Les Amis.
_Altior fuit universo populo ab humero et sursum._ «Il parut plus haut
que tout le peuple de toute la tête.» C’est de Saül qu’il est ainsi
parlé dans la Bible, au premier livre des _Rois_. Ce malheureux élu de
la tribu de Benjamin était désigné pour la perdition. Une tête qui
dépasse les autres est infailliblement condamnée d’avance. Les êtres
supérieurs n’ont guère d’amis. C’est une loi de la nature. Comment
Jeanne d’Arc aurait-elle pu y échapper, elle qui dépassait tellement ses
contemporains, qu’à la distance de plusieurs siècles, il est impossible
de ne pas la voir? Elle eut donc peu d’amis et pour peu de temps,
presque tous lui ayant été infidèles.
Il serait monstrueux de donner le nom d’ami au prince chétif dont elle
avait fait un roi et qui la sacrifia aussitôt après. On a essayé de
disculper d’ingratitude cet avorton fleurdelysé. On a parlé de
prétendues larmes qu’il aurait versées en apprenant l’odieux supplice de
l’héroïne qu’il n’avait rien fait pour sauver. Mais qui eût été assez
audacieux pour parler de son _amitié_?
«Ce roi», dit Jules Quicherat, «n’était-il pas tenu, même à
l’impossible, envers celle qui avait fait pour lui l’incroyable? Qu’on
prenne la question de plus loin, qu’on se demande de quels sentiments
Charles VII fut animé à l’égard de la Pucelle; j’étonnerai bien des
personnes en disant que cela ne peut pas se voir distinctement par les
cinq volumes de textes que j’ai publiés. Tandis que toutes les pièces
nous montrent Jeanne ne respirant que pour son roi, l’aimant avec cette
ardeur dont on n’aime que les choses de la religion, il ressort d’un
témoignage unique que Charles VII la voyant pleurer un jour, lui fit
beaucoup de compliments et l’invita à se reposer, ne pouvant souffrir la
peine qu’elle se donnait pour lui. Mais, comme cette scène eut lieu à la
veille du voyage de Reims, dans un moment où Jeanne usait de toute sa
vertu pour le lui faire entreprendre et où, au contraire, il cherchait
mille prétextes pour s’y dérober, il s’ensuit qu’il ne pouvait pas
causer de plus grand chagrin à la Pucelle que de lui parler comme il
faisait. A part cet accès d’une commisération équivoque, nous n’avons,
pour lire dans le cœur du roi, que les inductions auxquelles donne lieu
sa conduite... Son cœur! il le dérobait aux impressions, comme sa
personne aux regards, ayant toujours manqué du don si précieux de la
magnanimité. Jamais, tant que vécut la Pucelle, il ne fut complètement
subjugué par elle. Il garda toujours une oreille couverte pour
recueillir les mauvais bruits, les paroles défavorables. Il écouta, se
tut, laissa faire.»
Tout ce qu’on peut, c’est de ne pas mettre Charles VII au nombre des
pires ennemis de Jeanne d’Arc, et c’est déjà un très grand effort.
Parmi ceux qu’on peut appeler ses amis, il faut d’abord citer le plus
illustre, Dunois, le grand Bâtard d’Orléans. La première entrevue de
Jeanne d’Arc et de ce guerrier déjà si célèbre fut assez rude, et il dut
s’apercevoir qu’il ne faut pas de nombreux jours à certaines femmes pour
prendre de l’autorité. Elle venait d’arriver à Orléans et commençait
seulement sa paradoxale existence de chef militaire.
--Êtes-vous, dit-elle, le Bâtard d’Orléans?--Oui, Jeanne,
répondit-il.--Qui vous a conseillé de nous faire venir par la Sologne?
Pourquoi n’avons-nous pas été par la Beauce, tout au milieu de la grande
puissance des Anglais? Les vivres fussent entrés sans les faire passer
par le fleuve.--Excusez-moi, reprit Dunois, mais cela a été décidé par
le conseil de tous les capitaines, vu la puissance des Anglais par la
Beauce.--Le conseil de Messire, répartit-elle vivement, est meilleur que
le vôtre et celui des hommes; il est plus sûr et plus sage. Vous avez
pensé me décevoir, vous vous êtes déçu vous-même.
Peu de temps après, elle le menace de lui faire «ôter la tête». Mais
rien n’altère les dispositions chevaleresques de Dunois et Jeanne sait
bien qu’elle peut compter sur son dévouement. «Aussitôt j’eus en elle
bon espoir», disait-il, vingt-six ans plus tard, apportant son
témoignage à l’enquête pour la Réhabilitation de la suppliciée. Qu’on
juge de la puissance de cet être extraordinaire pour avoir pu, du
premier coup, subjuguer un cœur aussi ferme et aussi vaillant! Ce grand
homme de guerre a eu le mérite rare de s’effacer devant cette enfant et
de reporter sur elle seule le salut d’Orléans et de la France. Il
qualifia son fait de divin: _Credit ipsam Johannam fuisse missam a Deo
et actus ejus in bello fuisse potius divino adspiramine quam spiritu
humano._
Il eut aussi la vertu de dire ceci: «Avant elle, huit cents ou mille de
mes soldats ne tenaient pas contre deux cents Anglais: après son
arrivée, au contraire, quatre ou cinq cents des miens eussent eu raison
de quasi toute la puissance anglaise.» Il avait vu ses patriotiques
transports, son enthousiasme inspiré, et au bout de vingt-six ans, tout
refroidi par l’âge, tout chargé de la gloire de cent combats, reprenant
ses souvenirs de jeunesse, il parlait d’elle dans ce magnifique langage,
bien digne de celui qui, au dire de Jean Chartier, fut «un des plus
beaux parleurs qu’il y eût eu oncques en la langue de France».
«Devant moi, elle disait, un jour, au roi: «Quand je suis affligée de ce
qu’on n’écoute pas mieux ce que je dis de la part de Dieu, je me retire
à part et je prie Dieu, je me plains à lui... et, ma prière achevée,
j’entends une voix qui me crie: «Fille Dé, va! va! je serai à ton ayde,
va!» Et quand j’entends cette voix, je suis bien heureuse et je voudrais
toujours l’entendre.» Et Dunois ajoute: «Ce qu’il y avait de plus
extraordinaire, c’est qu’en répétant ces paroles de ses Voix, elle
tenait les yeux levés au ciel, dans un merveilleux transport.»
Malheureusement Dunois n’était que le serviteur du roi de France et il
ne lui fut pas permis de suivre Jeanne jusqu’au bout. Plus
malheureusement encore, le vrai roi était la Trémouille dont le nom seul
est une tache de sang et de boue sur les plus belles pages de
l’histoire. Par la volonté perverse de ce scélérat et par l’effet de son
ascendant sur Charles VII, les premiers compagnons de guerre de la
Sainte, ceux d’Orléans et ceux de la Loire, d’Alençon, Richemont,
Ambroise de Loré, Jean de Bueil, Raoul de Gaucourt, le maréchal de
Boussac, le maréchal de Rais qui devint un monstre, le sire de Graville,
grand maître des arbalétriers et le sire de Culan, amiral de France,
furent, comme Dunois, systématiquement écartés d’elle, quelques-uns
l’abandonnant à contre-cœur et les autres de leur plein gré, tels que ce
frère Pasquerel, son chapelain, qui avait été le témoin des prodiges de
la victorieuse et qui s’éloigna ignoblement de la captive, à l’instant
même où elle aurait eu le plus grand besoin de son ministère. A
l’exception de La Hire et de Poton de Saintrailles qui tentèrent
vainement de la délivrer, la dispersion fut complète.
A la fin, et pour son admirable campagne de l’Oise, qui devait lui
coûter si cher, Jeanne, privée du concours de tous les puissants,
oubliée par le roi qui lui devait de n’être pas un vagabond et qui
permettait qu’elle fût décriée par les canailles de son entourage, mais
voulant, quand même, avec une poignée de fidèles, continuer son œuvre,
Jeanne d’Arc, plus grande peut-être à son déclin qu’en ses jours de
gloire, était devenue comme un chef de partisans que la première
trahison devait accabler.
Le meilleur ami de la Pucelle et le plus sûr fut le bourreau qui lui
ouvrit la porte du ciel!
X
Les Ennemis.
«Oncques n’ai baillé ma foi à quiconque.» Telle fut la réponse de Jeanne
d’Arc à l’évêque assassin Pierre Cauchon insuffisamment rassuré par les
chaînes et la cage de fer qu’il avait eu l’infamie d’infliger à sa
victime, et voulant qu’elle s’engageât formellement à ne tenter aucune
évasion. Déjà à Compiègne, le 23 mai 1430, jour de sa capture par
l’effet d’une trahison diabolique, elle avait donné cette réponse fière
aux manants bourguignons qui portaient la main sur elle.--Rendez-vous à
moi et me baillez la foi, criait chacun d’eux.--J’ai baillé ma foi à
autre que vous, dit-elle, et je lui en tiendray mon serment.
Ce fait est peut-être unique en cette fin du Moyen Age. Jeanne refusant
de «donner sa foi», préférant la mort. A cette époque, un tel acte
n’avait rien de déshonorant. Ce fut le cas de maint illustre capitaine,
avant, pendant et après ce terrible quinzième siècle. Parmi les rois de
France qui «donnèrent leur foi», on peut citer Jean, dit le Bon, à
Poitiers, et François Ier à Pavie. C’était un souvenir du duel
d’autrefois où le plus fort faisait «don de la vie» au vaincu, celui-ci
lui «donnant sa foi» en échange. Marché honorable pour les deux.
Mais Jeanne d’Arc ne l’entendait pas ainsi. Sa _Foi_ n’était pas celle
des autres, ni d’aucun autre. Elle était infiniment plus haut que tout
ce qui aurait pu être offert en échange et n’avait pas de merci
terrestre pour équivalent. La foi de Jeanne d’Arc était autant que tout
le ciel de France et assez pour contenter l’honneur de dix mille
chevaliers.
Comment cela pouvait-il être compris d’un monde où les plus nobles
étaient à vendre comme du bétail, où la parole d’honneur était devenue
une denrée alimentaire profitable seulement aux traîtres et aux gens
sans foi? C’est un miracle, et le plus grand, que la Pucelle ait été
possible, un seul jour, dans cette société vieillie, parmi ces porteurs
de noms fameux, restes avilis d’une féodalité caduque, d’une noblesse
usée, ambitieux d’argent, de jouissances ou de vengeances personnelles,
valetaille désignée pour le monarque futur qui ramasserait toute la
nation dans sa seule main.
Le plus notable et le pire ennemi de Jeanne d’Arc fut Georges de La
Tremouille. «C’était un aussi mauvais homme», dit Quicherat, «que Louis
de La Trémouille, son petit-fils, fut un héros accompli. Avide,
cabaleur, despote, faux, il eut l’art de se faire un nom et une fortune
en louvoyant entre tous les partis. Odieux au duc de Bourgogne qui était
le bienfaiteur de sa maison, il se fit le valet du cadet de Bretagne
pour gagner par lui l’intimité de Charles VII et le supplanter ensuite.
D’ailleurs, il conserva toujours des relations suspectes avec son frère
et ses autres parents, tous fonctionnaires dans le palais ou dans les
armées de Philippe le Bon. Lorsque les Anglais envahirent l’Orléanais,
en 1428, on vit en France de fort mauvais œil qu’ils épargnassent Sully,
seigneurie de Georges de la Trémouille. Pourvu de plusieurs grands
offices dont il paraît avoir dédaigné les titres, ce détestable
personnage concentra dans ses mains la direction de toutes les affaires.
Il eut deux raisons de plaire au roi: l’une pour ne pas souffrir que les
princes du sang approchassent du gouvernement; l’autre pour vouloir que
la puissance anglaise fût combattue par l’intervention étrangère. Au
fond il n’avait que le désir de perpétuer un état de choses où il
trouvait son profit. Indépendamment de son autorité en cour, le Poitou
était comme une propriété à lui, par le moyen des partisans qu’il y
entretenait à sa solde.»
Assassin de sa femme préalablement dépouillée, et, par principe,
assassin de tous ceux qui s’opposaient à lui, pillard et concussionnaire
monstrueux, possesseur par là de richesses immenses, il jouissait de
l’intangibilité d’un usurier officiel, et le misérable roi nullement
aveugle, mais toujours aussi besogneux d’argent que de caractère,
s’abaissa jusqu’à octroyer à ce féal chenapan des lettres de rémission
pour les plus effroyables crimes, qualifiés protocolairement de
«peccadilles», _avant même qu’ils eussent été perpétrés_.
On comprend que la venue de l’Angélique dut contrarier excessivement ce
serviteur du démon. Sans se déclarer manifestement hostile, sans
compromettre son ascendant sur le roi, il ne lui était pas possible de
s’opposer du premier coup à une mission qui paraissait toute divine et
qui était aux yeux des moins favorables, la suprême ressource, vaille
que vaille, de la monarchie aux abois. Il se contraignit même, dans les
premiers jours, jusqu’à feindre une admiration modérée pour l’héroïne.
Mais il l’entrava tant qu’il put, directement par ses conseils ou de
façon souterraine par les intrigues de ses créatures et, aussitôt après
le sacre, il se démasqua, prétendant qu’elle avait rempli toute sa
mission et qu’il était au moins téméraire d’espérer une suite heureuse
de ses merveilleux succès.
La conduite de Charles VII, après son sacre, a toujours été une sorte
d’énigme historique, explicable seulement de cette manière. Au lieu de
marcher de suite sur Paris démoralisé, ainsi que le demandait Jeanne;
lorsqu’il semble que, pour achever de conquérir son royaume, il eût
suffi au roi de le vouloir, on le voit, sans cause connue, sans motif
avoué, temporiser, tâtonner, user comme d’une inertie calculée, laissant
passer la fortune qu’il eût dû saisir et méconnaissant les faveurs du
ciel jusqu’à douter de celle qui les lui apporte! Que ne dut pas
souffrir Jeanne d’Arc en voyant le parti des politiques et des
sceptiques personnifié en La Trémouille l’emporter sur elle! Désormais
Charles VII ira demander le succès aux menées clandestines, à l’intrigue
basse, au lieu de réclamer ses droits à la face du ciel et les armes à
la main, appuyé sur l’envoyée de Dieu!...
Quand on suit Jeanne d’Arc, quand on la voit échouer devant Paris, par
le fait de la Trémouille;--devant la Charité et devant Soissons, par le
fait de La Trémouille;--devant Compiègne, par le fait de La Trémouille,
sans que jamais intervienne l’autorité du roi de France et la hache de
son bourreau;... alors jaillissent les larmes d’une compassion et d’une
épouvante surnaturelles, comme si on voyait mourir une seconde fois le
Rédempteur!
Après La Trémouille, la première place parmi les traîtres appartient à
Regnauld de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France.
Celui-là est à décourager le mépris. La Trémouille, du moins, a pour lui
d’être une somptueuse canaille. Regnauld de Chartres, son principal
instrument d’iniquité, n’est rien de plus qu’un sceptique envieux et un
mauvais prêtre, capable seulement de tous les timides forfaits que
pouvait lui suggérer l’étonnante bassesse de son cœur. Quand une besogne
était trop malpropre pour dégoûter même La Trémouille, il s’en chargeait
volontiers. Ce personnage sinistre fait penser à cet archevêque du Paris
moderne décommandant la fête de Jeanne d’Arc parce qu’un roi
d’Angleterre venait de mourir!!!
Trop inférieur par l’intelligence et trop peu audacieux pour assumer le
rôle d’un Cauchon, il sut préparer les voies à ce juge et manœuvra
studieusement pour qu’à la fin l’héroïne fût privée de toute espérance
humaine. Alors même que s’élaborait l’inique jugement d’une Sainte
condamnée d’avance, Regnauld de Chartres, archevêque métropolitain,
pouvait encore sauver la captive en la réclamant à son suffragant de
Beauvais qui eût bien été forcé d’obéir, le procès ecclésiastique de
Jeanne, accaparé par Cauchon, ressortissant au tribunal de son
supérieur.
Infiniment éloigné d’un tel mouvement d’équité rudimentaire, ce prince
de l’Église domestiqué par la Trémouille avait travaillé de longue main
à ruiner la cause de Jeanne. Antérieurement à la catastrophe qui allait
désarmer la France et prolonger la guerre plus de dix ans, voyageant aux
environs de Lagny, de Beauvais, de Compiègne, de Soissons, il remontra
aux capitaines français le dommage énorme, le discrédit incroyable que
les actions de Jeanne causaient à tous les hommes d’épée. Il leur prouva
que ses victoires lui créant un pouvoir toujours grandissant, à côté du
pouvoir des ministres, c’était une véritable dictature qu’elle
exercerait bientôt, avec l’enthousiasme unanime du peuple et des
bourgeois. Que deviendraient les hommes d’armes, une fois la paix
imposée au Bourguignon et à l’Anglais par Jeanne victorieuse? Sa
dictature s’exercerait sous le couvert de Charles VII. Il n’était pas
difficile de le prévoir. Avec sa prétention de moraliser l’armée, de
chasser de ses rangs les ribaudes, d’exiger du soldat et du capitaine le
respect de la vie et de l’honneur d’autrui, c’était une véritable
révolution. Le peuple et les bourgeois en auraient tout le bénéfice;
quant aux capitaines, ils en paieraient les frais. Adieu leurs
privilèges! Adieu leurs immunités!
Tel avait été l’apostolat de ce successeur de saint Remi. Tels avaient
été les sentiments et les pratiques de ce serviteur de Dieu, au moment
où Jeanne d’Arc menait cette campagne héroïque des bords de l’Oise; au
moment où elle délivrait les populations françaises de la terrible bande
de Franquet d’Arras; au moment où la merveilleuse fille organisait la
belle opération de Pont-l’Évêque, où tout était concerté pour faire
mettre bas les armes à la dernière armée du duc de Bourgogne!
Mais cela n’est rien auprès de la lettre inouïe d’impudence et de
méchanceté qu’il écrivit, aussitôt après la prise de Jeanne, aux
bourgeois de Reims supposés capables de s’imposer spontanément entre eux
pour rendre leur héroïne à la liberté,--ce qui eût été infiniment
désagréable à La Trémouille et à lui-même. «L’objet du chancelier», dit
Quicherat, «est d’annoncer aux Rémois la prise de Jeanne devant
Compiègne, mais de façon que leur deuil en soit léger. Il rapporte
d’abord le fait brièvement, sèchement, puis il s’en prend tout de suite
à la victime: «Elle ne voulait croire conseil, ains faisait tout à son
plaisir». La perte d’une telle orgueilleuse est-elle bien à regretter?
«Dieu a souffert prendre la Pucelle, parce qu’elle s’était constituée en
orgueil et qu’elle avait fait sa volonté, au lieu de faire la volonté de
Dieu.» C’était déjà le bûcher.
On est assommé quand on pense que l’auteur de cette lettre homicide
était un prêtre, un prince des prêtres! qu’il avait vu Jeanne à Chinon;
qu’il avait été, à Poitiers, l’un des docteurs qui, l’ayant interrogée,
la déclarèrent envoyée de Dieu; que, quatre mois plus tard, ayant été le
témoin de ses miracles, il avait, de ses propres mains, sacré Charles
VII dans la cathédrale de Reims, en présence de cette héroïne qui,
survolant le chaos infranchissable, venait, par vertu divine, d’opérer
le transfert du vieux sang des rois sur le trône de saint Louis et de
Charlemagne!
Le courage manque pour parler des autres ennemis de Jeanne d’Arc. C’est
un grouillement immonde. Rien n’est comparable à la tristesse et au
dégoût qui submergent le cœur au spectacle de cette créature sublime,
l’une des plus hautes parmi celles «dont le monde n’est pas digne», se
débattant, avec toute sa gloire, parmi les reptiles et les insectes
puants de l’Abîme!
Bien avant que parût Cauchon et sa séquelle de docteurs dont l’infamie
épouvante; sans descendre jusqu’aux instruments ignobles des deux
scélérats puissants qu’on vient de nommer, il y eut, pour la
contrecarrer et la torturer quotidiennement, de nuisibles et lamentables
aveugles tels que Robert Le Maçon, «sage et fidèle conseiller à la
discipline de La Trémouille». Quicherat, qu’il faut toujours consulter,
le juge ainsi: «C’était un homme laborieux, retranché dans la pratique
des affaires qu’il entendait à merveille, exempt de mauvaise passion et
de ceux qui passent leur vie au milieu des intrigues sans jamais les
soupçonner. Le danger de tels hommes est que leur opinion, très
considérable dans les matières de leur connaissance, est réputée d’égale
valeur dans les autres où il ne sont que l’écho d’autrui.» Il est connu
qu’on peut faire d’excellents bourreaux avec des innocents de cet
acabit.
On ne peut malheureusement pas exclure de la meute cruelle des ennemis
de Jeanne d’Arc, Raoul de Gaucourt, l’un des capitaines les plus
énergiques de cette époque, célèbre par sa belle défense d’Harfleur
contre Henri V, en 1415, mais «vieux soldat peu favorable à la gloire
des nouveaux venus». Ayant servi sous Clisson et Sancerre, ayant
combattu les Turcs à Nicopolis et fait toutes les guerres civiles de
France, il n’était pas disposé à admettre qu’une fille des champs lui en
remontrât. Un grand danger où le mit son opposition à Jeanne dut
l’aigrir encore davantage; car, en voulant empêcher une sortie commandée
par elle à Orléans, il faillit se faire massacrer par le peuple. Plutôt
que de souffrir de tels échecs d’amour-propre, il aima mieux, lui qui
était l’inquiétude même, se faire l’apôtre de la paix. Après le sacre,
il alla, _de la part du roi!_ porter des propositions humiliantes au duc
de Bourgogne que Jeanne voulait combattre... Il s’amenda lorsqu’il
n’était plus temps, se mit à la tête de la coalition qui renversa La
Trémouille, et, seul survivant des ministres qui avaient consommé
l’abandon de la Pucelle, vint faire, à 85 ans, son éloge en 1456, lors
du procès en réhabilitation.
Tout autre est Guillaume de Flavy. Quelques historiens, tels que Wallon
et Quicherat lui-même, ont essayé de l’innocenter du crime énorme
d’avoir causé volontairement la prise de Jeanne d’Arc devant les murs de
Compiègne, en donnant l’ordre de fermer devant elle la porte de la
ville. Cependant tout démontre jusqu’à l’évidence parfaite que ce
personnage était l’âme damnée de La Trémouille et de Regnauld de
Chartres qui avaient le plus grand intérêt à la disparition de la
Pucelle dont le triomphe définitif eût été leur chute certaine. Il
fallait s’en débarrasser à tout prix. Ne pouvant ou n’osant
l’assassiner, on avait la ressource de la trahir en pleine bataille, et
Flavy, qui avait rendu son nom sinistre par une suite interminable de
crimes, était tout désigné pour cet office.
Mais l’ignominie absolument indéfendable est celle de Luxembourg,
gardien de la Pucelle en son château de Beaurevoir et devenu ainsi
l’arbitre véritable, non seulement de sa liberté, mais de sa mort ou de
sa vie. Jean de Luxembourg portait un des plus grands noms du Moyen Age.
La tige des Luxembourg, vieille comme Charlemagne, s’étendait à travers
l’empire d’Occident jusqu’à la Bohême et la Hongrie. Partout elle
s’unissait à des maisons souveraines. Six reines, une impératrice,
quatre rois de Hongrie et de Bohême, autant d’empereurs, ont fait
retentir ce nom dans le monde. Le cardinal Pierre de Luxembourg, oncle
de Jean, était mort en 1387, salué du titre de Bienheureux par
l’acclamation populaire.
Tout cela pour aboutir à la vendition de Judas! Après d’horribles
marchandages, l’illustre seigneur livra la Pucelle à ses ennemis
mortels, en échange de dix mille livres, taxe royale, qui aurait pour
équivalent, aujourd’hui, 400.000 fr.
C’était l’Angleterre qui payait. La quittance de l’Iscariote lui fut
apportée, le siècle suivant, par les apôtres de Jean Calvin.