lui allonge, au nom de Jeanfesse, un coup de pied qui le fait retomber
sur le malheureux objet de sa méprise. Le recruteur se relève et saute
sur Mullern, en saisissant une fourche qui se trouve près de lui;
Mullern lâche sa chandelle pour attendre de pied ferme son adversaire,
et ces messieurs se tapent à qui mieux mieux. Mais, ô malheur imprévu!
pendant qu'ils s'exercent à se donner des coups de poing, ils ne
s'aperçoivent pas que la chandelle, en tombant, a mis le feu à une botte
de paille; cette botte communique à d'autres, et en un instant le
grenier est embrasé. La vieille, que les combattants avaient laissée
étendue sur la paille, est suffoquée par la fumée et fait retentir
l'auberge de ses cris. Tout le monde se lève: on va, on vient, on court
sans savoir pourquoi; mais bientôt les flammes qui sortent en
tourbillons du haut de la maison avertissent les spectateurs du danger
qui les menace. En vain l'aubergiste cherche à faire donner du secours,
le feu a déjà fait de tels progrès qu'il est impossible de l'éteindre.
Dans ce tumulte, Mullern abandonne son adversaire pour songer à la
fuite; il descend, court à sa chambre, mais le feu y est déjà: il va
s'en éloigner, lorsqu'il entend des cris partir de ce côté-là; il
rentre, et aperçoit cette pauvre Jeanneton qui était venue le trouver,
et qui, en l'attendant, s'était mise dans son lit.
Notre hussard, qui voit Jeanneton prête à périr pour lui, s'avance au
milieu des flammes, la prend en chemise, à demi-morte, dans ses bras, et
sort de l'auberge en courant avec son précieux fardeau.
CHAPITRE X.
LA TANTE DE JEANNETON.
«Où sommes-nous? mon ami, dit Jeanneton à son libérateur, en revenant à
elle.--Ma foi, je n'en sais rien, lui répondit Mullern, en la posant sur
un banc de pierre. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai qu'une culotte
percée, que tu es en chemise, et que, s'il faisait jour, nous verrions
une partie des habitants de Strasbourg en contemplation devant nous.--Je
n'ai pas envie de les attendre, dit Jeanneton. Mais, quoi! le feu
aurait-il brûlé toute l'auberge?--Je le crois bien... Du train dont il
allait, il brûlera toute la ville, si on n'y prend garde.--Comment
faire? nous ne pouvons pas rester tout nus sur cette place.--Non, ça
serait trop hasarder.--Ah! il me vient une idée: j'ai une tante
blanchisseuse en fin dans ce quartier-ci; il faut l'aller trouver; c'est
une bonne femme, et elle nous recevra bien.--Soit, allons chez ta
tante.» Et voilà Mullern et Jeanneton, bras dessus, bras dessous, en
chemise, qui vont chez la blanchisseuse de fin.
Après avoir marché assez longtemps, ils arrivent dans une petite rue
étroite et sale, et s'arrêtent devant une allée: c'était là que
demeurait la tante de Jeanneton. Mullern frappe quatre coups, que la
bonne femme, qui demeurait au quatrième étage, n'entend pas. «C'est
qu'elle a l'oreille un peu dure, et qu'elle dort toujours comme un
sabot, dit Jeanneton.--En ce cas, répond Mullern, nous ne risquons rien
que d'entrer par la fenêtre.» Il frappe une seconde fois, puis une
troisième; pas plus de réponse. Mullern, impatient, était d'avis de
jeter des pierres dans les carreaux, lorsqu'un voisin du premier,
réveillé par le bruit, entr'ouvre sa fenêtre, et demande qui frappe de
la sorte au milieu de la nuit. «C'est moi, monsieur Grattelard, répond
Jeanneton. Je viens coucher chez ma tante; voudriez-vous m'ouvrir, s'il
vous plaît?--Ah! c'est vous, mademoiselle Jeanneton: comment! à cette
heure-ci?--Oui, monsieur Grattelard; c'est que le feu a pris chez M.
Boutmann, l'aubergiste où j'étais, et j'ai été obligée de me
sauver.--Ah! mon Dieu, est-il possible! que m'apprenez-vous là?...--Mais
que fais-tu donc à la fenêtre, Bibi? dit une petite voix grêle, qui
sortait du fond de l'alcôve du voisin. (C'était madame Grattelard qui,
ne sentant plus son époux auprès d'elle, se levait, fort inquiète de
savoir ce qui l'occupait.)--Ce n'est rien, ma petite chatte; c'est
mademoiselle Jeanneton qui vient coucher chez sa tante, et je vais lui
ouvrir la porte. Mais remets-toi au lit, mon raton, tu pourrais
t'enrhumer.»
En disant ces mots, M. Grattelard ferme sa fenêtre, et descend pour
ouvrir à Jeanneton. «Quel est cet original? demande Mullern à cette
dernière.--C'est un ancien charcutier retiré, qui vit de ses rentes
avec sa chaste moitié.--Mille bombes! il paraît qu'il a peur de se
casser le cou, car il ne se dépêche pas trop de descendre.»
Enfin M. Grattelard paraît, en pet-en-l'air et en bonnet de nuit, sa
chandelle à la main. En voyant Jeanneton en chemise, il redresse son
bonnet et retrousse sa robe de chambre; mais lorsqu'il aperçoit Mullern,
il reste immobile devant eux, ne comprenant pas ce que cela veut dire.
En deux mots Jeanneton le mit au fait de toute l'histoire, et quand il
eut appris que Mullern était son libérateur, il ne s'étonna plus de ce
qu'elle lui offrait un asile.
Ils montent tous les trois l'escalier, et rencontrent, sur le carré du
premier étage, madame Grattelard, qui était bien aise de s'assurer par
elle-même quelle était la personne à laquelle son mari ouvrait la porte.
«Ah! ciel!... un homme nu!» dit-elle en apercevant Mullern. Et, au lieu
de s'enfuir, elle s'avance pour le voir de plus près. «Va donc te
coucher, jojote, dit M. Grattelard; je le raconterai tout ce qui s'est
passé.» Mais madame Grattelard, qui avait aussi aperçu Jeanneton en
chemise, et qui craignait que ses appas, plus frais que les siens, ne
fissent faire des comparaisons à son mari, entraîna celui-ci chez lui,
en lui disant que, puisqu'il avait ouvert la porte, on n'avait plus
besoin de ses services. Jeanneton remercia M. Grattelard, et les deux
époux rentrèrent chez eux.
Voilà donc Mullern et Jeanneton devant la porte de la blanchisseuse. Ils
frappent tous deux de manière à l'enfoncer; mais la bonne femme
s'éveille, et vient en tremblant demander: «Qu'est-ce qui est là?--C'est
moi, ma tante, lui répond Jeanneton; ouvrez vite.» La vieille ouvre:
nouvelle surprise de sa part, en voyant Jeanneton en chemise, et un
homme avec elle dans le même état.
Mais Jeanneton l'a bientôt mise au fait de ce qui lui est arrivé, et
madame Tapin (c'était le nom de la tante) saute au cou de Mullern, et
l'embrasse à trois reprises, pour avoir sauvé sa nièce. Mullern se
serait bien passé de l'accolade, mais il fallut en passer par là.
Jeanneton et Mullern avaient besoin de repos; on avisa bien vite au
moyen de se faire des lits. Madame Tapin n'avait pour tout logement
qu'une grande chambre où elle couchait, et un petit cabinet à coté. On
fit un lit pour Jeanneton dans le cabinet, et Mullern dit qu'il
s'accommoderait d'une chaise pour passer la nuit. En disant cela, il
regardait Jeanneton, qui le comprenait très-bien, et madame Tapin
consentit à tout ce qu'on voulut.
Le lit fut bientôt prêt. Jeanneton se coucha, madame Tapin en fit
autant, et dès qu'elle fut endormie, Mullern alla partager le lit de
celle pour laquelle il avait fait violer une vieille femme, mis le feu à
une maison, battu un homme, réveillé les voisins, et... En vérité, il
l'avait bien gagné.
Le lendemain, lorsque chacun fut levé, Mullern pensa qu'un bon déjeuner
serait très-nécessaire pour réparer les fatigues de la veille; mais
Jeanneton n'avait pas le sou; madame Tapin n'était pas riche, et ne
pouvait guère leur offrir que du pain et du lait. Mullern se ressouvint
qu'il devait avoir dans sa culotte une bourse assez joliment garnie, car
le colonel Framberg voulait qu'il n'épargnât ni soins ni dépenses pour
retrouver son Henri. Alors la joie renaît dans tous les coeurs;
Jeanneton court chercher ce qu'il faut pour le déjeuner, ainsi qu'un
tailleur pour faire bien vite des habits à Mullern; et madame Tapin met
tout en l'air chez elle pour préparer le repas. Pendant ce temps,
Mullern réfléchit sur ce qu'il avait à faire: il pensa qu'il était aussi
bien chez madame Tapin qu'à l'auberge, qu'il pourrait de même faire ses
recherches en y logeant, et le résultat de ses réflexions fut qu'il
demeurerait avec Jeanneton tout le temps qu'il passerait à Strasbourg.
On déjeuna gaiement: Jeanneton ne se sentait pas de joie d'avoir trouvé
dans Mullern un homme tout à la fois riche et amoureux. Au demeurant,
c'était une bonne fille que Jeanneton, et qui n'avait d'autres défauts
que d'aimer un peu trop le sexe masculin.
Mullern leur raconta en deux mots ce qui l'amenait à Strasbourg, et
promit de rester chez ces dames tout le temps qu'il y séjournerait.
Madame Tapin en fut enchantée; elle voyait que Mullern aimait le bon vin
et la bonne chère, et pensa que, tant qu'il serait dans la maison, elle
ferait ce qu'elle appelait des repas de noces.
Après le déjeuner, Mullern partit pour commencer ses recherches. Il
parcourut presque toute la ville sans obtenir aucun renseignement sur
Henri, et revint le soir, près de sa Jeanneton, oublier les fatigues de
la journée. C'est ainsi que tous les jours s'écoulaient, et chacun était
satisfait; seulement madame Tapin ne comprenait pas comment un homme
comme Mullern, qui aimait tant à bien dîner, pouvait se contenter de
coucher toutes les nuits sur une chaise.
Au bout d'une dizaine de jours, Mullern commença à croire que l'objet de
ses recherches n'était plus à Strasbourg; car, après avoir en vain
parcouru toute la ville, visité tous les endroits publics, il n'avait pu
rencontrer Henri. Il était même déjà décidé à écrire à son colonel le
peu de succès de ses démarches, et à lui demander ce qu'il devait faire,
lorsqu'un soir, en entrant dans un café, Mullern reconnut Franck, le
domestique de Henri, occupé à boire de la bière à une table. Mullern se
garda bien de lui parler, se doutant que si Franck le voyait, il lui
conterait quelque mensonge pour lui donner le change; mais il sortit
aussitôt du café, et attendit patiemment à la porte que Franck s'en
allât, afin de le suivre sans en être aperçu.
Il n'attendit pas longtemps: au bout de quelques minutes, Franck sortit
du café; Mullern le suivit de manière à n'en pas être remarqué, sans
pourtant le perdre de vue. Franck enfile plusieurs rues détournées, et
Mullern voit avec étonnement qu'il sort de la ville. Il continue de le
suivre. Mais, à peu de distance de la ville, Franck s'arrête devant une
jolie petite maison, éloignée des autres habitations. Il frappe à la
porte, on lui ouvre, et il entre. Mullern s'avance, examine la maison,
autant que la nuit peut le lui permettre; et, pensant qu'il est trop
tard pour entrer en explication, se retire, bien décidé à revenir le
lendemain matin.
Mais, avant de suivre Mullern, revenons un peu à notre héros, que nous
avons abandonné depuis si longtemps.
CHAPITRE XI.
FLORENCE.
En sortant du château de Framberg, Henri et Franck prirent le chemin
d'Offembourg. Henri ne pensait qu'à sa chère Pauline; et il espérait,
comme c'était près d'Offembourg qu'il l'avait connue, qu'il apprendrait
dans cette ville quelque chose sur son sort.
Comme Henri était assez confiant, et qu'il brûlait d'ailleurs de
s'entretenir de sa belle, il eut bientôt mis Franck dans sa confidence:
et puis il était nécessaire que Franck fût instruit, afin de mieux
l'aider dans ses recherches.
Franck était un garçon intelligent, adroit, et plus propre enfin à
conduire une intrigue qu'à sarcler les allées du parc de Framberg.
Flatté de la confiance de son maître, il lui promit de s'en rendre
digne, et de tout faire pour l'aider à retrouver celle qu'il adorait.
Arrivés à Offembourg, Henri et Franck firent, sans aucun succès, toutes
les recherches possibles sur le nommé Christiern et sa fille. Las enfin
de ne rien découvrir, Henri résolut de voyager, pour se distraire, dans
quelques climats éloignés, s'en remettant au hasard du soin de retrouver
sa chère Pauline.
Henri pensa que l'Italie, dont il avait entendu vanter les beautés,
pourrait lui offrir plutôt qu'ailleurs des sujets de distraction; ils se
mirent donc en route pour Naples, voyageant à cheval, et s'arrêtant dans
tous les endroits qui méritaient de fixer leur attention. Il ne leur
arriva rien d'extraordinaire jusqu'à Florence, où Henri désira passer
quelque temps.
La situation charmante de cette ville, située sur les bords enchanteurs
de l'Arno, la beauté des édifices, les chefs-d'oeuvre en tous genres
qu'elle renferme, tout enivra les sens de Henri, qui, n'étant jamais
sorti du château de Framberg que pour en visiter les environs, ne se
doutait pas qu'il existât dans le monde un endroit aussi délicieux.
Un soir, en se promenant aux environs de la ville, Henri entend une
musique mélodieuse partir d'une maison élégante, située sur les bords de
l'eau. «O mon ami!... c'est elle! elle est là!... dit Henri à Franck;
c'est la même musique que j'ai entendue près d'Offembourg!...--Vous
croyez, monsieur?--J'en suis sûr!... Eh! quelle autre que ma Pauline
pourrait tirer de son luth des sons aussi enchanteurs!...--Ah! monsieur,
il y a bien des femmes qui pincent de cet instrument-là.--N'importe, je
veux absolument connaître la personne qui habite cette maison.»
Quand Henri avait formé quelque projet, il fallait qu'il l'exécutât;
aussi commença-t-il par chanter sous les fenêtres de la maison, afin
d'attirer l'attention. Notre héros n'était pas musicien, mais il avait
une jolie voix, et le désir de plaire suppléait en lui au défaut de
savoir: aussi bientôt la musique cessa-t-elle, et on écouta le nouveau
chanteur. «Tu vois bien que c'est elle, dit Henri; elle a reconnu ma
voix, elle s'est tue pour m'entendre...--Ça n'est pas encore certain,
monsieur; vous ne savez donc pas qu'en Italie on ne fait l'amour que
comme ça, et qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on vous écoute.»
Malgré l'avis de Franck, Henri continua de chanter, et on continua de
l'écouter. Lorsqu'il eut fini, on entr'ouvrit la jalousie, et on jeta en
bas un billet attaché à un caillou. «C'est une lettre! s'écrie Henri en
ramassant le papier; quand je te disais que c'était elle!...--Ce n'est
pas encore sûr, monsieur,» répond Franck en secouant la tête. Henri
s'approche de la fenêtre, et à la faveur de quelques rayons de lumière,
il lit le billet suivant:
«Aimable étranger, le son de ta voix douce et tendre a pénétré jusqu'à
mon âme; je ne puis résister au désir de te connaître, et je cède aux
charmes de tes accents. Rends-toi donc ce soir à minuit devant la petite
porte du jardin, qui est au bord de l'eau, et l'on t'introduira près de
moi.»
Henri ne sait que penser après la lecture de ce billet. «Quand je vous
disais, moi, monsieur, que c'était quelque aventure galante que vous
vous prépariez.--Tu es fou, répond Henri à Franck; cette femme me
connaît sans doute, et elle a quelque chose à me dire.--Ah! vous
convenez donc à présent que ce n'est pas votre belle demoiselle?--Mais...
il est vrai que... Au surplus je verrai celle qui m'a écrit, et je
saurai ce que tout cela veut dire.--Comment, monsieur, vous voulez aller
à ce rendez-vous?--Pourquoi pas?--Mais, monsieur, c'est peut-être
quelque piège que l'on veut vous tendre; tenez, croyez-moi, mon cher
maître, n'y allez pas.--Allons, tais-toi!...» Franck se tut, voyant que
ce serait en vain qu'il voudrait détourner Henri de son projet, et
celui-ci alla se préparer à son rendez-vous nocturne.
A l'heure dite, il se rend seul à la petite porte du jardin: après avoir
attendu quelques minutes, il la voit s'ouvrir, une femme paraît; elle
prend Henri par la main, et lui dit de se laisser conduire. Le coeur
lui battait avec force en suivant sa conductrice: c'est ordinairement
l'effet que produit une première aventure galante; mais ce sentiment
nouveau, ce trouble inconnu sont de bien courte durée, et avec
l'habitude du plaisir on en voit diminuer la jouissance.
La conductrice de Henri, après lui avoir fait parcourir plusieurs allées
du jardin, l'introduit dans la maison; ils montent un petit escalier
dérobé, elle ouvre une chambre, y fait entrer Henri et se retire.
Notre héros reste quelques minutes immobile d'étonnement et
d'admiration; ce qu'il voyait était bien fait pour le surprendre. Il
était dans un boudoir charmant, décoré de tout ce que le luxe et le bon
goût peuvent inventer de plus séduisant, et éclairé par un nombre infini
de lustres dont la clarté éblouissante ajoutait à l'enchantement de cet
endroit délicieux. Mais quel objet séduisant attire les regards de
Henri? C'est une femme jeune et belle, parée des dons de la fortune et
de la nature, qui, nonchalamment couchée sur une ottomane, accueille le
jeune homme avec un sourire charmant.
«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien?--En vérité... madame...
j'avoue que je n'ose...--Allons; je vois bien que vous êtes un enfant,
et qu'il faut vous encourager...--Madame, il est vrai que la surprise...
l'admiration...--L'admiration!... vous êtes galant, monsieur. Mais venez
donc vous asseoir auprès de moi, au lieu de rester immobile à me
regarder.» Henri ne se le fit pas répéter deux fois, et fut bientôt sur
l'ottomane à côté de la charmante Italienne.
«C'est donc vous qui avez chanté, monsieur?--Oui, madame; et c'est aussi
vous, sans doute, que j'ai entendue?--Oui, et je suis flattée que mes
accents vous aient fait désirer de me connaître.--Ah! madame, lorsqu'on
vous voit, on sent encore redoubler le charme qu'ils inspirent!...--Vraiment,
vous dites cela d'un air à me le faire croire.» Et la jolie femme
abandonnait à Henri une main charmante qu'il baisait avec transport.
Bientôt il obtint d'autres faveurs que l'on n'avait ni la force ni le
dessein de lui refuser.
«Tu resteras ici, mon ami, dit Félicia (c'était le nom de la jolie
femme) à Henri, lorsqu'ils reprirent leur conversation.--Mais, ma bonne
amie, je n'ai pas prévenu mon domestique, et...--Eh bien! monsieur,
faut-il, pour votre domestique, que nous nous séparions si tôt, et que
je vous laisse retourner à Florence au milieu de la nuit?... Oh! non;
tu resteras, n'est-ce pas, mon ami?...» En disant cela, Félicia
entourait Henri de ses jolis bras, et celui-ci n'eut pas la force de
résister.
Félicia tira une sonnette, la femme qui avait introduit Henri parut.
«Lesbie, lui dit Félicia, tu vas nous apporter à souper.» Ensuite elle
s'approcha de sa suivante, et lui dit tout bas quelques mots que Henri
ne put entendre. Mademoiselle Lesbie, qui paraissait être au fait de ces
sortes d'aventures, fit lestement ce que sa maîtresse lui ordonna, et
une collation recherchée fut bientôt servie à nos deux amants.
Le lecteur se doute bien que la conquête de Henri était une de ces
femmes galantes dont l'Italie abonde. Félicia, après avoir été actrice
pendant longtemps, s'était retirée dans la jolie maison qu'elle occupait
près de Florence. Ses nombreuses conquêtes l'avaient comblée de
présents; et Félicia, plus sage que beaucoup de ses compagnes, avait
amassé une fortune brillante, et vivait presque en femme honnête au
moment où le hasard lui fit rencontrer Henri. Sa beauté, sa tournure peu
commune, la séduisirent, et elle résolut d'attacher ce bel étranger à
son char. Depuis longtemps elle suivait Henri partout; dans les bals,
dans les promenades, elle était toujours derrière lui sans qu'il s'en
doutât, et ce qui d'abord n'avait été qu'un simple goût devint bientôt
une forte passion.
Mais Félicia vit bien que Henri, novice en amour, et d'un caractère
romanesque, ne pouvait être séduit par des moyens ordinaires; c'est
pourquoi elle tâcha de fixer son attention avec son luth, dont elle
jouait fort bien. Nous avons vu comment elle réussit à enflammer
l'imagination de notre jeune voyageur; nous allons voir quelles furent
les suites de cette aventure.
Après une nuit passée dans les bras de sa tendre amie, Henri réfléchit à
sa situation; il aurait voulu connaître davantage cette Félicia qui
avait captivé ses sens. Il se reprochait même de s'être laissé entraîner
trop facilement. Mais quel autre à sa place, à moins d'être un Caton,
aurait été plus sage que lui? Ces réflexions raisonnables firent bientôt
place aux douces impressions du plaisir. Henri n'était d'ailleurs ni
d'un âge à être sage, ni d'un caractère à le vouloir.
Après avoir déjeuné près de sa belle, elle lui permit enfin de retourner
pour un moment à son auberge, afin de calmer les inquiétudes de son
valet.
Henri revint à Florence; mais chemin faisant, il n'était plus le même:
ce qui, la veille, avait à peine attiré ses regards, fixait son
attention, lui paraissait charmant; il ne pensait et ne respirait que
plaisir. Il trouva Franck fort peu inquiet de lui; car, ayant à peu près
deviné l'aventure de son maître, il ne s'était pas mis en peine de son
absence.
Henri ne tarda pas à retourner près de Félicia; il la trouva achevant sa
toilette. «Où allons-nous donc, ma bonne amie?--Mon ami, le temps est
superbe, nous allons dîner à la campagne, et ce soir nous reviendrons à
Florence: on donne au spectacle une pièce charmante, et nous irons la
voir.»
Félicia fut bientôt prête; et voilà nos jeunes gens qui s'en vont en
courant et faisant mille folies. Félicia n'avait pas voulu que Lesbie
l'accompagnât, et Henri avait ordonné à Franck de rester à Florence,
parce qu'on n'a pas besoin de domestique pour aller promener avec ce
qu'on aime.
La campagne est charmante lorsqu'on est heureux; chaque bosquet, chaque
site agréable semble inviter au plaisir; le silence des bois, la majesté
des forêts, répandent dans tout notre être une émotion qui élève notre
âme et fait doucement battre notre coeur. Si, au contraire, quelque
chagrin profond nous tourmente, la campagne ne calme pas notre douleur;
le silence de la nature ne fait qu'ajouter à notre mélancolie; l'oeil
ne voit plus qu'avec indifférence toutes ces beautés qui s'offrent à nos
regards, et l'obscurité des forêts enfante dans notre tête mille pensées
sinistres, mille projets de destruction.
Henri et Félicia s'arrêtaient à tous les endroits qui leur plaisaient.
Félicia avait toujours envie de se reposer lorsqu'ils passaient sous
quelques bosquets bien sombres et bien touffus; Henri n'avait garde de
la refuser; mais, à force de s'asseoir et de se relever, ils finirent
enfin par avoir réellement besoin de repos. «En vérité, monsieur, je
puis à peine marcher!... Je ne pourrai jamais aller jusqu'à l'endroit où
nous devons dîner.--Mais, madame, est-ce ma faute? Vous ai-je refusé de
vous asseoir toutes les fois que cela vous a fait plaisir?--Oh! non, mon
ami... Mais, tiens, nous ne nous reposerons plus, parce que...--Parce
que?--Parce que tu... mais finis donc!... Tu vois bien... Oh! cette
fois-ci ce ne sera pas ma faute... Allons, monsieur, il faut nous
lever.--Oui, ma bonne amie.--Ah Dieu! que les reins me font mal!...--Et
moi, les genoux!--Je ne pourrai sortir de huit jours. Mon ami, une autre
fois j'emmènerai Lesbie.--Et moi, Franck.--C'est cela; mais, en
attendant, allons dîner.--Oh! volontiers, car j'ai une faim!...--Et moi,
donc!»
Nos jeunes gens se mirent à courir les champs pour chercher une
maisonnette où ils pussent trouver à dîner.
«Mais, mon ami, il faut que nous nous soyons égarés, car je ne vois pas
de maison.--Je le crains aussi, ma bonne amie.--Ah! mon Dieu! si la nuit
allait nous surprendre dans ces lieux!... Que veux-tu? ce serait un
malheur.--Mais, mon cher, c'est que je suis très-peureuse...--Eh bien!
ma bonne amie, je te défendrai si l'on nous attaque.--Voilà de belles
consolations!...»
Enfin, après avoir longtemps marché, ils se trouvèrent sur une route, et
aperçurent une maison isolée. Il était temps, car la nuit commençait à
tomber. Ils coururent du côté de l'habitation, et virent avec joie que
c'était justement une auberge, d'assez mince apparence à la vérité, mais
qui était pour eux la manne envoyée au peuple d'Israël.
L'aubergiste, qui ne paraissait pas habitué à voir du monde, les reçut
avec la plus grande politesse, leur offrant d'avance tout ce qu'ils
pourraient désirer, et leur assurant qu'ils seraient contents du souper.