit l'inconnu à Henri;

mais, vous êtes à pied, à ce qu'il me paraît?--Il est vrai; j'ai envoyé

mon domestique en avant avec mon cheval, car je comptais arriver ce soir

à Strasbourg...--Eh bien, montez en croupe derrière moi, de cette

manière nous serons plus tôt sortis de la forêt.» Henri accepta la

proposition de l'inconnu, et ils s'éloignèrent au grand galop.

Chemin faisant, ils entrèrent dans des détails relatifs à l'événement

qui venait d'avoir lieu. «Je ne croyais pas, dit le voyageur à Henri,

que la forêt où je devais passer fût infestée par des brigands.--Vous

vous trompez, monsieur, en prenant pour tels les gens qui vous ont

attaqué; je suis certain, moi, que ce n'étaient pas des voleurs.» Alors

Henri raconta comment il avait tout entendu. Pendant son récit il

examina son compagnon, et s'aperçut qu'il y prêtait la plus grande

attention. «Se pourrait-il? s'écria le voyageur lorsque Henri eut fini

de parler; mais monsieur, n'avez-vous entendu que cela?--Pas davantage,

monsieur; mais je présume que cela suffit pour vous mettre sur la

voie.--Eh bien! monsieur, vous vous trompez, car je vous assure que je

ne comprends rien à ce que vous venez de me dire; je ne me connais pas

d'ennemis capables d'une pareille scélératesse.--Parbleu, voilà qui est

étonnant!...--Je n'ai jamais nui à personne et j'ai fait le plus de bien

que j'ai pu!...--C'est souvent en faisant le bien que l'on s'attire la

haine des méchants!...--Ah! vous avez raison, monsieur, et vous m'ouvrez

les yeux!...» Ici, le compagnon de Henri tomba dans une profonde

rêverie, et celui-ci n'osa pas se permettre de le questionner.

Nos deux voyageurs arrivèrent bientôt sur une route fréquentée, et,

comme la nuit devenait noire, Henri pensa qu'il ferait bien d'attendre

le lendemain pour se rendre à Strasbourg. Ils s'arrêtèrent devant la

première auberge. «Vous allez à Strasbourg, et moi j'en viens, dit le

voyageur à Henri; ainsi, puisque nous suivons une route opposée, je vais

vous faire mes adieux.--Quoi! vous ne vous arrêtez pas ici? lui

répondit Henri.--Non, car il me tarde d'arriver à Paris, où j'ai une

affaire importante à terminer; mais comme je compte retourner bientôt à

Strasbourg, j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir, et de faire

une connaissance plus intime avec celui qui m'a conservé l'existence.»

Henri lui répondit qu'il ne comptait pas y faire un long séjour; «mais,

ajouta-t-il, comme je désire autant que vous que nous nous retrouvions

un jour, je vous engage, si le hasard vous conduisait près des lieux que

j'habite, à ne pas oublier que vous avez dans Henri de Framberg un ami

qui s'estimerait heureux de pouvoir encore vous être utile.--Henri de

Framberg!... s'écria l'inconnu: quoi! vous seriez le fils du colonel

Framberg!--Sans doute, répondit Henri: pourquoi cet étonnement?

Connaîtriez-vous mon père?--J'en ai beaucoup entendu parler; le bruit de

sa bravoure et de ses exploits est venu jusqu'à moi.--Eh bien! c'est une

raison de plus pour venir au château, et je vous assure que vous y serez

bien reçu.»

L'étranger remercia Henri; le nom de Framberg l'avait jeté dans un

trouble extraordinaire, qui n'échappa pas aux regards de notre héros;

mais il n'osa lui demander la cause de son agitation, et ils se

séparèrent en se réitérant les assurances de la plus sincère amitié.

Henri entra dans l'auberge, où il se fit donner une chambre à part; là

il réfléchit à l'aventure extraordinaire qui lui était arrivée, et à la

nouvelle connaissance qu'il avait faite. Malgré la différence d'âge qui

existait entre Henri et l'étranger, il se sentait porté à l'aimer comme

un frère, et regretta d'avoir oublié de lui demander son nom. Il

s'endormit en faisant ces réflexions, et le lendemain de bonne heure il

prit la poste et partit pour Strasbourg.

CHAPITRE XVI.

IL LA RETROUVE.

Henri trouva Franck qui l'attendait à l'auberge où il lui avait donné

rendez-vous. Franck était inquiet de n'avoir pas vu arriver son maître

la veille; Henri lui raconta ce qui lui était arrivé.

«Vous conviendrez, monsieur, dit Franck à Henri, que vous ne vous

attendiez guère à une telle aventure!... Je suis sûr que celui que vous

avez sauvé a pour vous bien de la reconnaissance... mais c'est égal, si

sa destinée est d'être assassiné, il ne l'échappera pas une autre fois.»

Henri laissa Franck et sa destinée pour aller se promener dans la ville.

Depuis son aventure de la veille, ses sombres pensées s'étaient tout à

fait dissipées, et il ne lui restait plus, du souvenir de ses voyages et

de ses folies, que la ferme résolution de mieux se conduire à l'avenir.

Tout en faisant ces plans de sagesse, Henri s'aperçut qu'il était sorti

de la ville; il allait retourner sur ses pas, lorsqu'il crut entendre

crier au secours derrière lui; il se retourne et aperçoit une jeune

femme se débattant avec un soldat qui voulait l'entraîner malgré elle.

Il court sur le militaire qui, étant ivre, lâche sa proie, voyant venir

quelqu'un, puis va offrir ses services à la jeune dame: mais comment

peindre sa surprise, son ravissement, en reconnaissant sa chère Pauline

dans celle qu'il vient de délivrer.

«Quoi! c'est vous, mademoiselle!...--C'est vous, monsieur!...» Voilà

tout ce qu'ils purent se dire, tant ils étaient émus l'un et l'autre.

Henri contemplait les charmes de son amie, qui s'étaient encore

développés depuis qu'il ne l'avait vue; de son côté, Pauline ne pouvait

s'empêcher de partager le trouble et le plaisir de Henri.

«Ah! monsieur, dit-elle enfin, combien je rends grâce au ciel de ce

qu'il vous a envoyé si à propos pour me délivrer du péril que je

courais!--Monsieur! répondit Henri en soupirant; monsieur!... je ne suis

donc plus Henri pour vous?... Vous m'appeliez ainsi autrefois; le temps

vous a fait oublier ces jours heureux que je passais près de vous!...

ah! Pauline... ah! mademoiselle, j'ai donc gémi seul d'une si longue

séparation!... et, en vous retrouvant, n'aurai-je donc pas retrouvé le

bonheur!...--Henri, que vous êtes injuste!... mais l'on m'avait tant dit

que vous ne m'aimiez pas, que vous m'aviez oubliée!... votre longue

absence... le peu d'empressement que vous avez mis à savoir où

j'étais...--Que dites-vous, Pauline?... le ciel m'est témoin que depuis

notre séparation j'ai fait tout ce qu'il m'était possible pour connaître

l'endroit que vous habitiez!--Est-il bien vrai, Henri?... Ah! j'ai

besoin de vous croire! ce que vous me dites me fait trop de plaisir pour

que je veuille en douter.»

Nos deux amants oubliaient en se revoyant qu'il existât au monde autre

chose que leur amour. Pauline fut la première à s'apercevoir qu'il

fallait se séparer.

«Il faut nous quitter, Henri, j'oublie auprès de vous que ma bonne

madame Reinstard m'attend, et qu'elle est peut-être inquiète de ma

longue absence...--Où habitez-vous, Pauline?--Dans cette maison que vous

voyez là-bas, à la porte de la ville. J'étais sortie seule pour faire

quelques emplettes, car madame Reinstard est malade, et notre vieille

domestique ne pouvait pas la quitter.--Et votre père?--Mon père n'est

pas à Strasbourg en ce moment; mais son absence ne doit pas être

longue.--Eh bien! qu'est-ce qui m'empêche de me présenter chez

vous?--Pas ce soir, mon ami, il est trop tard pour que ma bonne mère

vous voie: demain vous viendrez, et nous aurons alors le temps de lui

parler.»

Henri consentit avec peine à quitter sa chère Pauline; mais l'espérance

du lendemain lui fit reprendre courage. Il reconduisit celle qu'il

adorait jusqu'à la porte de son habitation, et ne la quitta qu'avec la

permission de la revoir bientôt.

Henri retourna à son auberge, le coeur plein de son bonheur. Il ne fut

plus question de retourner chez son père; sa Pauline occupait toutes ses

pensées, toutes ses affections. Franck, en apprenant que son maître

avait retrouvé sa maîtresse, s'écria: «Eh bien!... monsieur, c'était

bien la peine que nous courussions si loin chercher une femme qui était

si près de nous! mais ça était écrit là-haut.»

Le lendemain, il faisait à peine jour, que Henri était déjà sous les

fenêtres de son amante. On était au mois de novembre, il commençait à

faire froid. Henri se promena sous la croisée de sa belle en attendant

qu'elle fût éveillée; mais Pauline, qui probablement n'avait pas

beaucoup dormi, entr'ouvrit bientôt sa jalousie. «Quoi! c'est vous, mon

ami? de si bonne heure!...--Ah! ma chère Pauline, pouvais-je dormir loin

de vous?--Je ne dormais pas non plus, vous le voyez bien; mais c'est

égal, il est de trop bonne heure, monsieur, il faut vous en aller.--Ah!

Pauline, vous ne m'aimez donc pas?--Mais, mon ami, madame Reinstard dort

encore.--Et moi je meurs de froid.--Vous ne pouvez cependant pas

entrer.--Vous aimez mieux que je gèle sous vos fenêtres!...--Méchant!...

Eh bien! attendez, je vais descendre.»

Pauline ne tarda pas à venir lui ouvrir. Qu'elle parut jolie aux yeux de

Henri! Un simple déshabillé du matin couvrait sa taille élégante; ses

cheveux, négligemment retroussés, venaient ombrager un front, siége de

la pudeur; ses yeux, pleins d'une douce langueur, paraissaient craindre

de se fixer sur ceux de son amant; tout en elle inspirait l'amour!

Comment Henri aurait-il pu ne pas adorer tant de charmes? Il resta

immobile d'admiration devant celle qui en était l'objet; Pauline rougit

de plaisir, devinant bien la cause du trouble de Henri. Quelle est la

femme qui ne s'aperçoit pas du sentiment qu'elle inspire?

Pauline conduisit Henri dans un petit salon donnant sur le jardin de la

maison; là ils attendirent le lever de madame Reinstard. Le temps ne

leur sembla pas long; on a tant de choses à se dire quand on s'aime!

Henri raconta à Pauline ses voyages et toutes les aventures qui lui

étaient arrivées, en glissant cependant sur celles qui n'étaient pas de

nature à être entendues par son amante.

Henri aurait bien voulu savoir ce qui était arrivé à Pauline pendant son

absence... où était son père... quel était le motif de son voyage, et

mille autres choses qui l'auraient mis au fait de l'origine de celle

qu'il aimait et de sa situation présente; mais il n'osa pas la

questionner, et il aima mieux attendre que le temps lui eût gagné sa

confiance que de paraître à ses yeux curieux et défiant.

Pauline s'aperçut enfin que l'heure était venue où celle qui lui tenait

lieu de mère avait coutume de se lever pour déjeuner. Elle quitta Henri

pour voler auprès de madame Reinstard, en lui promettant de revenir

bientôt le rechercher. Pendant son absence, celui-ci s'occupa à examiner

la demeure de son amie: tout y était de la plus grande simplicité, et

annonçait dans ceux qui l'habitaient plus de bon goût que de richesse.

«Ah! dit Henri en lui-même, elle n'est pas heureuse, j'en suis certain,

et elle n'a pas assez de confiance en moi pour me faire part de ses

chagrins!... mais je saurai bien la forcer à m'en faire la confidence;

j'adoucirai ses maux, et, sans blesser son orgueil, je trouverai le

moyen de partager avec elle des richesses qui n'ont quelque prix à mes

yeux que parce qu'elles pourront m'aider à la rendre heureuse!»

Ce que Henri appelait ses richesses, c'était l'argent qu'il avait gagné

au jeu à Paris, et qu'on se rappelle qu'il n'avait pas eu le temps de

dissiper, puisqu'il en était parti le surlendemain.

Pauline vint le tirer de ses réflexions en lui annonçant que madame

Reinstard l'attendait pour déjeuner. Il suivit son amie, et trouva la

bonne dame assise auprès de son feu; Henri fut vivement frappé du

changement que la maladie avait opéré en elle; la pâleur qui couvrait

son visage, et sa voix presque éteinte, lui firent craindre qu'elle

n'eût pas longtemps à vivre; mais il se garda bien de communiquer à

Pauline des idées qui n'auraient pu que redoubler son chagrin.

Madame Reinstard fit à Henri l'accueil le plus flatteur, et parut

charmée de le revoir. Le déjeuner se passa assez gaiement; Henri était

auprès de sa chère Pauline: que lui fallait-il de plus pour être

heureux! Quand par hasard son pied rencontrait celui de son amante,

quand sa main venait à se poser sur la sienne, et qu'il pouvait lire

dans les yeux de sa maîtresse le trouble qu'elle éprouvait, oh! alors,

il n'aurait pas changé contre tous les biens du monde le bonheur d'être

auprès de son amie! Henri obtint sans peine de madame Reinstard la

permission de venir quelquefois partager sa solitude: quelquefois! cela

voulait dire tous les jours, c'était bien ainsi que nos amants

l'entendaient. Pauline dit à Henri que depuis son absence elle avait

beaucoup négligé sa musique; Henri lui proposa de lui apporter le soir

même une collection des morceaux les plus nouveaux et les plus jolis;

Pauline lui serra doucement la main; madame Reinstard le remercia

d'avance du plaisir qu'il voulait procurer à sa chère fille, et Henri

s'en alla en promettant de revenir le soir même apporter à Pauline ce

qu'il lui avait promis.

Un mois s'écoula, pendant lequel Henri passait toutes ses matinées et

ses soirées auprès de celle qu'il aimait. L'habitude en était si bien

prise, que, lorsque à son heure ordinaire, Henri n'était pas chez madame

Reinstard, il trouvait sa Pauline dans l'inquiétude, et regardant

tristement à sa fenêtre si elle ne le verrait pas arriver. Henri était

au comble de ses voeux; il était aimé de son amie; Pauline n'essayait

plus de cacher à Henri tout l'amour qu'elle ressentait pour lui; et,

quand elle l'aurait voulu, chaque mot, chaque geste ne décelait-il pas

ce qui se passait dans son coeur. Madame Reinstard elle-même traitait

Henri comme son fils, et ressentait pour lui la plus tendre amitié. Mais

aussi Henri n'était plus ce jeune homme brusque, emporté, libertin,

joueur, mauvaise tête; l'amour qu'il éprouvait pour Pauline avait changé

tous ses sentiments, car une passion vertueuse peut seule dompter nos

autres passions.

Henri ne tarda pas cependant à s'apercevoir que sa Pauline était agitée

par quelque peine secrète; madame Reinstard elle-même paraissait

souvent triste et préoccupée.

Henri voyait avec chagrin la santé de cette bonne dame décliner de jour

en jour. Il entrevoyait pour sa Pauline mille dangers, mille embarras,

si celle qui lui tenait lieu de mère venait à mourir. En vain il

pressait son amante de lui avouer ses chagrins, de lui confier ses

inquiétudes, Pauline évitait toujours d'aborder une question qui

semblait augmenter sa douleur.

Un jour que Henri se rendait, selon sa coutume, chez celle qu'il aimait,

il fut effrayé de voir la vieille domestique lui ouvrir la porte en

pleurant amèrement. «Qu'est-il donc arrivé? s'écria-t-il aussitôt.--Ah!

monsieur, ma bonne maîtresse est bien mal... et n'a plus, je crois, que

peu de moments à vivre.»

Henri vole aussitôt dans la chambre de la malade; il trouve sa chère

Pauline noyée dans les larmes, auprès du lit de madame Reinstard. Cette

dernière, quoique faible et chancelant sur les bords du tombeau,

accueille Henri avec un doux sourire, et lui adresse ces paroles d'une

voix presque éteinte:

«Je vous attendais avec impatience, mon cher Henri; c'est à vous que je

remets ma fille chérie, c'est vous que je charge de la consoler. J'ai lu

dans votre âme, j'ai deviné le sentiment que vous éprouvez pour elle;

Pauline vous paye de retour: soyez donc unis, et ne vous quittez

jamais.»

Henri presse sa Pauline dans ses bras, en jurant de ne plus s'en

séparer; son amie n'avait pas la force de lui répondre, tant elle était

accablée par la douleur. Madame Reinstard surmonta sa faiblesse, et

continua en ces termes: «Vous avez dû être étonné, mon cher Henri, du

mystère qui semble envelopper toutes les actions du père de votre amie;

vous ne connaissez pas cet homme vertueux!... Quand vous apprendrez ses

malheurs, vous cesserez de condamner sa conduite. J'ai chargé ma Pauline

de vous instruire de tout; il n'est plus temps de vous rien cacher, et

c'est en vous seul qu'elle doit mettre toute son espérance.»

Ici madame Reinstard, affaiblie par l'effort qu'elle venait de faire,

éprouva une faiblesse qui indiquait qu'elle n'avait plus que quelques

instants à vivre. Henri et Pauline l'entourèrent de leurs bras; elle

rouvrit les yeux, prit la main de sa pupille qu'elle plaça dans celle de

Henri, et s'endormit du sommeil éternel.

Henri se hâta d'arracher son amie à cette scène de douleur; il la prit

dans ses bras et la porta dans sa chambre. Là, il ne chercha pas à

apaiser ses regrets; mais il pleura avec elle la femme estimable qu'ils

venaient de perdre; c'était la meilleure consolation qu'il pouvait lui

offrir.

Lorsque quelques jours eurent un peu calmé la douleur de Pauline, Henri

se hasarda à lui demander le récit qui lui était promis. Pauline

consentit à ce qu'il désirait; elle l'instruisit de la cause de

l'absence de son père et des motifs qui le faisaient si souvent voyager.

D'après le récit que lui fit son amante, Henri, sachant que la longue

absence de son père était la cause de son inquiétude, résolut de partir

pour Paris, afin de tâcher d'y découvrir celui auquel il s'intéressait

aussi vivement. Il partit donc, après avoir laissé Franck auprès de son

amie pour veiller à sa sûreté, et emportant avec lui les voeux les

plus ardents de Pauline pour le succès de son voyage.

Nous savons que c'est à cette époque que le colonel Framberg et Mullern

arrivèrent à Strasbourg, espérant y découvrir Henri, qui venait de

partir pour Paris, où ils le suivirent. Mais notre jeune homme ne fut

pas heureux dans ses recherches; il parcourut la capitale, sans

découvrir les traces de celui qu'il cherchait. Las enfin de tant de

courses inutiles, et pressé par le désir de revoir sa Pauline, il

repartit pour Strasbourg, toujours poursuivi par le colonel et Mullern,

qui l'auraient infailliblement atteint sans l'accident qui leur arriva

dans la forêt.

L'enfant de ma femme · 第 7 / 13 段