Le plus profond silence régnait en ce lieu; cependant, en retournant les

bottes de foin, Mullern croit entendre le bruit d'une respiration

entrecoupée; il s'avance, tâte doucement autour de lui, et reste fort

étonné de sentir sous sa main des appas tout à fait féminins. Il

continue à tâter; on ne bouge point; ce qu'il touche lui fait bien

augurer de ce qu'il ne voit pas; et, animé par la chaleur de son

opération, Mullern commence par se venger sur la femme du fermier de

l'affront que celui-ci lui a fait.

Mais comment la fermière se trouvait-elle là, au lieu d'être

tranquillement à dormir dans son lit?... C'est ce qu'il est bon

d'apprendre au lecteur.

Le fermier était un gros homme tout rond, qui avait dû valoir son prix

dans son temps; mais il commençait à n'être plus de la première

jeunesse, et la fermière, qui était une commère d'une humeur gaie et

d'un tempérament robuste, trouvait, depuis quelque temps, que son époux

n'était plus bon qu'à faire aller la ferme; c'est pourquoi elle avait

jugé à propos de loi adjoindre son premier garçon, jeune homme qui

promettait beaucoup, et qui soulageait le fermier dans ses fonctions

conjugales.

A cet effet, elle se rendait tous les soirs dans le grenier à foin,

pendant que son mari s'occupait en bas à faire ses comptes de la

journée, et le garçon de ferme, de son côté, était exact au rendez-vous.

Ils y étaient donc tous deux; et, dans le feu de leur conversation, ils

n'avaient pas entendu celle qui avait lieu entre Mullern et le fermier.

Ce n'est qu'au moment où celui-ci lâcha ses chiens que le garçon de

ferme avertit sa compagne qu'il se passait quelque chose en bas. La

fermière était d'avis de ne point se déranger pour si peu; mais le jeune

homme, qui ne se souciait pas d'être surpris par son adjoint supérieur,

laissa sa belle pour aller voir ce qui se passait. Il paraît que Mullern

se vengeait vigoureusement, et que la fermière prenait plaisir à

souffrir pour son mari, car notre hussard était encore en train

d'exhaler sa colère, lorsque le bruit que faisaient plusieurs hommes en

montant l'escalier, attira l'attention de la fermière, qui devait être

assez contente de sa nuit. «Il est là, disait le fermier à ses garçons,

j'en sommes sûr!... Gros-Jean, prépare ta fourche; et toi, Pierre, tu le

prendras par le milieu du corps.»

Mais Pierre, qui était le garçon en question, et qui craignait qu'on ne

trouvât la fermière dans le grenier, assurait à son maître que le voleur

n'était pas là, et qu'il l'avait vu se sauver dans la cave. «C'est égal,

dit le fermier, qui avait à coeur la mort de son chien, entrons

toujours là, et s'il n'y est pas, j'varrons toujours ben ailleurs par

après.» En disant ces mots, il se mit à taper sur la porte à coups de

fourche et de balai. La fermière, qui reconnut la voix de son époux,

engagea Mullern, auquel elle portait le plus tendre intérêt, à se sauver

sans délai, s'il ne voulait pas être étranglé par son mari. Mullern,

dont les sens étaient rafraîchis par la vengeance qu'il avait prise, ne

demandait pas mieux que de s'échapper, pensant avec raison que toute sa

valeur ne pourrait rien contre le nombre qu'il aurait à combattre; mais

par où fuir?... il n'y avait pour toute sortie au grenier que la porte

qui était déjà gardée, et une fenêtre donnant sur la cour: la sauter,

c'était éviter un péril pour tomber dans un autre; se cacher sous les

bottes de foin, on ne manquerait pas de les visiter: que faire?... Il

fallait de la présence d'esprit pour se tirer de là; ce fut la fermière

qui en trouva le moyen.

«Eh quoi!... s'écria-t-elle, not'homme, c'est toi qui es là!...--Tiens,

jarni! c'est Catherine! quoi que tu fais donc là?--Pardine, c'est tout

simple, quand j'ai entendu le tintamarre qui se faisait en bas, je

m'suis sauvée dans l'grenier d'peur des voleux...--Il n'y est donc pas,

l'coquin que j'cherchons?--Tiens, s'il y était, est-ce que j'serions

restée si tranquille, oui-dà!... Mais attends, j'vas t'ouvrir, tu verras

toi-même...»

En disant cela, la fermière fit cacher Mullern, et ouvrit la porte.

«Pardine, c'est ben inutile que j'y regardions, dit le fermier, puisque

tu y étais!...--Quand j'vous dis, not'maître, que j'lons vu se sauver à

la cave, reprit Pierre.--Eh bien, descendons-y tous, mes enfants; j'ons

pris ma carabine; et, morguenne, y passera un vilain quart d'heure.» En

disant ces mots, toute la troupe descendit l'escalier pour aller

visiter la cave; et Mullern, qui les suivait par derrière, arriva dans

la cour, y trouva son cheval, sauta dessus, et sortit de la ferme au

grand galop.

Comme le jour commençait à poindre, Mullern pensa qu'il ferait bien de

regagner le château, afin de voir si pendant son absence Henri ne serait

pas revenu. Il commençait à distinguer dans le lointain les tours du

château de Framberg, lorsque le bruit d'un cheval lui fait tourner la

tête; il s'arrête, regarde, et aperçoit Henri qui revenait

tranquillement rejoindre son précepteur.

«Ah! vous voilà donc, monsieur!... je vous retrouve enfin!... N'est-ce

pas une belle heure pour rentrer se coucher!--Eh! toi-même, mon cher

Mullern, d'où viens-tu?... Ah! ah! ah!... comme tu es fait!... où

t'es-tu donc fourré, mon ami, pour qu'on t'ait mis dans un pareil état.»

En effet, Mullern, qui n'avait pas eu le temps de se rajuster, était

couvert de foin depuis les pieds jusqu'à la tête.

«D'où je viens, monsieur! morbleu! vous êtes cause que, pour courir

après vous, je me suis fait de belles affaires; j'ai forcé une maison,

tué les chiens, rossé le fermier, et... un moment plus tard enfin,

j'allais être étranglé, sans la pitié d'une femme qui a trouvé

apparemment que j'étais encore trop jeune pour mourir, et qui m'a

procuré les moyens de m'échapper.--Ah! mon bon Mullern, que je suis

fâché d'être la cause!... Mais aussi, pourquoi vas-tu te mettre dans la

tête de courir après moi? Je ne suis plus un enfant, et je suis assez

grand pour aller tout seul.--Oh! oui, voilà un fier homme!... je

voudrais bien savoir comment, à ma place, vous vous en seriez tiré cette

nuit!... Mais il ne s'agit pas de cela. J'espère, monsieur, que vous

allez me dire ce que vous avez fait depuis hier.--Oui, mon ami, tu vas

tout savoir, et tu verras toi-même que je n'ai pas tort.--J'en doute

beaucoup, mais c'est égal, parlez.--Tu sauras donc qu'après avoir

longtemps parcouru la campagne, je me trouvai surpris par la nuit et

fort loin du château; comme j'étais incertain de la route qu'il me

fallait prendre pour y revenir, je m'adressai à un paysan, qui m'apprit

que je n'étais qu'à deux lieues d'Offembourg. J'avais donc fait près de

six lieues en m'éloignant du château. Je pouvais m'égarer en y

retournant; je pensai qu'il était plus sage d'aller passer la nuit à la

ville. J'en demandai le chemin au paysan, qui me l'indiqua, et je

partis. Mais je n'avais pas fait un quart de lieue, lorsque j'aperçus

une petite maison, simple, mais de bonne apparence; je m'approche. O

surprise!... des sons mélodieux parviennent jusqu'à moi; une musique

divine se fait entendre, et je reste près d'une heure immobile devant

cette habitation, écoutant une voix qui va jusqu'à mon coeur!--Ah,

diable!--Poussé enfin par la curiosité, ou plutôt par le sentiment

secret qui me maîtrisait, je résolus de connaître la personne qui

faisait naître en mon âme de si douces sensations!... Je frappe, une

bonne vieille m'ouvre la porte; je demande à parler à la maîtresse de la

maison. Elle m'introduit dans un petit salon; une dame d'un âge mûr

était occupée à lire, et auprès d'elle... Ah!... mon ami!... comment

pourrai-je te peindre ce que l'univers a de plus parfait!... ce que la

nature a formé de plus beau, un ange enfin!...--Et cet ange faisait de

la musique?--Oui, mon ami; c'était la personne que j'avais entendue. A

mon approche, elle se tut; la vieille dame se leva, et demanda ce qui

lui procurait l'honneur de me voir. Je me nommai, et je lui racontai

comment je m'étais égaré de ma route sans m'en apercevoir. Au nom du

comte de Framberg, je vis un sourire de bienveillance animer sa

physionomie.--Parbleu! je le crois bien.--Elle m'offrit d'attendre le

jour dans sa maison. Je lui exprimai mes craintes de la déranger.--Et

cependant vous restâtes?--Sans doute!... Je me plaçai à côté de ces

dames; la conversation s'engagea: la jeune personne paraissait timide et

réservée; mais la vieille dame, qui était un peu bavarde, m'apprit que,

depuis douze ans environ, elles habitaient la maison où je les avais

trouvées; qu'elles ne voyaient personne, parce que le père de Pauline

(c'est le nom de la jeune demoiselle) n'aimait pas la société; qu'il

était absent depuis quelque temps pour des affaires d'importance, et

qu'elles attendaient avec impatience son retour, qui devait leur

apprendre si le but de son voyage était rempli.--Oh! oh! voilà bien du

mystère!... Enfin?--Enfin, mon ami, tout en parlant ainsi, la nuit

s'écoula; dès que j'aperçus le point du jour, je me levai, en faisant

mes excuses à ces dames de les avoir fait veiller si tard...--Après?--Je

leur demandai la permission de venir quelquefois troubler leur

solitude; la bonne dame fit d'abord quelques difficultés...--Il fallait

lui dire que vous étiez mon élève.--Mais enfin elle consentit à me

recevoir quelquefois, afin d'égayer un peu la solitude de sa chère

Pauline, et parce qu'elle pensait que le fils du colonel Framberg était

digne de cette préférence. J'étais au comble de la joie! La jeune

personne ne me parut pas fâchée de la détermination de sa tutrice, et je

m'éloignai, emportant avec moi l'espoir de revoir bientôt celle qui

occupera désormais toutes mes pensées!--C'est très-bien, monsieur;

ainsi, à seize ans, vous voilà déjà amoureux!...--Oh! pour la vie,

Mullern!...--Vous avez joliment profité des leçons de sagesse que je

vous ai données!... Allons, croyez-moi, laissez là votre nouvelle

passion, qui ne vous conduira à rien de bon!... et qui vous fera faire

plutôt quelques sottises, si je n'y prends garde...--Tu n'y penses pas,

Mullern; que j'oublie cette femme adorable!... cette femme pour qui je

donnerais déjà ma vie!... Mais tu n'as donc jamais aimé?...--Pardonnez-moi,

monsieur; j'ai aimé la gloire, le vin et les femmes; mais quant à ces

dernières cependant, je ne m'y suis jamais livré que modérément, et j'ai

toujours eu soin d'éviter ces grandes passions qui vous écartent de vos

devoirs, vous font vivre en Don Quichotte, et vous donnent l'air d'un

imbécile!... Croyez-moi, c'est ainsi que l'on est heureux, et non pas en

se remplissant la tête de chimères qui ne deviennent jamais des

réalités!...--Malgré tous tes beaux discours et ta morale, dont je fais

beaucoup de cas, tu ne m'empêcheras pas, mon cher Mullern, de croire

que l'amour véritable est le seul bonheur sur la terre; et qu'importe

que ce soit une chimère, si elle nous rend heureux?--Allons, je vois

bien que je perdrais mon temps à vous moraliser, et j'y renonce; mais au

moins je voudrais que l'objet de votre transport en fût digne, et non

pas que vous vous livrassiez à une aventurière, comme un apprenti en

amour!...--Ah! garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!...--Mais

savez-vous seulement le nom de son père?--Certainement; il se nomme

Christiern.--Christiern!... je n'ai jamais entendu ce nom-là sur le

champ de bataille!...--Et pourtant il est militaire.--Militaire! c'est

bien heureux.--Ainsi tu vois que ce sont des femmes...--Je vois... je

vois que nous voici au château, et qu'il est temps d'aller se coucher;

en vérité, monsieur, vous me faites mener une jolie vie!... Un maréchal

des logis se mettre au lit quand tout le monde se lève!...--Mais qui

t'empêche de rester debout?--C'est que je suis éreinté d'avoir galopé

toute la nuit!...--Et peut-être aussi de t'être tant roulé sur le foin,»

ajouta Henri en riant.

Ici Mullern se mordit les lèvres et rentra dans sa chambre, de peur que

ce ne fût au tour de son élève à lui donner des leçons.

CHAPITRE VII.

RÉCEPTION DU COLONEL.

Pendant près de six mois qui s'écoulèrent après l'aventure de Henri, il

se rendit tous les jours à la maison de sa belle, malgré les

représentations de Mullern, et la fatigue que lui occasionnaient ces

courses réitérées.

Un jour, pourtant, Mullern fut très-étonné, en se levant, de trouver

encore Henri au château. «Eh quoi! vous n'êtes pas parti?--Non, Mullern,

et je reste.--Bah! votre Dulcinée vous aurait-elle déjà joué quelques

tours de sa façon?--Ma Pauline est incapable de changer!...--Elle vous a

donc dit qu'elle vous aime?--Penses-tu que, depuis près de six mois que

je la vois, nos coeurs ne se soient pas entendus, et que nos yeux

n'ont pas exprimé notre amour?...--Oh! je vois bien que c'est une

demoiselle qui connaît le service!--Si je n'y suis pas allé ce matin,

c'est que la bonne dame Reinstard (c'est le nom de celle qui lui sert de

mère) m'a averti que le père de ma Pauline devait arriver d'un moment à

l'autre, et qu'il pourrait se formaliser de mes visites avant d'être

instruit du commencement de notre connaissance.--Ainsi vous voilà

séparé de votre belle pour longtemps.--Pour longtemps!... oh! j'espère

bien d'ici à quelques jours me présenter à son père; il me verra, il

m'aimera, et...--Et si c'est un homme raisonnable, il vous mettra à la

porte de chez lui.--En vérité, Mullern, tu me désespères avec tes

réflexions.--Ah! c'est que moi je ne suis pas amoureux, je dis ce que je

pense.»

Au bout de quinze jours, Henri, ne pouvant plus tenir à son impatience,

résolut d'aller à la demeure de son amante; mais cette fois Mullern

voulut accompagner son élève, car il était bien aise de voir le père de

la demoiselle, et de connaître aussi l'objet de ses affections. Henri

aurait préféré aller seul; mais Mullern lui objecta qu'il était plus

convenable qu'il l'accompagnât, et que si le père de Pauline était un

brave militaire, la vue d'un ancien maréchal des logis lui inspirerait

plus de confiance que celle d'un jeune étourdi. Ils partirent donc tous

deux. Henri, pressé par le désir de voir sa belle, faisait aller son

cheval ventre à terre; Mullern avait beau lui crier qu'il ne pouvait pas

le suivre, c'était une raison de plus pour que notre jeune homme ne

s'arrêtât pas.

Enfin, ils aperçoivent cette maison tant désirée. Henri est bientôt en

bas de son cheval; Mullern examine l'habitation, qui a peu d'apparence,

et branle la tête d'un air mécontent. Henri frappe. Au bout de quelques

minutes une vieille femme vient ouvrir la porte; mais Henri ne reconnaît

plus la domestique qu'il a coutume de voir; il demande, en tremblant:

«M. Christiern?--Il n'habite plus ici depuis huit jours,

monsieur.--Grand Dieu! et sa fille? et madame Reinstard?--Sa fille a

suivi son père, et madame Reinstard les a accompagnés.» Henri reste

comme frappé par la foudre; Mullern rit aux éclats.

«Ah! ah! ah! mille bombes! je suis bien aise que vous soyez débarrassé

de votre belle inconnue...--Non, fût-elle au bout de l'univers, je l'y

découvrirai!» s'écrie Henri; et il commence par interroger la bonne

femme sur le départ de M. Christiern; mais il ne peut rien en apprendre,

sinon que les trois personnes qui habitaient la maison sont parties sans

faire connaître le motif ni le but de leur voyage, et que la personne

qui y demeure maintenant ne connaît nullement ses prédécesseurs. En

disant ces mots, la vieille ferme la porte, et laisse nos voyageurs sur

le grand chemin.

Henri, désespéré, veut aller à Offembourg, parcourir les environs, se

mettre en quatre pour retrouver sa belle; mais Mullern n'entend pas

raison, et il le force à reprendre avec lui le chemin du château.

Ils y étaient depuis quelques jours, Henri ne rêvant que voyage et

enlèvements, et Mullern se félicitant du dénoûment de cette intrigue,

lorsqu'ils apprirent que le colonel Framberg serait sous peu de retour

au château.

Mullern ne se sent pas de joie. Il va revoir son colonel, son

bienfaiteur! Il met tout sens dessus dessous pour que le comte soit reçu

dans ses domaines avec les honneurs qui lui sont dus.

Tous ses vassaux prennent les armes; Mullern les exerce depuis le matin

jusqu'au soir, ordonne des combats, des évolutions. M. Bettemann

lui-même, qui, depuis quelque temps, n'était plus propre qu'à s'enivrer,

M. Bettemann est forcé de porter le mousquet, de prendre part aux

exercices, et de monter deux fois par jour la garde sur les remparts du

château, ce qui ne laisse pas de lui déplaire fort; mais Mullern pense

que c'est le meilleur moyen de le former.

Henri oublie un moment celle qui lui fait tourner la tête, et l'arrivée

de son père, qu'il n'a pas vu depuis longtemps, occupe tout à fait ses

esprits; il partage l'activité de Mullern, et attend avec impatience le

moment de presser son père dans ses bras. Il arrive enfin ce moment si

désiré. M. Bettemann, qui était en sentinelle ce jour-là, aperçoit de

loin la voiture du colonel. Suivant les ordres de Mullern, il tire son

coup de fusil pour annoncer son arrivée, et tombe par terre à la détente

de l'arme à feu.

Tout est bientôt en mouvement dans le château; Mullern court relever la

sentinelle; il fait baisser le pont-levis, tous les paysans se rangent

sur deux lignes. Mullern leur recommande de tirer tous ensemble dès que

la voiture entrera dans le château, et M. Bettemann se sauve à la cave

pour ne pas entendre ce bruit épouvantable; mais Mullern, qui ne le perd

pas de vue, court après lui, et le force à rentrer dans les rangs, en

lui donnant un vieux fusil, qui, lui assure-t-il, fera bien moins

d'effet que l'autre.

Enfin le bruit des chevaux se fait entendre, la voiture passe le

pont-levis, Mullern donne le signal: tous les paysans tirent à la fois.

M. Bettemann, effrayé ou électrisé par cette décharge soudaine, essaye

de faire comme les autres; mais le fusil, qui n'avait pas servi depuis

longtemps, se crève et éclate dans le nez de M. Bettemann, qui se roule

en hurlant sous les pieds des chevaux: ceux-ci, que les cris du

précepteur effarouchent, se mettent à galoper dans la cour à tort et à

travers, faisant fuir devant eux les vassaux du colonel; Mullern crie à

tue-tête pour rallier sa troupe; Henri court après les chevaux, qui,

stimulés par le vacarme, galopent de plus belle, et ne s'arrêtent que

devant une mare, dans laquelle ils font rouler la voiture, qui écrase,

en tombant, une demi-douzaine de canards.

Enfin les chevaux sont arrêtés, et Henri court relever son père qui a

roulé dans la mare, mais qui, heureusement, en est quitte pour son grand

uniforme couvert de fange, et pour avoir au derrière une oie qui avait

cherché son refuge près de lui, et qui s'était attachée à sa culotte.

Pendant que l'on s'occupe à ôter l'animal, qui ne voulait pas lâcher

prise, Mullern s'avance d'un air consterné. «Ah! mon colonel!...

daignerez-vous excuser... si la réception que je vous avais préparée a

manqué son effet!...--Ce n'est rien, mon cher Mullern, ton intention

était bonne et cela me suffit.--C'est la faute de ce b..... de

Bettemann; mon colonel!...--J'en serai quitte pour changer d'habit.--Et

lui pour un oeil, mon colonel.--Mais où est mon fils!... Mon Henri,

viens donc dans mes bras!...» Le jeune homme se précipite dans les bras

du colonel, qui le regarde avec attendrissement, en s'écriant: «C'est

elle!... c'est ma Clémentine!...» Et il le serre tendrement contre son

coeur. Henri, de son côté, sentit naître dans son âme le sentiment

profond de respect et de reconnaissance qu'il devait à celui qu'il

regardait comme son père.

Après quelques instants donnés à la sensibilité, le colonel pensa qu'il

ne ferait pas mal d'aller se déshabiller; il engagea Henri à aller voir

si tout était rentré dans l'ordre au château, et il fit signe à Mullern

de le suivre dans son appartement.

«Eh bien! mon cher Mullern, dit le colonel lorsqu'ils furent seuls,

c'est à toi que j'ai confié mon cher Henri, il y a près de douze ans.

Pendant que j'ai employé ce temps à parcourir le monde, à battre les

ennemis, à me distraire enfin du souvenir déchirant de la perte d'une

femme qui méritait si bien mes larmes et mes regrets, comment l'as-tu

passé, toi, que j'ai chargé spécialement de former le coeur de mon

fils? Tu n'as pu encore me rendre compte de tes peines, de tes soins, et

de la manière dont tu t'y es pris pour faire de Henri un homme dont je

n'aie jamais à rougir; dis-moi, y as-tu réussi?--Oui, mon colonel, et

fièrement réussi, je m'en vante. Allez, le jeune homme est un gaillard

qui fera des siennes!...--Comment!...--C'est-à-dire, mon colonel, qu'il

fera parler de lui: d'abord, il est brave, j'en réponds!... et il se

bat! ah! j'espère que vous le verrez vous-même, et que vous m'en ferez

compliment!...--Ensuite?--Ensuite, il est humain, généreux, sensible!

Oh ça, pour sensible!...--Je vois qu'il aura toutes les vertus de sa

mère.--Oh! oui, mon colonel, je crains seulement que cette

sensibilité-là ne le mène trop loin!...--Que veux-tu dire?--Oh! c'est

que le jeune homme aura diablement de goût pour le sexe!...--Tu

crois?--Parbleu, si je le crois...» (Ici, Mullern s'arrêta, se rappelant

qu'il avait promis à Henri de cacher au colonel son aventure avec sa

belle.)

«Ainsi, Mullern, tu es donc entièrement satisfait de mon fils?--Oui, mon

colonel, très-satisfait; c'est un élève qui me fera honneur un jour,

j'en suis certain. Ce n'est pas qu'il n'ait bien aussi quelques petits

défauts... D'abord, il est violent, impatient, emporté...--Oh! oh! tu ne

m'avais pas dit cela!--Mais, soyez tranquille, mon colonel, ces défauts

se corrigent avec l'âge, et, lorsque le coeur est bon, il y a toujours

du remède, et le sien l'est! oh! j'en réponds, autant que le vôtre, mon

colonel!... il était digne d'être votre fils...--Que dis-tu, Mullern?»

s'écria vivement le colonel. Mullern se troubla, se gratta l'oreille, et

s'aperçut qu'il avait dit une bêtise; cependant il prit son parti, et

répondit: «Ma foi, mon colonel, puisque le mot est lâché, je ne

chercherai pas à me rétracter; d'ailleurs, tenez, je ne sais pas

dissimuler, et j'avoue que cela me coûtait d'avoir quelque chose à vous

cacher, mon colonel.--Eh bien! Mullern, puisque tu sais le secret de la

naissance de Henri, je ne veux plus feindre avec toi; d'ailleurs, le

hasard!... les événements me forceront peut-être un jour à tout lui

dire; et si je venais à perdre la vie avant de lui avoir révélé ce

secret, je ne serais pas fâché qu'un autre que moi en fût dépositaire.

Mais, songe bien, Mullern, à ne jamais divulguer à personne ce que je

vais t'apprendre, sans y être forcé par les circonstances les plus

impérieuses, ou sans un ordre de ma part!...--Soyez sans inquiétude, mon

colonel, je vous en donne ma parole; vous me connaissez, et vous savez

que Mullern est incapable de violer son serment.» Le colonel Framberg

apprit alors à Mullern tout ce qui concernait la naissance de Henri,

ainsi que le véritable nom de son père, que Clémentine lui avait dit.

Plusieurs mois s'écoulèrent. Le colonel Framberg aimait Henri comme son

fils; mais il s'aperçut cependant que l'élève de Mullern n'était pas

tout à fait aussi parfait que ce dernier le lui avait dit; Henri était,

malgré cela, beaucoup plus sage dans le château depuis que le colonel y

était de retour.

L'enfant de ma femme · 第 2 / 13 段