lui parla en ces termes: «Mon cher fils, tu commences à être d'un âge où
le séjour d'un vieux château, habité seulement par ton père, n'est plus
suffisant pour toi. Tu n'as cependant que dix-sept ans, mais tu as l'air
d'un homme, et je crois que je puis, sans danger, te livrer pour quelque
temps à toi-même.--Comment! mon père? s'écria Henri.--Oui, mon ami, je
veux dire que tu vas voyager, tu vas apprendre à connaître le monde. Je
suis parti pour l'armée à quinze ans!... Ainsi tu vois que j'étais plus
jeune que toi.--C'est donc à l'armée que vous m'envoyez, mon
père?--Non, mon cher Henri; comme tu ne parais pas avoir un goût bien
décidé pour le métier des armes, malgré l'éducation que Mullern t'a
donnée, nous attendrons que le désir t'en vienne. Mais je ne veux pas
que tu passes ta jeunesse dans ce château; tu vas voyager, parcourir le
monde; cela te formera tout à fait.--Et vous, mon père?--Moi, mon ami,
je commence à être d'un âge où l'on préfère le repos à tous les
plaisirs; je reste donc dans ce château, et j'y attendrai tranquillement
ton retour, bien persuadé que la conduite que tu tiendras loin de moi ne
me forcera pas d'aller te chercher.--Ah! mon père!... soyez sûr que je
n'oublierai jamais vos leçons.--En ce cas, c'est donc une chose
arrangée; tu partiras dans huit jours. J'aurais bien voulu que Mullern
t'accompagnât dans tes voyages, mais ce bon hussard, dont je suis séparé
depuis longtemps, sera la seule personne qui partagera ma solitude
pendant ton absence; d'ailleurs, le repos lui devient nécessaire aussi,
et il restera auprès de moi. Tu prendras Franck, le fils du jardinier,
pour te servir de domestique; il m'a paru intelligent: je crois que tu
en seras content.»
Henri, enchanté de la détermination de son père, prépara tout pour son
voyage. Le souvenir de sa chère Pauline ne s'était jamais effacé de sa
mémoire, et il espérait, dans le cours de ses voyages, parvenir à savoir
ce qu'elle était devenue.
Le jour du départ arriva; Henri s'éloigna du château de Framberg,
accompagné de Franck, et bien pourvu de tout l'argent qui lui était
nécessaire. Le colonel pleura en voyant son Henri se séparer de lui, et
Mullern lui-même sentit quelques larmes couler sur ses joues, en
quittant celui dont il avait formé la jeunesse, et pour lequel il aurait
donné sa vie.
Dix-huit mois s'écoulèrent pendant lesquels Henri donna assez
régulièrement de ses nouvelles; mais, au bout de ce temps, les lettres
cessèrent. Le colonel et Mullern, alarmés tous deux de ce silence, ne
savaient qu'en conclure. Enfin le colonel se décida à faire prendre des
informations sur la conduite de son fils, et il apprit qu'elle n'était
pas aussi exemplaire qu'il s'était plu à le croire, et que le jeune
homme se livrait à toutes ses passions. D'abord Mullern prit le parti de
son élève, et chercha à l'excuser auprès de son colonel, en lui répétant
qu'il fallait que la jeunesse se passât, et que lui, étant jeune, en
avait fait bien d'autres. Le colonel finissait toujours par s'apaiser;
mais bientôt une nouvelle plus importante vint mettre fin aux discours
de Mullern: on apprit au colonel que son fils était à Strasbourg avec
une jeune personne inconnue, qu'il était sur le point d'épouser. Le
colonel pensa qu'il était de son devoir de prévenir la sottise que Henri
était prêt à faire, et se décida à partir pour Strasbourg avec Mullern.
«Ah! il a le diable au corps avec les femmes, ce jeune homme-là!...
s'écriait Mullern, en voyageant avec son colonel. Je lui avais bien dit
que cela lui jouerait de mauvais tours!... Mais, ventrebleu! j'aurais
plutôt arrêté un boulet que de lui faire entendre raison!»
Le colonel ne répondait rien, mais il commençait à croire que Mullern
était meilleur pour se mesurer avec l'ennemi que pour faire une
éducation.
Enfin, ils arrivèrent à Strasbourg, où ils apprirent que Henri était
parti depuis peu pour Paris. Le colonel, sans s'arrêter, prend la route
de la capitale avec Mullern; et, arrivés à Paris, ils sont informés que
Henri en est reparti la veille pour retourner à Strasbourg.
«Retournons aussi à Strasbourg, dit le colonel à Mullern.--Ah! mille
citadelles! mon colonel, répond Mullern, je crois que le jeune homme se
moque de nous.»
Nous avons vu comment, dans un chemin de traverse que le postillon avait
pris pour arriver plus vite, celui-ci versa dans un fossé Mullern et son
colonel; mais nous ne savons pas comment Mullern se tira de la cave où
nous l'avons laissé; il est temps d'aller à son secours.
CHAPITRE VIII.
L'HOMME MYSTÉRIEUX.
«Miséricorde!... au secours!... s'écrie la personne sur le nez de
laquelle Mullern était tombé.--Qui es-tu? parle! dit ce dernier, en lui
mettant son sabre sur la poitrine.--Ah! grand Dieu!... c'est un chef de
voleurs!...--Répondras-tu, Jeanfesse, au lieu de te lamenter? dis, qui
es-tu? que faisais-tu là?--Je suis le concierge de cette maison; et, en
l'absence de mon maître, j'étais descendu à la cave où je me suis
endormi en...--En buvant le vin qu'elle renferme. Ah! je commence à
comprendre!... Je te tiendrais bien volontiers compagnie, mon ami; mais
mon colonel est là-haut qui attend le résultat de mes recherches, et je
ne veux pas le laisser languir plus longtemps; allons donc lui donner de
la lumière; après cela, si tu veux, nous redescendrons ici, où je
t'aiderai avec plaisir à vider quelques flacons.»
En disant ces mots, Mullern pousse son hôte vers l'escalier. Celui-ci,
après avoir ramassé sa chandelle, monte en tremblant devant Mullern, ne
sachant encore que penser de cette aventure.
Arrivé dans une pièce du haut, Carll (c'est le nom du concierge) allume
sa chandelle sans oser lever les yeux sur la personne qui est avec lui.
«Allons, marche devant moi, lui dit Mullern, que nous retrouvions mon
colonel.»
Après avoir parcouru plusieurs chambres, ils rencontrent enfin le
colonel et le postillon, qui étaient très-inquiets de l'absence de
Mullern. «Tenez, mon colonel, dit ce dernier, voici le seul être vivant
de cette maison; je l'ai découvert à la cave!--Ah! brave homme, dit le
colonel à Carll, daignerez-vous excuser la manière dont nous nous sommes
introduits dans cette maison?» Carll, que la peur avait dégrisé,
écoutait avec attention le colonel. «Vous n'êtes donc pas des
voleurs?... s'écria-t-il, quand ce dernier eut fini de parler.--Qu'appelles-tu
des voleurs? dit Mullern.--Non, mon ami, reprit le colonel, nous sommes
des voyageurs. Je me rendais à Strasbourg avec ce brave militaire,
lorsque notre chaise a versé dans un fossé; je me suis blessé à la
jambe, et, n'apercevant nul abri pour passer la nuit, nous avons cherché
à entrer dans cette maison, dans l'espérance que nous y trouverions
quelque secours.--Oh! dès que vous êtes des voyageurs, je suis tout à
vot' service, monsieur. Mon maître est absent depuis quelques jours; en
attendant qu'il revienne, je vais vous conduire dans une chambre où vous
trouverez un bon lit.--A la bonne heure, mon vieux, dit Mullern, en
frappant sur l'épaule de Carll, voilà qui me réconcilie avec toi; je
vois que tu es un bon enfant, et que nous nous arrangerons
ensemble.--Mais, dit le colonel à Carll, vous m'avez dit que votre
maître était absent; s'il revenait, ne craignez-vous pas qu'il ne vous
gronde de votre généreuse hospitalité?--Non, monsieur, répond Carll, mon
maître est un homme singulier, quelquefois sombre et silencieux, ou bien
gai et causeur; mais, du reste, je l'ai toujours vu assez humain envers
tout le monde, et je ne doute pas qu'il n'approuve ma conduite à votre
égard.--Eh! morbleu! à moins que ce ne soit un ours, nous
l'apprivoiserons,» dit Mullern.
Le colonel, qui avait grand besoin de repos, pria le concierge de
vouloir bien le conduire dans l'endroit qu'il lui destinait. Carll
s'empressa de lui obéir; Mullern et le postillon portèrent le colonel
sur leurs bras; car sa blessure était empirée au point qu'il ne pouvait
plus se soutenir. Ils arrivèrent dans une chambre agréablement située,
ayant vue sur le jardin qui était derrière la maison. Le colonel se fit
mettre au lit, et engagea Mullern à aller aussi se reposer, l'assurant
qu'il l'appellerait dès qu'il aurait besoin de lui.
«Ah ça! mon brave, dit Mullern à Carll, en descendant de la chambre du
colonel, quoique nous soyons diablement fatigués, moi et ce grand
nigaud-là (en montrant le postillon) qui ne dit rien, mais qui n'en
pense pas plus, je crois qu'avant de nous coucher nous ne ferions pas
mal de nous restaurer un peu; car, depuis près de douze heures, nous
n'avons rien pris; et moi, je ne puis m'endormir quand j'ai le ventre
creux.--Voilà qui est bien parlé, M. Mullern, dit le postillon, et je
suis tout à fait de votre avis.--En ce cas, messieurs, je vais tâcher
de vous donner à souper, mais vous mangerez ce qu'il y aura!...--Oh,
nous ne sommes pas difficiles, à la guerre comme ailleurs, je mange ce
qu'on me donne; mais j'ai cru m'apercevoir que la cave était bien
garnie...» Carll se mit à rire, et ces messieurs s'occupèrent aussitôt
des préparatifs de leur souper.
Tout fut bientôt prêt, et ils se mirent à table. Mullern complimenta
Carll sur son vin; le postillon ne disait pas une parole, de peur de
perdre un coup de dent, et le concierge, qui avait un grand faible pour
le vin, et était enchanté de trouver des gens capables de lui tenir
tête, fut bientôt de très-belle humeur et fort en train de causer. Il se
mit à raconter à ses hôtes la manière de vivre de son maître. «C'est un
drôle d'homme, leur dit-il, que M. de Monterranville; il passe sa vie à
courir les champs, à voyager je ne sais où, ou à s'enfermer dans cette
maison, où il ne voit personne que moi et un grand diable que je ne
connais pas. Il est tantôt triste, tantôt gai; enfin, depuis près de dix
ans que j'habite avec lui cette demeure, je n'ai pas encore pu définir
son caractère, ni comprendre le motif de ses fréquentes
absences!...--C'est que tu n'es pas un malin, toi, triple cartouche! On
ne m'en a jamais fait accroire, à moi; et, en voyant un homme, j'ai
toujours deviné dans ses yeux ce qu'il était!...--Bah! dit le postillon,
il y a des figures où l'on ne comprend rien du tout!...--Il y en a aussi
de bien trompeuses! reprit Carll.--Tout cela ne fait rien, mes amis,
continue Mullern; un homme a beau vouloir cacher ce qui se passe dans
son âme, un coup d'oeil pénétrant parviendra toujours à découvrir la
vérité; et je crois que, malgré toute l'astuce dont certaines gens sont
capables, la nature n'a pas donné le même regard au scélérat et à
l'homme vertueux: aussi, que je voie seulement une fois ton M. de
Monterranville, et je t'aurai bientôt dit ce qu'il est.»
Après avoir encore longtemps vanté sa pénétration en physionomie,
Mullern s'aperçut enfin que ses deux convives ne l'écoutaient plus, et
qu'ils dormaient profondément. S'étendant alors tout de son long dans un
fauteuil, il ne tarda pas à les imiter, et ils ronflèrent bientôt à
l'unisson.
Le lendemain, le colonel n'était pas en état de se lever; il avait mal
passé la nuit, et sa blessure, irritée par la fatigue qu'il avait
éprouvée depuis plusieurs jours, et par l'impatience qui échauffait son
sang, prenait un caractère fort alarmant. Le bon Carll, qui était un peu
médecin, lui mit un appareil sur la jambe, et lui ordonna la plus grande
tranquillité; c'était bien ce qui faisait le plus damner le colonel;
mais il fallut se soumettre à la nécessité.
Le postillon partit pour Strasbourg, avec ordre de ramener sous peu des
chevaux. Le colonel et Mullern étaient depuis huit jours dans la maison
isolée, lorsque le propriétaire revint de son voyage. Le colonel était
au désespoir d'être ainsi à la charge d'une personne qu'il ne
connaissait pas; mais M. de Monterranville, en apprenant ce qui s'était
passé dans sa maison, loua beaucoup la conduite de Carll, et monta dans
la chambre du colonel, afin de l'assurer du plaisir qu'il éprouvait
d'avoir pu lui être utile dans cette fâcheuse circonstance.
Le colonel était dans son lit, et s'entretenait avec Mullern de la
conduite de Henri, lorsque son hôte entra dans sa chambre; il s'approcha
du lit du colonel, en lui disant que, quoiqu'il fût désespéré de
l'accident qui lui était arrivé, il se félicitait de ce que c'était dans
sa maison qu'il avait trouvé du secours. Pendant que le colonel
répondait à ces discours obligeants, Mullern s'était retiré de côté, et
s'amusait à considérer les traits de ce nouveau personnage.
M. de Monterranville était un homme d'une cinquantaine d'années, grand,
maigre, d'un teint olivâtre, les yeux vifs et perçants lorsqu'il
regardait quelqu'un en face, mais il les tenait ordinairement baissés:
du reste, d'une figure assez belle et d'une tournure distinguée.
«Je n'aime pas cet homme-là, se dit en lui-même Mullern, après avoir
considéré M. de Monterranville; ou je me trompe fort, ou il n'est pas
franc dans ses discours.»
Quant au colonel, il remercia beaucoup le propriétaire de la maison, et
se félicita d'être si bien tombé. Ce dernier le quitta en le priant de
faire comme chez lui.
Lorsqu'il fut parti, Mullern fit part à son colonel de ses pensées
relativement à leur hôte; mais le colonel le traita de visionnaire, et
ne partagea pas son opinion.
La chambre où couchait Mullern se trouvait positivement en face de celle
du maître de la maison; seulement, comme elle était un étage plus haut,
il pouvait distinguer, par-dessus les demi-rideaux qui étaient aux
fenêtres, ce qui se passait dans l'appartement de ce dernier.
En rentrant se coucher, Mullern faisait ses conjectures sur la personne
chez laquelle ils étaient: tout en réfléchissant, l'heure s'écoula, et
il vit à sa montre qu'il était près de minuit. Il se leva pour éteindre
sa chandelle, et, en passant près de sa fenêtre, aperçut de la lumière
dans la chambre de M. de Monterranville; la curiosité et le désir de
voir s'il ne découvrirait pas quelque chose qui pût justifier ses idées,
l'engagèrent à regarder un moment chez son voisin. Il éteignit sa
chandelle pour qu'on le crût couché, et se posta doucement dans une
encoignure de sa croisée.
Il resta assez longtemps dans cette position sans rien voir; ennuyé
d'attendre inutilement, il allait se coucher, lorsqu'il aperçut M. de
Monterranville se promenant à grands pas dans sa chambre, comme un homme
absorbé dans ses réflexions; il le vit ensuite ouvrir son secrétaire, en
tirer plusieurs sacs d'argent, les examiner, en compter quelques-uns,
puis laisser tout cela pour retomber dans ses rêveries. Ennuyé de ne pas
en voir davantage, Mullern prit le parti de se coucher, fort mécontent
de ne pouvoir deviner ce que tout cela voulait dire.
Le lendemain, même manége de la part de Mullern, même conduite de M. de
Monterranville, si ce n'est qu'il ne toucha pas à son secrétaire; mais
il continua de se promener lentement, s'arrêtant quelquefois pour se
frapper le front, ou bien se jetant sur une chaise dans l'attitude du
plus violent désespoir.
Mullern finit par envoyer au diable son hôte et ses promenades
mystérieuses, et se coucha, en pensant que M. de Monterranville était
somnambule, ou qu'il avait des accès de folie.
Cependant le temps s'écoulait, la blessure du colonel se guérissait,
mais lentement. Ennuyé de ne point avoir de nouvelles de Henri, et
voyant bien qu'il ne pourrait courir de longtemps sur ses traces, il
résolut d'envoyer Mullern en avant, pour apprendre enfin où les choses
en étaient, et il le fit venir dans sa chambre pour lui faire part de
son projet.
«Mullern, lui dit-il, quand ils furent seuls, je ne puis résister à mon
impatience, il faut absolument que je sache ce que fait maintenant
Henri.--Mille bombes! mon colonel, croyez-vous que je ne le désire pas
autant que vous, et que je ne fume pas aussi de vous voir encloué dans
votre lit comme une vieille pièce de quarante-huit?... Mais que
voulez-vous, mon colonel! il faut prendre courage...--Écoute, Mullern,
si tu le veux, j'attendrai plus patiemment ma guérison.--Si cela dépend
de moi, mon colonel, vous savez que vous n'avez qu'à parler.--Eh bien,
en ce cas, mon cher Mullern, tu vas partir pour Strasbourg, et courir
sur les traces de Henri.--Quoi! mon colonel, vous voulez que je vous
laisse seul dans cette vieille citadelle démolie?...--Pourquoi
pas?--Ayant pour toute compagnie un homme qui ressemble assez à un
orang-outang?--Songe donc que bientôt je serai guéri, et qu'alors j'irai
te rejoindre.--Ce sera à regret que je vous quitterai, mon colonel; mais
cependant, puisque vous le voulez, je dois obéir.--N'oublie pas,
Mullern, que les moments sont précieux! Tu sais ce qu'on nous a dit de
Henri!... Je tremble qu'il ne soit déjà marié!...--Ah! laissez donc, mon
colonel; il n'osera jamais faire une telle sottise sans votre
consentement... D'ailleurs, si cela est...--Si cela est...--Oui, mon
colonel, qu'est-ce que je ferai, si cela est?--Ma foi!... tu feras... ce
que tu jugeras convenable; mais si, comme je l'espère, cela n'est pas,
alors fais en sorte de voir l'objet qui captive le coeur de notre
jeune homme, et surtout ne te laisse pas tromper par les
apparences!...--Soyez tranquille, mon colonel, ce n'est pas à moi qu'on
en revend, surtout en fait de femmes; et la prude la plus pincée ne me
prendrait pas dans ses filets.»
La chose une fois arrangée, Mullern s'occupa de son départ: le postillon
avait depuis longtemps ramené les chevaux qu'on lui avait demandés;
Mullern en monta un; et, après avoir bien recommandé son maître au vieux
Carll, qu'il aimait beaucoup mieux que le maître de la maison, et fait
ses adieux à son colonel, il prit au grand galop la route qui devait le
conduire près de son élève.
Nous allons laisser le colonel chez M. de Monterranville, et voir un peu
ce que fit Mullern à Strasbourg.
CHAPITRE IX.
ENCORE UN GRENIER.
Mullern arriva à Strasbourg sur les neuf heures du soir, et entra au
_Cheval blanc_, première auberge qui se trouva sur son passage. «Allons
vite, à souper pour moi et pour mon cheval, dit Mullern en entrant dans
une salle de l'auberge, où plusieurs voyageurs étaient rassemblés autour
d'une table.--Monsieur va être servi,» dit d'une petite voix flûtée une
grosse dondon qui paraissait supporter à elle seule toutes les fonctions
de la maison.
Mullern s'approche de la cheminée en attendant qu'on le serve; mais tout
d'un coup les voyageurs et les gens de l'auberge partent d'un éclat de
rire en regardant le nouvel arrivé. Celui-ci, qui n'était pas endurant,
et n'aimait pas qu'on lui rît au nez sans qu'il sût pourquoi, commença
par relever ses moustaches, et prenant un air rébarbatif: «Me
direz-vous, messieurs, quelle est la cause de vos ricanements?--Eh!
parbleu! vous devez bien voir que c'est vous,» répondit un homme à
moustaches, ayant une grande rouillarde à son côté, et offrant assez la
mine d'un recruteur ou de ces gens qui cherchent à dîner _gratis_, en
payant à coups de poing. «Ah! c'est moi, dit Mullern en le toisant de la
tête aux pieds; et que trouves-tu donc de risible dans ma
physionomie?--Regarde ta culotte par derrière, et tu verras que ce n'est
pas ta physionomie qui nous fait rire.»
Mullern regarda aussitôt, et vit que le mouvement du cheval et le galop
qu'il avait couru l'avaient tellement déchirée, qu'il montrait son
postérieur à tous les regards, ce qu'il aurait dû sentir; mais la
chaleur de sa course l'avait empêché de s'en apercevoir. «Comment, c'est
cela qui te fait rire? dit Mullern au recruteur; parbleu! il faut que tu
n'aies jamais vu de derrières de ta vie, pour rire ainsi en regardant le
mien!--Il est vrai qu'il n'en vaut pas la peine, répondit celui-ci.--Pas
la peine! reprit Mullern en le regardant de travers; je crois que tu te
trouverais bien content d'en avoir un pareil, et je ne te conseille pas
de t'en moquer.»
Mademoiselle Jeanneton, qui probablement se connaissait en postérieurs,
et trouvait celui de Mullern de son goût, s'empressa de venir mettre le
holà entre ces deux messieurs, qui commençaient à s'échauffer, et
entraîna Mullern devant une table sur laquelle était servi son souper,
en lui disant tout bas à l'oreille qu'elle se chargeait du soin de
raccommoder sa culotte; Mullern, qui comprit ce que cela voulait dire,
lui pinça agréablement la fesse, la regarda en dessous, et se jeta avec
avidité sur un morceau d'aloyau, afin de répondre à l'idée que
mademoiselle Jeanneton avait conçue de lui.
Je ne sais si le recruteur avait aussi ses vues sur la fille d'auberge;
mais, tout en fumant sa pipe et en mangeant sa côtelette, il regardait
avec beaucoup d'humeur les attentions que la demoiselle paraissait avoir
pour notre hussard; et celui-ci, fier de sa conquête, se retournait
quelquefois d'un air qui voulait dire: Tu vois que mon derrière fait
plus d'impression que tes yeux doux.
Lorsque l'heure d'aller se coucher fut arrivée, Jeanneton s'approcha de
Mullern, et, après lui avoir indiqué la chambre qu'il devait occuper,
lui dit à l'oreille: «Laissez la clef à votre porte, j'irai bientôt vous
rejoindre.--N'y manque pas, lui répondit Mullern, ou je mets la maison
sens dessus dessous.» Alors il prit une chandelle; et, laissant le
recruteur, qui paraissait s'endormir à côté de sa bouteille, il monta à
la chambre qui lui était destinée.
Il y était depuis plus d'une heure, attendant avec impatience que
Jeanneton accomplît sa promesse; cependant le temps s'écoulait; tout le
monde devait être couché depuis longtemps dans l'auberge; il avait suivi
de point en point le conseil de Jeanneton, et elle n'arrivait pas: qui
pouvait donc la retenir?... Ne pouvant plus résister à ses désirs et à
son impatience, Mullern se lève, passe simplement sa culotte, et se
décide à aller chercher mademoiselle Jeanneton dans toutes les parties
de la maison.
Après avoir parcouru, sa chandelle à la main, de grands corridors et
plusieurs chambres vides, Mullern monte un étage plus haut, et continue
ses recherches. Déjà il commençait à perdre l'espérance, lorsqu'en
passant près de la porte du grenier, il croit entendre quelque bruit; il
s'arrête, écoute; des soupirs étouffés, des sons mal articulés frappent
son oreille; bientôt il ne doute plus que Jeanneton ne soit occupée à
lui faire une infidélité. Ne pouvant contenir sa fureur, il pousse
rudement la porte, elle s'ouvre; et pour la seconde fois de sa vie, il
se trouve dans un grenier.
Mais quel objet frappe ses regards! En approchant des personnes sur
lesquelles il veut exercer sa colère, il reconnaît le recruteur se
démenant comme un enragé sur une vieille servante de soixante ans, qui
depuis longtemps ne s'était pas trouvée à pareille fête.
Comment le recruteur se trouvait-il là? c'est ce qu'il est bon
d'apprendre au lecteur. Ce drôle, qui lorgnait beaucoup les appas de
mademoiselle Jeanneton, avait résolu de souffler cette conquête à notre
hussard; à cet effet, il avait feint de s'endormir en buvant sa
bouteille; et lorsque Mullern et les autres voyageurs furent éloignés,
il s'empara de mademoiselle Jeanneton, qui eut toutes les peines du
monde à se débarrasser de lui.
Mais Jeanneton ne voulait pas du recruteur, et brûlait du désir d'aller
rejoindre le hussard; elle parvint donc à s'échapper; son brutal
amoureux la suit à tâtons, elle monte divers escaliers pour le dérouter;
mais il est toujours sur ses traces, lorsqu'au détour d'un corridor elle
rencontre une vieille servante de la maison qui allait se coucher;
Jeanneton la pousse au-devant du recruteur et se sauve. Celui-ci saisit
la servante par ses jupons, croyant tenir l'objet de ses voeux; la
vieille veut crier, il ne lui en donne pas le temps; une porte ouverte
est à côté d'eux; c'est celle du grenier. Le recruteur entraîne sa
belle, la jette sur la paille, et...
«Mille tonnerres!» s'écrie Mullern en contemplant la donzelle du
recruteur, «je ne te croyais pas des goûts si baroques... Ne te dérange
pas, l'ami!... Oh! je ne veux pas t'enlever une si bonne aubaine!...»
Le recruteur est furieux en voyant les traits et les appas de celle
qu'il a prise pour Jeanneton; Mullern rit aux éclats, ce qui augmente
encore son dépit. «Sac... mille morts! s'écrie-t-il, il faudra donc que
ce Jeanfesse-là vienne toujours fourrer son nez dans mes affaires.»