Un jour pourtant, Germaine, se sentant malade, ne put accomp

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L'ENFANT

DE

MA FEMME,

PAR

CH. PAUL DE KOCK.

Casu magis et felicitate rem gerit,

quam virtute et consilio.

Bruxelles.

LIBRAIRIE UNIVERSELLE DE MARY-MÜLLER ET Cie.

ANCIENNE MAISON TARLIER ET MELINE,

RUE DE LA MONTAGNE, Nº 51.

1839

L'ENFANT DE MA FEMME.

CHAPITRE PREMIER.

VOYAGE, ACCIDENT, AVENTURES.

«Nous n'arriverons jamais ce soir à Strasbourg, Mullern!... Dis donc au

postillon de fouetter ces maudits chevaux.--Je le lui ai déjà dit plus

de vingt fois depuis une heure, mon colonel, et il m'a répondu qu'à

moins de nous casser le cou à tous les trois, nous ne pouvions pas aller

plus vite.--Henri ne sera plus à Strasbourg quand nous y

arriverons.--Alors, mon colonel, nous continuerons de courir après

lui.--Et peut-être ne l'atteindrons-nous pas assez à temps pour prévenir

le malheur que je redoute!...--Si cela arrive, mon colonel, vous n'aurez

rien à vous reprocher; car, en vérité, depuis six semaines que nous ne

faisons que courir, jour et nuit, de Framberg à Strasbourg, de

Strasbourg à Paris, et de Paris à Framberg, ma culotte s'est tellement

attachée à mes fesses, que je me verrai forcé, mon colonel, de montrer

mon derrière à la première auberge où nous nous arrêterons.--Si du

moins le but de ce voyage était rempli!--Ah! si quelque bonne bouteille

de vin pouvait dissiper l'engourdissement de mes membres!... Mais,

rien!... Pas même un mauvais verre de piquette pour apaiser la soif qui

me dévore! Ah! mon colonel, il faut que ce soit vous, pour que j'endure

aussi patiemment un pareil supplice!--Es-tu fâché de m'avoir suivi,

Mullern?--Moi, mon colonel, j'irais avec vous au bout du monde, mais je

voudrais au moins que cela ne fût point sans boire ni manger...» Ici la

conversation fut interrompue par un choc épouvantable qui brisa l'essieu

de la chaise de poste; bientôt le colonel Framberg et son compagnon de

voyage roulèrent tous deux dans un fossé qui bordait le chemin: tout

cela fut la faute du postillon, qui n'avait pas aperçu, dans la rapidité

de sa course, le fossé où tombèrent nos voyageurs.

Pendant que le postillon s'occupait des chevaux, Mullern courut relever

son colonel. «Ah! mille millions de cartouches! seriez-vous blessé, mon

colonel!--Ce n'est rien, Mullern; il n'y a que la jambe gauche qui me

fait un peu souffrir.--Morbleu! vous avez une forte contusion!...--Cela

ne sera rien, te dis-je; tâchons de découvrir un endroit où nous

puissions passer la nuit, car je vois bien qu'il faut renoncer à

l'espoir d'arriver aujourd'hui à Strasbourg...»

Le postillon accourut dire à ces messieurs qu'il y avait une auberge à

cinquante pas de là. «Comment, maroufle! tu oses verser dans un fossé le

colonel Framberg!» dit Mullern au postillon. Celui-ci s'excusa comme il

put, et l'on reprit le chemin de l'auberge, en soutenant le colonel sous

les bras.

Nos voyageurs n'avaient pas marché un demi-quart d'heure, lorsqu'ils

aperçurent une petite maison simple, mais de bon goût: un

rez-de-chaussée, un premier étage et des greniers, composaient toute son

étendue; des volets verts garantissaient les habitants de l'ardeur du

soleil, et plusieurs chênes touffus en ombrageaient l'entrée: tout enfin

semblait annoncer que le maître de cette demeure, fatigué des plaisirs

bruyants de la ville, s'était retiré dans cette solitude pour reposer

ses sens dans le calme et la méditation.

«Tu appelles cela une auberge! dit Mullern au postillon; je crois,

triple tonnerre! que tu veux faire promener mon colonel!...--Frappons

toujours, répondit le postillon, nous verrons bien mieux ce que c'est

lorsque nous serons dedans.»

Mullern frappe à coups redoublés à la porte: pas de réponse; on refrappe

encore, toujours inutilement. Pour comble de disgrâces, la nuit devenait

noire, et la blessure du colonel Framberg, irritée par la fatigue, le

faisait souffrir horriblement.

«Quand le diable s'en mêlerait, mon colonel, vous ne pouvez pas coucher

à la belle étoile, dans l'état où vous êtes; puisque les habitants de

cette maison sont sourds, il faut tâcher de nous passer d'eux.» En

disant cela, Mullern donne un violent coup de pied dans la croisée du

rez-de-chaussée qui se trouvait la plus proche de la porte; le volet,

qui n'était pas en état de soutenir l'assaut, se brise et tombe à ses

pieds; il casse avec son sabre deux carreaux, et entre dans la maison

sans faire attention aux ordres de son colonel, qui lui représente qu'on

ne doit pas ainsi violer le droit des gens, et que, si on l'apercevait,

on le prendrait plutôt pour un voleur de grands chemins que pour un

ancien maréchal des logis.

Sans s'arrêter dans son expédition, Mullern court à la porte d'entrée,

trouve une grosse clef pendue au mur, la prend, ouvre sans difficulté,

et introduit le colonel Framberg dans la maison abandonnée.

«Puisque nous sommes dedans, dit le colonel, tâchons au moins de nous

conduire avec circonspection.--C'est cela, mon colonel, donnez le bras à

ce maladroit postillon, qui est cause de notre mésaventure, et je vais

marcher devant vous, afin de vous prévenir en cas d'accident.»

Nos voyageurs se mirent en marche à tâtons, car l'obscurité était si

grande qu'on ne pouvait pas distinguer à côté de soi. Déjà ils avaient

parcouru plusieurs pièces sans rien découvrir, et Mullern, impatienté,

commençait à jurer entre ses dents, lorsque quelque chose passa devant

eux, et s'enfuit légèrement à leur approche. Mullern, intrigué, court

sans s'arrêter après ce qui fuit devant lui, mais ses pieds

s'embarrassent en rencontrant un tabouret: il perd l'équilibre, et tombe

la tête dans un baquet plein d'eau. Furieux, il se relève, ouvre une

porte, croit marcher de plain pied, et roule du haut en bas d'un

escalier, en entraînant dans sa chute un malheureux chat, cause

innocente de tout ce tapage.

Cependant, quoique très-étourdi par sa descente rapide, Mullern se

relève et procède cette fois avec plus de prudence à l'examen du lieu où

il est.

La fraîcheur de l'endroit, et diverses bouteilles qu'il rencontre sous

sa main, ne tardent pas à le convaincre qu'il est tombé dans la cave.

Rassuré par cette découverte, il cherche l'escalier par où il est

descendu si rapidement, et veut remonter, afin d'annoncer ses succès à

son colonel; mais, pour la troisième fois, ses pieds s'embarrassent dans

quelque chose; il tombe le visage sur le nez d'un individu qui dormait

tranquillement, et qui pousse un cri terrible en se sentant réveillé si

brusquement.

CHAPITRE II.

LES COMTES DE FRAMBERG.

Avant de tirer Mullern de la surprise que lui a causée sa nouvelle

rencontre, il est nécessaire d'apprendre au lecteur quel était le

colonel Framberg, et de lui faire connaître le motif de son voyage.

Le comte Hermann de Framberg, père du colonel, descendait d'une ancienne

famille d'Allemagne; de père en fils, les Framberg avaient passé leur

jeunesse à servir leur patrie, et le comte Hermann, après avoir

recueilli au champ d'honneur les lauriers de la gloire, s'était retiré

dans le domaine de ses aïeux; et là, auprès d'une épouse chérie, il

attendait avec impatience que la naissance de l'enfant qu'elle portait

dans son sein vînt mettre le comble à sa félicité.

Ce moment arriva; mais ce jour d'allégresse se changea en un jour de

deuil et d'affliction: la comtesse perdit la vie en mettant au monde un

fils.

Le comte ne se consola jamais entièrement de cette perte; mais, comme le

temps adoucit les peines les plus cuisantes, il se rappela qu'il avait

un fils, et se livra avec ardeur aux soins de son éducation.

Elle ressembla à celle de ses aïeux. Le jeune Framberg apprit de bonne

heure les exercices militaires; son père vit avec joie ses heureuses

dispositions, et, à l'âge de quinze ans, le jeune homme lui demanda la

permission de partir pour l'armée.

Le comte, quoique regrettant de se séparer de son fils, consentit à sa

demande; le jeune Framberg quitta le château de ses pères pour se rendre

au champ d'honneur, où, en très-peu de temps, ses belles actions lui

valurent le grade de colonel.

Le comte Hermann était fier d'un tel fils; et lorsque le colonel

Framberg venait passer ses quartiers d'hiver au château de son père, il

y était reçu avec tous les honneurs militaires, embellis encore par la

tendresse paternelle.

Ce fut sur le champ de bataille que le colonel fit connaissance avec

Mullern. Ce brave hussard se faisait remarquer par son courage, et de

plus par la singularité de son humeur. Il avait toute la franchise et la

rudesse d'un bon soldat. Toujours prêt à exposer sa vie pour la personne

qu'il aimait, il aurait aussi fait le tour du monde pour punir celui

dont il aurait reçu un affront. Il révérait son colonel comme son

supérieur, et l'aimait comme le plus brave de l'armée. A chaque

bataille, Mullern se trouvait à côté du colonel, combattait devant lui,

lui faisait souvent un rempart de son corps, et jamais il n'aurait

pardonné à celui qui lui aurait enlevé le plaisir de mourir pour le

sauver.

Le colonel, de son côté, s'attachait de plus en plus à Mullern; bientôt

ils devinrent inséparables; car le colonel, élevé au milieu des camps,

ne connaissait nullement les distances que le rang et la fortune

établissent dans le monde. Celui qu'il aimait, fût-il sans titre, sans

richesse, n'en était pas moins estimable à ses yeux, s'il possédait les

qualités qui lui faisaient rechercher son amitié; en un mot, le colonel

était au-dessus de tous les préjugés, et même, par sa conduite, il

blessait souvent les convenances sociales. La suite de cette histoire en

donnera des exemples fréquents.

Le comte Hermann, devenant vieux, désirait ardemment voir son fils lui

donner un héritier de son nom; et à chaque visite que le colonel faisait

au château (où depuis longtemps Mullern l'accompagnait), le vieux comte

lui renouvelait ses instances pour se marier. Pendant longtemps, le feu

de la gloire occupant seul l'esprit du colonel, il refusa à son père

cette satisfaction; mais lorsqu'il eut atteint sa trentième année, cette

humeur guerrière s'étant un peu refroidie, il consentit à se rendre à

ses désirs.

A une demi-lieue du château du comte Hermann, se trouvaient les domaines

du baron de Frobourg. Le baron, étant veuf, vivait retiré dans son

château, occupé de l'éducation de sa fille unique: la petite Clémentine

était l'idole de son père et l'objet de ses plus chères espérances.

Le comte et le baron, se trouvant voisins, ne tardèrent pas à se lier

intimement; ils étaient alternativement l'un chez l'autre une partie du

temps; passant les soirées d'hiver, l'un, à s'entretenir des hauts

faits et de la gloire dont son fils embellissait ses vieux jours;

l'autre à détailler les grâces enfantines de sa fille, son amour filial,

sa sensibilité pour les malheureux, et l'espoir qu'il avait qu'en ayant

un jour la beauté de sa mère, elle en aurait aussi les vertus.

Cependant le temps s'écoulait; le comte faisait part au baron du désir

qu'il avait de voir son fils marié; le baron lui confiait les craintes

qui l'agitaient, lorsqu'il songeait que, s'il venait à mourir, il

laisserait sa fille seule au monde, sans un ami pour la protéger, sans

un époux pour la chérir.

Il s'ensuivit de ces confidences ce qui devait nécessairement arriver;

le comte et le baron formèrent le projet d'unir leurs enfants; par ce

moyen, ils resserraient l'amitié qui les unissait, et mettaient fin aux

inquiétudes qui troublaient sans cesse leur vieillesse.

Ce fut à cette époque que le colonel se rendit aux désirs de son père:

alors celui-ci le conduisit au château du baron, afin de lui faire voir

la femme qu'il lui destinait.

Le colonel, dans ses fréquents voyages au château, y avait déjà vu

Clémentine; mais quelle différence! elle était enfant alors, et le temps

n'avait pas encore développé toutes ses grâces.

Lorsque le comte la présenta à son fils comme sa future épouse,

Clémentine venait d'avoir dix-huit ans; elle était jolie sans être

belle, mais chacun de ses mouvements respirait la volupté; ses grands

yeux noirs exprimaient la plus tendre langueur, et sa bouche ne

s'ouvrait que pour laisser entendre des accents enchanteurs qui

portaient le trouble et l'émotion dans le coeur de ceux qui

l'écoutaient.

Le caractère de Clémentine ne démentait pas la douceur de ses regards:

elle était douée de toutes les qualités; mais elle portait la

sensibilité jusqu'à l'excès. Cette passion, quand elle est outrée chez

les femmes, est souvent la cause de leur malheur, et les entraîne

quelquefois plus loin qu'elles ne voudraient.

Le colonel éprouva, à la vue de Clémentine, ce charme secret que fait

naître la présence d'une femme charmante, et il souhaita ardemment la

nommer bientôt son épouse, non qu'il éprouvât pour elle cette passion

violente, capable de tout sacrifier pour la possession de l'objet aimé;

le colonel Framberg, élevé dans les camps, ne connaissait nullement

l'amour, et sa brusque franchise était plus propre à faire de lui un ami

qu'un amant; mais il était fier du choix de son père, et satisfait de

pouvoir concilier en même temps ses désirs et son devoir.

Quant à Clémentine, lorsque le vieux baron lui apprit qu'elle devait

considérer le colonel Framberg comme son futur époux, elle pâlit, se

troubla, et se jeta aux genoux de son père, en le suppliant de ne point

la forcer à le quitter. Le baron lui représenta qu'elle ne le quitterait

pas; qu'il habiterait toujours avec elle; que d'ailleurs il lui fallait

un protecteur, un second père pour le remplacer lorsqu'il descendrait au

tombeau, et qu'il ne pouvait trouver un homme plus digne de remplir tous

ces devoirs que le fils du comte Hermann; enfin le baron fit entendre à

sa fille qu'il avait mis dans ce mariage sa plus chère espérance, et

qu'elle attristerait ses vieux jours en refusant de lui obéir.

Clémentine se tut, essaya de cacher ses larmes, et promit à son père de

se rendre à ses voeux.

Cependant elle obtint du baron un délai, afin, dit-elle, d'avoir le

temps de connaître son futur époux, et il fut décidé qu'on les marierait

au bout de trois mois.

D'où pouvait provenir la peine de Clémentine en apprenant son prochain

mariage? Si le colonel n'avait pas le ton doux et tendre que l'on désire

dans un amant, au moins possédait-il d'excellentes qualités; et

d'ailleurs le plaisir d'obéir à son père aurait dû engager Clémentine à

contracter sans chagrin l'hymen qu'il lui proposait. Il fallait donc que

quelque motif secret troublât la tranquillité de son âme.

C'est ce que nous allons apprendre sans doute dans le chapitre suivant.

CHAPITRE III.

CLÉMENTINE.

Non loin du château du baron de Frobourg était une petite chaumière,

entourée d'un joli jardin, et située sur une colline d'où l'on

découvrait les riches domaines du père de Clémentine. C'est dans ce

modeste asile que demeurait la nourrice de la fille du baron. Elle lui

avait toujours témoigné la tendresse d'une mère, et lui en avait

prodigué tous les soins. De son côté, Clémentine chérissait la bonne

Germaine, et ne passait pas un jour sans aller la visiter.

Dans une belle soirée du printemps, Clémentine se mit en route pour

aller à la chaumière. Le temps n'avait jamais été si beau; un air doux

et pur enivrait les sens, et le soleil, à son déclin, semblait ne

terminer qu'à regret le jour qu'il avait fait éclore.

Clémentine, entraînée par un penchant irrésistible, s'enfonça dans le

bois qu'il lui fallait traverser pour arriver à la chaumière de

Germaine. Bientôt, se sentant fatiguée, elle s'assit au pied d'un arbre,

et se laissa aller aux douces réflexions que lui inspirait le silence du

lieu où elle se trouvait.

Elle était assise depuis quelque temps, lorsqu'un coup de fusil, tiré

assez près d'elle, la fit sortir de sa rêverie: elle se retourne

vivement, et aperçoit un jeune chasseur. Le jeune homme, de son côté,

reste interdit à la vue de Clémentine; et, au lieu d'aller s'excuser de

la peur qu'il lui a faite, ne s'occupe qu'à contempler l'objet charmant

qu'il a devant les yeux.

Clémentine fut la première à s'apercevoir de la singularité de leur

situation; elle se leva, et allait s'éloigner, lorsque le jeune homme,

courant à elle, la retint doucement par le bras.

«Eh quoi! mademoiselle, vous aurais-je fait peur?--Ce n'est pas vous,

monsieur, c'est votre fusil...--Daignerez-vous recevoir mes excuses? je

ne vous avais pas aperçue, et certes, si je vous eusse vue plus tôt, il

ne m'aurait plus été possible de songer à la chasse...--Je serais

fâchée, monsieur, de troubler vos plaisirs...--Ah! mademoiselle, je

donnerais volontiers tous les autres pour celui que j'éprouve en ce

moment!...»

Clémentine rougit; le jeune homme se tut, et ils recommencèrent à rester

immobiles l'un devant l'autre.

Cependant la nuit approchait; Clémentine fit encore quelques pas. «Vous

vous éloignez, mademoiselle?--Oui, monsieur; la nuit vient, et il est

temps que je retourne au château.--Mademoiselle habite le château de

Frobourg?--Oui, monsieur.--Si mademoiselle voulait me permettre de la

reconduire?--Cela est inutile, monsieur, je connais fort bien les

chemins.» En disant ces mots, Clémentine s'échappa avec légèreté,

laissant le jeune homme la suivre des yeux jusqu'à la lisière du bois.

Clémentine rentra tout essoufflée au château; c'était la première fois

qu'elle passait une journée entière sans visiter sa bonne nourrice. Elle

oublia toute autre chose pour ne penser qu'à la rencontre qu'elle venait

de faire. En vain elle voulut chasser de son esprit l'idée qui

l'occupait, l'image du jeune chasseur se représentait sans cesse à sa

pensée et remplissait son âme d'un trouble inconnu.

Le lendemain, Clémentine se rendit à la même heure que la veille à la

chaumière de Germaine. Cependant, malgré le secret désir qu'elle avait

de rencontrer son inconnu, elle ne s'enfonça pas dans le bois, et alla

droit chez sa nourrice. La bonne femme, après l'avoir grondée de n'être

pas venue le jour précédent, la fit asseoir, et l'engagea à goûter avec

elle du lait et des fruits.

Cependant Clémentine n'était pas dans son état ordinaire; une secrète

inquiétude, un sentiment nouveau l'agitaient. Sa bonne nourrice,

s'apercevant du changement de ses manières, lui demanda quelle pouvait

en être la cause; et Clémentine, qui n'avait rien de caché pour elle,

lui fit part de sa rencontre de la veille et du sujet qui l'occupait;

chose qu'elle n'aurait jamais osé raconter à son père: tant il est vrai

que la douceur et la familiarité entraînent à la confiance, tandis que

le respect que l'on porte à ses parents est souvent la cause de la

réserve que l'on garde avec eux.

Germaine, qui ne vit dans cette rencontre qu'une chose toute naturelle,

sans en prévoir les conséquences, s'étonna de ce que cela pouvait tant

agiter Clémentine; elles étaient occupées à parler de ce sujet,

lorsqu'on frappa à la porte. Un battement de coeur avertit Clémentine

que c'était pour elle: effectivement, Germaine ouvrit, et le jeune homme

du bois entra dans la chaumière.

Il sourit en voyant Clémentine, qui devint rouge et tremblante. La bonne

Germaine, étonnée, restait la bouche béante à les regarder tous deux,

tenant encore la porte entr'ouverte, et ne sachant si elle devait se

taire ou parler.

Un léger prétexte fut le sujet de la visite du jeune homme; il dit à

Germaine que, la chasse l'ayant égaré sur la fin de la journée, il se

trouvait dans un grand embarras, lorsqu'il avait aperçu la chaumière. Il

la pria de vouloir bien lui procurer un peu de lait et des fruits,

n'ayant, disait-il, rien pris depuis le matin. Ensuite, se tournant vers

Clémentine, il la salua timidement, et lui dit qu'il s'estimait heureux

de ce que le hasard lui procurait le plaisir de la rencontrer une

seconde fois.

Clémentine sourit à son tour, car un secret pressentiment semblait lui

faire deviner que ce n'était pas le hasard qui avait conduit là le jeune

chasseur. Quant à Germaine, elle comprit que c'était celui que sa

demoiselle (c'est ainsi qu'elle appelait Clémentine) avait rencontré la

veille, et elle dit au jeune homme qu'il ne pouvait arriver plus à

propos, et que Clémentine parlait de lui au moment où il avait frappé.

Le jeune homme regarda tendrement la jeune personne; Clémentine rougit,

et Germaine resta encore tout étonnée à les considérer.

Cependant, peu à peu la contrainte se dissipa, la confiance s'établit,

et le jeune homme, qui était bien aise de n'être plus inconnu à

Clémentine, apprit à ces dames qu'il était Français, qu'il se nommait

d'Orméville, qu'il avait perdu de bonne heure ses parents, et que,

n'ayant que peu de fortune, il était entré au service; qu'après avoir

combattu quelque temps dans les troupes françaises, il avait eu une

affaire d'honneur avec un de ses camarades; il s'était battu et avait

tué son adversaire. La famille de celui-ci était riche, puissante;

d'Orméville était sans fortune et sans protection; il s'était vu forcé

de fuir pour éviter la mort, et avait passé en Allemagne, dans le

dessein d'entrer au service de l'Empereur. C'est dans ce voyage qu'il

s'était arrêté quelque temps dans un village situé près du château du

baron; et c'était en prenant le plaisir de la chasse qu'il avait

rencontré la charmante Clémentine.

La fille du baron lui demanda avec intérêt s'il était maintenant en

sûreté; d'Orméville lui répondit que depuis qu'il était en Allemagne, il

ne craignait plus rien; et il ajouta que son plus grand désir était

maintenant de séjourner longtemps dans les lieux qu'elle habitait.

C'est ainsi que cette rencontre inattendue devint pour Clémentine la

source de tant de maux. D'Orméville obtint d'abord avec difficulté la

permission de reconduire Clémentine une partie du chemin: à la vérité,

Germaine était toujours avec eux; mais la présence d'un tiers

suffit-elle pour empêcher l'amour de naître?

Clémentine ne manquait pas de se rendre tous les soirs à la chaumière;

et, de son côté, d'Orméville était aussi exact. Il trouvait toujours

quelque prétexte pour y être admis. La bonne Germaine ne voyait aucun

mal à ce que deux jeunes gens si aimables fussent souvent ensemble;

d'ailleurs, la douceur et les manières prévenantes de d'Orméville lui

avaient gagné son amitié, et personne, à ce qu'elle disait, n'était

mieux assorti avec sa demoiselle.

Nos jeunes gens furent bientôt d'intelligence. Le langage des yeux

n'était plus suffisant pour eux, et un jour, pendant que Germaine était

au jardin, d'Orméville se jeta aux pieds de Clémentine, en lui faisant

l'aveu de son amour.

Qu'aurait-elle pu répondre qu'il n'eût déjà deviné? Ils se jurèrent

mutuellement d'être l'un à l'autre, et de ne jamais cesser de s'adorer.

Cependant le destin, qui n'est pas toujours d'accord avec nos désirs,

semblait vouloir traverser ceux des deux amants. Clémentine avoua à

d'Orméville que son père n'aimait pas les Français, et qu'il

consentirait difficilement à leur union. D'Orméville lui fit entendre

qu'il allait entrer au service d'Allemagne, et que cette circonstance

pourrait peut-être engager son père à lui être plus favorable.

Clémentine le crut, on croit si facilement ce qu'on désire!...

Cependant le temps s'écoulait, et d'Orméville, qui aurait déjà dû être à

l'armée, ne pouvait se résoudre à se séparer de Clémentine. Tous les

soirs, assis autour d'une table, ayant près d'eux la bonne Germaine, qui

écoutait avec joie leurs discours, nos deux amants jouissaient du

plaisir si doux que l'on goûte auprès de l'objet aimé, et revenaient

ordinairement tous les trois jusqu'à la porte du parc du château, où

Clémentine rentrait, en promettant de revenir le lendemain.

Un jour pourtant, Germaine, se sentant malade, ne put accompagner

Clémentine à son retour. Il était tard; on avait oublié, en parlant

d'amour, que le temps s'écoulait, et Clémentine ne pouvait s'en aller

seule; il fallut bien qu'elle acceptât le bras de d'Orméville. La soirée

était superbe, et rappelait à nos jeunes amants le premier jour de leur

rencontre. En passant près du bois, ils s'arrêtèrent: mille sensations

délicieuses s'emparèrent de leur coeur. D'Orméville pressa son amante

dans ses bras: Clémentine s'abandonna à ses caresses, et ils oublièrent

tous deux le monde et ses convenances pour ne plus songer qu'à l'amour.

Comme, malheureusement, le plaisir le plus grand est celui qui dure le

moins, l'illusion se dissipa, les sens se calmèrent, et Clémentine vit

avec effroi l'abîme dans lequel elle était tombée. Cependant d'Orméville

était près d'elle, il calma sa douleur, sécha ses larmes, cela est

facile à un amant. Clémentine sourit... Quand l'amour reste après la

jouissance, on est encore heureux.

Il fallut pourtant se séparer; c'était le plus cruel!... Enfin

Clémentine rentra par la petite porte du parc; mais comme elle tremblait

en parcourant les appartements du château! Avec quel embarras elle

aborda l'auteur de ses jours! Ah! si le baron n'eût eu que vingt ans!...

Mais nos parents ne sont plus, comme nous, dans l'âge des passions;

voilà pourquoi il est facile de leur cacher celles qui nous agitent.

Cependant, plus nos amants faisaient l'amour, moins d'Orméville songeait

à s'éloigner, lorsqu'un événement inattendu, mais fort naturel, vint le

rappeler à son devoir: Clémentine s'aperçut qu'elle était enceinte.

Cette nouvelle, qui comblait d'Orméville de joie, lui fit pourtant

sentir qu'il était temps de prendre un parti.

On convint que d'Orméville partirait sur-le-champ pour l'armée: la

guerre venait de se déclarer entre la Russie et l'Autriche; c'était le

moment de se distinguer. Clémentine devait écrire à d'Orméville tout ce

qui se passerait au château. On espérait qu'il reviendrait avant la

naissance de l'enfant que Clémentine portait dans son sein; et, à son

retour, les deux amants devaient aller se jeter aux pieds du baron, lui

avouer leur faute et obtenir leur pardon. Ce plan une fois arrêté, on ne

songea plus qu'à l'exécution: d'Orméville s'éloigna de son amante, non

sans répandre bien des larmes; et Clémentine sentit ses forces

l'abandonner, en voyant partir celui qu'elle regardait comme son époux.

CHAPITRE IV.

L'HOMME COMME IL Y EN A PEU.

Ce fut deux mois après le départ de d'Orméville, que le baron de

Frobourg annonça à sa fille qu'elle devait regarder le colonel Framberg

comme son futur époux.

Que pouvait dire Clémentine? elle craignait trop son père pour oser lui

avouer sa faute. Nous avons vu que tout ce qu'elle put obtenir fut un

délai de trois mois. Elle alla pleurer dans le sein de sa bonne

nourrice, à laquelle elle avait depuis longtemps confié tous ses

chagrins. La vieille Germaine ne put que l'engager à prendre courage;

mais, pour comble de maux, depuis près d'un mois Clémentine ne recevait

plus de nouvelles de d'Orméville. Que pouvait-il lui être arrivé?...

Était-il prisonnier? avait-il été tué sur le champ de bataille? Toutes

ces idées étaient affreuses, et ne faisaient que rendre plus terrible sa

situation.

Un soir, que le comte Hermann et son fils étaient chez le baron, Mullern

entra pour donner à son colonel des nouvelles de la dernière affaire.

«Eh bien! Mullern, dit le colonel, qu'y a-t-il de nouveau?--Ah! mon

colonel, les ennemis ont joliment été frottés!...--En es-tu

certain?--Oui, mon colonel, car c'est le vieux Franck, qui arrive de

l'armée, qui me l'a raconté. Triple cartouche!... Il dit que l'affaire a

été chaude!... L'ennemi s'est vaillamment défendu; il nous a d'abord

fait du ravage: de toute notre première compagnie du 36e de hussards,

pas un n'est échappé...--Que dites-vous, s'écria Clémentine? Quoi! pas

même les officiers?...--Ah! mon Dieu, pas un!... Tout est resté sur la

place!...»

Clémentine n'en entendit pas davantage, elle s'évanouit: on courut la

secourir, tandis que Mullern, enflammé par le récit de la bataille, ne

s'apercevait pas de l'événement auquel il avait donné lieu.

On emporta Clémentine dans sa chambre, où elle ne reprit ses sens que

pour se livrer à la plus vive douleur. C'était dans la première

compagnie du 36e de hussards que servait d'Orméville; et la nouvelle

qu'elle venait d'apprendre, jointe au silence qu'il gardait depuis

longtemps, lui persuada aisément qu'il avait cessé de vivre.

Effectivement, depuis ce temps, aucune nouvelle de d'Orméville ne

parvint plus à Clémentine, qui passait ses journées dans les larmes, en

songeant à celui qu'elle avait perdu. Cependant le temps s'écoulait: les

trois mois, accordés pour délai à Clémentine, étaient sur le point

d'expirer; elle sentait aussi qu'elle serait bientôt mère, et chaque

instant ajoutait à l'embarras de sa position.

Il fallait prendre un parti: Clémentine se détermina à tenter le seul

moyen qui lui restait pour goûter, non le bonheur, elle y avait renoncé

depuis la mort de celui qu'elle adorait, mais au moins la tranquillité

et le repos dont elle était privée depuis longtemps.

Le caractère du colonel Framberg, que Clémentine avait su apprécier, lui

avait inspiré l'idée de lui avouer sa faute, et de se confier à sa

générosité. Un jour, peu de temps avant le terme fixé pour leur mariage,

Clémentine pria le colonel Framberg de lui accorder un moment

d'entretien; le colonel y consentit volontiers. Ils se rendirent dans un

endroit écarté du parc, et là, Clémentine lui confia son amour et ses

malheurs.

Le colonel demeura frappé d'étonnement lorsque Clémentine lui apprit

qu'elle serait bientôt mère.

«Eh quoi! madame, lui dit-il, vous que j'aurais crue la plus innocente

des femmes!...» Il s'arrêta: Clémentine devint rouge de honte... «Ah!

pardon, madame, ajouta-t-il, je ne connais pas l'amour, et j'ignore les

fautes qu'il fait faire. Mais parlez, ordonnez: qu'exigez-vous de moi?

Votre confiance mérite tout mon attachement et mon respect; elle est une

preuve de votre estime pour moi; et je vous prouverai que si le colonel

Framberg ne peut être votre amant, il mérite au moins votre amitié.»

Clémentine, enhardie par ce discours, lui dit qu'elle se confiait à sa

générosité, et que c'était à lui d'ordonner de son sort.

«Eh bien! madame, puisqu'il en est ainsi, si vous y consentez, nous ne

changerons rien à nos projets. Si celui qui possédait votre amour

existait encore, je me garderais bien de me proposer pour votre époux;

cela serait vouloir vous condamner à des regrets éternels; mais il n'est

plus, et vous êtes mère: votre enfant aura besoin d'un père; je lui en

tiendrai lieu, et j'aurai toujours pour lui la même tendresse que s'il

était mon véritable fils.--Quoi! colonel, vous consentiriez à m'épouser!

Oubliez-vous que les préjugés, l'honneur même vous défendent ce

mariage?...--Les préjugés, je ne les connais pas; et mon honneur à moi,

madame, est de secourir l'infortune et de servir de père à l'orphelin.

C'est à ce titre que je veux être votre époux; et si par la suite on

blâme ma conduite, on ne pourra pas au moins m'ôter la satisfaction

d'avoir agi en galant homme.--Ah! colonel, quel serait l'être assez

hardi pour censurer la conduite d'un homme qui ne se plaît qu'à faire le

bien?--D'ailleurs, madame, puisque les convenances l'exigent, je vous

réponds que le plus profond secret enveloppera cette aventure.»

C'est ainsi que se termina cet entretien, et, huit jours après,

Clémentine devint l'épouse du colonel. Si elle n'avait pas connu

d'Orméville, elle aurait trouvé le bonheur dans cet hymen; mais le

souvenir de celui qu'elle adorait venait sans cesse troubler son repos,

et elle retombait dans une triste mélancolie, qu'elle cherchait

vainement à cacher à son époux.

Un mois après ce mariage, le comte Hermann mourut; le colonel Framberg

donna les larmes d'un tendre fils à la mémoire de son père, et passa son

temps renfermé avec sa femme, et ne voyant que Mullern. C'est à cette

époque que la comtesse mit au monde un enfant, qui fut baptisé

secrètement, sous le nom de Henri d'Orméville, mais que le colonel éleva

et fit passer pour son fils.

Le vieux baron de Frobourg, qui était alors au château, n'eut pas

connaissance de cet événement, et il mourut peu de temps après le

mariage de sa fille, sans avoir deviné ce mystère.

Mullern fut le seul qui pénétra la vérité; mais il garda pour lui ses

réflexions, sans dire à son colonel ce qu'il pensait.

Le jeune Henri devint l'idole de sa mère; ses traits lui retraçaient

ceux de l'homme qu'elle avait tant aimé. Si Clémentine avait eu le

bonheur d'élever son fils, il est probable que notre jeune héros aurait

hérité de ses qualités douces et tendres; mais elle mourut lorsqu'il

n'avait encore que quatre ans, emportant avec elle les regrets et les

larmes de tous ceux qui l'avaient connue.

Le colonel Framberg, au désespoir de la mort de sa femme, fut obligé,

pour se distraire de son chagrin, de s'absenter pour quelque temps du

château. Il résolut de retourner à l'armée; mais comme le petit Henri

lui était bien cher, il voulut laisser auprès de lui quelqu'un qui pût

veiller assidûment sur sa jeunesse, et lui inculquer de bonne heure les

principes de la vertu; ce fut Mullern que le colonel choisit pour

remplir cet emploi. Il connaissait sa loyauté, sa franchise; et, certain

qu'il ne quitterait pas un instant son fils (c'est ainsi qu'il nommait

Henri), il ne balança pas à en faire son précepteur.

Mullern aurait bien autant aimé suivre son colonel à l'armée, que de

rester tranquillement au château de Framberg: mais comme les désirs de

son supérieur étaient des ordres pour lui, il jura de remplir fidèlement

ses intentions. Le colonel partit donc du château, y laissant commander

Mullern en son absence, et lui recommandant de faire de Henri un homme

brave et vertueux.

CHAPITRE V.

ÉDUCATION DE HENRI.

Voyons comment Mullern se tira de l'emploi qui lui était confié, et

quelle fut l'éducation du fils de Clémentine.

Mullern commença par établir son logement à côté de celui de son élève;

et, dès que le jour se levait, Mullern entrait dans la chambre de Henri,

le tirait brusquement de son lit, l'habillait et l'emmenait avec lui

faire un tour de promenade dans la campagne, présumant bien que cet

exercice rendrait son élève plus fort et plus robuste.

Ensuite ils rentraient; on déjeunait toujours avec quelques viandes

froides et du vin; Mullern pensait que cela valait mieux pour le corps

que tous les thés et les cafés possibles: peut-être n'avait-il pas tort;

mais je crois qu'au fond il n'était pas fâché de profiter lui-même de ce

déjeuner-là. Après le déjeuner, Mullern confiait, pour deux heures

seulement, son élève à un ancien précepteur qui habitait le château et

qui était chargé de lui enseigner l'écriture et les langues. Mullern

recommandait toujours à Henri de ne pas trop se casser la tête aux

études des sciences, parce qu'il pensait qu'il était plus nécessaire de

savoir bien tirer l'épée que de parler latin: et le jeune homme, fort de

l'approbation de Mullern, jetait quelquefois les livres au nez de M.

Bettemann (c'était le nom du maître), disant que cela l'ennuyait, et

qu'il aimait mieux apprendre à se battre. M. Bettemann criait; mais

Mullern était enchanté, et M. Bettemann avait toujours tort.

Lorsque cette leçon était finie, Mullern s'emparait de Henri, l'emmenait

dans la cour, le plaçait sur un cheval, et faisait galoper l'animal

pendant près d'une heure autour de l'entrée du château: aussi, à l'âge

de dix ans, le petit Henri connaissait mieux les chevaux que son

rudiment.

Après ce petit délassement, on passait à un autre plus important; il

fallait faire l'exercice et apprendre à manier le sabre avec honneur.

C'est dans cet emploi que Mullern se distinguait; et lorsqu'il était

satisfait de son élève, il le récompensait en le dispensant, pour le

lendemain, de toute leçon avec M. Bettemann.

Après l'escrime, ces messieurs se mettaient à table. Mullern avait pour

principe d'y rester aussi longtemps que possible; et c'était la seule

chose dans laquelle il s'accordait avec M. Bettemann, qui partageait

l'honneur de dîner avec ces messieurs, parce que Mullern était bien aise

de trouver quelqu'un qui pût lui tenir tête à table, en attendant que

son élève fût assez grand pour se griser avec lui.

Ordinairement, après le dîner, ces messieurs n'étaient plus en état de

rien faire. M. Bettemann, en voulant rivaliser avec Mullern, finissait

toujours par se laisser aller sous la table; et Mullern, ne trouvant

plus personne à qui parler, s'endormait alors au coin de la cheminée, en

fumant sa pipe et en chantonnant un petit refrain militaire.

C'était pendant le sommeil de ses précepteurs que Henri faisait des

siennes. N'ayant plus personne pour le surveiller, il allait courir dans

le château, dans les jardins, s'arrêtait à l'écurie, détachait les

chevaux, montait dessus sans selle, et ravageait le jardin en galopant à

tort et à travers dans les allées de gazon et dans les planches

d'épinards, malgré les cris du jardinier, qui se désespérait de voir que

ses légumes ne viendraient jamais à maturité.

Un jour cependant, ennuyé de voir que M. Henri détruisait tous les soirs

son travail du matin, le jardinier résolut de se venger; après avoir

bien mûri son plan, il acheta quelques pétards, qu'il plaça au pied d'un

arbre dans la belle allée que M. Henri se plaisait à dévaster le plus

souvent; et faisant une traînée de poudre jusqu'à un buisson, où il se

cacha, il attendit tranquillement l'ennemi, prêt à mettre le feu au

moment où il passerait, bien certain qu'au bruit de l'explosion le

cheval jouerait quelque tour à son cavalier.

L'événement justifia toutes les espérances du jardinier: dès que Henri

vit M. Bettemann sous la table et Mullern endormi, il descendit

lestement dans la cour, courut à l'écurie, en détacha le meilleur cheval

et monta dessus, se promettant bien ce jour-là de ravager les

plates-bandes du jardin tout autant que les jours précédents.

Il galope vers la fatale allée; mais, ô malheur inattendu!...

l'explosion a lieu, le cheval se cabre et jette son cavalier, qui était

lui-même trop effrayé de ce bruit soudain pour pouvoir se tenir ferme

sur sa monture, et qui va tomber à dix pas de là. Tous les gens du

château accourent aux cris de leur jeune maître; le jardinier est un des

premiers à se présenter: on court réveiller Mullern; celui-ci, effrayé

des cris qui frappent ses oreilles, renverse brusquement la table sur M.

Bettemann en voulant descendre plus vite au secours de Henri.

Notre jeune homme avait eu plus de peur que de mal; à quelques

contusions près, il ne lui était rien arrivé de fâcheux. Cependant,

interrogé sur la cause de sa chute, il apprend à Mullern ce qui lui est

arrivé; Mullern, furieux de ce qu'on ait osé tendre un piège à son

élève, jure que s'il vient à découvrir le drôle qui a fait ce coup-là,

il lui ôtera l'envie de recommencer. Tous les domestiques protestent de

leur innocence; et l'on rentre au château, en s'entretenant de cet

événement.

Mais une autre surprise y était préparée: du bas de l'escalier, Mullern

entend des cris confus partir de la pièce où ils ont dîné; il monte

quatre à quatre, et trouve M. Bettemann se débattant sous la table entre

les bouteilles, les plats, et faisant tous ses efforts pour retirer sa

tête d'un vase à punch. Il en vint enfin à bout avec le secours de

Mullern, en consentant toutefois à laisser sa perruque dans

l'eau-de-vie brûlée. Enfin, le calme étant un peu rétabli au château,

chacun se sépara pour aller se coucher.

Henri, corrigé par sa chute de cheval, fut quelque temps un peu plus

paisible, et se contentait de galoper dans la cour. Le jardinier se

félicitait du succès de son stratagème, et voyait avec ravissement ses

légumes croître en liberté.

Cependant l'effet de la chute se dissipa peu à peu, et Henri commença à

s'ennuyer du cercle étroit de son manége. Enfin ses contusions étant

guéries, il reprit le chemin du jardin, et recommença à faire donner au

diable le pauvre jardinier. Mullern, qui n'avait pas oublié le tour des

pétards, et brûlait du désir d'en connaître l'auteur, ne tarda pas à

concevoir de violents soupçons sur le jardinier, dont les plaintes

réitérées faisaient assez voir le dépit. Il résolut donc d'épier notre

homme et de tâcher d'acquérir la certitude de ce qu'il soupçonnait;

l'occasion ne tarda pas à se présenter.

Le jardinier, impatienté de voir que ses remontrances étaient sans

effet, résolut de renouveler son expérience, pour dégoûter tout à fait

le jeune Henri de ses courses à cheval; et, pour que cette fois l'envie

ne lui prît pas de recommencer, il pensa qu'il ne ferait pas mal de

tripler la dose, afin que la détonation fût plus efficace.

Mais comment faire? Le peu de poudre qu'il avait pu se procurer dans le

château avait été brûlé à la première explosion. Après y avoir bien

réfléchi, il pensa que Mullern devait en avoir chez lui une quantité

plus que suffisante pour mettre son projet à exécution, et résolut de

profiter d'un moment où il s'absenterait pour prendre ce qu'il lui en

fallait.

Effectivement, Mullern ne tarda pas à descendre; il aperçut notre homme

rôdant autour du château. Il feignit de s'éloigner sans se douter de

rien; mais après avoir fait quelques pas, il revint doucement derrière

le jardinier. Ce dernier entra dans la chambre, ne soupçonnant pas qu'il

était suivi, il prit la poudre qu'il crut nécessaire, et regagna bien

vite le jardin, en riant dans sa barbe du nouveau tour qu'il allait

jouer à l'élève de notre hussard.

Mais Mullern avait tout vu!... et, ayant acquis la preuve convaincante

du complot du jardinier, se promit d'en tirer une vengeance éclatante:

après avoir bien médité son plan, il laissa le jardinier préparer tout

pour rendre son explosion plus bruyante, et attendit avec impatience

l'instant fixé pour l'exécution de son projet.

Il arriva enfin ce moment si désiré par Mullern et par le jardinier. Ce

dernier, après avoir bien préparé son artifice, va se tapir dans le

buisson d'où il doit mettre le feu à la mèche. Il n'attend pas

longtemps: le galop d'un cheval se fait entendre... il approche...

Aussitôt il met le feu à la traînée de poudre... Mais, ô surprise! ô

désespoir!... il saute lui-même loin de son buisson, enlevé par la force

de la poudre, et retombe sur le gazon en poussant des cris aigus.

On se doute bien que c'était Mullern qui avait coupé la traînée de

poudre par une autre traînée qui aboutissait au buisson où le jardinier

était caché, et qu'il avait garni de poudre de manière à lui ôter

l'envie de faire sauter les autres.

Quant au cheval qui avait galopé, il n'était pas monté: Mullern avait eu

soin de retenir son élève, en l'avertissant du piège qu'on lui tendait.

«Ah! ah!... coquin, c'est donc toi qui veux faire sauter ton jeune

maître, parce qu'il lui plaît de labourer tes épinards avec les pieds de

son cheval!... Triple canonnade! je ne sais à quoi il a tenu que je ne

t'aie fait sauter aussi haut que le clocher du village!...--Mais M.

Mullern!... c'était pour le bien de M. de Framberg ce que j'en

faisions!... que dira not'maître quand il trouvera son jardin dans

l'état ous qu'il est?--Apprends, maroufle, que mon colonel aime mieux

son fils que ses légumes, et que tant qu'il plaira à mon élève de mettre

le château sens dessus dessous, ce n'est pas à toi qu'il appartient d'y

trouver à redire.»

Le jardinier se tut, et regagna clopin clopant sa maisonnette, en

envoyant au diable les jeunes gens, les chevaux et les hussards. Quant à

Mullern, fier de la réussite de son projet, il alla célébrer sa victoire

le verre à la main, et, cette fois, M. Bettemann passa la nuit sous la

table.

CHAPITRE VI.

LA FERME ET LE GRENIER A FOIN.

C'est ainsi que se passait la jeunesse de notre héros, et il atteignit

l'âge de quinze ans en continuant de faire enrager tous les habitants du

château. Mais il montait parfaitement à cheval, il se battait presque

aussi bien que son maître, et Mullern jurait par ses moustaches que son

élève lui ferait honneur.

A quinze ans, Henri avait l'air d'un homme, et les passions devaient

être aussi précoces chez lui que le physique; il était grand, bien fait,

d'une figure noble et agréable, aussi prompt à s'excuser d'une faute que

léger à la commettre; il était brave, humain, sensible, mais emporté,

violent, impétueux dans ses désirs, brusque dans ses actions, et ne

connaissant aucun frein, aucune modération. Avec un pareil caractère, et

gouverné par Mullern, il ne pouvait manquer de faire parler de lui en

bien et en mal.

Le séjour du château de Framberg commençait à ennuyer beaucoup notre

jeune homme, qui brûlait du désir de voyager et de connaître le monde.

Tous les jours Mullern lui faisait espérer que le colonel allait

arriver, et qu'alors il changerait de manière de vivre; mais le temps

s'écoulait, et le colonel n'arrivait pas.

Henri, las de se promener à cheval dans le château, étendait, depuis

quelque temps, ses courses dans la campagne, et ne revenait que lorsque

la fatigue ou le besoin le forçait à prendre du repos. Mullern, qui

n'était plus dans l'âge où l'on se fait un plaisir de s'éreinter,

laissait quelquefois son élève faire seul ses promenades lointaines, à

condition cependant qu'il reviendrait toujours avant la nuit.

Un jour il partit comme à son ordinaire, mais l'heure habituelle de son

retour se passa sans qu'il reparût au château. Mullern, occupé à vider

une vieille bouteille de rhum avec M. Bettemann, ne s'aperçut pas

d'abord de l'absence de Henri; cependant la nuit étant avancée, il

demanda si M. le comte était de retour, et on lui répondit que non;

alors il commença à éprouver quelques inquiétudes, mais il présuma que

Henri s'étant éloigné plus que de coutume, n'avait pas prévu que la nuit

le surprendrait avant d'arriver au château.

Cependant le temps se passait: minuit sonna, et Henri ne revenait pas;

Mullern, ne pouvant plus résister à son impatience et à la crainte qu'il

ne fût arrivé quelque malheur à son cher élève, fit seller un cheval, le

monta et ordonna aux autres domestiques de partir tous par différents

chemins pour aller à la recherche de leur jeune maître.

Le temps était sombre; Mullern laissa prendre à son cheval la première

route venue, en ayant soin de lui presser les flancs de manière à ce

qu'il ne s'endormît pas. Après avoir galopé assez longtemps sans

découvrir âme qui vive, Mullern aperçoit enfin une petite lumière dans

l'éloignement: aussitôt il dirige sa course de ce côté, espérant

apprendre enfin quelque chose touchant l'objet de ses recherches.

La lumière que Mullern avait aperçue venait de la croisée d'une ferme

située au milieu des champs. Mullern frappe rudement à la porte; un gros

dogue se fait entendre et répand l'alarme dans toute la maison. «Qui

frappe ainsi? demande une grosse voix partie du rez-de-chaussée.--Allons,

ouvre, butor, et on te l'apprendra.--Ouvrir à c't' heure-ci... oui-dà!

Voyez-vous c'malin qui croit qu'on laisse entrer comme ça les

voleux!...--Qu'appelles-tu voleur! apprends, manant, que c'est un ancien

maréchal des logis, le précepteur du fils du colonel Framberg, qui te

fait l'honneur de venir chez toi.--Oui!... va! j'donnons dans ces

gausses-là!...--Allons, ouvriras-tu? ou avec mon sabre je fais sauter la

serrure.--Ah! il est armé!... Holà, à moi, César, Castor! tombez-moi sur

c'coquin-là!...» En disant ces mots, le fermier ouvre la porte de la

cour et lâche les deux dogues, qui se jettent sur Mullern: celui-ci,

furieux de voir que le paysan n'a pas eu plus de respect en entendant

prononcer ses titres et qualités, entre à cheval dans la cour, coupe la

tête avec son sabre au premier dogue qui se présente à lui, saute à bas

de son cheval, se précipite dans la pièce où était le fermier, et

cherche celui sur lequel il veut exercer sa vengeance. Mais ce dernier,

saisi de crainte en voyant à quel démon il a affaire, prend la fuite

pour aller réveiller les garçons de ferme et toute la maison. Mullern,

que rien n'arrête, monte un escalier, puis un autre, et arrive au

grenier à foin. La porte était fermée. Présumant que son homme s'y est

réfugié, il la force, entre, la referme solidement, et s'occupe à faire

à tâtons l'examen de l'endroit où il est.

L'enfant de ma femme · 第 1 / 13 段