L'heure du rendez-vous approchant, Henri se disposait à partir,

lorsqu'on frappa plusieurs coups à sa porte: «C'est peut-être la

marquise, dit Henri à Franck; il ne faut pas ouvrir.» Mais ces mots:

«Ouvrez, ouvrez sans crainte,» prononcés d'une voix altérée, engagèrent

Henri à voir qui ce pouvait être; il ouvrit, et vit Julia entrer dans

son appartement.

«Vous êtes étonné de ma visite, monsieur, dit Julia à Henri; mais,

lorsque vous en connaîtrez le motif, j'espère que vous me saurez gré de

vous l'avoir faite.--Que voulez-vous dire, Julia?--Je veux dire,

monsieur, que madame la marquise connaît votre nouvelle passion pour

cette jeune comtesse napolitaine qui vient depuis peu chez

elle...--Comment! Julia... tu peux penser...--Ah!... monsieur, ce n'est

pas moi que vous pourriez abuser, je sais lire dans votre coeur; mais

je vous aime trop pour vouloir me venger lors même que je le

pourrais!... Au contraire, c'est moi qui veux vous sauver du piège où

vous alliez tomber.--Que veux-tu dire, Julia?--Vous avez reçu un billet

ce matin.--Il est vrai.--On vous donne rendez-vous pour ce soir à minuit

devant la maison où demeure la comtesse.--Mais qui donc t'a appris tout

cela?--Eh! comment ne le saurais-je pas, puisque c'est madame la

marquise qui vous a fait écrire ce billet!--La marquise!...--Elle-même.--Et

quel est son dessein?--De voir si vous la trahirez en allant au

rendez-vous.--Et si j'y vais?--Elle est Italienne, c'est vous en dire

assez.--Quoi! tu penses qu'elle serait capable de...?--La jalousie la

rend furieuse contre vous, et, si vous m'en croyez, vous n'irez pas à ce

rendez-vous.--Sois tranquille, ma chère Julia, si j'y vais, je prendrai

mes précautions.--Au surplus, je vous ai prévenu; maintenant, je vous

laisse: votre sort est entre vos mains.--Adieu, ma chère Julia, crois

bien que de ma vie je n'oublierai ce que tu as fait pour moi.»

En disant ces mots Henri pressa tendrement Julia contre son coeur, et

elle s'éloigna précipitamment.

«C'est une bonne fille que cette Julia, dit Franck à son maître

lorsqu'elle fut partie; je n'ai pas entendu ce qu'elle vous a dit, et

cependant je suis sûr que c'est pour votre bien...--Franck!--Monsieur?--Tu

vas préparer deux chevaux, et faire nos valises...--Quoi! monsieur...

est-ce que nous partons?--Fais ce que je te dis, et attends-moi ici;

dans un instant je serai de retour.--Cela suffit, monsieur.»

En disant ces mots Henri s'enveloppa dans son manteau, et courut au

rendez-vous indiqué. Il était bien aise de s'assurer par lui-même

jusqu'où la marquise pousserait sa vengeance; mais il avait eu soin de

prendre sous son manteau une épée et une paire de pistolets.

Minuit venait de sonner quand Henri arriva devant la maison de la

comtesse. «Je suis peut-être venu trop tard, dit-il en lui-même, et le

coup prémédité n'aura pas lieu.» En attendant, il se promena devant la

maison qui faisait le coin d'une petite rue sombre, et qui, par sa

situation isolée, était bien propre à servir les desseins de la

marquise.

Il attendait depuis quelques minutes, lorsqu'un homme enveloppé dans un

manteau, et tenant une lanterne sourde, sortit de la petite rue et vint

droit à Henri. «Vous êtes exact, lui dit-il, c'est bien: suivez-moi, je

vais vous conduire chez la comtesse.--Et pourquoi n'entrons-nous pas par

cette porte? demande Henri à l'inconnu.--C'est parce que vous seriez vu

de tout le monde; et comme il y a une autre entrée secrète qui donne

dans la rue que vous voyez, madame la comtesse m'a dit de vous

introduire par là.--En ce cas, marchons, je vous suis.»

Henri eut l'air de suivre son guide sans défiance; mais il tira

doucement ses pistolets de dessous son manteau, et se tint prêt à tout

événement. A peine eurent-ils détourné le coin de la rue, que deux

autres hommes, sortant d'une embuscade où ils étaient cachés, fondirent

à l'improviste sur Henri; mais notre héros les reçut le pistolet au

poing; et, tirant sur eux à bout portant, les étendit tous deux sans vie

à ses pieds.

L'homme à la lanterne ne songea qu'à prendre la fuite en voyant tomber

ses camarades. Henri courut après lui, mais son assassin connaissait

mieux que lui les détours de la ville, et il échappa bientôt à ses

regards. Réfléchissant qu'en voulant poursuivre celui-là, il pourrait en

rencontrer un plus grand nombre, Henri pensa qu'il était plus prudent de

regagner son auberge, et, après bien des détours, il parvint à la

retrouver.

«Oh! oh! il paraît que la soirée a été chaude, dit Franck, en voyant

Henri poser ses pistolets déchargés sur une table.--Oui, mon cher

Franck, tiens, recharge mes armes.--Est-ce que vous allez recommencer,

monsieur?--Non, mais nous allons partir.--Ah! il me paraît que vous en

avez assez!... Et où allons-nous, monsieur? à Naples?--Non, j'ai assez

de l'Italie.--Tant mieux, ma foi; car ce pays m'ennuyait aussi,

moi...--Nous allons en France, à Paris; peut-être y serai-je plus

heureux que je ne l'ai été jusqu'à présent... et y retrouverai-je celle

pour laquelle je donnerais ma vie!...--Comment! monsieur, est-ce que

vous y pensez encore?--Si j'y pense!... ah!... Franck, crois-tu que ces

plaisirs bruyants, que ces passions d'un moment, qui, depuis mon départ,

ont occupé mon esprit, aient pu effacer de mon âme le souvenir de ma

chère Pauline?... Non; ces femmes si séduisantes ont rempli ma tête,

troublé mes sens, mais aucune n'est parvenue jusqu'à mon coeur.--En ce

cas, monsieur, je vois que c'est bien de l'amour que vous ressentez pour

votre inconnue...--Oh! oui!... l'amour le plus tendre!... le plus

sincère!...--Mais les chevaux sont prêts, monsieur.--Que ne le

disais-tu donc?...»

«Il est singulier, disait Franck en sortant de Rome avec son maître, que

ce soit toujours au milieu de la nuit que nous nous mettions en voyage;

ce que c'est que la destinée!...»

CHAPITRE XIV.

PARIS.

Henri et Franck arrivèrent à Paris, après s'être arrêtés quelque temps à

Turin et à Lyon, sans qu'il leur fût arrivé rien de remarquable.

«Ma foi, monsieur, dit Franck à son maître en entrant dans la capitale

des plaisirs et de la gaieté, au premier abord, cette ville me plaît

beaucoup plus que toutes celles que nous avons parcourues. Tenez, voyez

donc tout ce monde qui va et vient; c'est un mouvement perpétuel!... A

chaque pas je trouve des sujets de curiosité; on voudrait être triste

ici qu'on ne le pourrait pas. Et les femmes, monsieur!... Elles sont

charmantes... Franchement, dites-moi, en avons-nous vu ailleurs qui

aient cette tournure, cette grâce, cette élégance?... qui regardent les

hommes avec un sourire si flatteur, si expressif?... Ah! monsieur, je

suis dans l'enchantement!...--Diable!... Franck, tu deviens

éloquent!--C'est le site qui m'inspire, monsieur...--Laisse là ton site,

et occupons-nous de trouver un hôtel où je puisse demeurer

convenablement.»

Henri se logea dans le quartier de la Chaussée-d'Antin, et le soir même

de son arrivée, il alla courir les spectacles et les cafés les plus

fréquentés de la ville. Harassé de fatigue, il rentra à son hôtel sur

les deux heures du matin, et trouva Franck qui l'attendait d'un air un

peu moins gai que le matin. «Qu'as-tu donc, Franck? lui demanda Henri;

t'ennuierais-tu déjà à Paris?--Oh! non, monsieur, ce n'est pas

cela...--Eh bien, pourquoi donc as-tu, ce soir, un air si différent de

ce matin?--Ah! monsieur, c'est qu'il m'est arrivé une petite

aventure...--Une aventure!... voyons ce que c'est; raconte-moi

cela...--Je le veux bien, monsieur, si cela peut vous faire plaisir...

Vous saurez donc, qu'après que vous fûtes parti, je me rendis au

Palais-Royal, parce que l'on me dit que c'était l'endroit le plus

curieux de la ville. J'y étais depuis plus d'une heure, occupé à admirer

tout ce qu'il renferme, et m'extasiant devant chaque objet nouveau que

je voyais, lorsqu'un homme très-bien mis et d'un extérieur fort honnête

s'approcha de moi pour me demander le chemin de la rue de... d'une rue

enfin. Ma foi, monsieur, lui répondis-je, je ne le connais pas plus que

vous, car j'arrive dans cette ville où je suis tout à fait

étranger.--Vous êtes étranger, me dit-il, eh bien, moi aussi; et tenez,

puisque le hasard me fait vous rencontrer, si vous le voulez, nous

passerons la soirée ensemble. J'acceptai, n'étant pas fâché de trouver

quelqu'un avec qui causer, dans une ville où je ne connaissais personne.

Nous continuâmes donc de nous promener en causant, lorsque le diable, ou

plutôt le sort, voulut qu'il vînt à parler du jeu de billard... Vous

savez, monsieur, que c'est mon jeu favori, et que j'y suis même d'une

certaine force!...--Oh! tu me l'as déjà dit... eh bien, sans doute tu

auras voulu y jouer?--Justement, monsieur, c'est-à-dire, c'est mon homme

qui m'en proposa une partie, et je ne manquai pas d'accepter. Nous

entrâmes donc dans un café, et nous fûmes au billard: il était occupé;

mais comme la partie était sur le point de finir, nous restâmes à

regarder. Un des deux joueurs était beaucoup plus faible que l'autre, et

mon étranger le plaisantait sur son jeu. Je parie deux louis, lui

dit-il, à un coup, que vous ne faites pas cette bille-là (et la bille

était assez belle); la personne paria et gagna. Mon homme parut piqué

d'avoir perdu, et dit qu'il prendrait sa revanche; l'occasion se

présenta bientôt: c'était à la personne qui avait gagné les deux louis à

jouer. Elle n'avait absolument qu'à pousser un peu, pour mettre dans la

blouse une bille qui y était déjà à moitié: eh bien, mon homme eut

l'effronterie de dire que l'autre ne la ferait pas!... Moi je lui

répondis qu'il la ferait. Croiriez-vous, monsieur, qu'il osa me parier

vingt louis que non... J'acceptai sur-le-champ... J'avais

malheureusement tout mon argent sur moi!...--Et tu as gagné?--Au

contraire, monsieur!... le maladroit, qui avait déjà gagné un coup cent

fois plus difficile, prit si bien la bille en sens contraire, qu'au lieu

de la faire, il se mit lui-même dedans!... Alors, le désespoir dans

l'âme, je donnai tout ce que je possédais (j'avais les vingt louis moins

six francs). Mon gageur voulut bien me faire grâce du reste, et je

sortis du café en maudissant le destin qui m'avait fait rencontrer cet

étranger.»

Henri ne put s'empêcher de rire de l'aventure qui était arrivée à ce

pauvre Franck; cependant il le dédommagea de sa perte, et l'engagea à

être plus prudent une autre fois, et surtout à se défier de ces

prétendus étrangers, qui ne se font passer pour tels qu'afin de mieux

duper les véritables.

Henri était depuis quelques jours à Paris, lorsqu'un soir, au spectacle,

il se trouva placé derrière une dame qui lui parut mériter son

attention; effectivement, elle était grande, bien faite, d'une tournure

agréable, d'une figure expressive, et paraissant ne pas voir avec

indifférence les oeillades que son voisin lui lançait. Henri, enchanté

de sa nouvelle conquête, aurait bien voulu lui parler; mais elle avait

avec elle un gros homme couvert de bijoux et de diamants, ayant assez

l'air d'un marchand de boeufs retiré, qui paraissait aussi embarrassé

de ses deux montres que de son gros ventre, et occupait à lui seul les

trois quarts de la loge où était Henri. Voyant bien qu'il ne pourrait

lui déclarer ses sentiments tant qu'elle aurait cet homme auprès d'elle,

Henri se contenta, au sortir du spectacle, d'ordonner à Franck de suivre

la voiture où elle montait, et de tâcher d'obtenir quelques

renseignements sur cette dame.

Henri attendait avec impatience le retour de son valet, lorsque celui-ci

arriva. «Eh bien! mon cher Franck, lui dit Henri en l'apercevant, as-tu

de bonnes nouvelles à m'apprendre?--Oui, monsieur, d'excellentes.--Tu

sais où demeure la dame en question?--Oui, monsieur; dans une superbe

maison sur le boulevard des Italiens.--Bon! et as-tu appris quelque

autre chose?--Oui, monsieur; le portier de la maison est justement fort

bavard, et il n'a pas fait difficulté de causer avec moi...--Bravo,

Franck! eh bien, cette dame?--C'est une danseuse de l'Opéra,

monsieur.--Une danseuse de l'Opéra... dit en lui-même Henri; diable!...

il y a beaucoup à gagner et à perdre avec ces femmes-là!...--Je sais de

plus, continua Franck, que le gros homme qui était avec elle est un

ancien fournisseur qui l'entretient comme une princesse!... parce que

vous saurez, monsieur, que c'est le bon ton d'entretenir une danseuse de

l'Opéra...--Ah! c'est le bon ton, Franck?--Oui, monsieur, aussi la vôtre

a-t-elle déjà eu pour amants deux princes russes, quatre financiers, six

Anglais, dix fermiers généraux, trois banquiers, et elle en est à son

neuvième fournisseur.--Tu plaisantes, Franck.--Non, monsieur; je vous

dis la vérité: c'est parce qu'elle est en vogue; c'est la femme à la

mode, la beauté du jour: ce sont les propres paroles du portier.--Ah!

c'est la femme à la mode! en ce cas, comme je veux suivre les modes, je

tâterai de la danseuse.--Vous avez raison, monsieur, c'est le meilleur

moyen de faire parler de vous. Je vous engage cependant à ne pas la

garder longtemps, car du train dont elle va, nous nous trouverions

bientôt sur la liste des réformés.--Sois tranquille, Franck; si cette

femme-là m'aime, elle ne me ruinera pas.--Ah! monsieur... chercher de

l'amour chez une danseuse, c'est trop exiger.» Le lendemain matin, Henri

écrivit un billet doux à sa belle, et le fit porter par Franck. Celui-ci

revint bientôt avec une réponse de la dame, qui engageait Henri à venir

prendre le café avec elle le lendemain.

«Eh bien, Franck, dit Henri, tu vois que j'ai touché son coeur.--C'est

possible, monsieur.--Mais, dis-moi, t'a-t-elle fait quelques

questions?--Certainement, monsieur; elle m'a demandé votre nom, vos

titres. Le comte de Framberg! a-t-elle dit quand je vous eus nommé; et

sur-le-champ elle vous a répondu le billet que je viens de vous

remettre.--C'est une femme qui ne reçoit pas le premier venu!...--C'est

une femme dans le dernier genre!...»

Henri, pour passer le temps jusqu'au lendemain, recommença ses courses

de la veille, et se mit à visiter tous les endroits publics. En passant

près d'une maison de jeu, le désir d'augmenter son argent, afin de faire

à Paris une brillante figure, le pousse à y monter. Il pose, en

tremblant, sur la rouge quelques louis qu'il s'attend bien à perdre:

mais il gagne; il continue de jouer, la fortune continue de lui sourire;

il voit qu'il a la veine, il joue plus gros jeu; et enfin, au bout d'une

heure, il sort de là avec trente mille francs de plus qu'il n'avait en

entrant.

C'est pour le coup qu'il veut être à la mode et éclipser tous les

élégants du jour. Il rentre à son hôtel, en courant comme un fou: Franck

reçoit l'ordre de louer le plus joli cabriolet, de lui envoyer tout de

suite un bijoutier, un marchand de chevaux, un maître de danse; Franck,

étonné, court de côté et d'autre sans savoir ce que cela veut dire, mais

en rendant grâce à la destinée qui vient de faire de son maître un

millionnaire.

Cependant avec trente mille francs on ne va pas loin à Paris: le

bijoutier et le marchand de chevaux lui avaient déjà vendu pour plus du

double; Henri vit bien qu'il n'était pas si riche qu'il le croyait; mais

il pensa qu'en retournant à la roulette, il pourrait en gagner

davantage. En attendant, il se contenta d'acheter un cheval pour son

cabriolet, et une épingle en brillants pour lui; puis il renvoya ses

marchands, en leur promettant de les revoir bientôt.

Enfin, le lendemain arriva, Henri l'attendait avec impatience; car,

quoique l'on soit riche, cela n'empêche pas de s'ennuyer. Après avoir

fait une toilette recherchée, Henri monta dans son cabriolet et prit le

chemin du boulevard des Italiens.

Il était près de midi; à cette heure-là, les rues de Paris sont remplies

de monde, surtout dans un quartier aussi fréquenté que celui où allait

Henri. Notre jeune homme, brûlant du désir d'arriver chez sa belle,

faisait aller son cheval comme un fou; déjà plusieurs fois il avait

manqué d'écraser quelqu'un, et il ne devait qu'à son adresse d'avoir

évité des malheurs; mais, en détournant une rue, il n'aperçut pas la

voiture d'un charretier, qui venait de son côté; le charretier, suivant

l'usage de ces messieurs, ne se dérange pas pour un cabriolet; Henri va

choquer avec violence contre les roues de la charrette; son léger

équipage n'était pas de force à lutter contre une pareille voiture; il

tombe sur le côté, et, dans sa chute, renverse une vieille femme qui

sortait d'une boutique où elle était allée chercher du mou pour son

chat.

Les cris: Au secours!... je suis morte!... et le cabriolet dans le

ruisseau, attirèrent bientôt une foule immense de ces flâneurs dont

Paris fourmille. «C'est une femme écrasée par un cabriolet que

conduisait un jeune homme, dit l'un. Ces freluquets-là n'en font pas

d'autre... le cabriolet est brisé, pourtant.--C'est étonnant, dit un

autre, que cette petite femme ait eu la force de jeter une voiture par

terre...» Et pendant que l'on discourait ainsi, le charretier avait jugé

à propos de s'en aller avec sa charrette, de peur qu'on ne lui fît payer

les pots cassés.

Henri sortit du cabriolet, en envoyant au diable les rouliers et les

badauds. Franck, qui était derrière le cabriolet, avait manqué perdre la

vie, mais il en fut quitte pour un oeil poché et quelques bosses à la

tête. La vieille femme, qui avait eu plus de peur que de mal, mais qui

cependant voulait tirer parti de l'aventure, remplissait l'air de ses

cris et de ses gémissements.

Henri croyait s'en retourner tranquillement chez lui, et avait chargé

Franck de relever son cabriolet, lorsque la foule qui l'entourait,

conseilla à la vieille de le faire aller chez le commissaire. «Chez le

commissaire! s'écria Henri; et que voulez-vous que j'y fasse?--Ah! ah!

mon beau monsieur, vous croyez que l'on écrase ainsi le pauvre monde, et

puis qu'il n'est plus question de rien?--Mais, imbécile, c'est moi qui

suis la victime de tout cela, puisque c'est mon cabriolet qui a été

brisé.--Oui-dà! et cette pauvre femme que vous avez écrasée, croyez-vous

qu'il ne faudra pas lui donner de quoi se faire panser?--Si elle est

tuée, que voulez-vous que j'y fasse?--C'est égal, il faut une

consolation.

Henri vit bien que, pour sortir de là, il fallait de l'argent. Il

s'approcha de la vieille, lui mit une quinzaine de louis dans la main,

et de cette manière parvint à esquiver le commissaire. «Tiens! que c'te

vieille braillarde est heureuse! dit une commère à sa voisine.

J'voudrions ben que pour la moitié d'la somme il m'en arrivât tous les

jours autant.--Il y a des gens qui ont du bonheur, répondit l'autre.

C'est pourtant à son chat qu'elle doit cela.--Elle n'en sera pas plus

riche, dit une troisième; c'est une vieille joueuse, elle va mettre tout

cet argent à la loterie.»

Henri revint chez lui, crotté, fatigué, et surtout désespéré d'avoir

manqué son rendez-vous. Cependant il se rhabilla, fit venir une voiture,

et se hasarda à se présenter chez sa belle. Il fut agréablement surpris

en apprenant qu'elle y était encore; il ne savait pas qu'il est du bon

genre de se faire attendre deux heures partout où l'on va. Henri fut

reçu comme quelqu'un que l'on connaîtrait depuis longtemps. Il vit que

Franck ne l'avait pas trompé en remarquant l'élégance et la somptuosité

de la demeure de la belle danseuse. Il n'avait jamais rien vu en Italie

de comparable au boudoir d'une femme de l'Opéra.

L'aventure arrivée à Henri fit le sujet de l'entretien du déjeuner; la

dame en rit beaucoup, et lui promit que ce serait la nouvelle du jour.

Henri était étonné de trouver autant d'usage et d'esprit dans une femme

de théâtre; mais, ce qui le surprenait le plus, c'était la réserve de

ses manières et les obstacles que l'on opposait à ses transports

amoureux. Henri ignorait qu'une femme qui se vend est plus difficile à

vaincre qu'une femme qui se donne: l'une cède au penchant de son

coeur, tandis que l'autre diffère ses faveurs afin de les faire payer

davantage.

Henri et sa belle étaient à converser ensemble, lorsqu'on vint avertir

la dame que quelqu'un désirait lui parler. «J'avais déjà dit que je n'y

étais pour personne,» s'écrie-t-elle avec impatience. On lui répond que

c'est quelqu'un qui veut absolument entrer. Alors elle prie Henri de

passer dans son salon pour un moment, en lui disant que c'est sa

marchande de modes, et qu'elle va la renvoyer.

Henri parut consentir à s'éloigner; mais comme, pour aller au salon, il

fallait traverser un cabinet vitré qui donnait dans le boudoir de la

dame, il revint sur ses pas dès qu'il fut seul, afin de s'assurer par

ses yeux de ce qui se passait dans le boudoir.

Au lieu de la marchande de modes, Henri vit entrer un jeune officier,

qui se jeta dans un fauteuil, sans regarder la maîtresse de la maison.

«Comment! c'est vous, Floricourt? lui dit celle-ci d'un air moitié riant

moitié embarrassé.--Oui, c'est moi; et je trouve bien étonnant que tu me

fasses ainsi attendre dans ton antichambre.--Pouvais-je soupçonner que

ce fût vous, depuis huit jours que je ne vous ai vu?--Tu croyais, sans

doute, que c'était ton gros Mondor, et qu'il s'en irait tranquillement

dès qu'on lui aurait dit que tu n'y étais pas?... Mais je ne suis pas de

cette pâte-là, moi, et je me moque de tes consignes et de tes

entreteneurs!--Mais, monsieur, qu'est-ce c'est que ce ton-là!... il vous

appartient bien, à vous, que j'ai comblé de bienfaits, que j'ai rhabillé

des pieds à la tête, de me dire de pareilles sottises! Vous ne vous

moquiez pas alors de mes conquêtes... Pourquoi ai-je été assez bonne

pour me priver de tout pour monsieur! En vérité, les femmes sont bien

bêtes d'avoir quelquefois des faiblesses! on n'oblige jamais que des

ingrats!--Il s'agit aussi de vos dons, madame! vous m'en avez fait un

qui ne me plaît pas du tout.--Monsieur, quand on reçoit quelque chose

d'une femme, il faut prendre le bon comme le mauvais.--En vérité!... eh

bien! moi, je t'apprendrai à ne plus me jouer de ces tours-là, et je

veux faire payer le médecin à celui qui déjeunait avec toi.--Vous êtes

fou, Floricourt, j'étais seule, je vous assure.--Je ne donne pas dans

ces contes-là... Puisqu'il s'est caché, c'est que ce n'est pas un

payant, et je lui ôterai l'envie d'y revenir.»

En disant cela le jeune homme se met à regarder partout, à donner des

coups de pied sous toutes les tables. Enfin il aperçoit Henri qui était

resté immobile derrière la porte vitrée; il l'ouvre précipitamment et

lui donne un soufflet, avant que notre héros ait eu le temps de

l'éviter. Henri allait tomber sur son adversaire, lorsque la dame vint

se mettre entre eux pour les séparer.

«Monsieur, dit Henri à l'officier, si vous êtes homme de coeur, vous

me rendrez raison de l'insulte que vous m'avez faite.--Ah! monsieur

n'est pas content, répond celui-ci en ricanant; eh bien! je lui donnerai

une leçon plus forte.--Point de propos, monsieur, je ne les aime pas.

Voilà mon adresse; je vous attends demain chez moi, à quatre heures du

matin.» En disant ces mots, Henri sortit sans daigner jeter les yeux sur

la femme qui était auprès de lui.

«C'est ma faute aussi, se dit-il à lui-même en regagnant son hôtel, je

n'aurais pas dû aller chez cette femme-là... Mais, depuis que je voyage,

je ne fais que des sottises... Ah! mon père, si vous connaissiez la

conduite de votre fils, combien je vous causerais de chagrin!... Et toi,

bon Mullern, si j'avais mieux suivi tes conseils, je ne serais pas où

j'en suis... Mais puisque le destin m'est toujours contraire, puisque je

ne retrouve pas celle qui aurait fait le bonheur de ma vie, je jure de

retourner bientôt à Framberg.»

L'officier fut exact au rendez-vous, Henri prit ses armes, et sans se

dire un seul mot, ils se rendirent au bois de Boulogne. Là chacun d'eux

ôta son habit, et ils s'attaquèrent avec impétuosité.

Henri était moins fort sur les armes que son adversaire; mais il était

de sang-froid, et savait parer adroitement tous ses coups; bientôt

l'officier en voulant atteindre Henri s'enferra dans son épée, et tomba

sans vie à ses pieds. Henri retourna en courant à son hôtel; il lui

semblait que l'ombre de sa malheureuse victime était attachée à ses pas.

C'est une chose affreuse, en effet, de tuer un de ses semblables pour

une femme que l'on méprise!... Henri faisait mille réflexions, et son

âme était oppressée sous le poids du sang qu'il venait de répandre.

L'enfant de ma femme · 第 6 / 13 段