«... En cinq minutes, l'autre jour, j'ai eu autour de moi 8 morts et
16 blessés et tout a continué de fonctionner dans la batterie avec
un calme merveilleux, comme si rien n'était. _Mais nos hommes ont
enterré leurs camarades au pied même des canons, à la place où ils
ont été tués, et de ces tombes ils continuent tous les jours à tirer
afin de mieux venger ceux qui ne sont plus..._»
Voilà ce que m'écrit un lieutenant d'artillerie et cette phrase m'a
transporté, m'a fait pousser des cris. Depuis que je l'ai reçue comme
un éclat de métal, elle me frappe toujours. Je ne cesse de la sentir,
je ne peux pas détacher mon esprit de la splendide image et du symbole
qu'elle évoque, image de poème épique d'une grandeur incomparable qui
semble la trouvaille d'un génie et qui devient cent fois plus émouvante
si je me dis qu'elle n'est pas le fruit d'une imagination merveilleuse
mais la fleur pourpre et fière d'une réalité qui vibre, chaude encore.
Le canon sur les tombes! Vous représentez-vous ces morts étendus côte
à côte dans le linceul de leurs habits en lambeaux, et recouverts
de terre bien tassée, piétinée avec respect? Pourquoi ce sol est-il
ainsi foulé, en y consacrant tant de soin? C'est afin que la pièce
de 75 puisse être placée _là_ et s'y trouve comme il faut!... Et sur
eux, en effet, sur les soldats alignés et couchés de force... au bout
d'un instant, le canon, pieux, doucement roule et puis s'arrête, les
écrasant avec précaution d'un poids qui leur est amical et ne leur pèse
pas, sous lequel ils respirent mieux dans leur nouveau sommeil. Qu'ils
s'estiment heureux de demeurer alors tout contre leur pièce, d'en être
la plate-forme! Et pour une sépulture d'artilleur, quel plus beau
monument funéraire qu'un canon!... celui qu'hier encore, ce matin même,
ils manœuvraient souples d'amour et dans une ardente tranquillité...
C'est donc une joie sans seconde que de le supporter à présent face au
ciel, les roues sur la poitrine.
De leurs yeux fixes que la mort a fait exprès de ne pas enclouer, à
travers le drap brun de la terre et l'herbe d'automne... ils peuvent
_le_ voir, ayant lui aussi le cou tendu dans le même sens que leur
allongement. Inanimés, ils en restent toujours les servants, et c'est
encore eux qui pointent, qui règlent le tir... sans que jamais l'ennemi
puisse les repérer, car la tombe est la tranchée où mieux qu'ailleurs
tout se défile. Aussi figurez-vous la secousse de leurs os!... le
battement de leur cœur rompu! le terrible tressaillement de leur
dépouille ébranlée à chaque détonation, chaque fois que de la couleuvre
de bronze gris sort l'obus qu'ils ont à présent, par faveur d'au-delà,
le temps de voir passer... et d'accompagner jusqu'au bout où il opère
son ravage! Ils sentent le vent, dur comme un bâton, du boulet, qui
hérisse leur chair et fait sourire leur face morte, ils sont déracinés
de joie, ils remuent de plaisir, ils comptent les coups. Pour reposer
en paix il leur fallait ce grand et terrible fracas qui est leur
élément, et qui devient à leurs oreilles la chanson de l'éternel
silence. «Ah! la bonne idée, pensent-ils, qu'ont eue là les camarades!»
Et s'arc-boutant, se raidissant, ils donnent le dernier effort de ce
qui leur reste de chaleur d'âme aux canons brûlants dont ils sont
l'affût.
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