Mais quel que fût alors l'état des choses en Allemagne, chez nous,

dans les dernières années, l'expression de la mélancolie individuelle

restait presque sans écho dans les âmes; elle soulevait même certaines

protestations. Sainte-Beuve, qui s'y connaissait, et qui pouvait dire

en parlant des mélancoliques: _quorum pars magna fui_, a été le

premier à constater ce mouvement de réaction. «Le monde, disait-il,

commence à être rebattu de l'éternelle chanson. Il a écouté non point

patiemment, mais passionnément tous les grands plaintifs, depuis Job?

jusqu'à Childe Harold. Cela lui suffit, le reste lui paraît faible.

Les pleureurs à la suite ont tort.» La jeunesse elle-même, qui s'était

si longtemps montrée avide d'émotions douloureuses, était repue des

faux désespoirs et des vaines sentimentalités. Un critique, M.

Étienne, le déclarait dans une étude sur Byron. Un poète le proclamait

à son tour. Parlant des jeunes hommes de son temps, M. Sully Prudhomme

écrivait ces vers:

Leur fierté répudie

Du doute irréfléchi le désespoir aisé;

Ils sentent que le rire est une comédie,

Que la mélancolie est un cercueil usé.

Le rêve dégoûté commence à leur déplaire.

Enfin, on allait jusqu'à prendre pour sujet de roman la critique du

type naguère si choyé, et l'_Éducation sentimentale_ de M. Flaubert

n'était que la satire indirecte de la génération rêveuse qui avait

longtemps occupé la scène. Reconnaissons le donc, une transformation

graduelle, mais profonde, s'est de nos jours opérée dans notre état

moral.

Les événements l'expliquent dans une certaine mesure. D'un côté, les

anciennes causes de mélancolie, se rattachant à de funestes souvenirs

historiques, déjà entièrement effacées en 1830, devaient encore moins

subsister après 1848. D'un autre côté, les régimes qui se sont succédé

dans notre pays depuis cette date, n'ont pas troublé, autant que

l'avaient fait jadis les gouvernements dont ils reproduisaient les

formes et les dénominations, les conditions de la vie sociale.

Toutefois, leur établissement n'a pas rallié toutes les sympathies.

L'un d'eux s'est d'ailleurs presque toujours appuyé sur un système de

compression qui pouvait blesser bien des convictions. L'autre, dans la

double épreuve que nous en avons faite, nous a donné le spectacle de

doctrines menaçantes et de crises redoutables. Mais, en général, ces

choses n'ont pas ébranlé gravement les âmes, et si elles ont provoqué

plus d'une de ces tristesses «sans remède, parce qu'on ne voudrait pas

en guérir,» elles ont peu touché la plus grande partie de la nation,

décidée à résister à ces influences douloureuses, ou, plus souvent,

renfermée dans une paresseuse indifférence. Sans doute encore, la

mélancolie aurait pu continuer à s'entretenir à l'aide des ressources

qu'elle avait dès longtemps accumulées. Dans toutes les périodes

précédentes, la France s'était inspirée des œuvres nationales ou

étrangères pour en produire de nouvelles d'une nature analogue; mais

elle commençait à se fatiguer de ce procédé. Tout a une fin; chacun

sentait que les habitudes mélancoliques avaient assez vécu; il fallait

en finir avec elles; et leur durée, qui avait pu être d'abord la

raison de leur persistance, devenait le motif de leur condamnation.

Dans de telles circonstances, le siècle devait se guérir et s'est, en

effet, guéri de son mal invétéré.

Il semblerait qu'il n'y eût qu'à l'en applaudir et qu'on dût se

réjouir sans arrière-pensée de la disparition d'un désordre qui avait

été si long et souvent si cruel. Mais, avant de céder à ce sentiment,

il faut considérer quel a été l'état du malade après sa guérison.

Oui, le siècle a perdu ce goût immodéré de la solitude qui avait

marqué ses commencements; mais les relations des hommes entre eux, en

se multipliant, ont-elles pris un caractère plus cordial? Le siècle a

répudié les vaines rêveries et les tristesses vagues; mais au profit

de quelles réalités et de quels engouements! Si ses aspirations ne

sont plus en désaccord avec ses facultés, est-ce parce qu'il a élevé

ses facultés? n'est-ce pas plutôt parce qu'il a abaissé ses

aspirations? D'ailleurs, il est encore sceptique, et cette fois sans

regrets et sans intermittences. Il ne s'ennuie plus, d'accord; mais on

peut trouver qu'il s'amuse trop. Il s'est repris aux choses de la vie,

soit; mais il s'y est repris avec excès. Enfin depuis que le désespoir

n'y exerce plus ses ravages, la passion immodérée des jouissances n'y

fait-elle aucune victime? Il est donc permis de se demander si les

tendances actuelles sont préférables à celles qu'elles ont remplacées.

Plusieurs inclinent à se prononcer en faveur de ces dernières. «Il y

avait,--a dit M. Saint-Marc Girardin, qui n'est cependant pas suspect

de trop de tendresse pour la fausse mélancolie,--il y avait dans les

tristesses prétentieuses d'il y a trente ans, un reflet du

spiritualisme que la société avait appris à l'école du malheur; il y a

dans la jovialité qui a repris faveur, un reflet du matérialisme

moderne.» Et dans une métaphore qui continue celle qui s'est souvent

et forcément présentée à nous dans le cours de ce travail, parlant du

siècle comme d'une personne atteinte d'une affection dont elle finit

par guérir, Mme Sand a écrit ces lignes: «Les pères de famille se sont

beaucoup plaints de la _maladie du romantisme_; mais ceux

d'aujourd'hui devraient peut-être la regretter. Peut-être valait-elle

mieux que la réaction qui l'a suivie, que cette soif d'argent, de

plaisirs sans idéal et d'ambition sans frein, qui ne me paraît pas

caractériser bien noblement la _santé du siècle_.» Pour moi, je ne

voudrais pas, en haine d'un matérialisme que je réprouve, en venir à

une réhabilitation du faux spiritualisme, qui serait le démenti de

toute cette étude, et je serais disposé à mettre sur le même rang ces

deux systèmes si opposés en apparence.

Au fond, ces deux erreurs ne sont, en effet, que les deux faces d'une

médaille unique, les deux aspects d'un seul vice: l'égoïsme.

L'égoïsme, il apparaît avec la dernière évidence dans le matérialisme

pratique; il se retrouve aussi, presque toujours, derrière l'habitude

d'une certaine mélancolie; seulement, il s'y dissimule sous des dehors

plus ou moins séduisants, et sait prendre plus d'un masque honnête.

Qu'on y prenne garde, n'est-ce pas trop souvent l'égoïsme qui inspire

l'éloignement des hommes et le besoin de la solitude? Se complaire

dans des rêveries sans objet, dans d'oisives contemplations, dans

l'analyse et la description minutieuse de ses moindres impressions,

n'est-ce pas se rechercher soi-même? L'amour de soi n'est-il pas le

secret et l'origine de l'indifférence qu'on éprouve pour tout le

reste? La perte prématurée des illusions fécondes, l'épuisement de la

volonté, la ruine des croyances, ne sont-ils pas quelquefois le

résultat d'une vie qui n'a rien su refuser aux exigences des passions?

Enfin le suicide, cette lâcheté par laquelle l'homme se dérobe à son

devoir, n'est-il pas le dernier mot de l'égoïsme? Donc, à tout

prendre, mélancolie et matérialisme remontent d'ordinaire à un même

principe et méritent une même flétrissure. C'est aussi par les mêmes

moyens qu'ils doivent être combattus. Or, ces moyens sont indiqués par

la logique des choses.

Le mal ne peut être vaincu que par son contraire, l'égoïsme que par

l'abnégation. Opposer à l'orgueilleux isolement l'habitude de la

solidarité, au célibat corrupteur le mariage et la vie de famille,

l'action à la rêverie, le bon sens pratique aux subtilités d'un

scepticisme énervant, l'instinct naturel du cœur à l'indifférence

réfléchie, enfin la fermeté aux défaillances, et la lutte à la

désertion, voilà le contre-poison de la mélancolie malsaine; telle est

la vérité qui découle de toutes les pages de ce travail, de tous les

exemples qu'il rapporte. J'ignore ce que l'avenir tient en réserve;

mais si, par un de ces retours qui ne sont pas rares dans les choses

humaines, le mal qui nous a décimés longtemps devait s'abattre de

nouveau sur la société, c'est encore par le même remède qu'on en

triompherait. Quant à sa contre-partie actuelle, le matérialisme,

comment pourrait-on l'anéantir, ou même le réduire, sinon en

s'efforçant de sacrifier au bien général les appétits envahissants et

de soumettre l'exigence des passions à l'autorité du devoir?

Ce progrès moral, dont personne n'est incapable, chacun de nous doit

tendre à le réaliser. Nos plus chers intérêts nous y poussent: c'est

en se pénétrant d'un esprit de mutuel dévouement que le monde

s'approchera le plus vite de la solution de ce problème du bonheur

qu'il agite avec une fiévreuse mobilité. Mais la récompense nous

dût-elle manquer, il ne nous en faudrait pas moins rester attachés à

ce sentiment généreux, et remplir jusqu'au bout l'obligation d'union

fraternelle que la Providence impose à l'humanité!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages

INTRODUCTION 7

I

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES ET APERÇU RÉTROSPECTIF

I. =Considérations générales= 17

II. =Antiquité et moyen âge= 21

III. =Siècle de Louis XIV.--J.-J. Rousseau et ses disciples= 30

IV. =L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe siècle= 43

V. =Ramond.--André Chénier.--Bonaparte= 58

II

1789-1815

I. =Les poètes.=

Michaud.--Fontanes.--Legouvé. Millevoye.--Baour-Lormian 72

II. =Mme de Staël.= 75

III. =Le groupe de Coppet.= Barante.--Sismondi. 82

IV. =Chateaubriand= 87

V. =Le groupe de Chateaubriand.=

Ph. Gueneau de Mussy.--M. Molé.--Chênedollé--Mme de Caud

(Lucile).--Mme de Beaumont.--Ballanche.--André-Marie

Ampère 105

VI. =Senancour et ses disciples= 119

VII. =Les romanciers.=

Ch. Nodier.--Mme de Flahaut.--Mme de Krudener 138

VIII. =Benjamin Constant= 154

IX. =Les jeunes gens= 166

X. =Les étrangers.=

Angleterre.--Allemagne.--Italie 173

XI. =Caractère et causes du mal du siècle, de 1789 à 1815= 188

III

1815-1830

I. =Les poètes.= Ch. Loyson.--Divers 197

II. =Lamartine= 203

III. =Sainte-Beuve= 218

IV. =Le monde philosophique et religieux.=

Jouffroy.--G. Farcy.--Lamennais.--Le P. Lacordaire 227

V. =Les romanciers.=

Mme de Rémusat.--Mme de Duras.--Beyle.--Mlle Hortense

Allard 243

VI. =Les artistes.= Géricault.--Delacroix 253

VII. =Les jeunes gens.=

J.-J. Ampère et ses amis 256

VIII. =Les étrangers.=

Italie.--Allemagne.--Angleterre.--Russie 270

IX. =Caractère et causes du mal du siècle, de 1815 à 1830= 278

IV

1830-1848

I. =M. Victor Hugo= 288

II. =Poètes divers.=

Dondey.--Boulay-Paty.--Th. Gautier.--E. Roulland.--Les

poètes suicides 293

III. =Alfred de Musset= 313

IV. =Maurice et Eugénie de Guérin= 326

V. =Georges Sand= 339

VI. =Romanciers divers.=

Gavarni.--Ulric Guttinguer.--Frédéric Soulié.--Eugène Sue 357

VII. =Les auteurs dramatiques.=

Alexandre Dumas.--Alfred de Vigny 376

VIII. =Les artistes= 387

IX. =Les Jeunes gens= 391

X. =Les étrangers.=

Allemagne.--Belgique.--Russie.--Finlande.--Espagne 396

XI. =Caractère et causes du mal du siècle, de 1830 à 1848= 400

CONCLUSION 409

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

7484.--Tours, imp. Rouillé-Ladevèze, rue Chaude, 6.

A LA MÊME LIBRAIRIE

AUG. COCHIN

=Études sociales et économiques=, précédées d'une

notice par M. le duc de Broglie. 1 vol. in-12. 3 fr. 50

=Conférences et lectures=, 4º édit. 1 vol. in-12. 3 fr. 50

ALB. BABEAU

=Un Village sous l'ancien régime=, 2e édit. 1 vol. 3 fr. 50

A. DE CALONNE

=La Vie municipale au XVe siècle=, dans le nord

de la France, 1 vol. in-8. 7 fr. »

FRANCISQUE BOUILLIER

=Morale et Progrès=, 2e édition. 1 vol. 3 fr. 50

H. BAUDRILLART

=La Famille et l'Éducation= en France dans leurs

rapports avec l'état de la société. 1 vol. 3 fr. 50

EM. BEAUSSIRE

=La Liberté dans l'ordre intellectuel et moral.=

(_Ouvrage couronné par l'Académie française_),

2e édition. 1 vol. 3 fr. 50

BERTAULD

=La Liberté civile=, _étude sur les publicistes

contemporains_, 2e édition, 1 vol. 3 fr. 50

FERRAZ

=La Philosophie du devoir.= (_Ouvrage couronné par

l'Académie française_), 3e édition. 1 vol. 3 fr. 50

=Histoire de la Philosophie en France au

XIXe siècle=, 1re partie: _Socialisme, Naturalisme et

Positivisme_. 2e édit. 1 vol. 4 fr. »

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 21 / 21 段