Comme dans les périodes précédentes, ce mal atteignait

particulièrement la jeunesse. On l'a vu déjà par les débuts de la

plupart des écrivains ou artistes cités plus haut; on va le voir par

des faits plus nombreux encore.

On trouve, dans une pièce de vers de M. Victor Hugo, le récit du

suicide d'un jeune homme de la génération de 1830. Le poète définit

ainsi ce désespéré qui n'avait pas vingt ans: il avait abusé de tout;

il ne croyait à rien; il s'ennuyait; il n'avait que de l'ironie pour

les plus grandes choses; son égoïsme ramenait tout à lui; enfin,

énervé, blasé, un soir qu'un pistolet se trouvait sous sa main, il

s'était tué. Le dégoût d'une vie rassasiée de plaisir, le mépris de

tout ce qui fait battre le cœur de l'homme, l'orgueil, l'égoïsme,

l'ennui implacable, tels étaient les sentiments qui poussaient ce

malheureux, je dirais presque cet enfant, au suicide.

Mais sans descendre dans ces abîmes, ne trouve-t-on pas alors, dans

bien des jeunes âmes, de curieux signes du temps? A propos d'un

magistrat regrettable, prématurément enlevé par la mort, un de ses

anciens et éminents confrères du barreau, qui est en même temps un

écrivain distingué, M. Rousse, a tracé un spirituel portrait de la

jeunesse qui sortait des bancs du collège en 1830. Il a peint son

enthousiasme pour les productions de l'école romantique, le genre

bizarre de compositions «que forgeait en ce temps-là, dit-il, cette

adolescence naïve, mélange d'imitations puériles et d'inventions

démesurées, extravagantes rêveries poussées à la dérive par la brise

perfide du _Lac_, orages de _Manfred_ débordant en enjambements

désespérés dans des stances fatales.» Il ajoute ce mot important à

recueillir: «La maladie de René nous tenait presque tous.»

«Les jeunes gens mêmes, a dit aussi M. Saint-Marc Girardin, visaient à

la misanthropie et se hâtaient de perdre l'illusion, sans prendre le

temps d'avoir de l'expérience. C'est ce travers des générations,

filles de la Révolution française, que raillait avec une bonhomie

charmante M. Lacretelle, quand peignant dans ses vers ces Timons de

vingt ans, qui, au bal même, prenaient des airs de pénitents noirs,

et dansaient avec une sorte de componction sentimentale, il s'écriait

gaiement:

«Cédez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.»

Cette affectation de mélancolie se traduisait par certaines allures et

par une tenue particulière; elle s'est incarnée dans le type des

«Dévastés», dont M. About nous a tracé le spirituel portrait.

Mais la mélancolie de la jeunesse n'était pas toujours coupable ou

ridicule; elle pouvait avoir parfois son côté respectable, et j'en

trouve la preuve chez un jeune homme qui depuis a conquis une juste

célébrité, chez Frédéric Ozanam. Ce nom nous indique qu'il ne s'agit

pas ici d'un de ces caractères faibles qui se prêtent à toutes les

modes, à toutes les influences. Ozanam luttait contre le mal, et la

résistance même qu'il y opposait en montre bien la réalité.

«Sommes-nous donc, écrit-il le 5 janvier 1833, sommes-nous donc

irrévocablement condamnés à ces inquiétudes qui nous dévorent, à ces

tourments qui nous assiégent, et n'est-il aucun moyen de rendre à

notre cœur un peu de paix et de consolation?» Pour lui, il y a un

remède, la présence de la pensée catholique. Il blâme, d'ailleurs, la

tristesse habituelle. A ses yeux, elle se confond souvent avec la

paresse, et même il fait la remarque qu'elle occupe la place de cette

dernière dans les anciennes énumérations des péchés capitaux. A

l'appui de son dire, il cite un passage de saint Grégoire de Naziance,

qu'on me pardonnera sans doute de reproduire, dans une étude où la

tristesse joue un si grand rôle. «_Initium omnis peccati superbia.

Primæ autem ejus soboles, septem nimirum principalia vitia, ex hâc

virulentâ radice proferuntur, scilicet tristitia.... De tristitiâ

rancor, pusillanimitas, desperatio, torpor circa præcepta, vagatio

mentis circa illicita nascitur._» Malgré ses efforts, Ozanam ne

réussit pas toujours à chasser le démon de la tristesse, et dans une

lettre qu'il écrivait à son frère Charles, le 3 septembre 1850, il

disait encore: «cette mélancolie qui te tourmente est une maladie que

je connais trop pour ne pas la plaindre, pour ne pas t'aider à la

combattre.»

La correspondance dans laquelle je puise ces indications nous montre

que, dans le milieu auquel il appartenait, Ozanam n'était pas le seul

dont l'esprit fût inquiet et attristé. On vient de voir que son frère

avait besoin de ses consolations. Il en était de même d'un ami qui lui

était bien cher, qu'il désigne seulement sous l'initiale L., mais dont

on connaît le vrai nom. C'est à lui qu'est adressée la citation de

saint Grégoire de Naziance; c'est à lui encore qu'étaient destinées,

d'après une autre lettre du 5 novembre 1836, «de longues

considérations, dans lesquelles Ozanam blâmait en même temps qu'il la

plaignait sa mélancolie,» et qui furent rendues inutiles, par un

retour soudain de son ami à des pensées plus sereines.

Ainsi, en 1830 comme en 1820, comme en 1800, on constate parmi la

jeunesse un certain malaise, qui se rattache au mal général du temps.

Du reste, cette fois encore, le malaise va diminuer en proportion de

l'activité déployée dans la vie. Ozanam deviendra le professeur

éminent que l'on sait; son frère, un habile médecin, et M. L., un

magistrat d'une haute autorité. Dans une nouvelle et utile existence,

chacun d'eux oubliera ses anciennes inquiétudes, et trouvera le calme

d'esprit qui lui manquait. On conclura peut-être de cette guérison,

que la plaie n'était pas très profonde; qu'on y voie plutôt

l'efficacité d'un remède, qui pourrait s'appliquer à plus d'une

blessure réputée incurable.

X

Les étrangers.

ALLEMAGNE.--BELGIQUE.--RUSSIE.--FINLANDE.--ESPAGNE.

On a vu jusqu'à présent le mal du siècle régner non seulement en

France, mais encore dans la plupart des régions de l'Europe. Il

convient d'examiner si cette loi s'est continuée de 1830 à 1848.

Pendant cet espace de temps, l'Angleterre n'a rien produit qui mérite

d'être relevé à ce titre. L'Allemagne a fait davantage, mais bien peu.

Henri Heine, qui fut très apprécié parmi nous, et qui est presque

aussi français qu'allemand n'est qu'à demi mélancolique. Il mourait,

a-t-il dit, des secrètes angoisses et des affreuses jouissances de

notre époque, et pour lui notre époque, «grande période morbide de

l'humanité,» commence à la croix du Calvaire. Ses poésies, son

_Romancero_ surtout, unissent avec charme une piquante raillerie à une

vague sensibilité. Mais il me semble qu'en lui le côté moqueur

l'emporte sur le côté tendre, et que l'esprit gaulois, l'esprit

Voltairien, étouffe le plus souvent l'esprit romantique, l'esprit de

Jean-Jacques Rousseau ou de Lamartine.

Un autre peuple plus voisin de nous, mais dont je n'ai pas encore eu à

parler, la Belgique, fournit, à son tour, un document à l'histoire de

la mélancolie; elle donne naissance à un ouvrage qui a précisément

pour titre: _Le mal du siècle_. Dans ce roman de M. Henri Conscience,

on apprend que la jeunesse flamande, les jeunes-Flandre, si l'on me

permet cette expression, suivaient de leur mieux les jeunes-France,

qu'ils avaient la même fureur d'imiter les héros de Byron et de

Gœthe, et le même goût pour ces «orgies» dont on se faisait parmi

nous tant d'honneur vers 1830. Seulement, à en juger par la

description du romancier, cette mode en passant la frontière, était

loin d'avoir gagné en délicatesse et en élégance. D'ailleurs, le

Daniel du roman, si satanique qu'il veuille paraître, tourne vite au

bon jeune homme, et se convertit définitivement au bien. En somme, il

n'est qu'une puérile et maladroite contrefaçon de modèles trop connus.

La Russie qui, durant la Restauration, avait trouvé une veine de

littérature mélancolique n'a pas entièrement cessé de l'exploiter

dans les années suivantes. C'est de là encore que le prince Metcherski

a tiré quelques-unes de ses poésies; mais ces œuvres avaient peu de

relief ou de couleur.

En pénétrant jusqu'en Finlande, on y trouve à la même époque, un poète

plus original, M. Runeberg. Il ne faut pas s'étonner de sa tristesse,

dit M. Marmier: «Ce qui n'est souvent dans d'autres pays que

l'expression d'une pensée éphémère, quelquefois un rêve et quelquefois

une erreur, est malheureusement ici une réalité. Ses poésies sont

vraies par cela même qu'elles sont tristes. Il semble que ce jeune

écrivain ait été saisi de bonne heure par la mélancolie de ses bois de

sapins, de ses lacs solitaires, de son ciel brumeux. Et puis, l'auteur

de ces poésies a aimé, il a perdu celle qu'il aimait, et parfois il

exprime ses regrets dans des élégies plus exaltées que celles d'Young,

plus douloureuses que celles de Kirke White; puis après ce cri de

désolation le voilà qui revient sur lui-même, qui tâche de se

maîtriser, et s'impose le douloureux repos de la résignation.» Sans

doute, il y avait là une émotion sincèrement mélancolique, mais ce

sentiment, en dépit des circonstances qui semblent le favoriser dans

la patrie de M. Runeberg, en dépit aussi de la théorie déjà critiquée

de Mme de Staël, ne semble pas avoir été général et nous n'en

rencontrons pas d'autre vestige dans ces régions.

Enfin parlerai-je d'un pays bien différent et, comme la Belgique,

nouveau dans cette étude, de l'Espagne? Nommerai-je le poète Larra,

qui était poursuivi par une amère tristesse, qui disait que c'était

dans ses moments de mélancolie qu'il travaillait pour l'amusement du

public, et qui poussé par une exaspération maladive, qu'aggravait le

chagrin d'une rupture avec une femme aimée, se donna la mort en 1837?

Dirai-je que sous l'influence d'un autre poète, Zorrilla, disciple de

Chateaubriand et de Lamartine, la poésie Espagnole prit à cette époque

la teinte du génie Français, qu'on y retrouvait avec les procédés de

notre école romantique les sujets mélancoliques qu'elle aimait à

traiter, des poésies ayant par titres: _Méditation_, _Soir d'automne_,

_Nuit d'hiver_, _Indécision_, _Dernier jour_? Ces faits ne sont pas

sans importance, mais ils paraissent constituer ou des phénomènes

isolés ou des manifestations plutôt littéraires que morales.

En somme, ce qui précède n'autorise pas à affirmer que le mal du

siècle ait conservé, après 1830, au même degré qu'avant cette date, un

caractère international.

XI

Caractère et causes du mal du siècle de 1830 à 1848.

Cependant on ne saurait dire que, pendant cette dernière période, ce

mal étrange ait cessé d'exister hors de la France, et, tout au moins,

chez nous, il présentait des proportions considérables. Tous les

documents que j'ai groupés ici, sur les écrivains, les artistes, les

jeunes gens, montrent quel était alors, dans notre pays, l'état de

bien des âmes. Mais combien la funeste épidémie n'a-t-elle pas compté

de victimes qui ne rentrent dans aucune de ces divisions! M.

Saint-Marc Girardin, dans sa belle étude sur Jean-Jacques Rousseau, a

dit très justement que les faux désespoirs de cette époque avaient

fait invasion, non seulement dans la littérature, mais «aussi dans la

société.» De son côté, dans une pièce des _Pensées d'août_, qui

datent de 1837, M. Sainte-Beuve fait allusion à plusieurs hommes de ce

temps, restés entièrement inconnus, et qu'il nous montre vivant, ou

plutôt végétant dans des sortes de limbes, incapables de vouloir,

d'agir, de faire emploi de leurs facultés distinguées, et condamnés à

voir avorter tous leurs projets et toutes leurs espérances. M.

Montégut a publié aussi (_Revue des Deux-Mondes_, 15 août 1849), sous

ce titre: _De la Maladie morale au_ XIXe _siècle_, une étude

intéressante, dans laquelle il retrace la vie morale d'un de ses

contemporains, atteint de cette maladie. Cet homme a tout essayé, puis

tout abandonné; après avoir poursuivi un idéal insaisissable, il tombe

dans un réalisme où les notions même du bien et du mal s'obscurcissent

à ses yeux. «Il s'étend sous l'ombre opaque des choses terrestres;»

mais il ne peut s'y endormir. Alors il se jette dans le culte, dans

l'adoration de l'esprit et du talent. Mais, comme il ne croit plus à

rien, «l'intelligence ne lui sert qu'à lui montrer les ombres, les

profondeurs et les abîmes de la nuit et du néant. De plus en plus, la

solitude se fait dans son âme; son cœur devient un désert; sa volonté

ne fait plus entendre aucun mouvement; toute action disparaît, et

toute puissance s'éteint. C'était, ajoute M. Montégut, un type

symbolique de toutes les idées, de tous les mécomptes, de toutes les

illusions, de toutes les poursuites de notre temps.» Enfin, il est un

fait qui démontre, avec plus d'éloquence que tous les discours, la

profondeur du mal qui sévissait sur cette génération; c'est

l'accroissement des suicides. De 1830 à 1850, leur nombre s'est élevé

par une proportion continue jusqu'au double de celui qu'il atteignait

en 1830. Aucun commentaire n'ajouterait rien à la force de cette

statistique.

Ainsi le mal qui, sous la République et sous l'Empire, avait présenté

un si haut degré d'acuité, qui avait paru sous la Restauration se

relâcher un peu de sa violence, s'est réveillé sous le gouvernement de

Juillet avec une recrudescence imprévue. Jamais les tourments du doute

n'avaient été plus amers, ni le suicide plus célébré et plus pratiqué.

Assurément, cette époque ne doit pas être tout entière jugée avec

sévérité. Comme dans les périodes précédentes, la mélancolie n'y a pas

toujours été malsaine ou coupable. Maurice et Eugénie de Guérin, par

exemple, ne doivent pas être mis sur la même ligne que Musset ou

Georges Sand. Mais, envisagé dans son ensemble, le mal offre dans

cette dernière phase un aspect plus pernicieux que dans la phase

précédente; de plus, il a recours pour s'exprimer à une forme nouvelle

et dangereuse, le drame. On peut donc dire que ses deux points

extrêmes, son commencement et sa fin, se rapprochent par la violence

qui les caractérise également.

Le dernier état des choses avait-il donc les mêmes raisons d'être que

le premier? En avait-il que n'avait point rencontrées l'état

intermédiaire? A cette question la réponse est facile.

Pour les étrangers, qui, du reste, ont été alors moins éprouvés que

nous, on ne voit dans l'état général de l'Europe après 1830 aucun fait

de nature à expliquer un malaise universel, et il semble que cette

disposition n'ait plus été chez eux qu'un reste d'habitude, en même

temps que l'effet d'un besoin d'imitation.

Quant à notre pays, vainement allèguerait-on, comme on avait pu le

faire vers 1800, pour justifier son mal, l'influence philosophique ou

littéraire du XVIIIe siècle, influence bien affaiblie en général; ou

le souvenir de nos grandes calamités publiques, dont il ne restait

plus depuis longtemps de victimes. On s'est donc trompé quand, dans un

roman dont Alfred de Musset est le sujet, on a écrit qu'il ne fallait

pas s'étonner de l'impossibilité des amours vrais, et du divorce

incessant des cœurs, chez les «rejetons tourmentés d'une société

orageuse et corrompue, et après tant de discordes publiques et de

sanglantes exécutions.» Si, comme le dit Mme Louise Colet, «le souffle

de la Révolution a atteint jusqu'à l'amour,» ce souffle funeste n'a

pas conservé indéfiniment sa puissance; il n'a pas pu flétrir

successivement le cœur de toutes les générations de ce siècle.

Pour comprendre la cause de notre état depuis 1830, il faut regarder

ailleurs et considérer deux choses. En premier lieu, la France

trouvait, dans l'héritage de la République et de l'Empire, grossi des

monuments nombreux eux-mêmes légués par la Restauration, un fonds

d'impressions et d'émotions qui la mettait en goût d'émotions et

d'impressions semblables, et dont elle ne devait se déprendre qu'après

en avoir usé jusqu'à la satiété. Dans plusieurs des personnages que

j'ai nommés plus haut, surtout parmi les poètes et les artistes, et

aussi chez Mme Sand, on aperçoit bien cet entraînement. En outre, les

circonstances politiques n'étaient-elles pas faites pour jeter dans

les esprits une certaine perturbation? La monarchie de Juillet

n'a-t-elle pas assisté, au grand déplaisir, assurément, des sages et

éminents esprits qui la dirigeaient, à de déplorables excès

intellectuels? N'a-t-on pas vu surgir, à cette époque, dans le pays,

un esprit de critique et de destruction qui, aujourd'hui, sans doute,

peut paraître bien modéré, mais qui était déjà singulièrement hardi?

De tous côtés, le principe d'autorité était sapé. En religion, en

philosophie, en économie politique, en histoire, les théories les plus

audacieuses s'emparaient de la faveur du public. Parfois même, elles

s'affirmaient dans le domaine des faits par quelque terrible explosion

qui venait éclairer d'une lueur sinistre les bases vacillantes de

l'édifice politique. C'est là, c'est dans cette profonde agitation de

la société, que se trouve la cause la plus palpable et la plus

fréquente des défaillances que j'ai rappelées. M. V. Hugo et Alfred de

Musset n'ont pas hésité à en convenir en ce qui les concernait; mais

l'influence du temps où ils ont vécu n'était pas moins réelle sur ceux

qui ne l'avouaient pas; elle apparaît bien, et chez les romanciers, et

chez Dumas, et chez Vigny.

Toutefois, ces deux considérations peuvent bien expliquer les torts

des uns et des autres; mais elles ne suffisent pas, même la seconde,

pour les excuser. Je sais bien que c'était l'usage des mécontents et

des déclassés de 1830 d'accuser la société de tous leurs maux, de lui

demander compte de leurs propres excès. Mais il serait trop commode de

rejeter sur un être abstrait et collectif ses fautes personnelles. Les

vices publics ne justifient pas les vices individuels, et la

dépravation générale n'est que la somme des désordres particuliers.

D'ailleurs, si l'on pouvait, de quelque côté, admettre le bénéfice de

l'irresponsabilité, ce serait plutôt au profit de la foule banale qui

compose la société, qu'en faveur des hommes supérieurs dont le devoir

est de l'éclairer et de la conduire. Mais une immunité de cette sorte

n'existe pour personne. A chacun selon son œuvre, tel a été le

principe que j'ai essayé d'appliquer dans le cours de cette étude; tel

est le principe que je reproduis en la terminant.

CONCLUSION

CONCLUSION

Me voici en effet, arrivé, avec les derniers moments du règne de

Louis-Philippe, à la fin même du mal dont j'ai tenté de raconter

l'histoire, et par conséquent au terme de cette trop longue

nosographie.

Est-ce à dire que l'affection qui en a fait l'objet ait tout à coup

disparu au point de ne laisser aucune trace? La vie intellectuelle ou

morale des nations ne connaît guère d'aussi brusques accidents. En

général, les modifications qu'elle subit, préparées par quelques

signes précurseurs, sont suivies par des manifestations tardives qui

renaissent quelque temps encore, à des intervalles de plus en plus

éloignés, jusqu'à ce que le mouvement acquis s'arrête définitivement,

et qu'une nouvelle manière d'être ait remplacé celle qui n'est plus.

Cette période de transition n'a pas manqué à la maladie du siècle.

Elle s'est révélée, chez nous, par un certain nombre d'œuvres dans

lesquelles on retrouvait quelque chose des anciennes rêveries, des

anciennes tristesses, des anciens ennuis. La plupart de ces œuvres

portent un caractère bâtard et ne valent pas qu'on s'y arrête.

Cependant, on peut en distinguer quelques-unes. Outre les _Destinées_

d'Alfred de Vigny, dont j'ai déjà parlé ailleurs, on peut citer

quelques vers désespérés d'Henri Murger; quelques pages de Gérard de

Nerval; un roman de M. E. Lataye, _la Conquête d'une âme_, où l'on

retrouve des mélancolies et des faiblesses qui rappellent l'_Arthur_

de Guttinguer; _la Mélancolie_ de M. H. Cazalis, poésies qui chantent

les douleurs de l'homme et celles de la nature; _le Voyage de Martin à

la recherche de la vie_, par M. Louis Rambaud, récit de quelques

aventures, entremêlé de dialogues pleins de scepticisme et de

découragement; et un poëme de M. Durandeau, intitulé _Bartholoméo_ ou

_le Doute_, dans lequel l'auteur promène son héros à travers toutes

les déceptions et les épreuves de la vie. Il faut aussi mentionner les

poésies de Mme Ackermann qui, ainsi que l'a dit Th. Gauthier:

«appartient à cette école de grands désespérés: Chateaubriand, Lord

Byron, Leopardi, à ces génies éternellement tristes, et souffrant du

mal de vivre, qui ont pris pour inspiratrice la mélancolie.»

Toutefois, la tristesse de Mme Ackermann se distingue de celle des

autres mélancoliques, en ce qu'elle repose moins sur ses impressions

intimes que sur des pensées philosophiques et sur une opinion

pessimiste du monde.

Et le pessimisme lui-même ne se ranimait-il, pas en même temps, en

Allemagne avec une violence qu'on était loin d'attendre? On sait

qu'après avoir sommeillé près de cinquante ans, cette doctrine s'est

brusquement réveillée dans la _Philosophie de l'Inconscient_, et a

provoqué d'innombrables adhésions. Je n'ai pas à rechercher ici en

quoi l'ouvrage de M. de Hartmann diffère, au point de vue de la

théorie pure, de ceux du même genre qui l'ont précédé, ni en quoi il

s'en rapproche; j'indiquerai seulement combien Hartmann distance ses

maîtres dans la conclusion de son système. Leopardi, quoiqu'il ne

désirât rien tant que le néant, n'avait pas conseillé le suicide.

Schopenhauer ne proposait comme moyen d'arriver à la destruction d'un

monde infortuné que l'abolition volontaire de la famille, et la ferme

résolution de la part de l'espèce humaine de mettre un terme à sa

reproduction. M. Hartmann a trouvé mieux; il offre à l'univers un

instrument tout-puissant de libération: il demande que, par une

conjuration universelle, les habitants du globe entier se donnent la

mort au même instant. Il est convaincu que l'anéantissement de toutes

les vies humaines amènera tôt ou tard la suppression même du monde.

Sans doute, pour arriver au degré de civilisation perfectionnée

qu'exige l'exécution simultanée d'un tel projet sur toute la surface

de la terre, il faut que la science fasse encore de grands pas; mais

on peut prévoir le jour où nos successeurs jouiront de cette

bienheureuse application des lumières. Tel est l'espoir de M. de

Hartmann. A côté d'un tel professeur, cette académie même «des

co-mourants», dont j'ai signalé l'existence en Grèce dans l'antiquité,

n'est plus qu'une école enfantine, et ses enseignements pâlissent

auprès de cet essai grandiose de suicide cosmique. Et cependant,

peut-être le pessimisme allemand est-il plus inoffensif que ne l'était

le pessimisme d'Alexandrie. Nous savons trop que chez les Allemands le

désespoir reste volontiers dans le domaine de la spéculation, et

n'exclut nullement l'ambition des biens de ce monde. Leur pessimisme

n'est donc pas une preuve absolue de la persistance du mal du siècle,

et je n'ai ni à insister sur cette doctrine chez M. de Hartmann, ni à

parcourir les nuances et les variétés qu'elle a présentées chez ses

récents disciples, tantôt moins sombres que leur maître, tantôt

renchérissant encore sur l'amertume au moins apparente de ses leçons.

Je n'ai pas davantage à parler de quelques travaux dans lesquels la

mélancolie, ou, comme disent les Allemands, _der Weltschmerz_, n'a été

appréciée par eux qu'au point de vue critique, et qui n'accusent chez

leurs auteurs aucune trace de cette disposition même.

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 20 / 21 段