La Guerrière.
Ce qui vient d’être dit nous met infiniment loin de l’imagerie
sentimentale des boutiques de piété et de la sucrerie littéraire des
panégyriques dévots. Il n’y a certainement rien d’aussi éloigné de
Jeanne d’Arc et de tous les actes de cette martyre que la confiture ou
le papier colorié de notre décadence religieuse, pour ne rien dire de la
profanante imagination des modeleurs et vitriers sulpiciens. Partagés
entre un désir médiocre d’honorer la Bienheureuse et la crainte pudique
d’effaroucher les génisses de la dévotion en exaltant la guerrière, les
bavards et les faux artistes ont fabriqué une Jeanne d’Arc à leur
mesure.
La Pucelle portait des vêtements d’homme nécessités par sa vie au milieu
des camps; elle montait à cheval avec une habileté surprenante, sans
l’avoir jamais appris, non en amazone chasseresse, mais en général
commandant de vrais soldats; et elle pratiquait la vraie guerre où on
tue des hommes. Ces choses qui lui furent grièvement reprochées à Rouen
par les juges prévaricateurs gênent encore aujourd’hui les scrupuleuses
consciences de ceux qui prétendent la vénérer, et font grelotter leur
enthousiasme. La cuirasse mitigée par le jupon! voilà ce qui est
demandé.
Que diraient les postulateurs de cette mascarade, s’ils savaient tout?
si la Jeanne d’Arc de l’Histoire qu’ils ignorent leur apparaissait?
Quelle ne serait pas leur consternation en présence d’un fait tel que
celui-ci: «Bastard! Bastard!» dit-elle, un jour, à Dunois, «en Nom Dieu,
je te commande que tantôt que tu sauras la venue de Falstaff, tu me le
fasses savoir; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je
te ferai ôter la tête!» Jamais elle ne fit «ôter la tête» à un des
capitaines français, mais on la savait femme de parole et capable de
faire ce qu’elle disait.
Certains, pensant tout arranger, voudraient peut-être que cette virile
Pucelle de dix-huit ans n’eût été femme qu’en apparence, Jésus déléguant
ainsi une sorte de monstre pour sauver la France. Les théologastres
assassins de Rouen voulurent en avoir le cœur net et la pauvre Jeanne
dut subir, par l’ordre de ces pharisiens pudibonds, le plus humiliant
examen. Elle était bien femme pourtant et, en dehors de l’action
guerrière, facile à émouvoir jusqu’aux larmes. Mais elle était l’idéal
de la Femme, «idéal que jamais poète n’a compris ni ne comprendra, tant
il dépasse nos conceptions.» _Terribilis ut castrorum acies ordinata_,
dit le cantique d’amour. _In interitu vestro ridebo et subsannabo_: «Je
rirai de votre perdition et je me moquerai quand ce que vous craigniez
vous sera enfin advenu.» Parole que Salomon fait dire à la Sagesse même
qui n’est autre que Marie conçue sans péché, Reine des Vierges.
«Mon Seigneur possède ung livre en lequel aucun clerc ne lit, si parfait
soit il en cléricature.» Réponse de Jeanne à son chapelain lui disant
qu’on ne trouvait en aucun livre des actions telles que les siennes. Son
innocence lumineuse éclairait pour elle ce livre de son Seigneur,
indéchiffrable pour les plus savants. Elle y lisait ce qu’il lui était
expédient de savoir et, sans doute aussi, en des caractères plus ou
moins énigmatiques, le douloureux avenir de sa dix-neuvième année qui
devait être la dernière, puisqu’il est connu qu’elle avait le don de
prophétie.
Sur la route de Reims où elle eut tant de peine à traîner le roi,
voulant à toute force qu’on se pressât, elle avait dit à ce triste sire
qu’elle ne durerait guère plus d’un an et qu’on songeât à bien
l’employer, car elle avait beaucoup à faire. On l’employa le plus mal
qu’on put et cependant, que ne fit-elle pas! Il n’y avait pas seulement
les Anglais à chasser de France, il y avait les Bourguignons à
soumettre. Tâche énorme qu’elle était certainement capable d’accomplir,
si on ne l’avait pas entravée.
Les Décrets impénétrables s’y opposèrent. La décourageante inertie du
roi n’était pas assez, il fallait l’hostilité pire des ministres
venimeux préférablement écoutés, et l’heure n’avait pas sonné,
paraît-il, de désespérer tout à fait l’Ennemi du genre humain. Ce qui
avait été commencé par Jeanne et qu’elle eût achevé en douze mois, il
fallut, après elle, douze ans et des combats infinis pour le parfaire.
Encore n’était-on débarrassé que des Anglais, et la ténacité de Louis XI
fut nécessaire pour en finir, beaucoup plus tard, avec la Bourgogne.
Deux adversaires, les chroniqueurs Bourguignons, Monstrelet et
Chastellain ont exposé «avec une parfaite simplicité», dit le capitaine
Paul Marin, que l’armée bourguignonne et l’armée anglaise ne craignaient
aucun des chefs français à l’égal de Jeanne d’Arc. Pour ces
Bourguignons, Jeanne était le _génie de la guerre_. Ce n’est pas qu’il y
eût alors pénurie de capitaines de mérite chez les Français, mais ni
Dunois, ni La Hire, ni Saintrailles, ne savaient concevoir un plan de
bataille, une opération de guerre avec la magistrale clarté que savait y
mettre Jeanne. Dans l’exécution aucun d’eux n’avait son coup d’œil pour
saisir le point faible de l’adversaire, pour parer d’instinct à la
défaillance imprévue de l’une des ailes de l’armée. Jamais capitaine,
avant Bonaparte, ne sut mieux se servir de l’heure et du moment; jamais
général ne saisit d’une manière plus instantanée les fautes de
l’adversaire, ses dispositions défectueuses, le moyen d’en tirer
d’éclatants succès.
Elle excellait, ont dit les contemporains, à manier la lance, à former
les pelotons, à faire prendre aux troupes leurs emplacements, à disposer
l’artillerie. Impossible d’être plus loin de la quenouille de Domremy,
ainsi que le témoignent ces lignes d’un vieux manuscrit bourguignon:
«Elle faisoit merveilles d’armes de son corps et manyoit ung bourdon de
lance très-puissamment et s’en aydoit rudement, comme on véoit
journellement.» Mais ces dernières qualités, quelque étonnantes qu’elles
soient chez une jeune fille, sont accessoires et ne dépassent pas,
militairement, le niveau de la tactique. C’est ce qui précède qui
accable la raison et impose l’idée du miracle.
A la bataille de Patay, le 18 juin, anniversaire suranticipé de
Waterloo, dès le matin, ayant annoncé la lutte:--«Avez-vous de bons
éperons?» dit-elle au duc d’Alençon.--«Quoi donc?» s’écria-t-il, «nous
tournerions le dos!»--«Nenni, en Nom Dieu! les Anglais, oui, le
tourneront. Ils seront déconfits sans guère de perte de nos gens; et il
vous faudra de bons éperons pour les poursuivre.» C’est le stratégiste
qui parle ainsi avec une pointe d’enjouement. Elle sait ce qu’elle dit,
ayant tout vu et tout préparé.
«C’est le génie du stratégiste», fait observer Paul Marin, «que
d’acculer l’adversaire à une situation d’où il ne peut se tirer sans
recourir à une opération tactiquement désespérée. C’est le secret du
grand capitaine de mener les choses à ce point, comme c’est le talent du
joueur d’échecs de rendre le mat fatal... Jeanne fut un habile tacticien
et un stratégiste de premier ordre. Avant que le tacticien prescrivît le
choc des armes, le stratégiste avait la claire intuition de l’enjeu de
la partie. Elle livrait le combat après en avoir escompté le profit.»
La plupart des panégyristes de la Bienheureuse veulent qu’elle ait été
surnaturellement douée pour entraîner le soldat, ce qui est
incontestable, mais ils ne veulent rien de plus et la sentimentalité
bondieusarde intervient aussitôt pour caricaturer cette grande figure.
Les honnêtes dévots à qui les images de piété suffisent et qui croient
savoir, seraient étonnés d’apprendre que les faits de guerre de Jeanne
d’Arc ne furent pas une expansion de son enthousiasme, mais le résultat
plus ou moins spontané, en apparence, d’une pensée puissante et grave.
Il serait assurément moins difficile de concevoir ce prodige, si on
n’oubliait pas qu’elle fut vraiment une =Sainte= et l’écolière
prédestinée de saint Michel, stratège des armées du ciel, qui lui avait
appris à lire dans un livre très mystérieux. Lorsque, d’une voix qui a
percé cinq siècles et que j’entends encore, Jeanne criait à ses hommes:
«Entrez dedans! _Tout est vôtre!_» elle exprimait sans doute une
parfaite confiance en Dieu, mais en même temps elle parlait en chef
d’armée qui a tout prévu, tout déterminé à l’avance et qui sait
exactement ce qu’il faut dire.
Pour préciser, citons encore l’excellent historien militaire de Jeanne
d’Arc, le capitaine d’artillerie Paul Marin, à propos d’un coup de main
audacieux de son héroïne. Il s’agit d’une attaque de nuit.
«Il ne faut pas croire qu’une attaque de ce genre soit facile. Il faut,
pour organiser un coup de main dans de pareilles conditions, un ensemble
de rares qualités. On sait l’importance considérable du service de
sûreté et du service de découverte. Pour tout militaire qui a réfléchi
aux multiples opérations de la guerre, rien de plus rare que l’ensemble
des qualités par lesquelles un officier peut mener à bien la découverte
dont il est chargé. C’est pis encore si la responsabilité du
commandement en chef incombe à ce chef de patrouille. C’est à la
constatation de cette difficulté que les écrivains militaires doivent
d’avoir remis en honneur le souvenir des Lasalle, des Curély, des
Montbrun, ces admirables chefs de partisans sur lesquels reposait la
sécurité de l’armée qui vainquit à Arcole, aux Pyramides, à Iéna! Jeanne
d’Arc avait au plus haut degré l’ensemble de ces qualités. Dans les
nombreuses opérations de guerre auxquelles son nom restera éternellement
attaché, les chroniqueurs du quinzième siècle n’ont relevé ni une faute,
ni une erreur. Quant aux capitaines émérites en compagnie desquels
Jeanne combattait: les Dunois, les La Hire, les Saintrailles, ils ont
reconnu l’ascendant militaire de la Pucelle, au point de la considérer,
dans les combats et dans les conseils, comme un capitaine plus prudent
et plus sage que le plus éprouvé d’entre eux.
«Cette situation de Jeanne aux yeux des grands guerriers du quinzième
siècle, il est indispensable de la rappeler pour les gens qui n’ont pas
lu leurs déclarations. Cette situation si extraordinaire est plus
éloquente que tous les éloges décernés à Jeanne par les écrivains de
notre temps. Quant à l’appréciation des chroniqueurs bourguignons ou
anglais qui avaient entendu parler d’elle par les témoins de ses actes,
elle constitue ensuite le document le plus précieux au point de vue du
mérite militaire de l’héroïne. Que l’on prenne la mémoire du plus grand
des capitaines, la mémoire de Napoléon. N’a-t-il pas été répété par plus
d’un de ses maréchaux qu’à la Moskowa, l’empereur a manqué de décision,
qu’ailleurs il a trop dormi! Touchant Jeanne d’Arc, aucun propos de ce
genre ne fut tenu par les maréchaux de France qui servaient sous les
ordres de la jeune fille, naguère gardeuse de brebis devenue subitement
chef d’armée. C’est qu’il n’y avait rien à dire. L’attitude de Jeanne
d’Arc imposait le respect à tous les capitaines, ses subordonnés et ses
compagnons. Chez elle aucune préoccupation personnelle du genre de
celles qui ôtaient à Napoléon sa liberté d’esprit, quand il n’osait pas
lancer au bon moment la garde impériale, dernière garantie de sa propre
sécurité. Chez Jeanne d’Arc, aucune place au sommeil, aucune place au
repos physique lorsqu’avait sonné l’heure de l’action. Les exemples
mémorables de l’assaut de la porte Saint-Honoré et de l’assaut des
Tourelles, l’exemple non moins beau de Jeanne menant la retraite des
siens jusqu’au boulevard de Compiègne (où elle fut prise par trahison)
montrent jusqu’à l’évidence, qu’elle ne faisait cas ni de son corps ni
de sa sécurité personnelle quand il s’agissait de gagner la bataille.
Jeanne était le premier soldat de la France, le premier soldat comme le
premier stratégiste et le premier tacticien.»
J’ai dit plus haut combien cela est inexplicable humainement. On ne
saurait trop y insister, car ce sera l’étonnement des siècles. Mais il
faut insister encore plus sur le fait absolument dominateur de la
_sainteté_ en Jeanne d’Arc, laquelle est unique et ne ressemble à aucune
autre sainteté.
D’une manière générale, cet état merveilleux est toujours une
manifestation visible et sensible de la Gloire divine. C’est un retour
certain à l’Intégrité primordiale qui a précédé la Chute, mais avec la
colossale Beauté complémentaire qu’y adjoignit la Douleur. En
particulier, c’est la diversité infinie, chaque Bienheureux devant avoir
la marque d’une Volition spéciale de l’Esprit-Saint. Toutefois il est
conforme à notre instinct de groupement et de classification de
conjecturer des catégories, des essaims d’élus analogues sans identité
absolue, des nébuleuses de célicoles triomphants séparées les unes des
autres par des immensités inconnues dans les profondeurs inimaginables
du Paradis.
La sainteté de Jeanne d’Arc exclut, au contraire, toute idée de
rapprochement ou de fusion, toute hypothèse d’assimilation à un groupe.
C’est un monstre de sainteté. Sa splendeur est merveilleusement
incompatible. Il a plu à Dieu de faire spontanément de cette petite
bergère un grand capitaine, sans lui rien ôter de sa simplicité de
libellule du Jardin de l’Innocence; d’opérer ou de _révéler_ ainsi--car
on ne sait plus comment dire--une antinomie accablante pour la pensée;
et ce monstre de miracle qui ne s’était jamais vu depuis l’incursion de
l’Esprit-Saint parmi les hommes, nous n’avons pas mieux à faire que d’y
souscrire en pleurant d’admiration, en nous disant que la sainteté
infiniment exceptionnelle et tout à fait paradoxale de la Pucelle était
juste ce qu’il fallait pour l’enfantement d’une épopée qui défie toute
poésie, toute compréhension sublunaire.
Cependant la stratégie militaire a beau être une science humaine, elle
procède nécessairement de Dieu comme toutes les autres. Elle pendait à
l’Arbre de la Tentation. En ce sens, Dieu est le Stratège infini et il
le fait assez voir quand il force à se rendre les âmes qui lui sont le
plus hostiles. Un jour il a jugé «digne et juste, équitable et
salutaire» de départir à Jeanne d’Arc ce don surprenant parce qu’il
correspondait mystérieusement à un étage d’élection qui ne nous est pas
connu et que nous ne pouvons pas même rêver. Nous saurons plus tard que
c’était aussi simple et aussi _caché_ que les Paraboles de l’Évangile.
_Laus tibi, Christe!_