arrière-petite-nièce de Jeanne d’Arc
Ce livre, ma chère enfant, a été écrit pour vous. Il vous rappellera,
chaque jour, que vous avez le devoir de devenir une sainte et--si Dieu
l’exige--une martyre, à l’exemple de votre Parente merveilleuse qui
donna sa vie pour sauver la France.
Vous avez l’honneur et le privilège incomparables de cette ascendance
qui fait de vous beaucoup plus qu’une princesse, en vous imposant
l’obligation de la plus haute vertu.
_Dieu premier servi!_ répondait Jeanne d’Arc à ses accusateurs. Ces
trois mots auraient pu être sa devise. Faites-en la vôtre, ma chère
Thérèse, et soyez ainsi son héritière.
Léon Bloy.
Février 1915.
Introduction.
I
Jeanne d’Arc est née dans la nuit de l’Épiphanie, le 6 janvier 1412. On
dit que, cette nuit-là, les coqs du pays chantèrent avec une persistance
inaccoutumée et que les habitants eurent la sensation inexplicable d’une
grande joie. D’autres merveilles ont été racontées, mais ce chant des
coqs, ce _cantus gallorum_ paraît avoir un sens prophétique d’une
précision singulière.
Le coq de l’Évangile est, en même temps, l’annonciateur de la Rédemption
et du Reniement. Il est difficile de ne pas être saisi de cette
similitude mystérieuse, quand on pense à la vocation infiniment unique
de la Pucelle.
Cette jeune fille de dix-neuf ans sauve la France, la nation élue, le
peuple de Jésus-Christ. Elle sauve la France _à elle toute seule_, on
peut le dire. Aussitôt après, elle est reniée, condamnée, suppliciée
horriblement par les chefs spirituels et tremblant de peur de cette
nation délivrée.
Aujourd’hui, près de cinq siècles s’étant écoulés, on découvre enfin
qu’elle était une sainte et qu’il est expédient de la mettre sur les
autels. Mais le décret de canonisation est retardé faute de miracles
dans le cours de cette vie ou après cette vie la plus grandiosement
miraculeuse qu’on ait jamais vue. Messieurs les Docteurs continuent et
le supplice continue aussi, en une manière.
Moi, simple laïque, je demande où est son cœur. Après l’affreuse
combustion de la place du Vieux-Marché, la stupéfaction du bourreau fut
extrême en constatant que le cœur et les entrailles de la martyre
n’avaient pas été consumés. Il fallait cependant que le corps entier fût
réduit en cendres pour être jeté dans la Seine, en accomplissement de
l’ordre formel des chefs anglais qui ne voulaient pas que ses reliques
pussent être recueillies. Vainement le misérable exécuteur essaya de
détruire ces restes indiciblement précieux par le moyen de l’huile, du
soufre et des charbons incandescents. Il fallut y renoncer et les
précipiter dans le fleuve, du haut du pont de Mathilde, pêle-mêle avec
les cendres et les ossements calcinés, sous les yeux attentifs des
préposés du Cardinal d’Angleterre.
Ce cœur «encore plein de sang» et qui n’avait peut-être pas cessé de
palpiter, qu’est-il devenu? Ce cœur, le plus noble et le plus généreux
qui fût au monde, où est-il? Le feu n’avait pu le détruire. Que pouvait
contre lui l’eau de la Seine et même la durée des siècles? Jeanne qui a
toujours dix-neuf ans à la droite de Jésus-Christ, depuis cinq siècles
qu’elle brûle dans le Paradis, nous dira peut-être où il se trouve,
quand il lui sera permis de parler. Mais alors, quel reliquaire pour le
contenir et quelle basilique pour l’abriter!
L’étonnement donné par Jeanne d’Arc à tous ses contemporains ne sera
rien en comparaison de l’étonnement du monde chrétien qui l’a si
longtemps ignorée, quand le Surnaturel intégral de cette prodigieuse
destinée lui sera enfin révélé!