bottes de foin, Mullern croit entendre le bruit d'une respiration
entrecoupée; il s'avance, tâte doucement autour de lui, et reste fort
étonné de sentir sous sa main des appas tout à fait féminins. Il
continue à tâter; on ne bouge point; ce qu'il touche lui fait bien
augurer de ce qu'il ne voit pas; et, animé par la chaleur de son
opération, Mullern commence par se venger sur la femme du fermier de
l'affront que celui-ci lui a fait.
Mais comment la fermière se trouvait-elle là, au lieu d'être
tranquillement à dormir dans son lit?... C'est ce qu'il est bon
d'apprendre au lecteur.
Le fermier était un gros homme tout rond, qui avait dû valoir son prix
dans son temps; mais il commençait à n'être plus de la première
jeunesse, et la fermière, qui était une commère d'une humeur gaie et
d'un tempérament robuste, trouvait, depuis quelque temps, que son époux
n'était plus bon qu'à faire aller la ferme; c'est pourquoi elle avait
jugé à propos de loi adjoindre son premier garçon, jeune homme qui
promettait beaucoup, et qui soulageait le fermier dans ses fonctions
conjugales.
A cet effet, elle se rendait tous les soirs dans le grenier à foin,
pendant que son mari s'occupait en bas à faire ses comptes de la
journée, et le garçon de ferme, de son côté, était exact au rendez-vous.
Ils y étaient donc tous deux; et, dans le feu de leur conversation, ils
n'avaient pas entendu celle qui avait lieu entre Mullern et le fermier.
Ce n'est qu'au moment où celui-ci lâcha ses chiens que le garçon de
ferme avertit sa compagne qu'il se passait quelque chose en bas. La
fermière était d'avis de ne point se déranger pour si peu; mais le jeune
homme, qui ne se souciait pas d'être surpris par son adjoint supérieur,
laissa sa belle pour aller voir ce qui se passait. Il paraît que Mullern
se vengeait vigoureusement, et que la fermière prenait plaisir à
souffrir pour son mari, car notre hussard était encore en train
d'exhaler sa colère, lorsque le bruit que faisaient plusieurs hommes en
montant l'escalier, attira l'attention de la fermière, qui devait être
assez contente de sa nuit. «Il est là, disait le fermier à ses garçons,
j'en sommes sûr!... Gros-Jean, prépare ta fourche; et toi, Pierre, tu le
prendras par le milieu du corps.»
Mais Pierre, qui était le garçon en question, et qui craignait qu'on ne
trouvât la fermière dans le grenier, assurait à son maître que le voleur
n'était pas là, et qu'il l'avait vu se sauver dans la cave. «C'est égal,
dit le fermier, qui avait à coeur la mort de son chien, entrons
toujours là, et s'il n'y est pas, j'varrons toujours ben ailleurs par
après.» En disant ces mots, il se mit à taper sur la porte à coups de
fourche et de balai. La fermière, qui reconnut la voix de son époux,
engagea Mullern, auquel elle portait le plus tendre intérêt, à se sauver
sans délai, s'il ne voulait pas être étranglé par son mari. Mullern,
dont les sens étaient rafraîchis par la vengeance qu'il avait prise, ne
demandait pas mieux que de s'échapper, pensant avec raison que toute sa
valeur ne pourrait rien contre le nombre qu'il aurait à combattre; mais
par où fuir?... il n'y avait pour toute sortie au grenier que la porte
qui était déjà gardée, et une fenêtre donnant sur la cour: la sauter,
c'était éviter un péril pour tomber dans un autre; se cacher sous les
bottes de foin, on ne manquerait pas de les visiter: que faire?... Il
fallait de la présence d'esprit pour se tirer de là; ce fut la fermière
qui en trouva le moyen.
«Eh quoi!... s'écria-t-elle, not'homme, c'est toi qui es là!...--Tiens,
jarni! c'est Catherine! quoi que tu fais donc là?--Pardine, c'est tout
simple, quand j'ai entendu le tintamarre qui se faisait en bas, je
m'suis sauvée dans l'grenier d'peur des voleux...--Il n'y est donc pas,
l'coquin que j'cherchons?--Tiens, s'il y était, est-ce que j'serions
restée si tranquille, oui-dà!... Mais attends, j'vas t'ouvrir, tu verras
toi-même...»
En disant cela, la fermière fit cacher Mullern, et ouvrit la porte.
«Pardine, c'est ben inutile que j'y regardions, dit le fermier, puisque
tu y étais!...--Quand j'vous dis, not'maître, que j'lons vu se sauver à
la cave, reprit Pierre.--Eh bien, descendons-y tous, mes enfants; j'ons
pris ma carabine; et, morguenne, y passera un vilain quart d'heure.» En
disant ces mots, toute la troupe descendit l'escalier pour aller
visiter la cave; et Mullern, qui les suivait par derrière, arriva dans
la cour, y trouva son cheval, sauta dessus, et sortit de la ferme au
grand galop.
Comme le jour commençait à poindre, Mullern pensa qu'il ferait bien de
regagner le château, afin de voir si pendant son absence Henri ne serait
pas revenu. Il commençait à distinguer dans le lointain les tours du
château de Framberg, lorsque le bruit d'un cheval lui fait tourner la
tête; il s'arrête, regarde, et aperçoit Henri qui revenait
tranquillement rejoindre son précepteur.
«Ah! vous voilà donc, monsieur!... je vous retrouve enfin!... N'est-ce
pas une belle heure pour rentrer se coucher!--Eh! toi-même, mon cher
Mullern, d'où viens-tu?... Ah! ah! ah!... comme tu es fait!... où
t'es-tu donc fourré, mon ami, pour qu'on t'ait mis dans un pareil état.»
En effet, Mullern, qui n'avait pas eu le temps de se rajuster, était
couvert de foin depuis les pieds jusqu'à la tête.
«D'où je viens, monsieur! morbleu! vous êtes cause que, pour courir
après vous, je me suis fait de belles affaires; j'ai forcé une maison,
tué les chiens, rossé le fermier, et... un moment plus tard enfin,
j'allais être étranglé, sans la pitié d'une femme qui a trouvé
apparemment que j'étais encore trop jeune pour mourir, et qui m'a
procuré les moyens de m'échapper.--Ah! mon bon Mullern, que je suis
fâché d'être la cause!... Mais aussi, pourquoi vas-tu te mettre dans la
tête de courir après moi? Je ne suis plus un enfant, et je suis assez
grand pour aller tout seul.--Oh! oui, voilà un fier homme!... je
voudrais bien savoir comment, à ma place, vous vous en seriez tiré cette
nuit!... Mais il ne s'agit pas de cela. J'espère, monsieur, que vous
allez me dire ce que vous avez fait depuis hier.--Oui, mon ami, tu vas
tout savoir, et tu verras toi-même que je n'ai pas tort.--J'en doute
beaucoup, mais c'est égal, parlez.--Tu sauras donc qu'après avoir
longtemps parcouru la campagne, je me trouvai surpris par la nuit et
fort loin du château; comme j'étais incertain de la route qu'il me
fallait prendre pour y revenir, je m'adressai à un paysan, qui m'apprit
que je n'étais qu'à deux lieues d'Offembourg. J'avais donc fait près de
six lieues en m'éloignant du château. Je pouvais m'égarer en y
retournant; je pensai qu'il était plus sage d'aller passer la nuit à la
ville. J'en demandai le chemin au paysan, qui me l'indiqua, et je
partis. Mais je n'avais pas fait un quart de lieue, lorsque j'aperçus
une petite maison, simple, mais de bonne apparence; je m'approche. O
surprise!... des sons mélodieux parviennent jusqu'à moi; une musique
divine se fait entendre, et je reste près d'une heure immobile devant
cette habitation, écoutant une voix qui va jusqu'à mon coeur!--Ah,
diable!--Poussé enfin par la curiosité, ou plutôt par le sentiment
secret qui me maîtrisait, je résolus de connaître la personne qui
faisait naître en mon âme de si douces sensations!... Je frappe, une
bonne vieille m'ouvre la porte; je demande à parler à la maîtresse de la
maison. Elle m'introduit dans un petit salon; une dame d'un âge mûr
était occupée à lire, et auprès d'elle... Ah!... mon ami!... comment
pourrai-je te peindre ce que l'univers a de plus parfait!... ce que la
nature a formé de plus beau, un ange enfin!...--Et cet ange faisait de
la musique?--Oui, mon ami; c'était la personne que j'avais entendue. A
mon approche, elle se tut; la vieille dame se leva, et demanda ce qui
lui procurait l'honneur de me voir. Je me nommai, et je lui racontai
comment je m'étais égaré de ma route sans m'en apercevoir. Au nom du
comte de Framberg, je vis un sourire de bienveillance animer sa
physionomie.--Parbleu! je le crois bien.--Elle m'offrit d'attendre le
jour dans sa maison. Je lui exprimai mes craintes de la déranger.--Et
cependant vous restâtes?--Sans doute!... Je me plaçai à côté de ces
dames; la conversation s'engagea: la jeune personne paraissait timide et
réservée; mais la vieille dame, qui était un peu bavarde, m'apprit que,
depuis douze ans environ, elles habitaient la maison où je les avais
trouvées; qu'elles ne voyaient personne, parce que le père de Pauline
(c'est le nom de la jeune demoiselle) n'aimait pas la société; qu'il
était absent depuis quelque temps pour des affaires d'importance, et
qu'elles attendaient avec impatience son retour, qui devait leur
apprendre si le but de son voyage était rempli.--Oh! oh! voilà bien du
mystère!... Enfin?--Enfin, mon ami, tout en parlant ainsi, la nuit
s'écoula; dès que j'aperçus le point du jour, je me levai, en faisant
mes excuses à ces dames de les avoir fait veiller si tard...--Après?--Je
leur demandai la permission de venir quelquefois troubler leur
solitude; la bonne dame fit d'abord quelques difficultés...--Il fallait
lui dire que vous étiez mon élève.--Mais enfin elle consentit à me
recevoir quelquefois, afin d'égayer un peu la solitude de sa chère
Pauline, et parce qu'elle pensait que le fils du colonel Framberg était
digne de cette préférence. J'étais au comble de la joie! La jeune
personne ne me parut pas fâchée de la détermination de sa tutrice, et je
m'éloignai, emportant avec moi l'espoir de revoir bientôt celle qui
occupera désormais toutes mes pensées!--C'est très-bien, monsieur;
ainsi, à seize ans, vous voilà déjà amoureux!...--Oh! pour la vie,
Mullern!...--Vous avez joliment profité des leçons de sagesse que je
vous ai données!... Allons, croyez-moi, laissez là votre nouvelle
passion, qui ne vous conduira à rien de bon!... et qui vous fera faire
plutôt quelques sottises, si je n'y prends garde...--Tu n'y penses pas,
Mullern; que j'oublie cette femme adorable!... cette femme pour qui je
donnerais déjà ma vie!... Mais tu n'as donc jamais aimé?...--Pardonnez-moi,
monsieur; j'ai aimé la gloire, le vin et les femmes; mais quant à ces
dernières cependant, je ne m'y suis jamais livré que modérément, et j'ai
toujours eu soin d'éviter ces grandes passions qui vous écartent de vos
devoirs, vous font vivre en Don Quichotte, et vous donnent l'air d'un
imbécile!... Croyez-moi, c'est ainsi que l'on est heureux, et non pas en
se remplissant la tête de chimères qui ne deviennent jamais des
réalités!...--Malgré tous tes beaux discours et ta morale, dont je fais
beaucoup de cas, tu ne m'empêcheras pas, mon cher Mullern, de croire
que l'amour véritable est le seul bonheur sur la terre; et qu'importe
que ce soit une chimère, si elle nous rend heureux?--Allons, je vois
bien que je perdrais mon temps à vous moraliser, et j'y renonce; mais au
moins je voudrais que l'objet de votre transport en fût digne, et non
pas que vous vous livrassiez à une aventurière, comme un apprenti en
amour!...--Ah! garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!...--Mais
savez-vous seulement le nom de son père?--Certainement; il se nomme
Christiern.--Christiern!... je n'ai jamais entendu ce nom-là sur le
champ de bataille!...--Et pourtant il est militaire.--Militaire! c'est
bien heureux.--Ainsi tu vois que ce sont des femmes...--Je vois... je
vois que nous voici au château, et qu'il est temps d'aller se coucher;
en vérité, monsieur, vous me faites mener une jolie vie!... Un maréchal
des logis se mettre au lit quand tout le monde se lève!...--Mais qui
t'empêche de rester debout?--C'est que je suis éreinté d'avoir galopé
toute la nuit!...--Et peut-être aussi de t'être tant roulé sur le foin,»
ajouta Henri en riant.
Ici Mullern se mordit les lèvres et rentra dans sa chambre, de peur que
ce ne fût au tour de son élève à lui donner des leçons.
CHAPITRE VII.
RÉCEPTION DU COLONEL.
Pendant près de six mois qui s'écoulèrent après l'aventure de Henri, il
se rendit tous les jours à la maison de sa belle, malgré les
représentations de Mullern, et la fatigue que lui occasionnaient ces
courses réitérées.
Un jour, pourtant, Mullern fut très-étonné, en se levant, de trouver
encore Henri au château. «Eh quoi! vous n'êtes pas parti?--Non, Mullern,
et je reste.--Bah! votre Dulcinée vous aurait-elle déjà joué quelques
tours de sa façon?--Ma Pauline est incapable de changer!...--Elle vous a
donc dit qu'elle vous aime?--Penses-tu que, depuis près de six mois que
je la vois, nos coeurs ne se soient pas entendus, et que nos yeux
n'ont pas exprimé notre amour?...--Oh! je vois bien que c'est une
demoiselle qui connaît le service!--Si je n'y suis pas allé ce matin,
c'est que la bonne dame Reinstard (c'est le nom de celle qui lui sert de
mère) m'a averti que le père de ma Pauline devait arriver d'un moment à
l'autre, et qu'il pourrait se formaliser de mes visites avant d'être
instruit du commencement de notre connaissance.--Ainsi vous voilà
séparé de votre belle pour longtemps.--Pour longtemps!... oh! j'espère
bien d'ici à quelques jours me présenter à son père; il me verra, il
m'aimera, et...--Et si c'est un homme raisonnable, il vous mettra à la
porte de chez lui.--En vérité, Mullern, tu me désespères avec tes
réflexions.--Ah! c'est que moi je ne suis pas amoureux, je dis ce que je
pense.»
Au bout de quinze jours, Henri, ne pouvant plus tenir à son impatience,
résolut d'aller à la demeure de son amante; mais cette fois Mullern
voulut accompagner son élève, car il était bien aise de voir le père de
la demoiselle, et de connaître aussi l'objet de ses affections. Henri
aurait préféré aller seul; mais Mullern lui objecta qu'il était plus
convenable qu'il l'accompagnât, et que si le père de Pauline était un
brave militaire, la vue d'un ancien maréchal des logis lui inspirerait
plus de confiance que celle d'un jeune étourdi. Ils partirent donc tous
deux. Henri, pressé par le désir de voir sa belle, faisait aller son
cheval ventre à terre; Mullern avait beau lui crier qu'il ne pouvait pas
le suivre, c'était une raison de plus pour que notre jeune homme ne
s'arrêtât pas.
Enfin, ils aperçoivent cette maison tant désirée. Henri est bientôt en
bas de son cheval; Mullern examine l'habitation, qui a peu d'apparence,
et branle la tête d'un air mécontent. Henri frappe. Au bout de quelques
minutes une vieille femme vient ouvrir la porte; mais Henri ne reconnaît
plus la domestique qu'il a coutume de voir; il demande, en tremblant:
«M. Christiern?--Il n'habite plus ici depuis huit jours,
monsieur.--Grand Dieu! et sa fille? et madame Reinstard?--Sa fille a
suivi son père, et madame Reinstard les a accompagnés.» Henri reste
comme frappé par la foudre; Mullern rit aux éclats.
«Ah! ah! ah! mille bombes! je suis bien aise que vous soyez débarrassé
de votre belle inconnue...--Non, fût-elle au bout de l'univers, je l'y
découvrirai!» s'écrie Henri; et il commence par interroger la bonne
femme sur le départ de M. Christiern; mais il ne peut rien en apprendre,
sinon que les trois personnes qui habitaient la maison sont parties sans
faire connaître le motif ni le but de leur voyage, et que la personne
qui y demeure maintenant ne connaît nullement ses prédécesseurs. En
disant ces mots, la vieille ferme la porte, et laisse nos voyageurs sur
le grand chemin.
Henri, désespéré, veut aller à Offembourg, parcourir les environs, se
mettre en quatre pour retrouver sa belle; mais Mullern n'entend pas
raison, et il le force à reprendre avec lui le chemin du château.
Ils y étaient depuis quelques jours, Henri ne rêvant que voyage et
enlèvements, et Mullern se félicitant du dénoûment de cette intrigue,
lorsqu'ils apprirent que le colonel Framberg serait sous peu de retour
au château.
Mullern ne se sent pas de joie. Il va revoir son colonel, son
bienfaiteur! Il met tout sens dessus dessous pour que le comte soit reçu
dans ses domaines avec les honneurs qui lui sont dus.
Tous ses vassaux prennent les armes; Mullern les exerce depuis le matin
jusqu'au soir, ordonne des combats, des évolutions. M. Bettemann
lui-même, qui, depuis quelque temps, n'était plus propre qu'à s'enivrer,
M. Bettemann est forcé de porter le mousquet, de prendre part aux
exercices, et de monter deux fois par jour la garde sur les remparts du
château, ce qui ne laisse pas de lui déplaire fort; mais Mullern pense
que c'est le meilleur moyen de le former.
Henri oublie un moment celle qui lui fait tourner la tête, et l'arrivée
de son père, qu'il n'a pas vu depuis longtemps, occupe tout à fait ses
esprits; il partage l'activité de Mullern, et attend avec impatience le
moment de presser son père dans ses bras. Il arrive enfin ce moment si
désiré. M. Bettemann, qui était en sentinelle ce jour-là, aperçoit de
loin la voiture du colonel. Suivant les ordres de Mullern, il tire son
coup de fusil pour annoncer son arrivée, et tombe par terre à la détente
de l'arme à feu.
Tout est bientôt en mouvement dans le château; Mullern court relever la
sentinelle; il fait baisser le pont-levis, tous les paysans se rangent
sur deux lignes. Mullern leur recommande de tirer tous ensemble dès que
la voiture entrera dans le château, et M. Bettemann se sauve à la cave
pour ne pas entendre ce bruit épouvantable; mais Mullern, qui ne le perd
pas de vue, court après lui, et le force à rentrer dans les rangs, en
lui donnant un vieux fusil, qui, lui assure-t-il, fera bien moins
d'effet que l'autre.
Enfin le bruit des chevaux se fait entendre, la voiture passe le
pont-levis, Mullern donne le signal: tous les paysans tirent à la fois.
M. Bettemann, effrayé ou électrisé par cette décharge soudaine, essaye
de faire comme les autres; mais le fusil, qui n'avait pas servi depuis
longtemps, se crève et éclate dans le nez de M. Bettemann, qui se roule
en hurlant sous les pieds des chevaux: ceux-ci, que les cris du
précepteur effarouchent, se mettent à galoper dans la cour à tort et à
travers, faisant fuir devant eux les vassaux du colonel; Mullern crie à
tue-tête pour rallier sa troupe; Henri court après les chevaux, qui,
stimulés par le vacarme, galopent de plus belle, et ne s'arrêtent que
devant une mare, dans laquelle ils font rouler la voiture, qui écrase,
en tombant, une demi-douzaine de canards.
Enfin les chevaux sont arrêtés, et Henri court relever son père qui a
roulé dans la mare, mais qui, heureusement, en est quitte pour son grand
uniforme couvert de fange, et pour avoir au derrière une oie qui avait
cherché son refuge près de lui, et qui s'était attachée à sa culotte.
Pendant que l'on s'occupe à ôter l'animal, qui ne voulait pas lâcher
prise, Mullern s'avance d'un air consterné. «Ah! mon colonel!...
daignerez-vous excuser... si la réception que je vous avais préparée a
manqué son effet!...--Ce n'est rien, mon cher Mullern, ton intention
était bonne et cela me suffit.--C'est la faute de ce b..... de
Bettemann; mon colonel!...--J'en serai quitte pour changer d'habit.--Et
lui pour un oeil, mon colonel.--Mais où est mon fils!... Mon Henri,
viens donc dans mes bras!...» Le jeune homme se précipite dans les bras
du colonel, qui le regarde avec attendrissement, en s'écriant: «C'est
elle!... c'est ma Clémentine!...» Et il le serre tendrement contre son
coeur. Henri, de son côté, sentit naître dans son âme le sentiment
profond de respect et de reconnaissance qu'il devait à celui qu'il
regardait comme son père.
Après quelques instants donnés à la sensibilité, le colonel pensa qu'il
ne ferait pas mal d'aller se déshabiller; il engagea Henri à aller voir
si tout était rentré dans l'ordre au château, et il fit signe à Mullern
de le suivre dans son appartement.
«Eh bien! mon cher Mullern, dit le colonel lorsqu'ils furent seuls,
c'est à toi que j'ai confié mon cher Henri, il y a près de douze ans.
Pendant que j'ai employé ce temps à parcourir le monde, à battre les
ennemis, à me distraire enfin du souvenir déchirant de la perte d'une
femme qui méritait si bien mes larmes et mes regrets, comment l'as-tu
passé, toi, que j'ai chargé spécialement de former le coeur de mon
fils? Tu n'as pu encore me rendre compte de tes peines, de tes soins, et
de la manière dont tu t'y es pris pour faire de Henri un homme dont je
n'aie jamais à rougir; dis-moi, y as-tu réussi?--Oui, mon colonel, et
fièrement réussi, je m'en vante. Allez, le jeune homme est un gaillard
qui fera des siennes!...--Comment!...--C'est-à-dire, mon colonel, qu'il
fera parler de lui: d'abord, il est brave, j'en réponds!... et il se
bat! ah! j'espère que vous le verrez vous-même, et que vous m'en ferez
compliment!...--Ensuite?--Ensuite, il est humain, généreux, sensible!
Oh ça, pour sensible!...--Je vois qu'il aura toutes les vertus de sa
mère.--Oh! oui, mon colonel, je crains seulement que cette
sensibilité-là ne le mène trop loin!...--Que veux-tu dire?--Oh! c'est
que le jeune homme aura diablement de goût pour le sexe!...--Tu
crois?--Parbleu, si je le crois...» (Ici, Mullern s'arrêta, se rappelant
qu'il avait promis à Henri de cacher au colonel son aventure avec sa
belle.)
«Ainsi, Mullern, tu es donc entièrement satisfait de mon fils?--Oui, mon
colonel, très-satisfait; c'est un élève qui me fera honneur un jour,
j'en suis certain. Ce n'est pas qu'il n'ait bien aussi quelques petits
défauts... D'abord, il est violent, impatient, emporté...--Oh! oh! tu ne
m'avais pas dit cela!--Mais, soyez tranquille, mon colonel, ces défauts
se corrigent avec l'âge, et, lorsque le coeur est bon, il y a toujours
du remède, et le sien l'est! oh! j'en réponds, autant que le vôtre, mon
colonel!... il était digne d'être votre fils...--Que dis-tu, Mullern?»
s'écria vivement le colonel. Mullern se troubla, se gratta l'oreille, et
s'aperçut qu'il avait dit une bêtise; cependant il prit son parti, et
répondit: «Ma foi, mon colonel, puisque le mot est lâché, je ne
chercherai pas à me rétracter; d'ailleurs, tenez, je ne sais pas
dissimuler, et j'avoue que cela me coûtait d'avoir quelque chose à vous
cacher, mon colonel.--Eh bien! Mullern, puisque tu sais le secret de la
naissance de Henri, je ne veux plus feindre avec toi; d'ailleurs, le
hasard!... les événements me forceront peut-être un jour à tout lui
dire; et si je venais à perdre la vie avant de lui avoir révélé ce
secret, je ne serais pas fâché qu'un autre que moi en fût dépositaire.
Mais, songe bien, Mullern, à ne jamais divulguer à personne ce que je
vais t'apprendre, sans y être forcé par les circonstances les plus
impérieuses, ou sans un ordre de ma part!...--Soyez sans inquiétude, mon
colonel, je vous en donne ma parole; vous me connaissez, et vous savez
que Mullern est incapable de violer son serment.» Le colonel Framberg
apprit alors à Mullern tout ce qui concernait la naissance de Henri,
ainsi que le véritable nom de son père, que Clémentine lui avait dit.
Plusieurs mois s'écoulèrent. Le colonel Framberg aimait Henri comme son
fils; mais il s'aperçut cependant que l'élève de Mullern n'était pas
tout à fait aussi parfait que ce dernier le lui avait dit; Henri était,
malgré cela, beaucoup plus sage dans le château depuis que le colonel y
était de retour.