Les Larmes.
Il n’y a que cela! Tout est vain, excepté les larmes. L’histoire est
comme un songe puisqu’elle est bâtie sur le temps qui est une illusion
souvent douloureuse et toujours insaisissable, mais certainement une
illusion qu’il est impossible de fixer. Chacune des parcelles
infinitésimes dont l’ensemble constitue ce que nous appelons la durée,
se précipite au gouffre du passé avec une rapidité foudroyante, et
l’histoire n’est autre chose que ce fourmillement d’éclairs enregistré
dans des pupilles de tortues.
A mesure que l’histoire se déroule, elle devient aussitôt le secret de
Dieu, et l’authenticité, même la plus forte, aux yeux du penseur, n’est
qu’une opinion _probable_. Quelque documenté que puisse être un
historien, le fait qu’il a devant lui, l’ayant si péniblement ramené,
comme une épave, du fond des ténèbres, il sait bien qu’_il ne le voit
pas_. Sa forme essentielle, divine, lui échappe nécessairement. On a des
preuves certaines, indiscutables, d’un grand nombre d’événements
historiques à des époques bien déterminées; mais ces preuves, au fond,
n’ont pas d’autre consistance que la _nécessité_ absolue de ces
événements et de ces époques. Il FALLAIT cela et pas autre chose.
Critérium unique.
Jeanne d’Arc aurait pu être délivrée ou rachetée par le roi,--la mort de
Jeanne d’Arc n’était pas une conséquence nécessaire de sa captivité,
a-t-on dit. Sans doute, mais le contraire est arrivé, parce que ces
injustices énormes étaient indispensables à la réalisation d’un plan
énormément mystérieux que nous ne pouvons pas connaître.
Voici quelques lignes fortes du capitaine Paul Marin que je ne me lasse
pas de citer:
«L’histoire telle que les hommes l’écrivent! comment la qualifier? C’est
une ébauche de vérité, au prix de l’histoire telle que notre esprit
conçoit que Dieu la fera lire au dernier jour, quand se déroulera le
livre illustrant en traits de feu les milliards d’images animées,
photographiées à chacune des minutes vécues par l’humanité; livre
impartial où chacune des voix personnifiant les milliards d’acteurs des
drames passés, répétera, mot pour mot, les paroles d’autrefois; livre
dont le mécanisme défie les enfantillages des parleurs et des
microphones! Ce grand livre d’histoire, le jour où il sera ouvert,
permettra de juger, de comparer, de placer Jeanne d’Arc à son rang.
Après cette apparition, l’histoire écrite par les historiens,... que
sera-t-elle? Hélas! moins qu’une torche fumeuse au prix des flots de
lumière que verse le soleil, quand il émerge radieux de son Orient.»
Alors, encore une fois, il n’y a que les larmes, quand on est assez aimé
de Dieu pour en avoir: _Beati qui lugent._ Les larmes, il est vrai,
brouillent la vue déjà si incertaine, mais la clairvoyance du cœur peut
la remplacer avec avantage, et une divination magnifique peut illuminer
le pauvre historien. Et puis, à une certaine profondeur déterminée par
le gisement des grands morts, on est bien forcé de rencontrer la
Solidarité universelle qui nous est cachée par le mensonge social et que
dénonce avec tant d’éloquence leur poussière! C’est cela surtout qui
fait pleurer!
On se sent de plain-pied dans cette excessive misère de tous les hommes.
L’éblouissement de l’Héroïsme ou de la Beauté a disparu. Qu’il s’agisse
de Charlemagne, de Napoléon ou de Jeanne d’Arc, on ne voit en eux que
des proches, de très humbles frères dans l’immense troupeau des
cohéritiers de l’Expulsion. Les chants de gloire, les cris
d’enthousiasme, les acclamations populaires n’existent plus,
n’existèrent jamais que dans un rêve qui s’est dissipé. Il n’y a plus
que des larmes de pénitence, de compassion, d’amour ou de désespoir,
fleuves lumineux ou sombres qui vont aux golfes inconnus.
Jeanne pleura de pitié sur la France que dévastaient les Anglais. En
quelque lieu que soit son âme, ne pleure-t-elle pas maintenant d’une
compassion plus grande sur la même France immolée par de plus féroces
barbares?
En 1846, il y eut les Larmes prophétiques de la Mère de Douleur qui
pleurait sur sa Montagne, en suppliant son peuple d’avoir pitié de
lui-même, et ces Larmes saintes, qui devaient être si criminellement
dédaignées, ne purent tomber jusqu’à terre. Les Témoins ont dit qu’elles
remontaient vers le ciel. Il faut donc aujourd’hui les larmes de
plusieurs millions de mères ou de veuves pour les remplacer, et c’est
probablement tout ce qui restera de notre histoire contemporaine qui
paraît déjà le plus effrayant des songes!