«Dii estis».
Ame joyeuse, adolescente, magnifique! La surprise et l’épouvante
anglaises furent indicibles. On avait jugé la France caduque, sinon tout
à fait défunte, et voici qu’elle apparaissait, éblouissante de jeunesse.
Aucune nation n’avait été vue ainsi dans aucun temps. L’Angleterre
elle-même qui prétendait la dominer, ne se souvenait pas d’avoir été
jeune, étant une bâtarde issue de très vieux peuples dont elle avait
porté, en naissant, la décrépitude. Mais celle-ci ne semblait presque
pas de ce monde et on pouvait la croire «sans père ni mère, sans
généalogie, sans commencement ni fin de ses jours», comme le mystérieux
roi de Salem que saint Paul «assimilait au Fils de Dieu».
Apparition vraiment surnaturelle que cette bergère de Domremy qui
incarnait la France et qui ne devait pas vieillir! «Il n’est pas
possible», disaient les Anglais, «que cette fille appartienne à
l’humanité! C’est une créature du Diable! c’est une sorcière!» Et ils
s’obstinèrent dans cette pensée, refusant de croire qu’on pût être si
jeune et si invincible.
Telle est, aujourd’hui, la déception mortelle de l’Allemagne, trop
sénile et trop balourde, cependant, pour croire aux démons qui la
possèdent manifestement. La renégate meurtrière s’étonne de trouver
adolescente et redoutable une France qu’elle présumait cassée de
vieillesse. Il y a là quelque chose qu’elle ne parvient pas à démêler,
mais la rage barbare qui l’a poussée à détruire la ville de Reims trahit
la plus significative inquiétude.
Instinctivement, sans savoir et sans comprendre,--comme les animaux du
désert sentent de très loin une source vive qu’ils vont piétiner--les
brutes allemandes se sont précipitées vers la Basilique merveilleuse qui
fut un jour le cœur de la France, lorsque Jeanne d’Arc y faisait sacrer
son roi. Sans doute, il y a cinq cents ans de cela et Jeanne d’Arc a
changé de lieu, à l’instar du «passereau qui transmigre dans la
montagne». Il n’y a pas de roi non plus. Les rois se sont dissipés
eux-mêmes en descendant au niveau des foules. N’importe, il y avait
peut-être là, pour les bisons dévastateurs, quelque reste précieux de
cet élixir de longue vie et de jeunesse éternelle qui étonna les
Anglais. Il fallait que cela n’existât plus et que Jeanne fût tuée de
nouveau, tuée par le feu, si c’était possible encore.
Mais la Pucelle, c’est la passiflore immarcessible et elle ne passera
pas plus que la Parole de Dieu. Les barbares finiront peut-être par le
comprendre, lorsque le feu dont ils auront abusé si cruellement se
retournera contre eux, éclairant leurs faces atroces et l’impérissable
figure de la vierge qu’ils insultaient.
Ce privilège exclusif de la France est un mystère. Quels que soient ses
infidélités ou ses crimes, elle est rédivive sous le couteau du
châtiment... Regardez donc et songez donc! Dieu n’a que la France! Si
elle périssait, la Foi subsisterait peut-être encore quelque part,
fût-ce dans un coin du pôle, avec la frileuse Charité, mais il n’y
aurait plus d’Espérance!...
Le temps est une imposture de l’Ennemi du genre humain que désespère la
pérennité des âmes. Nous sommes toujours au quinzième siècle, comme au
dixième, comme à l’heure centrale de l’Immolation du Calvaire, comme
avant la venue du Christ. Nous sommes réellement dans chacun des plis du
tablier multicolore de l’antique Histoire. Malgré la mort, nous sommes
éternels, en une manière, étant des Dieux, ainsi qu’il est affirmé: _Ego
dixi: Dii estis._ Si on ne pense pas à la France, que signifie cette
Parole de l’Esprit-Saint? L’Humanité n’est explicable et plausible que
par la France. _Arbor de fructu suo cognoscitur._ Elle est le fruit de
l’arbre des nations. Tout a été fait pour elle, afin qu’un jour tout
soit fait par elle.
La Race juive qui fut autrefois le Peuple de Dieu et qui l’est encore au
sens mystique, étant, par nature, sacerdotale et inhérente à la
Sainteté, comme l’accident à la substance; la Race juive, devenue
pénitente mondiale, étonne la terre depuis vingt siècles par sa
persistante et vermineuse paralysie, en attendant l’heure où son
Premier-Né lui commandera de se lever et d’emporter son «grabat» dans sa
maison. Mais la France est une adoptive secrètement préférée depuis
toujours et qui n’aura jamais besoin de grabat, devant ignorer la
paralysie.
Elle a partout ses profondes racines: dans l’ancienne Asie, dans les
hypogées de l’Égypte, dans les antres de la Thessalie, dans les
Catacombes de Rome, probablement même au cœur de l’Atlantide engloutie
et sous les massifs impénétrables de l’Éden perdu. Elle se souvient
d’avoir adoré et brisé toutes ses idoles, y compris sa propre image,
étant à la fois indocile et spirituelle, mutinée et repentante, comme
ces enfants de l’amour qu’il est difficile de punir.
Elle a été punie, cependant, durement punie quelquefois. Elle l’est
aujourd’hui, elle le sera demain, très probablement, et le _Bras_ qui
tombera sur elle sera plus lourd que le bras atrophié de l’empereur
allemand. N’importe, il lui sera tout pardonné à la fin, parce qu’elle a
beaucoup plus aimé qu’aucune autre et que sa radieuse jeunesse est
irrésistible autant que son courage.
Que voulez-vous que puisse contre une nation qui a enfanté Jeanne d’Arc
la horde crapuleuse éclose avant-hier sur le fumier luthérien et qui,
dans quelques jours, ne sera plus qu’une chaîne de montagnes de
charognes? Un pire danger la menace et le plus grand miracle ne sera pas
trop pour l’en préserver. Il le faut absolument, vous le savez bien, ô
Christ glorieux! l’amnistie plénière de cette Madeleine du Jardin de la
Résurrection étant aussi nécessaire à votre magnificence que l’équilibre
du firmament!
V
L’Épopée.
Ce livre ne veut pas et ne peut pas être l’histoire de Jeanne d’Arc,
histoire cachée ou dénaturée honteusement durant quatre siècles, à peu
près connue seulement depuis une soixantaine d’années par de sérieuses
recherches dont Jules Quicherat fut l’initiateur. Les personnes
curieuses de s’en instruire complètement peuvent consulter la
bibliographie placée à la fin du présent volume. Il me suffira
d’indiquer rapidement quelques-unes des grandes lignes.
«Aux quatorzième et quinzième siècles», dit Siméon Luce, «la châtellenie
de Vaucouleurs, enclavée entre la seigneurie de Commercy au nord, le
Barrois à l’ouest et au sud, la Lorraine à l’est dont elle était séparée
par le cours de la Meuse, comprenait un certain nombre de villages
échelonnés sur la rive gauche de ce fleuve, le long de l’antique voie
romaine de Langres à Verdun qui serpentait au pied d’une petite chaîne
de coteaux ou mamelons alors couverts de forêts sur la crête, déjà
plantés de vignobles sur les pentes, et contournait les verdoyantes
prairies de la vallée meusienne. Le village de Domremy, patrie de Jeanne
d’Arc, formait l’extrémité méridionale de cette châtellenie enfoncée
comme un coin entre la Lorraine et le Barrois. Au commencement du
quatorzième siècle, elle avait appartenu à une branche cadette de
l’illustre famille champenoise des Joinville. Mais, en 1335, intervint
un arrangement avec Philippe VI, en vertu duquel cette châtellenie fut
cédée au roi de France... Trente ans après, en 1369, Charles V rendit
une ordonnance portant que le château et les villages échus aux Valois
feraient désormais partie intégrante du domaine royal et seraient
rattachés inséparablement, irrévocablement et directement à la couronne
de France.»
Jeanne d’Arc, née en 1412, était donc Française et d’extraction vraiment
française.
La foi catholique était vive et forte en ce pays et la petite Jeannette,
ainsi qu’on l’appelait, commença son étonnante vie par l’assiduité dans
la prière des humbles et des tout petits. La maison de ses parents était
contiguë au cimetière, circonstance peu connue qui expliquerait
peut-être la profondeur singulière de sa piété et cette teinte de
mélancolie, spéciale aux grands prédestinés, dont sa joyeuse humeur
d’innocente parut souvent altérée. Cette âme souveraine dut avoir ses
racines les plus puissantes parmi les morts.
On lit, dans une déposition de Dunois au procès de réhabilitation, que
Jeanne eut, un jour, une vision où elle aperçut saint Louis et «saint»
Charlemagne qui priaient Dieu pour le salut du roi Charles VII et pour
la délivrance d’Orléans. Elle ne disait pas tout et, sans doute, elle ne
pouvait pas tout dire, mais on peut supposer que le cœur de cette vierge
insigne était comme une cathédrale où les plus humbles aussi bien que
les plus grands défunts venaient chanter les premières vêpres du
bienheureux jour de la Délivrance.
Lorsque la guerre qui était alors partout apporta dans la vallée de la
haute Meuse le meurtre et l’incendie et que Jeanne vit de ses yeux la
fuite éperdue de ses pauvres concitoyens se réfugiant avec leurs
bestiaux dans une citadelle du voisinage, elle sentit la grande misère
du royaume, une surhumaine clarté se fit en elle et autour d’elle, et
elle entendit les Voix du ciel. L’archange saint Michel, protecteur
attitré de la France et des Valois en particulier, puis les grandes
saintes Auxiliatrices, Marguerite et Catherine, lui apparurent, disant
qu’il lui fallait quitter ses parents et son village et s’en aller de la
part du roi du ciel vers le roi de France qui lui donnerait des hommes
de guerre pour qu’elle délivrât Orléans.--Va! fille Dieu, va! Le gentil
dauphin est le vrai sang de France!
A cette époque antérieure au sacre, Charles était encore assez
communément désigné par le titre de Dauphin. Il y avait même çà et là,
et jusque dans le cœur de ce prince, un doute angoissant sur la
légitimité de sa naissance.
Étonnée d’abord et naturellement effrayée d’une telle mission, la pauvre
petite bergère comprend qu’elle doit obéir. Rebutée deux ou trois fois
par Baudricourt, le rude capitaine de Vaucouleurs, elle finit, après des
semaines d’humiliations et de rongement, par obtenir une escorte. «Je
suis venue ici», avait-elle dit à Jean de Metz qui fut un de ses
compagnons de voyage, «parce que c’est ici _Chambre du Roy_, parce que
Vaucouleurs est ville royale, pour que Robert de Baudricourt me veuille
conduire ou faire conduire au roi, mais il n’a cure de moi ni de mes
paroles. Et pourtant il faut que je sois devers le roi, quand je devrais
user mes jambes jusqu’aux genoux, car nul au monde, ni roi, ni duc, ni
fille de roi d’Écosse, ne peut recouvrer le royaume de France et il n’y
a de secours à attendre que de moi. Certes, j’aimerais bien mieux filer
avec ma pauvre mère, parce que ce n’est pas mon état; mais il faut que
j’aille et que je le fasse, parce que Dieu veut que je le fasse.»
Elle part avec six compagnons respectueux et dévoués qui croyaient en
elle. Mais quel voyage! Environ 150 lieues, y compris les détours, sur
un territoire en guerre, coupé de cours d’eau, hérissé de garnisons et
la moitié en pays ennemi. Seule, la Pucelle se montre inaccessible à
tout sentiment de crainte et quand on lui parle des dangers qu’elle va
courir, elle répond avec assurance qu’elle a son chemin ouvert et que si
l’ennemi se rencontre et veut l’arrêter, Dieu son Seigneur saura bien
lui frayer sa voie jusqu’au Dauphin qu’elle doit faire sacrer. «C’est
pour cela que je suis née», disait-elle en toute occasion. On arrive en
effet, à Chinon sans accident, le onzième jour. Les tribulations
magnifiques allaient commencer.
Il fallait d’abord obtenir audience et ce n’était pas facile. Charles
VII, pendant toute sa vie, eut pour trait dominant de son caractère,
écrit sur sa figure et dans ses yeux, la défiance. Quoique jeune encore,
cette affection de l’âme était déjà, chez lui, très prononcée. Après
enquête méticuleuse et délibération de trois jours, il consentit à la
recevoir, mais non seul à seule. Tout le monde sait la première épreuve:
le roi se dissimulant parmi des seigneurs vêtus avec faste, et Jeanne,
qui ne l’avait jamais vu, allant droit à lui sans hésiter.
«Gentil _daulphin_», dit-elle, «j’ay nom Jehanne la Pucelle et vous
mande le roy des cieux, par moi, que vous serez sacré et couronné dans
la ville de Reims.» Et bientôt elle confirme l’autorité surprenante de
cette parole en donnant confidentiellement au roi, de la part de Dieu,
la réponse la plus précise à une prière que nul ne pouvait connaître.
En une heure d’angoisse extrême, ayant appris que les Anglais allaient
assiéger Orléans, enjeu final de la couronne de France, et songeant à la
honte proverbiale de sa mère Isabeau, il avait demandé dans le secret de
son oratoire que s’il était bien le _légitime_ héritier du trône, le
Dieu de saint Charlemagne et de saint Louis le lui manifestât
clairement. Rien de plus concluant que la miraculeuse pénétration de la
messagère. «_Je te dis_», prononça Jeanne avec une simplicité grandiose,
«_je te dis, de la part de Messire, que tu es vray héritier de France et
fils du roy_.»
Charles ne pouvait plus hésiter. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait
que personne ne pût douter de la mission de Jeanne. Il fallait qu’elle
fût examinée et interrogée, à Poitiers, par les évêques et docteurs les
plus renommés. Nouveau et crucifiant délai pour la sainte fille dont le
cœur saignait en pensant à la détresse de la ville assiégée. «Le temps
me pèse comme à une femme qui va être mère!», gémissait-elle. Enfin,
après trois semaines, les examinateurs s’étant déclarés satisfaits, on
s’occupe de l’équiper, de lui constituer une maison militaire, de lui
assigner un _état_ et un commandement, puis d’envoyer par elle aux
Orléanais des vivres et des munitions. Les préparatifs de l’expédition
durèrent encore près d’un mois. Le Chef de guerre allait paraître.
Ici, la raison humaine défaille. On est tellement en présence de
l’inexplicable que même le mot de _miracle_ ne contente pas l’esprit. La
guérison instantanée d’un paralytique, la résurrection d’un mort, le
cheminement d’un saint sur la face des eaux peuvent se concevoir, en
tant que miracles. C’est la Toute-Puissance qui intervient pour remettre
à leur place des choses qui n’y étaient plus. Mais la soudaine
transformation d’une espèce en une autre espèce, d’un lys en un chêne,
par exemple, l’infusion subite, foudroyante, du plus haut génie
militaire dans l’esprit et le cœur d’une petite paysanne innocente et
complètement étrangère à toute connaissance humaine, cela ne se conçoit
pas. Tel était pourtant le cas de Jeanne d’Arc en avril 1429.
C’est bientôt fait de parler de ses Voix, d’affirmer que tous ses actes
et même les moindres lui étaient dictés à mesure, sans qu’elle eût autre
chose à faire que d’obéir. Jeanne d’Arc n’était pas cet instrument.
Assurément ses Voix, envoyées, données de Dieu, lui avaient prescrit
l’expulsion des envahisseurs et le sacre du roi de France. Sans aucun
doute, elles soutinrent continuellement sa volonté et la confortèrent
jusqu’à la dernière heure. Il est même permis de croire qu’au moment
suprême les Auxiliatrices pitoyables qui l’avaient suivie avec tant
d’amour depuis son enfance, lui épargnèrent l’atrocité des flammes et
l’emportèrent tout endormie dans une fraîche vallée du Paradis. En ce
sens, on peut dire qu’elle fut exceptionnellement privilégiée. Mais elle
avait, en commun avec toutes les créatures humaines, la liberté
intangible des enfants de Dieu, le pouvoir d’accomplir _d’elle-même_ des
actes surérogatoires, bien qu’enveloppés dans la Prescience éternelle.
Incontestablement, elle voulut toujours ce que Dieu voulait, mais elle
le voulut _à sa manière_ qui n’était celle de personne au monde. On
nomme cela le _génie_, parce que c’est incompréhensible et que le mot ne
précise rien. On est donc forcé de supposer en Jeanne d’Arc,
parallèlement à la Sainteté, une éclosion spontanée de cette faculté
indéfinissable. Et voilà ce qui est tout à fait incompréhensible.
Lorsque se révéla le génie militaire de Bonaparte, on fut étonné sans
doute, mais on ne se sentit pas absolument devant un prodige. Il en
avait déjà montré quelque chose et ceux qui lui confièrent la pauvre
armée d’Italie le tenaient au moins pour un officier remarquable. Rien
de pareil en Jeanne d’Arc. Imaginez, par analogie, le _Moïse_ de
Michel-Ange ou la _Missa solemnis_ de Beethoven conçus et exécutés, du
jour au lendemain, par un homme non seulement dénué de toute culture
artistique, mais ignorant même que l’art existe et que les moyens ou les
ressources n’en peuvent être devinés. C’est cependant ce qui arriva pour
Jeanne d’Arc, non pas une fois et par l’effet d’une de ces rencontres
qui seraient déjà tout à fait invraisemblables, mais partout et
toujours, infailliblement, et c’est à confondre la pensée.
Hier encore, elle filait innocemment auprès de sa mère et ne savait rien
d’autre. Aujourd’hui elle déclare avec tranquillité qu’elle va délivrer
Orléans pour commencer, Orléans qu’assiège, depuis sept mois, une
formidable armée, que les capitaines les plus renommés désespèrent de
conserver au roi, et qui va se rendre. Et elle le fait comme elle l’a
dit. Orléans est délivré par elle _en quatre jours_. Aussitôt après,
c’est la fulgurante campagne de la Loire, la merveilleuse bataille de
Patay plus incroyable que la victoire des Pyramides, toutes les
murailles tombant alors devant elle et, quelques jours plus tard, dans
la Basilique de Reims, le sacre de Charles VII qui annulait pour
toujours l’exécrable traité de Troyes.
Les Voix de Jeanne d’Arc lui avaient annoncé tout cela. Elle le savait
et le disait avec certitude. Cependant aucun miracle visible n’intervint
pour assurer l’accomplissement de ses prophéties. Nul glaive flamboyant,
nul labarum, nulle armée céleste n’apparut pour terrifier ou paralyser
l’ennemi. Les soldats anglais de goujate espèce purent croire à des
maléfices, mais leurs chefs qui savaient la guerre, ayant combattu à
Azincourt et ailleurs, depuis trente ans, comprirent très bien, sans
l’avouer, qu’ils se trouvaient en présence d’une habileté militaire
incomparable dans la stratégie et dans la tactique, sciences difficiles
qui ne se peuvent acquérir qu’à grand labeur. Cette ignorante jeune
fille pratiquait contre eux l’une et l’autre, avec une parfaite
maîtrise, aussi naturellement qu’on respire l’air des champs ou de la
montagne, et ils en conçurent une irritation profonde qui devait, un
prochain jour, coûter fort cher à la victorieuse.
Un jour aussi, et plus tôt encore, son indigne roi devait l’abandonner
sans défense aux traîtres abominables qu’il favorisait, et quand Jeanne
fut prise déloyalement, au milieu même d’une de ses plus savantes
batailles, les tourmenteurs de la France qui tenaient enfin la vierge
sublime dans leurs mains impies, purent bien se venger d’elle aussi
bassement et cruellement qu’il leur fut donné de le faire, mais ils ne
prévalurent pas, en leurs consciences, contre la supériorité indicible
dont cette admirable enfant avait accablé leur orgueil.