LA CLOCHE DANS LA NUIT

C'est un pauvre village, très loin d'ici, perdu sur des sommets, en

pays de Gascogne. Le soir est déjà passé, il a cédé la place aux

avant-gardes de la nuit, une nuit sombre, confiante et veloutée de

paix. Tout est calme, définitif. L'assurance descend et plane sur la

terre. Alors, dans les ténèbres bleues qui, là où est le ciel et en son

honneur, se paillettent d'étoiles, tinte la cloche de l'église... Elle

se plaint à petits coups mesurés, pas trop forts, avec un son triste

qui prend le cœur. Elle appelle. Pourquoi? Pour la prière. Quelle

prière? Pour la prière des soldats.... dite à leur intention tous les

jours, à cette même heure de quiétude et de recueillement...

Voilà les vieilles portes poussées sans bruit. L'humble troupeau des

fidèles, des brebis noires, s'écoule entre les masures, le long des

ruelles, dans l'obscurité profonde et inoffensive. On reconnaît le

pas menu des enfants. Des bœufs attardés que l'on croise rentrent

tout seuls à l'étable en vous frôlant de leur corne avec une adroite

sagesse. Rocailleux comme le lit d'un torrent à sec, l'étroit chemin,

qui descend un peu, conduit au seuil usé de l'église. Elle est un

gouffre d'ombre que la pointe de trois lampes suspendues pique de

trois trous d'épingle... Le groupe des hommes et des femmes que l'on

ne voit pas se devine au long des chaises rangées... La cloche s'est

tue. Le curé, dont le surplis fait une tache de blancheur, sort tout à

coup des boiseries comme d'une cachette, traverse la nef, allume deux

candélabres sur l'autel de la Vierge, à une chapelle latérale, puis il

va s'agenouiller à son banc, dans le chœur toujours ténébreux, et on ne

distingue plus que les cheveux blancs de sa tête inclinée qu'éclaire

un bout de cierge collé sur le dossier de la stalle, derrière lui...

La prière commence... La récitation du chapelet. Les voix sont en

marche... Pendant de longues minutes les _Pater noster_ et les _Ave

Maria_ se suivent... défilent, prennent le grand chemin, vont où on

les envoie, avec une impressionnante et sûre régularité, comme sur les

autres routes, à des centaines de lieues de cet asile, se succèdent et

passent les sections, les compagnies, les régiments, tous les grains

d'hommes soudés les uns aux autres, qui par d'indestructibles et

solides dizaines font le rosaire des armées.

Et brusquement les voix s'arrêtent. La sublime monotonie expire et se

noie dans un abîme de pensées qui flottent... qui s'en vont... là-bas

dans les grands espaces noirs où sont répandus les combattants, les

blessés, les morts qu'on ne sait pas... et puis là-haut aux autres

frontières du Royaume où nous avons situé le bonheur futur et le

rassemblement de ceux que nous aimons.

Le prêtre a soufflé le cierge de cire qui le veillait dans sa stalle.

Les flambeaux de l'autel, un par un, sont étouffés par le lent

éteignoir qui paraît reprendre leur flamme. Les petits sortent les

premiers, dans un bruit de sac de noix que font leurs souliers sur les

dalles. Les gens suivent. Le bénitier... La main qui s'élève... Au nom

du Père... La cloche tinte à nouveau dans la tour, et c'est une enfant

de seize ans qui sonne... Quand elle tire à fond la corde elle est si

courbée en deux que son visage atteint presque le sol. Une fillette

l'attend, assise sur le brancard funèbre où l'on a peint un crâne qui

rit de tout au milieu d'un semis de larmes.

Maintenant, dehors, c'est la nuit complète, plus certaine, et toujours

aussi suave au front qu'elle caresse. Les mêmes rustiques fantômes

passent, s'évanouissent. D'autres bœufs graves se rencontrent dont la

prunelle a la blancheur du lait. De quelle crèche est sorti cet âne

immobile qui songe en travers du chemin, et qu'il faut contourner? La

cloche tinte encore, mais mal, avec des temps d'arrêt. Elle a l'air de

dire: «Allez! J'ai fini! Rentrez chez vous...»

Rentrer chez soi!... Quelle douceur! Qu'il fait bon d'aller se coucher

après qu'on était à genoux! Mais qu'il est triste--et consolant

aussi--de penser sans relâche aux soldats glorieux pour lesquels tous

les soirs, dans des quantités de villages pareils à celui-ci, on prie

à voix basse, comme à tâtons, avec une ardente ferveur, au fond d'une

église obscure et debout encore...!

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L'Illustration, No. 3737, 17 Octobre 1914 · 第 6 / 37 题