Le Miracle.
Ce serait mal connaître l’histoire de la France, dans le premier tiers
du quinzième siècle, que de supposer une simple dualité de sentiments ou
d’influences, un antagonisme normal plus ou moins violent entre la
France et l’Angleterre. Il y avait un mal plus grand que l’invasion
même, et le duc de Bedfort qui gouvernait, depuis la mort d’Henri V son
frère, le royaume à moitié conquis, le savait trop bien.
Selon l’expression d’Alain Chartier, la France était «comme la mer où
chacun a tant de seigneurie comme il a de force». C’était l’anarchie
profonde, aux flots sans nombre, toujours agitée, toujours menaçante et
peuplée de monstres émergeants, aux fureurs de laquelle ne s’opposait
aucune digue puissante.
Les gens de guerre, avant l’arrivée de Jeanne, ignoraient la discipline.
C’étaient des bandes disparates, sans cohésion, d’ondoyante humeur,
incapables de constance et rebelles à l’impulsion d’un chef unique. Les
chefs eux-mêmes ne reconnaissant pas d’autorité supérieure, ne
parvenaient pas toujours à se faire obéir. Des princes du sang, des
généraux expérimentés avaient essayé vainement de transformer ces corps
francs, épars et divisés, en une véritable armée de défense. A Orléans
même, Dunois ne réussissait pas à dominer les rivalités et les
discordes. On en vit l’effet à la fameuse journée des _Harengs_,
bataille facile à gagner et stupidement perdue, après laquelle Orléans
fut à la veille du désespoir.
Il n’y avait absolument pas d’armée nationale. Les soldats, pour la
plupart, étaient levés à l’étranger. C’étaient des Écossais que la haine
de l’Angleterre et l’instinct du pillage attiraient en France. Chaque
année, des vaisseaux allaient faire le recrutement de ces aventuriers.
C’étaient aussi des archers lombards attachés à la maison de Valentine
de Milan, des Aragonais, des Gascons, des Armagnacs, soldats non de la
France, mais de Douglas, de Stuart, de Visconti.
Le triste roi avait mis en eux sa confiance et ces mercenaires, mal
payés d’ailleurs, grands pillards et violeurs de femmes, qui vivaient
cruellement sur le pays, n’étaient vraiment pas ce qu’il aurait fallu
pour gagner à sa cause les sympathies de la nation. Incendier les
chaumières, les villages, les monastères, les bourgs, les villes même;
pour de tels hommes c’était la guerre, comme pour les Prussiens, mieux
outillés, de 1914. Écraser les enfants, mutiler les jeunes gens,
brutaliser les jeunes filles, les femmes honorables et les couper en
morceaux, violer des religieuses, égorger des vieillards; c’était la
guerre. Briser les reliquaires et les vases sacrés, convertir en écuries
les églises profanées; c’était la guerre. Les témoignages historiques
sur ce point sont multiples, unanimes, irréfragables. Il suffit de lire
les chroniques du temps... L’imagination la plus sombre est dépassée.
Les rares défenseurs véritables groupés autour de la personne peu
excitante du monarque ne valaient guère mieux que ces insupportables
étrangers, et Charles VII presque seul et de plus en plus roi de
Bourges, voyait fondre chaque jour la mince partie de son royaume
demeurée fidèle. Les princes et les gouverneurs de provinces,
indifférents à la détresse de cet inerme titulaire de l’autorité
suprême, agissaient avec une parfaite indépendance, tirant à eux tout ce
qu’ils pouvaient. Le comte de Clermont en Auvergne, le maréchal de
Séverac dans le Languedoc, se comportaient en souverains. Le comte de
Foix trahissait sans vergogne. René d’Anjou, duc de Bar et frère de la
reine, négociait avec les Anglais maîtres de la plus grande partie de la
Champagne. Il était passé comme en maxime que, du pays de France, chacun
pouvait prendre ce qu’il pouvait conquérir et garder. En conséquence de
tels désordres, la misère était épouvantable et rappelait les pires
jours du précédent siècle.
On lit dans le _Journal d’un Bourgeois de Paris_, à la date des années
1419-1421: «Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations
pitoyables, de petits enfants qui criaient: «Je meurs de faim!» On
voyait sur un fumier vingt, trente enfants, garçons et filles, qui
rendaient l’âme de faim et de froid. La mort taillait tant et si vite
qu’il fallait faire dans les cimetières de grandes fosses où on les
mettait par trente ou quarante arrangés comme lard et à peine poudrés de
terre. Ceux qui faisaient les fosses affirmaient qu’ils avaient enterré
plus de cent mille personnes. Les cordonniers comptèrent, le jour de
leur confrérie, les morts de leur métier et trouvèrent qu’ils étaient
trépassés bien dix-huit cents, tant maîtres que varlets, en ces deux
mois. Des bandes de loups couraient les campagnes et entraient la nuit
dans Paris pour enlever les cadavres... Les laboureurs se disaient entre
eux: «Fuyons aux bois avec les bêtes fauves... Adieu les femmes et les
enfants... Faisons le pis que nous pourrons... Remettons-nous en la main
du diable!» Et il en était de même à peu près partout.
«Nulle nation n’était descendue plus avant dans la mort», a dit
Michelet. La France déjà paraissait morte. Les quatre chevaux de
l’Apocalypse, le Blanc, le Roux, le Noir et le Pâle avaient galopé sur
elle avec leurs effrayants cavaliers. Le premier armé de l’Arc
redoutable et tout fulgurant de la couronne des vainqueurs; le second
brandissant l’Épée exterminatrice; le troisième, plus terrible, tenant
en sa main la Balance du Jugement; le quatrième enfin, sur le cheval
pâle, la Mort elle-même suivie de l’Enfer. Dans les pauvres églises, non
encore incendiées ou profanées, arrivaient de l’extérieur les rafales de
la peur et du désespoir. Que de bras tordus au-dessus des têtes! Que de
sanglots et de larmes au pied des autels de tous les vieux saints de
France endormis depuis des siècles, et quelle pitié dans tout ce royaume
qu’ils avaient cessé de protéger!... _Et clamabant voce magna, dicentes:
Usquequo, Domine?_
On dit que la mort est la séparation de l’âme et du corps. Lieu commun
que l’habitude fait paraître clair et qui est absolument
incompréhensible. _Non est mortua, sed dormit_: «Pourquoi pleurez-vous
et vous troublez-vous? Cette jeune fille n’est pas morte, elle dort»,
dit le Seigneur, et il ressuscite la fille du chef de la Synagogue. Où
était-elle, l’âme de cette enfant? Où était l’âme de la France dont le
corps gisait à la façon des cadavres et qu’on croyait morte quand elle
n’était qu’endormie?
L’âme de la France était à Domremy et se nommait Jeanne d’Arc.