Sans doute je n’ai pas été honoré d’une telle mission, mais un
catholique français qui met la France au-dessus de tout et qui donnerait
sa vie pour elle très volontiers, a certainement le droit, sinon le
devoir, de regarder cette mère en face et de lui parler amoureusement.
Après Israël qui fut, par privilège insigne, nommé le Peuple de Dieu, il
n’y en a pas un sur la terre qu’il ait autant aimé que la France.
L’expliquera qui pourra. Dire qu’elle est la plus belle ou la plus
généreuse des nations--ce qui, d’ailleurs, est incontestable--ne sert de
rien puisque cette chevance divine doit être précisément l’apanage de la
Préférée. Les prédilections de Dieu ne peuvent se justifier que par son
bon plaisir qui est parfaitement et adorablement inscrutable.
«La France», ai-je dit ailleurs, «est tellement le premier des peuples
que tous les autres, quels qu’ils soient, doivent s’estimer
honorablement partagés quand ils sont admis à manger le pain de ses
chiens.» Il en est ainsi, voilà tout, et telle fut, au quinzième siècle,
l’unique raison d’être et d’apparaître de la Pucelle.
Jésus-Christ, unique monarque légitime et suzerain de tous les monarques
de boue et de cendre, ne pouvait avoir d’autre royaume terrestre que
celui de France. On ne l’imagine pas roi d’Espagne ou d’Angleterre et le
dernier étage de la démence ou du ridicule serait, par exemple, de le
supposer régnant sur la Prusse ou la Bulgarie. Le monde est comme une
vaste demeure où ne se trouverait qu’une seule chambre royale et une
seule couche voluptueuse pour le Roi de France crucifié, les autres
prétendus rois étant désignés pour coucher par terre dans la poussière
des antichambres ou l’ordure des écuries. Il est vrai que, depuis
longtemps, il paraît y avoir renoncé, la puanteur des derniers Valois,
des Bourbons surtout, l’ayant dégoûté; mais la Maison n’a pas cessé de
lui appartenir et ce n’est pas le feu qui lui manquera pour la purifier
un jour. Le bûcher de Rouen n’est pas éteint et quelques étincelles
suffiraient pour tout incendier. Au besoin, la crépitante sottise de nos
catholiques le rallumerait, et nous avons tout près d’ici un chapeau
rouge qui s’y emploierait volontiers.
A Rouen, il y eut, pour le monstrueux procès, un évêque infâme parmi les
infâmes et une foule de théologiens et de docteurs triés avec soin parmi
les lâches et les ambitieux, en vue d’obtenir, par quelque moyen que ce
fût, la condamnation de l’héroïne. La haineuse Angleterre avait besoin
ou croyait avoir besoin de cette condamnation d’une prétendue _sorcière_
pour invalider le sacre de Charles VII. Elle avait surtout le désir
féroce de se venger d’avoir été vaincue par une enfant et, aussitôt
après l’inique sentence, elle se satisfit à la manière des démons, en
infligeant à sa victime la forme la plus horrible de l’épouvantable
supplice du feu.
Le bûcher ordinaire des malheureux ou des malheureuses était peu élevé
au-dessus du sol. On se contentait de placer les fagots et les bois
autour du pieu auquel on avait attaché le patient. Souvent même, sinon
presque toujours, il y avait la miséricorde affreuse du _retentum_, qui
autorisait le bourreau à étrangler le condamné avant les premières
atteintes des flammes.
Les Anglais voulurent pour Jeanne cette innovation atroce d’un massif de
maçonnerie et de plâtre en haut duquel fut dressé le poteau où le
bourreau eut beaucoup de peine à l’attacher, sans qu’il lui fût permis
de la tuer, difficulté qui prolongea les préliminaires souffrances de la
martyre.
Frère Martin Ladvenu a fourni au procès de Réhabilitation les détails
les plus précis sur ce mode inusité de combustion et sur la cruauté des
Anglais,--celle qui avait vu «la grande pitié qui était au royaume de
France», n’en devant trouver aucune pour elle-même. Il affirma avoir ouï
dire au bourreau, le jour même du supplice, que la Pucelle avait dû
souffrir beaucoup plus que ne souffraient d’ordinaire les autres
condamnés, et cela «par la manière cruelle de la lier et afficher; car
les Anglais firent faire un haut eschesfault de plastre et il ne la
pouvoit bonnement ne facilement expédier ne acteindre à elle, de quoy il
estoit fort marry et avoit grant compassion de la forme et cruelle
manière par laquelle on la faisoit mourir».