IV

La France intégrale, homogène, la France géographique, telle qu’on la

voit depuis trois cents ans, était nécessaire à Dieu, parce que, sans

elle, il n’eût pas été et ne serait pas complètement Dieu. Quels que

soient ses infidélités ou ses crimes, quelque affreuse que doive être

l’expiation, il ne permettra pas qu’elle succombe, ayant besoin d’elle

pour sa propre Gloire, et les luthériens fétides qui la mutilèrent, il y

a près d’un demi-siècle, seront flagellés avec une rigueur inimaginable.

Le plus sale peuple de la terre a osé porter la main sur la patrie même

de Jeanne d’Arc, sur la Lorraine, et c’est une des preuves les plus

accablantes de la patience divine qu’il n’ait pas encore été châtié pour

cet attentat. La belle vierge de Domremy avait, sans doute, le

pressentiment de ces choses et de beaucoup d’autres, car une Mission

aussi extraordinaire que la sienne ne paraît pas séparable de la

divination prophétique.

On lit dans l’étonnante vie du Curé d’Ars qu’à l’époque de sa petite

enfance, le saint mendiant Benoît Labre reçut l’hospitalité dans la

maison de son père et qu’il laissa en partant une bénédiction

merveilleuse. On peut croire que quelque chose de semblable dut se

passer à Chinon entre Jeanne d’Arc et Louis XI qui n’est certainement

pas devenu un saint, mais qui devait être, par décret divin, le

bâtisseur de la France monarchique.

Il avait alors six ans et Jeanne d’Arc dut regarder cet enfant avec une

attention très particulière. Elle dut le fixer de ces mêmes yeux qui

avaient contemplé saint Michel et les saintes Auxiliatrices. Un pan de

la nappe du bleu de France qui enveloppait divinement la prédestinée

tomba sans doute sur cette petite créature innocente encore et

sommeillant dans les rideaux de la foudre...

Ce que fut exactement le successeur de Charles VII, il n’est pas facile

de le dire, même aujourd’hui. C’est d’autant moins facile qu’on ne

comprend plus du tout ce qu’était, il y a cinq siècles, la monarchie de

droit divin et la force mystérieuse de ce préjugé sublime. Les ennemis

de Louis XI, les domestiques des grands abattus par lui, ont voulu

passionnément qu’il fût un parricide, un fratricide, un tyran perfide et

cruel, un hypocrite, un bourreau. Les historiens modernes l’ont voulu

aussi et la légende est puissamment accréditée.

Mais il fut donné à ce grand homme de parachever l’œuvre de Jeanne qui

n’était pas seulement de mettre les Anglais «hors de toute France», mais

de réaliser vraiment le Royaume de Jésus-Christ, la _Lieutenance_, ainsi

qu’elle disait, une France une et compacte, des Pyrénées aux Flandres et

de l’Océan aux Alpes et au Rhin.

La divine histoire de ce royaume est comme un Bréviaire dont les

_Matines_ ont trois nocturnes: les Mérovingiens, temps des ruches

épiscopales et de la christianisation du monde barbare; les

Carolingiens, temps des cellules rigoureuses de la Féodalité pour la

formation de cette chevalerie de fer qui fit les Croisades; les

Capétiens devant aboutir, après quatre cents ans de péché, d’héroïsme

intermittent et de douleurs infinies, au _Miserere_ formidable de Louis

XI que Jeanne d’Arc désigne pour chanter à sa manière les _Laudes_ de la

Monarchie, en amalgamant pour toujours les races et les provinces

empilées sous son terrible pressoir. Enfin, quatre nouveaux siècles

s’étant écoulés encore, c’est l’immense Cantique des Enfants de France

dans la fournaise de Napoléon. On en est aujourd’hui aux petites Heures,

en attendant les Vêpres qui seront ce que Dieu voudra... le _Grand Soir_

peut-être.

Au résumé: De Clovis à Charlemagne, le chaos barbare au seuil de

l’étable où naissait l’Église du Fils de Dieu, et rien; de Charlemagne à

Hugues Capet, la charpente féodale au chant lugubre des litanies de la

même Église invoquant le Christ et tous ses saints contre la fureur des

païens normands déchaînés, et rien de plus; de Hugues Capet à Louis XI,

les famines enragées, la conquête de l’Angleterre, les Croisades,

l’Interdit de Philippe-Auguste, la prière de saint Louis, l’énorme

grandeur du Treizième Siècle, la peste noire, la guerre de Cent ans et

la Pucelle pour en finir; de Louis XI à Napoléon, l’ignominie des

derniers Valois, la puanteur inexprimable des Bourbons, et la

Guillotine. Mais la place de Jeanne d’Arc est inouïe.

V

Sans elle, tout est impossible, avant comme après, puisque tout porte

sur elle. C’est la clef de voûte.

«Une femme a perdu le royaume, une fille le sauvera», disait-elle, avant

de quitter son village. La femme, évidemment, c’était Isabeau, la

chienne du traité de Troyes, et la fille, c’était elle-même. Mais

infiniment au delà des mots et de leur application immédiate, il y a

leur sens intérieur et prophétique. «Ce qu’Ève a perdu, Marie le sauve.»

L’époque était encore au mysticisme et c’est quelque chose de semblable

que les contemporains durent entendre. Les paroles de la petite

visionnaire de Domremy dépassaient assurément sa propre pensée. La

«femme», sans doute, pouvait être supposée vulgairement la France des

deux ou trois siècles horribles qui avaient précédé, et la France à

venir pouvait aussi être annoncée et préfigurée par la Vierge de

Domremy. Ah! il y avait bien autre chose!

Au sens mystique le plus profond, la _vraie_ femme, l’unique femme est

nécessairement la Vierge, et la Virginité parfaite est le tabernacle du

Saint-Esprit. Le royaume abominablement profané du Fils de Dieu ne

pouvait, au quinzième siècle, être sauvé que par une vierge. Pour parler

exactement, pour tout dire, il était nécessaire qu’une vierge

l’enfantât, car ce royaume n’existait encore que dans la Pensée divine.

La Vocation de la Pucelle apparaît alors comme le prodige des siècles,

le plus haut miracle depuis l’Incarnation. Cela, en raison de la

prééminence infinie du nouveau peuple de la promission chrétienne.

La première femme venue est déjà tout un mystère, puisqu’on ne trouve

pas mieux que le Paradis terrestre pour la symboliser. Elle centralise

tellement toutes les convoitises et concupiscences humaines! Mais la

Vierge est l’objet de la concupiscence divine et l’Esprit-Saint qui est

l’Amour même n’y résiste pas. Elle peut donc engendrer par Lui et c’est

toute l’histoire de la mystérieuse Jeanne d’Arc donnant à Dieu un

royaume qui n’existait pas visiblement avant elle et qui, sans elle,

n’aurait pas pu naître.

Dès le commencement tout est promis à la Femme et c’est par la Femme que

tout doit être accompli. Entre elle et le Saint-Esprit il y a une telle

affinité qu’on peut humainement les confondre et qu’il est difficile de

ne pas imaginer, avec certains Mystiques, le Troisième Règne,

c’est-à-dire le triomphe du Paraclet, procuré par Celle dont il est dit

qu’elle «rira au Dernier Jour».

Il est dangereux et à peine licite à des chrétiens de s’arrêter à une

telle pensée qui appartient au domaine que Dieu s’est réservé et dont il

ne confie la clef à personne. Cependant, lorsqu’on est à genoux et tout

en larmes, lorsqu’on est pantelant de désir et que le cœur brûlant ne

sait plus où aller, comment ne pas voir ou ne pas entendre l’Immaculée

qui pleure là-bas, sur cette montagne du Dauphiné, et qui parle à son

peuple comme le Père céleste seul pourrait parler? Comment ne pas

sentir, en un tel moment, l’énormité du Mystère et la présomption

sublime de quelque péripétie surnaturelle au delà de l’entendement

humain, où la Femme par excellence, le Vase insigne, se manifesterait

enfin dans une gloire inimaginable, pour tout accomplir?

Jeanne d'Arc et l'Allemagne · 第 11 / 25 题