LES BÉQUILLES

On manque de béquilles pour les blessés... Comment faire?

Alors j'ai lu que des Lyonnais avaient eu une idée sublime. Ils ont été

prendre à Fourvières les béquilles des ex-voto...

La poignante inspiration! Il faut la suivre et l'étendre à tous

les sanctuaires où pendent par centaines de grappes, comme à de

mystiques palmiers, les longs fruits de bois noir d'une si pénible

beauté... Qu'on les arrache à leur inertie, à leur poussière! Voilà

trop longtemps qu'ils sont là, ayant rempli d'ailleurs leur office

et payé leur dette de reconnaissance. Décrochez donc ces lustres

que les araignées comme d'une housse ont peu à peu enveloppés de

leurs épaisses toiles! Des voûtes de tous les temples, de tous les

célèbres lieux de pèlerinage, partout où entre des petits navires

gréés et taillés au couteau par des marins échappés du naufrage

ont été hissées des béquilles... ramenez-les... faites la sainte

et magnifique rafle, abattez ces futaies, vendangez les chapelles,

déboisez la grotte de Lourdes... La Vierge le permet et sera enchantée.

Elle en recevra d'autres! Et je m'imagine que, munis de ce nouveau

«matériel» précieux, privilégié, les blessés guériront plus vite et

marcheront mieux après... Quelle aubaine! Des béquilles d'ex-voto!

Des béquilles miraculeuses... qui ont déjà servi, qui ont été à la

souffrance comme au feu et ont fait double campagne! Des béquilles

bénites, tombées du ciel...! Ah! qu'elles seront les bienvenues et de

quel cœur, vivant encore ou ayant cessé de battre... approuveront de

loin ceux qui autrefois, après s'être appuyés et avoir traîné des mois

ou des années sur elles, les ont--le jour de récompense où elles sont

tombées--offertes à la Madone sans se douter qu'après eux, plus tard...

en 1914... elles iraient soutenir d'autres éclopés, étayer d'autres

blessés, des boiteux de la guerre, et les remettre d'aplomb sur le

chemin de la victoire.

L'Illustration, No. 3737, 17 Octobre 1914 · 第 7 / 37 题