La Thaumaturge.
Jeanne d’Arc sera-t-elle jamais canonisée? La jurisprudence
ecclésiastique exige des miracles pendant la vie et après la mort des
saints. Par la volonté des Anglais aucune relique de la Pucelle n’ayant
subsisté et l’héroïne ayant été monstrueusement privée de sépulture,
aucun miracle ne put être constaté sur son _invisible_ tombeau. Pour ce
qui est des prodiges certains accomplis avant son martyre et la
dispersion de ses cendres, il paraît qu’une estampille leur manque pour
être valables, en tant que miracles, aux yeux des canonistes ou docteurs
de la Sacrée Congrégation des Rites. Ils ne leur semblent pas assez
surnaturels. Ils ont bien voulu concéder la Béatification qui implique
pourtant la Sainteté, mais ils n’osent aller plus loin et le culte
public est ajourné.
On pourrait croire cependant que l’accomplissement d’une prophétie _par
le prophète lui-même_ est un miracle très incontestable. La simple
raison le veut ainsi. Or c’est ce que Jeanne d’Arc a fait constamment,
aux yeux de tous, avec une insurpassable évidence, pour l’effroi des
ennemis de la France et l’admiration du monde entier. Assurément il
n’appartient à personne de juger l’Église, mais il est permis,
quelquefois, à ses enfants les plus respectueux de s’étonner de ses
lenteurs ou de ses prudences.
Sans parler de l’enfant mort sans baptême à Lagny-sur-Marne que Jeanne
ressuscita, le 16 mai 1430, cinq jours avant la catastrophe de
Compiègne, pour qu’on eût le temps de le baptiser; sans insister sur ce
fait que les historiens modernes ont estimé sans doute insuffisamment
patriotique ou trop naïvement légendaire, on a peine à comprendre que,
d’autre part, la multitude irrécusable des témoignages de clairvoyance
et de prescience extra-humaines, dont l’ensemble constitue l’histoire de
la Bienheureuse, ne soit pas assez pour déterminer une débordante
affirmation du Surnaturel.
Jeanne d’Arc ne voulut jamais qu’on la crût capable d’un miracle et
certainement elle ne le croyait pas elle-même. Les plus grands saints
ont eu le privilège de cette incrédulité sublime. On peut même dire que
leur ignorance à cet égard est la condition essentielle de leur pouvoir
de thaumaturges. Absents de leurs actes visibles et transportés dans la
Réalité supérieure, ils trouvent tout simple que les lois de la nature
correspondent à leur translation, surpris seulement de l’étonnement des
autres hommes qui devraient avoir, comme eux, la plénitude de
l’Esprit-Saint.
A Poitiers, les bonnes femmes apportaient à Jeanne leurs chapelets et
des objets _à toucher_. «Touchez-les vous-mêmes, ils en vaudront tout
autant», leur disait-elle. Lorsque les habitants de Troyes lui ouvrirent
leur porte, certains soupçons restaient dans l’esprit de quelques-uns:
Jeanne venait-elle de par Dieu ou de par le Diable? On ne pouvait pas
croire qu’elle fût une créature comme les autres. Le cordelier
négociateur de la reddition, le frère Richard, se chargea de calmer
cette agitation. Lorsque la Pucelle franchit l’entrée de la ville,
Richard l’accueillit publiquement par des signes de croix et des
aspersions d’eau bénite. Jeanne, par ce moyen, devait être exorcisée _en
tant que de besoin_. La Pucelle dit alors dans son _lorrain_ natal:
«Approchez hardiment, je ne me envouleray point.» Cet enjouement de
bonne Française n’était pas seulement une marque de sa race généreuse,
elle était surtout une preuve de sa parfaite candeur de vierge inspirée
et aurait pu aussi bien cacher des larmes profondes qui eussent risqué
de la trahir, en rappelant les divines Larmes de Jésus au tombeau de
Lazare, quand il allait le ressusciter.
Elle savait et ne savait pas, étant, comme elle disait, «une pauvre
fille», se croyant capable, tout au plus, d’obéir et de souffrir. Elle
voulait ce que Dieu voulait, rien d’autre, mais avec quelle puissance et
quels pressentiments de douleur! Que durent être ses larmes cachées!
Elle avait près d’elle un aimable enfant de quatorze ans, Louis de
Contes, qui fut attaché à sa personne et qui la suivit quelque temps
partout. Pauvre page! Il vit souvent pleurer sa gente dame, quand elle
était agenouillée sur les dalles, souffrant de ne pas être crue, quand,
à côté de la bienveillance molle du roi, elle constatait qu’elle avait
des ennemis à la cour, alors qu’il était si nécessaire qu’elle eût des
amis! Plus tard, quand on fut forcé de la croire, elle souffrit encore
plus d’être redoutée, et ce furent les mêmes ennemis, plus implacables.
Il est vrai qu’alors elle avait l’amour du peuple et la confiance des
soldats. «Elle était le plus populaire des généraux», dit son historien
militaire. «De sa part, aucune injustice, aucune parole de rancune ou de
colère. Un bon mot, une boutade pleine de gaîté, c’était, pour Jeanne
d’Arc, la manière de rompre un incident où son interlocuteur avait des
torts. On ne doit pas se lasser de le répéter: aux qualités du
stratégiste et du tacticien, elle joignait les mérites du plus
infatigable des chevaliers et du plus gai des hommes d’esprit. Il n’est
rien dans les fictions des poètes qui donne l’idée d’un ensemble de
qualités aussi contradictoires en apparence, aussi hautes, aussi
brillantes, aussi capables de séduire les plus illustres esprits que
d’entraîner les masses populaires qui jugent sur la mine, sur l’entrain,
sur la vigueur.»
«C’est la grâce de Dieu et de la Pucelle», disaient les soldats, «que
l’on ne gagne auprès d’elle que légères blessures.» Oui, elle était sûre
que ces braves gens qu’elle commandait et dont elle avait fait des
soldats de France la suivraient partout, mais elle savait aussi qu’ils
étaient son escorte pour l’accompagner jusqu’au seuil de la prison
d’ignominie qui devait précéder le supplice.
Que ne voyait-elle pas, ayant la permission de lire dans le Livre
mystérieux de son Seigneur et dans les consciences des hommes? On peut
tout supposer de ces êtres merveilleux. Jusqu’où pouvait aller sa
prescience et quels miracles Dieu lui eût-il refusés, si elle avait
voulu en opérer? Mais c’en était un assez grand pour elle d’accomplir
strictement sa mission de libératrice du royaume, en donnant au roi de
France une _patrie_! Et encore eut-elle cette générosité sublime
d’accepter que son œuvre fût achevée par des mains qui ne valaient pas
les siennes. Car elle aurait pu elle-même «bouter les Anglais hors de
toute France», comme elle avait dit, le Messire des batailles étant à
ses ordres. Il dut y avoir au fond de son cœur un acte de renoncement
héroïque dont les Anges furent spectateurs et qui, seul, expliquerait le
brisement soudain de sa carrière miraculeuse, événement inattendu que
l’histoire la plus attentive n’élucide pas.
Ne tolérant pas plus le blasphème que la débauche, elle avait cependant
adopté pour elle-même avec une apparente malice, le plus innocent de
tous les jurons. _Par mon martin!_ disait-elle, quand il lui fallait
appuyer vigoureusement une affirmation. Il est certain qu’un juron ne
peut pas être l’objet d’une glose ou d’une exégèse. Mais rien n’est à
dédaigner d’un personnage aussi extraordinaire.
L’expression si usitée dans le peuple de _Martin-bâton_ doit avoir voulu
rappeler, à l’origine, le bâton de saint Martin, patron de la France. Le
bâton était un signe de commandement et un auxiliaire de discipline. Le
_Bourgeois de Paris_ dit que «quand aucunes gens de la Pucelle
mesprenoit, elle frappait dessus de son baston grans coups». Plus tard
ce bâton est devenu l’insigne du commandement suprême, du maréchalat.
Il est donc permis de supposer que le juron apparent de Jeanne d’Arc
avait pour elle un sens de mystère, quelque chose comme la signification
d’un pouvoir miraculeux qui lui aurait été transmis par saint Martin,
protecteur des Gaules.
«Par mon martin! je leur feray mener des vivres», dit-elle, affirmant
qu’elle ira à Orléans; «Par mon martin! ilz seront bien menez, n’en
faites doubte». «Par mon martin! je la prendray demain et retourneray en
la ville par sus les ponts», dit-elle à ceux qui croient qu’elle ne
prendra pas la bastille des Augustins. Même langage quand elle veut
affirmer qu’elle conduira le roi à Reims; quand elle exprime son désir
de voir Paris de près; même langage quand elle traduit son regret: «Par
mon martin! la place eust été prinse!» Et encore avant la fatale Journée
de Compiègne: «Par mon martin! nous sommes assez; je iray voir mes bons
amis de Compiengne.» Ce cri revient continuellement sous la plume du
chroniqueur Perceval de Cagny, témoin oculaire et auriculaire.
Très persuadé que la grandeur réelle de Jeanne d’Arc est inconnue, je
crois fermement qu’elle eut un pouvoir de thaumaturge aussi exceptionnel
que sa Mission et qu’elle n’en fit que le moindre usage, économisant
ainsi--pour le temps des Ténèbres et des Famines--la Gloire de Dieu et
sa propre gloire!