aurez du macaroni.--Je n'en veux pas, dit Félicia; on ne mange que de
cela dans ce vilain pays...--Eh bien, madame, je vous donnerai du
fromage et des galettes, dont vous me direz des nouvelles.--Comment!
s'écrie Henri, du fromage et des galettes pour se refaire l'estomac,
quand on n'a pas mangé depuis le matin!...--Et qu'on a bien gagné de
l'appétit! dit Félicia.--Que voulez-vous, monsieur, je vous offre ce que
j'ai de meilleur...--Quoi! vous n'avez pas autre chose dans toute votre
maison?...--Pardonnez-moi, monsieur; j'ai bien une petite volaille que
je conservais depuis quinze jours pour quelque occasion...--Diable! elle
doit être bien tendre!...--Délicieuse, monsieur! délicieuse!...--En ce
cas, faites-nous-la servir bien vite.--Ah! monsieur, c'est qu'il y a une
petite difficulté...--Laquelle?--C'est qu'elle est déjà retenue par deux
officiers qui sont arrivés ici avant vous, et qui sont là-haut à jouer
aux cartes en attendant leur souper.--Ah! diable... c'est désagréable,
dit Henri.--Mais, mon ami, dit Félicia, ces messieurs seront sans doute
assez galants pour ne point refuser de céder leur souper à une dame;
car, certainement, il est impossible qu'ils aient aussi faim que
nous...--Ah! madame, répond l'aubergiste, vous savez que les jeunes gens
ne se piquent plus de galanterie...--N'importe, monsieur l'aubergiste,
reprend Henri; faites-nous le plaisir d'aller parler à ces messieurs, et
tâchez de les faire consentir à notre demande.--J'y vais, monsieur, et
je ferai mon possible pour cela.»
L'aubergiste monta; pendant ce temps, Henri fit dresser une table pour
leur souper; il n'était pas moins impatient que Félicia de savoir le
résultat de la mission de leur hôte.
Ils commençaient à douter de son succès, lorsque le bruit que firent
plusieurs personnes en descendant l'escalier les avertit que ces
messieurs venaient répondre eux-mêmes à leur demande. «Voyons donc cette
dame, disait l'un deux.--Est-elle jolie?» disait l'autre. Henri regarda
en souriant Félicia, et il s'aperçut avec étonnement qu'elle changeait
de couleur.
Les deux militaires entrèrent en riant dans la salle; c'étaient deux
jeunes gens assez bien faits, mais ayant l'air de fort mauvais sujets.
«Pardon, madame, dit l'un deux en s'approchant de Félicia, si nous
prenons la liberté de vous offrir nous-mêmes... Mais que vois-je!... je
ne me trompe pas... c'est Félicia, s'écrie-t-il en s'adressant à son
camarade.--Eh oui, ma foi! c'est elle,» répond l'autre.
Henri devint rouge de colère; Félicia cherchait en vain à dérober ses
traits à ces messieurs, et ne savait plus quelle contenance tenir. L'un
des militaires s'avance, et, entourant cavalièrement Félicia de ses
bras: «Comment, ma belle!... c'est toi que je revois,» lui dit-il, et,
il veut prendre un baiser; mais Félicia le repousse avec force. «Eh
quoi! s'écrie-t-il, tu fais la cruelle!... mais, quand tu jouais les
reines au grand théâtre de Naples, tu n'étais pas si méchante que
cela.--Que veut dire ceci, monsieur? dit Henri, en s'approchant avec
fureur du militaire.--Parbleu! monsieur, vous le voyez bien ce que cela
veut dire.--C'est donc là ton nouvel amant, Félicia? reprend l'autre
militaire en ricanant, je t'en fais mon compliment, il est jeune encore,
tu le formeras.--Insolent! répond Henri, en regardant le jeune homme
avec des yeux étincelants de colère; je t'apprendrai que je n'ai pas
besoin de leçons pour châtier les gens de ton espèce.» En disant ces
mots, Henri donne un soufflet au militaire qui était le plus près de
lui. Celui-ci, furieux, tire son sabre, et va fondre sur Henri; mais il
pare le coup avec une table, dont il se sert comme d'un bouclier.
L'autre officier lâche bien vite Félicia pour venir se joindre à son
camarade. Pendant ce temps, la jeune femme s'échappe de la chambre. Les
deux militaires sont comme deux lions autour de Henri; mais celui-ci
fait des merveilles, et, tout en parant avec sa table les coups qu'ils
lui portent, il leur envoie encore tout ce qu'il trouve sous sa main;
les pots, les bouteilles, les chaises, les cruches, tout vole de part et
d'autre dans l'auberge. L'aubergiste cherche à mettre la paix et à
séparer les combattants; mais, en se mêlant parmi eux, il reçoit un coup
de sabre destiné à Henri, et roule sous les bancs et les tables en
criant qu'il est mort. Notre héros a le bonheur d'atteindre à la tête un
des officiers, en lui jetant une bouteille; le coup l'étourdit si bien
qu'il tombe sans connaissance à côté de l'aubergiste. Son camarade n'en
est que plus acharné contre Henri, qui, commençant à perdre ses forces,
allait peut-être succomber, si une foule de paysans, que la femme de
l'aubergiste était allée chercher, ne fût entrée fort à propos pour
mettre fin à ce combat. Henri profite du tumulte pour gagner la porte:
deux chevaux sont attachés dans la cour; il en prend un, monte dessus,
et arrive à Florence au grand galop.
«Comment, monsieur, c'est vous! Je croyais que vous ne coucheriez pas ce
soir ici.--Non, Franck, nous n'y coucherons pas non plus.--Que
voulez-vous dire, monsieur?--Va tout de suite payer notre hôte, selle
nos chevaux, et partons sur-le-champ.--Quoi! monsieur, au milieu de la
nuit?...--Allons, pas de réflexions, fais ce que je te dis.»
Franck se hâte d'obéir, car il voit que son maître n'est pas d'humeur à
écouter ses représentations. Les chevaux prêts, Henri et Franck montent
dessus, et sortent de Florence au milieu de la nuit.
CHAPITRE XII.
ROME.
«Il faut avouer, monsieur, que c'est une drôle de chose que la
destinée!... Souvent vous échouez dans vos projets au moment même de les
voir réussir... Une chance heureuse vous arrive quand vous avez perdu
tout espoir; et lorsque vous pensez aller au bal, crac! vous vous cassez
un bras ou une jambe, et vous voilà dans votre lit pour six mois!... En
vérité, monsieur, si l'on était raisonnable, on ne formerait jamais de
projets pour l'avenir, et l'on attendrait tranquillement que le livre
des destins se débrouillât devant soi.»
C'était M. Franck qui, tout en trottant à côté de son maître, s'amusait
à lui faire part de ses réflexions. Quoique simple valet, Franck avait
observé, réfléchi, et c'était d'après ce qu'il avait vu qu'il parlait à
Henri. Les raisonnements de bien des philosophes se réduisent souvent à
la destinée.
«A propos de quoi tout ce galimatias? dit Henri à Franck en sortant de
ses réflexions.--A propos, monsieur, que nous voici sur la route de Rome
au moment où j'y pensais le moins... et vous aussi, peut-être?...--Il a
raison,» dit Henri en lui-même; mais il ne voulut pas raconter à Franck
une aventure qui blessait son amour-propre et qu'il voulait oublier tout
à fait. «Ne sentez-vous pas qu'il pleut, monsieur? dit Franck à Henri
après une heure de silence.--C'est vrai; mais que veux-tu y faire?--Ma
foi, monsieur, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de nous mettre à
l'abri, plutôt que de nous faire mouiller jusqu'aux os, car je crois que
c'est un orage qui se prépare.--Tu as raison: eh bien! cherchons un
endroit jusqu'à ce que l'orage soit passé.--C'est bien dit, monsieur,
mais c'est que je n'en vois pas.--Avançons encore.»
Après avoir longtemps cherché, Henri aperçut un vieux bâtiment tombant
en ruines, et qui paraissait totalement abandonné. «Tiens, Franck,
vois-tu ces vieux murs? c'est là que nous trouverons un abri.--J'en
doute, monsieur, car ce bâtiment m'a l'air en bien mauvais état, et ne
sert peut-être depuis longtemps que de retraite à des voleurs.--Aurais-tu
peur d'y entrer?--Ah! mon Dieu, non, monsieur; car si c'est ma destinée
d'y être assassiné, j'aurai beau faire, je ne pourrai l'éviter.--Allons,
je vois que ta philosophie est bonne à quelque chose; mais pressons nos
chevaux et hâtons-nous d'arriver, car l'orage augmente.»
Henri et Franck arrivèrent enfin devant le vieux bâtiment, qui
paraissait être un ancien couvent; ils traversèrent une cour remplie de
décombres, et entrèrent sous une vaste galerie que le temps avait un
peu plus ménagée. «Sais-tu bien, Franck, que cet endroit a quelque chose
de romantique, et que je ne serais pas surpris qu'il nous y arrivât
quelque aventure extraordinaire?--Ni moi non plus, monsieur; on dit
d'ailleurs qu'elles sont très-communes en ce pays.»
Ils avaient à peine fini de parler, lorsqu'un bruit sourd se fit
entendre au fond de la galerie. «As-tu entendu, Franck?--Oui, monsieur,
c'est quelqu'un qui nous écoutait.--Avançons, dit Henri; je suis curieux
de savoir ce que c'est.» Franck et son maître se mirent aussitôt en
marche; mais, à mesure qu'ils avançaient, il leur semblait que quelqu'un
s'éloignait devant eux. Au bout de la galerie, ils trouvèrent un
escalier et le montèrent en tâtonnant; la personne qui fuyait ayant fait
un faux pas en voulant se hâter, se laissa rouler le long des marches;
Henri la retint et la saisit au collet. «Ah! par grâce, ne me tuez pas,
monsieur le voleur! dit, en se jetant aux pieds de Henri, la personne
qu'il avait arrêtée.--Qui es-tu? lui demanda celui-ci.--Un pauvre
domestique qui n'a pas le sou.--Es-tu seul ici?--Non, monsieur le
voleur, je suis avec mes maîtres, qui m'ont envoyé à la
découverte.--Conduis-moi auprès d'eux.--Oui, monsieur le voleur,
volontiers.»
Henri tenait toujours l'inconnu, dont il soupçonnait la véracité;
celui-ci les conduisant dans une pièce au-dessus de la galerie, ouvrit
une porte et s'écria: «V'là le chef de la bande!»
Henri fut très-étonné de se trouver dans une pièce où l'on avait fait un
bon feu et allumé plusieurs torches, et dans laquelle était une dame
d'une trentaine d'années, avec une autre femme beaucoup plus jeune, et
quatre hommes en livrée, debout derrière elle. Au cri que jeta en
entrant le conducteur de Henri, la dame fit un mouvement d'effroi, et
les quatre hommes sautèrent sur leurs carabines.
«Pas tant de frayeur, messieurs, dit Henri en riant; je ne suis pas un
voleur, mais un voyageur, et voilà mon domestique. J'ai été bien aise de
voir où cet homme me mènerait, et de savoir enfin à qui j'avais
affaire.»
Henri s'approcha ensuite de la dame, en lui faisant ses excuses pour la
frayeur qu'il lui avait causée, et lui avoua qu'il ne croyait pas
trouver si grande société dans un endroit qui paraissait abandonné.
La dame lui apprit qu'elle se nommait la marquise de Belloni, qu'elle
venait de faire un voyage dans une de ses terres, près de Florence, et
retournait à Rome, lorsque l'orage les avait surpris devant le vieux
bâtiment, et qu'elle avait préféré y entrer plutôt que d'exposer les
jours de ses domestiques. «Je venais d'envoyer cet homme à la
découverte, ajouta-t-elle, en montrant à Henri celui qui lui avait servi
de guide; et comme je connais sa poltronnerie, je m'attendais bien à
quelques bévues de sa part; mais je suis charmée, monsieur, qu'il soit
cause de notre rencontre.»
Henri répondit à ce compliment de la manière la plus galante, et informa
aussi la marquise de son nom et du but de son voyage. Lorsque la
marquise apprit le nom et le titre de Henri, elle parut encore plus
flattée de cette aventure, et il s'établit entre eux une conversation
fort animée. Franck, de son côté, chercha à lier connaissance avec la
jeune personne, qui paraissait être la femme de chambre de la marquise;
mais mademoiselle Julia (c'était son nom) n'écoutait guère Franck, et
lorgnait beaucoup Henri.
La marquise et Henri oubliaient, en causant, que la nuit se passait;
mais les domestiques, qui probablement ne s'amusaient pas autant que
leur maîtresse, lui firent remarquer que le jour commençait à poindre.
La marquise s'informa du temps; on lui dit que l'orage était apaisé,
mais que la pluie tombait toujours avec violence: alors elle pria Henri
d'accepter une place dans sa voiture, puisqu'il se rendait à Rome ainsi
qu'elle. Henri, qui avait remarqué les oeillades de Julia, et qui
trouvait la marquise fort belle femme, n'eut garde de refuser, et l'on
descendit dans la cour pour se remettre en voyage.
«Ah! disait Franck en lui-même en suivant son maître, je vois bien que
cette aventure, qui avait un air romanesque, finira aussi simplement
qu'une autre.»
Henri était dans la voiture avec les deux dames. La marquise voulut
qu'il occupât le fond avec elle; mademoiselle Julia se mit devant Henri,
en faisant une petite moue qui lui allait à ravir. C'était une jolie
petite femme que cette Julia: elle avait des yeux d'une expression
admirable, et elle les portait assez habituellement sur Henri,
lorsqu'elle voyait que sa maîtresse ne la regardait pas. Quant à la
marquise, c'était une femme parfaitement belle: sa taille noble et
élégante était encore relevée par une figure d'une beauté régulière; ses
cheveux étaient d'un noir éblouissant, et ses yeux, pleins de feu et de
vivacité, annonçaient une âme brûlante et un caractère impétueux.
Les voyageurs arrivèrent à Rome sans autre accident; et la marquise, en
quittant Henri, l'invita à venir souvent partager sa société. Henri le
promit en regardant Julia, qui ne paraissait pas désirer moins vivement
que sa maîtresse qu'il se rendît à son invitation.
«Au moins, disait en lui-même Henri en parcourant les rues de Rome pour
chercher à se loger, cette femme-là est bien une marquise, et n'a pas
fait les princesses sur aucun théâtre.»
Après avoir choisi l'auberge la plus élégante de la ville, Henri fit
venir divers marchands, afin de s'habiller dans le dernier goût et fort
richement. «Monsieur, dit Franck à son maître, savez-vous que cette
marquise-là vous ruinera, si cela continue.--Imbécile! crois-tu que mon
père refusera de m'envoyer tout l'argent dont j'aurai besoin?--Dame!
monsieur, il n'aurait qu'à se lasser de vos voyages, et vous ordonner de
retourner près de lui?--Eh bien! alors il sera temps de nous ranger.»
Le soir même de son arrivée, Henri se rendit chez la marquise de
Belloni. Elle demeurait dans le plus beau quartier de la ville; son
hôtel était de la dernière magnificence, et tout chez elle respirait le
luxe et la splendeur.
Une société brillante et nombreuse était réunie chez la marquise. Cette
dernière reçut Henri de la manière la plus gracieuse, et le présenta aux
personnes les plus distinguées, qui, sur la recommandation de la
marquise, comblèrent Henri de politesses et eurent pour lui tous les
égards.
Notre héros ne s'était pas encore trouvé dans un cercle aussi brillant.
Entouré de femmes charmantes qui semblaient se disputer sa conquête, et
flatté des attentions de la marquise, il se crut au plus haut degré des
honneurs.
Cependant, comme, au milieu de tant de monde, il ne pouvait pas souvent
entretenir la marquise, il se mit, pour passer le temps, à une table de
jeu. Bientôt la vue de l'or qui brillait devant lui échauffa son
imagination; voulant d'ailleurs imiter les personnes avec lesquelles il
jouait, il perdit en un moment tout ce qu'il avait sur lui.
Après s'être levé de table, il se promenait tranquillement dans le
salon, examinant les divers personnages qui le remplissaient, lorsqu'il
crut entrevoir à la porte d'entrée quelqu'un qui lui faisait signe de
venir à lui. L'idée de Julia, qu'il n'avait pas encore vue, se présenta
sur-le-champ à sa pensée; et, voulant s'assurer de la vérité, il
s'approcha de la marquise pour lui faire ses adieux. La marquise lui dit
qu'elle l'attendait le lendemain matin pour déjeuner: Henri promit, et
s'éloigna lentement du salon.
A peine avait-il franchi le seuil de la porte, qu'une femme le prit par
la main en lui disant de la suivre. Henri ne reconnut pas Julia, mais
cependant il se laissa conduire. La personne lui fit traverser une
longue enfilade de pièces qui n'étaient pas éclairées; ensuite,
s'arrêtant dans une plus petite que les autres, elle lui dit d'attendre
un moment, et le laissa seul dans l'obscurité.
«Que veut dire ceci? pensa Henri, quand il fut livré à lui-même. Cette
aventure prend une tournure tout à fait piquante. Mais n'oublions pas
que je suis en Italie, et que c'est le pays des prodiges.» Après s'être
préparé à tout événement, il s'assit sur un sopha, et s'endormit en
attendant la suite de son aventure.
«Comment! vous dormez! dit à Henri une petite voix douce, en le poussant
légèrement.--C'est vous, charmante Julia, répondit Henri en s'éveillant.
Il me semble que vous m'avez laissé dormir bien longtemps.» Julia (car
c'était elle) lui avoua qu'il y avait plus d'une heure qu'il était là,
et qu'elle avait même craint qu'il se fût éloigné. «Eh! où serais-je
allé, puisque je ne connais pas les détours de cet hôtel? Mais pourquoi
m'avez-vous laissé seul si longtemps?--Parce que madame la marquise m'a
fait appeler, et que je n'ai pu la quitter plus tôt... Mais, laissez-moi
donc, monsieur... je vous en prie; j'ai quelque chose de très-important
à vous dire.--Tu me le diras une autre fois.--Non, monsieur... Mais
finissez donc... Si madame la marquise venait...»
Malgré les grands efforts de Julia, Henri profita de l'obscurité pour
redoubler d'audace, et on lui céda une victoire qu'on n'avait jamais eu
l'intention de lui refuser.
«A présent vous m'écouterez, j'espère, monsieur.--Oh! oui, ma chère
Julia, je suis tout oreilles.--Vous saurez donc, monsieur, que... Ah!
grand Dieu! je crois que voilà madame la marquise...--Effectivement,
j'entends du bruit.--O ciel! il faut justement qu'elle passe par ici
pour entrer dans sa chambre à coucher.--Eh bien! quand elle me verrait,
quel mal y aurait-il?--Ah! monsieur, je serais perdue sans retour.--Je
dirai que je me suis égaré dans son hôtel en voulant m'en aller.--Oh!
vous ne connaissez pas le caractère soupçonneux de madame la marquise;
elle se douterait de quelque chose: elle vous aime, j'en suis certaine,
et nous serions perdus tous deux.--Que faire alors?--Elle approche...
j'entends sa voix; il faut vous cacher.--Mais où?--Tenez! dans cette
armoire, il y aura assez de place pour vous.--Mais j'étoufferai là
dedans.--Eh non! non... Ne bougez pas, et je viendrai vous délivrer
sitôt que madame sera couchée.»
Il était temps que Henri se cachât, car la marquise entra bientôt dans
le cabinet, tenant une bougie à la main. «Ah! vous voilà, Julia. Où
étiez-vous donc allée? depuis deux heures je vous cherche
partout.--Mais, madame... j'étais venue dans votre appartement voir si
rien ne vous manquait.--Comment donc étiez-vous sans lumière?--Madame...
c'est que... la mienne s'est éteinte...--Allons, il suffit; venez me
déshabiller.--Madame se couche déjà!--Comment! déjà; mais il est près de
trois heures du matin.--Ah! vous avez raison, madame.»
Julia suivit la marquise, en maudissant le sort qui la séparait de celui
qu'elle aimait, et dans un moment où il avait tant besoin d'elle.
Effectivement, Henri n'était pas du tout à son aise dans une armoire
faite, à la vérité, pour pendre les robes de madame, mais où il ne
pouvait changer de position, et où le défaut d'air augmentait son
martyre. En vain il voulut essayer d'entr'ouvrir la porte de sa cage;
Julia, pour plus de sûreté, en avait emporté la clef, et elle ne
s'ouvrait pas en dedans. «Ah! disait en lui-même Henri, mon précepteur
Mullern m'avait bien dit que les femmes me feraient faire des
sottises!...» Enfin, après une demi-heure d'anxiété, Henri résolut de
sortir d'une position qui devenait insupportable. D'ailleurs, il aurait
attendu en vain que Julia vînt à son secours: la marquise, qui
paraissait soupçonner quelque chose, conduisit Julia hors du cabinet qui
donnait dans sa chambre à coucher, et en referma la porte sur elle; de
sorte que la pauvre enfant fut obligée d'abandonner son amant à la merci
d'une autre femme; mais elle espéra que Henri, fatigué de sa soirée,
s'endormirait tranquillement où elle l'avait laissé.
«Ma foi, il en arrivera ce qu'il plaira au ciel, dit Henri, mais il faut
absolument que je sorte d'ici.» Il commença par ébranler la porte de
l'armoire; il s'aperçut avec joie qu'en la soulevant un peu elle sortait
de ses gonds; il profita de sa découverte et fut bientôt dehors; mais ce
n'était pas tout, il fallait sortir de l'hôtel, et c'était le plus
difficile.
Henri se trouva, en quittant sa cachette, dans la même obscurité où il
était auparavant. Comment retrouver son chemin?... comment ne pas
commettre quelque méprise?... «Allons tout droit devant nous, dit Henri,
cela me conduira toujours quelque part.» Après avoir marché à tâtons, il
trouva une porte ouverte, et entra dans une autre chambre. «Cherchons un
peu s'il n'y a pas ici quelque escalier,» disait en lui-même Henri. Et
tout en marchant le long du mur, au lieu de trouver un escalier, il
sentit un lit devant lui. «Diable! dit-il, c'est peut-être le lit de la
marquise!...» Un léger soupir qui se fit entendre l'avertit qu'il était
occupé; ne se souciant pas de la déranger, il s'éloignait
précipitamment, lorsqu'en passant près d'un guéridon, son habit accrocha
un cabaret de porcelaine qui se brisa en tombant sur le parquet.
«Qui est là?» dit une voix altérée que Henri reconnut pour celle de la
marquise. «Que faire?... Ma foi, pensa Henri, il vaut mieux passer pour
un amant que pour un voleur: d'ailleurs c'est le seul moyen qui me
reste, et je m'en tirerai comme je pourrai.» Ce parti pris, Henri
s'approcha du lit de la marquise, et lui dit: «Excuserez-vous ma
témérité, madame? Il n'y a qu'un amour tel que le mien qui puisse vous
faire pardonner ma démarche.--Quoi! monsieur de Framberg, c'est vous!...
à cette heure!... dans ma chambre!--Oui, madame, je suis parvenu à
gagner votre servante Julia; touchée de ma flamme pour sa maîtresse,
c'est elle qui m'a caché dans votre appartement...--Se pourrait-il!...
ah! je ne m'étonne plus maintenant de son embarras!... Mais c'est une
horreur!... une chose abominable!... Avoir eu l'audace de...--Quoi! vous
êtes insensible à l'amour le plus tendre!... Eh bien! je m'éloigne,
madame, je vous fuis pour toujours...--Arrêtez!... Et où allez-vous
maintenant? Si l'on vous voit sortir de chez moi, je suis perdue!...--Eh
bien! madame, qu'ordonnez-vous?--Restez donc! il le faut bien, puisque
c'est le seul moyen de sauver ma réputation!...» Henri resta, et fit si
bien, que le lendemain matin la marquise l'engageait encore à ne pas la
quitter.
CHAPITRE XIII.
SUITE DU PRÉCÉDENT.
Le lendemain matin, au petit jour, Henri parvint à faire consentir la
marquise à le laisser partir. Après lui avoir fait les plus tendres
adieux, il ouvrit doucement la porte du cabinet, et descendit
l'escalier; mais à peine avait-il fait quelques pas, qu'il se trouva nez
à nez avec Julia. «Comment! c'est vous, monsieur?--Oui, Julia, c'est
moi-même.--Et comment avez-vous fait pour sortir de l'armoire où vous
étiez?--J'ai fait comme j'ai pu; mais, en vérité, ma chère Julia, je
suis trop fatigué maintenant pour pouvoir te le raconter...--Si vous
vouliez monter à ma chambre, maintenant que madame la marquise
dort...--Non, ma bonne amie, il est temps que je retourne à mon auberge;
ce soir je te dirai tout ce que tu veux savoir.» En disant ces mots,
Henri descendit l'escalier, et sortit précipitamment de l'hôtel de la
marquise.
«En vérité, je n'y conçois rien, disait en elle-même Julia; et elle
attendit avec impatience le moment de se rendre près de sa maîtresse.
Vers midi, la marquise la sonna. Julia descendit en toute hâte, ne
sachant si elle devait craindre ou espérer; mais elle fut agréablement
surprise de voir la marquise d'une humeur charmante, et ne l'appelant
que sa chère, sa bonne Julia. Ne sachant qu'augurer d'un accueil si
flatteur, Julia finit par croire que sa maîtresse ne savait rien, et la
marquise s'en tint avec elle aux caresses et aux amitiés, sans vouloir
lui en dire davantage sur ce qu'elle pensait bien qu'elle devinait.
En rentrant chez lui, Henri écrivit au colonel pour lui demander de
l'argent, et il envoya Franck porter la lettre. Franck, qui vit sur
l'adresse pour qui elle était, regarda son maître en souriant, d'un air
qui voulait dire: Voilà mes prédictions accomplies. Mais Henri alla se
jeter sur son lit, sans s'amuser à lui répondre, et Franck dit en
lui-même: «Si c'est sa destinée de perdre son argent, il n'y a pas moyen
de l'en empêcher.»
Plusieurs mois s'écoulèrent de la même manière. Henri partageait son
temps entre la marquise, Julia et le jeu. Le colonel lui avait envoyé
l'argent qu'il avait demandé, et Henri se trouvait à même de continuer
le même train de vie; d'ailleurs la chance, qui d'abord lui avait été
contraire, lui était devenue plus favorable, et il se livrait avec
ardeur à une passion qui lui faisait parfois négliger la marquise et
Julia.
Les choses en étaient là, lorsqu'une jeune comtesse napolitaine parut
dans la société de la marquise. Henri ne put la voir sans ressentir pour
elle cet amour qu'il avait déjà éprouvé pour cette dernière. De son
côté, la jeune comtesse ne vit pas Henri avec indifférence; mais la
marquise, qui était jalouse à l'excès, lut dans les yeux de Henri sa
nouvelle passion, et résolut de se venger de l'infidèle.
L'occasion ne tarda pas à se présenter. Henri reçut un billet dans
lequel on l'engageait à se rendre devant la maison de la comtesse, et
qu'il serait introduit près de celle qu'il aimait. Ne doutant pas que ce
billet ne fût de la comtesse elle-même, Henri, au comble de ses voeux,
se prépara pour son rendez-vous, et envoya dire à la marquise, qui
l'attendait ce soir-là, qu'il était indisposé et ne pourrait se rendre
auprès d'elle.