Le supplice de Jeanne d’Arc continue, ai-je dit. Il continue par la
sottise et la dégoûtante sentimentalité de ses admirateurs catholiques,
absolument incapables de comprendre la mission réelle de cette fille de
Dieu. Sans doute ils blâment le bûcher, mais l’horreur qu’ils en
pourraient éprouver est mitigée fort heureusement par l’imagerie
bondieusarde qui les console. Il en est du bûcher de la Pucelle comme de
la Croix de velours où Jésus sans doute a dû peu souffrir. Tout se passe
dans l’extrême douceur et rien n’est plus facile pour les dévotes
confortables que de suivre en autos leur Rédempteur couronné d’épines.
On m’a montré une petite Jeanne d’Arc en simili-bronze agenouillée dans
son armure sur un prie-Dieu capitonné emprunté à Sainte-Clotilde ou à
Saint-Thomas d’Aquin. L’art prétendu chrétien exige ces profanations et
ces idioties. L’extrémité de la Souffrance est devenue inconcevable
autant que la plénitude de la Foi, et le clergé mondain n’approuve pas
l’excessive _configuration_ des Martyrs.
Que pourrait comprendre à Jeanne d’Arc cette populace de la piété, mille
fois inférieure à ces gens du pauvre peuple qui sanglotaient en voyant
mourir la Sainte de France? Ceux-là comprenaient au moins qu’une chose
inouïe s’accomplissait, que quelqu’un venu de Dieu expirait pour eux
dans d’épouvantables tourments et qu’il n’y avait pas moyen de s’en
consoler.
Ah! sans doute, en ces lointains jours, on ne savait pas exactement ce
que signifiait le mot de patrie qui, d’ailleurs, existait à peine. Le
régime féodal, déchu de sa primitive grandeur, avait tellement émietté
la terre et chaque pied d’arbre, pour ainsi dire, était si
continuellement revendiqué par des compétiteurs étrangers, qu’il fallait
quelque chose comme une révélation pour que la France prît conscience
d’elle-même. Jeanne d’Arc précisément avait apporté de son Barrois et de
sa Lorraine cette révélation qui allait changer la face du monde. Sans
pouvoir comprendre, les humbles gens, toujours broyés sous les pieds des
hommes de guerre, le sentaient confusément. Puis, Jeanne était une
vierge merveilleuse et Jésus, vrai Roi de France, saignait devant elle
en sa Croix.
Elle avait vu la misère excessive de Charles VII, le fils d’Isabeau, qui
devait si odieusement l’abandonner, et c’est à cause de lui, sans doute,
qu’elle avait parlé de «la grande pitié qui était au royaume de France».
Tout le monde sait qu’à aucune époque la France ne fut aussi près de
périr. Neuf années avant l’apparition de la Pucelle, le traité de Troyes
avait été ou paru être le coup sans rémission. L’odieuse Allemande
Isabeau, abusant de la démence de son époux, avait déshérité et renié le
dauphin Charles, son fils, au profit du pirate anglais Henri V, devenu
ainsi roi de France et d’Angleterre.
Cette honte extrême, il est vrai, n’avait pas été acceptée. Autour de
l’inerte héritier de Philippe-Auguste et de saint Louis, il y avait
encore quelques combattants redoutables tels que Saintrailles et surtout
La Hire, l’Ajax des batailles désespérées; mais depuis le désastre de
Verneuil, on pouvait bien croire qu’il n’y avait plus de bénédiction.
Charles VII sans armée, sans argent et sans courage, doutant même, en
fils de prostituée, de son extraction royale, pensait déjà à se retirer
en Espagne ou en Écosse pour y vivre en prince dépossédé...
Les choses de ce monde étant ordonnées infailliblement, il est
impossible et déraisonnable de conjecturer en histoire. Imaginer ce qui
aurait pu advenir sans la Pucelle est aussi parfaitement vain que de
supposer une bataille de Waterloo qui n’aurait pas été perdue. Il n’y a
pas, dans toute l’histoire, une prédestination aussi évidente, aussi
manifeste que celle de Jeanne d’Arc et, par là, se trouve
indiscutablement corroborée la miraculeuse vocation de la France.
Il s’agissait alors du royaume, du royaume seulement, et c’était à peu
près une instauration. Les prédécesseurs plus ou moins grands de Charles
VII, sans excepter saint Louis, avaient été rois de France, mais non pas
de «toute France», comme l’entendait Jeanne, et il fut donné à cet
avorton de commencer. A partir de lui, l’arbre magnifique ne cessa de
grandir jusqu à ce que fût réalisée l’unité parfaite de la Nation
incomparable. Ce résultat obtenu, la royauté dynastique et _fictive_ qui
en avait été le moyen, devait naturellement finir tel qu’un vieux rouvre
épuisé de sève, éventré par le tonnerre, mutilé par les ouragans, rongé
par les bêtes et ne donnant plus que des rejetons sans vigueur.