Szaffie, qui, dans _la Salamandre_ (1832), est dépeint comme un être

satanique, dégoûté de tout à trente ans, s'exprime ainsi: «Le suicide,

et après? après, le néant,... que ma destinée de mal s'achève d'abord!

et après?..... Eh bien, après, l'enfer... s'il y en a..... mais non,

il n'y en a pas!....» et il entraîne dans l'abîme un jeune homme,

Paul, dont il a ruiné les convictions morales. Dans le _Juif errant_

(1844-45), le suicide rencontre sa réhabilitation aussi bien parmi les

classes élevées de la société, que dans les rangs les plus humbles.

D'un côté, nous entendons Céphise s'adresser à la Mayeux, en ces

termes, avec une sorte de tranquillité naïve: «Franchement, sœur,

entre une affreuse misère, l'infamie ou la mort, le choix peut-il être

douteux?» Et la Mayeux elle-même avait dit quelque temps auparavant:

«Qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer? Je suis si

lasse!» Le comte de Saint-Remy force son fils à se tuer pour échapper

à la honte d'une poursuite criminelle; et Mlle de Cardoville, qui a

déjà encouragé son amant à se détruire pour un vain motif, se donne

elle-même la mort entre ses bras. On le voit, depuis le _Conseiller

d'État_ de Frédéric Soulié, la théorie a fait du chemin. Le suicide,

qui n'était dans cet ouvrage que le privilège exclusif du remords ou

de la misère, est devenu l'expédient commode de toutes les situations

difficiles, ou le préservatif suprême de l'ennui et des déceptions

vulgaires. Cela montre bien avec quelle rapidité les erreurs se

développent et se propagent dans les esprits, et combien il devient

difficile de leur barrer le passage, quand la porte leur a été une

fois entr'ouverte!

De telles doctrines sont toujours pernicieuses. Mais elles le sont

plus encore quand elles se présentent sous un voile hypocrite. Cette

précaution se rencontre dans un autre roman d'Eugène Sue, _Thérèse

Dunoyer_ (1842). Là, l'auteur a abordé par voie détournée la question

du suicide; pour rendre ce crime moins odieux, il l'a déguisé. Il a

inventé le suicide indirect. Le même roman nous en fournit deux

espèces: le marquis de Beauregard se livre dans un duel à une mort

certaine et volontairement cherchée; Éven et Thérèse s'embarquent sur

une nacelle qui doit forcément sombrer en pleine mer; et dans un

entretien paisible, et en apparence entièrement inoffensif, ces deux

étranges époux, si l'on peut leur donner ce titre, dissertent sur la

légitimité de l'action qu'ils préparent, et se la pardonnent entre eux

à l'avance. Aux sophismes qu'ils débitent, sur la prétendue innocuité

de leur suicide, il ne faut pas se lasser d'opposer ces belles paroles

de Jean-Jacques Rousseau: «Philosophe d'un jour, ignores-tu que tu ne

saurais faire un pas sur la terre, sans trouver quelque devoir à

remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu'il

existe?» Il faut aussi redire bien haut qu'aucun faux-fuyant ne

saurait justifier une chose mauvaise en soi, et que le mal doit être

combattu avec d'autant plus de vigueur qu'il n'a pas le courage de se

démasquer.

Eugène Sue nous apprend que l'une des deux victimes du genre de

suicide équivoque qu'il expose dans _Thérèse Dunoyer_, avait été,

pendant ses premières années, une femme digne de tous les éloges, mais

qu'elle avait été perdue par la lecture des romans contemporains,

appartenant à l'école de _René_. Il proclame ainsi la détestable

influence de cette littérature; mais lui-même que fait-il, si ce n'est

y ajouter une nouvelle page, et des plus perfides, et apporter sa

pierre à l'œuvre de démoralisation dont il constate les tristes

effets? Il a beau se lamenter, quelque part dans une préface, sur la

perte des croyances, et l'abus de ce qu'il appelle le philosophisme:

ce n'était pas par des peintures, comme celles que nous venons de

rappeler, qu'il pouvait travailler à restaurer la foi. Heureux s'il

n'a pas contribué à grossir le nombre des désespérés imaginaires et

des suicides réels!

Quoiqu'au fond parfaitement sceptique, Balzac ne présente pas au

public des tableaux aussi malfaisants. Sans doute, lui aussi, en

général, comme Frédéric Soulié, comme Eugène Sue, professe dans ses

romans un pessimisme outré, et chez lui, ainsi que l'a dit avec

justesse M. Poitou, «le monde apparaît comme livré au vice; le devoir

semble un mot, le dévouement une folie, l'abnégation une sottise; la

loi est complice de toutes les infamies et sert à couvrir tous les

crimes.» Mais cette vue misanthropique du monde n'altère pas sa

satisfaction intime et, je puis dire, sa robuste bonne humeur. Il a

bien aussi, dans son roman de _Séraphita_, dessiné un certain Wilfrid

qui rappelle les figures de Manfred et de Childe Harold. Mais ce

personnage effacé n'est qu'un prétexte à un ambitieux étalage de

rêveries philosophiques. Il est une question qui a le don de le

passionner bien plus vivement que les creuses imaginations de l'école

romantique, c'est la question d'argent. «Son génie, a dit M. Théophile

Gautier, lui faisait pressentir le rôle immense que devait jouer dans

l'art, ce héros métallique plus intéressant pour la société moderne,

que les Grandisson, les Des Grieux, les Oswald, les Werther, les

Malek-Adhel, les René, les Lara, les Wawerley, les Quentin-Durward,

etc...» C'est à ce héros, ou plutôt à ce Dieu qu'il a sacrifié. Le

positif, plus ou moins délicat, a pris chez lui la place de l'idéal,

plus ou moins faux. Par là, il est moins l'homme de la première moitié

du siècle, que le précurseur de la seconde. Ce fut, non pas, sans

doute, son mérite, mais son originalité. Je n'ai donc à m'arrêter ici,

ni à sa personne, ni à ses nombreuses productions. Encore moins ai-je

à parler de toute cette famille de romanciers, de 1830 à 1848, qui se

complut dans l'horreur et dans la terreur, et qui poussa le goût du

sombre et du laid, au moral et au physique, jusqu'à un point qu'on

n'aurait pas cru susceptible d'être dépassé, si quelques romans

récents n'étaient venus démontrer que la chose était possible. De

telles œuvres sont étrangères à l'histoire de la mélancolie, car

elles avaient pour but de produire, chez le lecteur, des émotions

grossières et superficielles, et non de peindre un état, qui même

alors qu'il est peu sérieux, touche aux points les plus délicats et

les plus profonds de l'âme. Mais si le roman n'a plus rien à nous

apprendre sur ce sujet, nous consulterons encore avec fruit, sur la

même question, une autre forme de l'art.

VII

Les auteurs dramatiques.

ALEXANDRE DUMAS.--ALFRED DE VIGNY.

L'école romantique ne pouvait négliger un genre littéraire qui pour le

retentissement et la popularité est supérieur à tous les autres. Elle

fit du drame sa chose propre et, plus d'une fois, elle l'employa à

l'exaltation de théories et à la représentation de tableaux, qui

rentrent dans notre domaine. Ici deux noms célèbres, deux œuvres

brillantes sollicitent notre attention: Alexandre Dumas et son

_Antony_ (1830), Alfred de Vigny et son _Chatterton_ (1835).

Peu de personnes aujourd'hui connaissent le drame d'_Antony_. Le plan

en est peu compliqué. Un jeune homme sans famille et sans nom,

retrouve un jour, mariée, une jeune fille qu'il aimait. Il est assez

heureux pour la sauver au moment où elle est entraînée par des

chevaux emportés; mais, dans cet acte de dévouement, lui-même est

blessé. Transporté chez Adèle, en l'absence de son mari, le colonel

d'Hervey, il reçoit de Mme d'Hervey les soins d'une sœur.

L'impossibilité d'unir sa vie à la sienne, la pensée que l'inégalité

de leur condition sociale s'oppose à son bonheur, dévorent le

malheureux Antony, qu'aucune conviction religieuse ne soutient.

Tantôt, il jure qu'il triomphera de ces obstacles, même par le crime;

dans d'autres instants, il veut en finir avec ses tourments par sa

propre mort. Après plusieurs de ces alternatives cruelles, entremêlées

de quelques éclaircies heureuses, Antony veut enlever Adèle hésitante,

mais le colonel est de retour; il approche, il va paraître: Antony

embrasse Adèle et la tue. Puis il jette son poignard au pied du

colonel, en prononçant, pour sauver l'honneur de son amie, ce mot si

souvent répété: «Elle me résistait, je l'ai assassinée!»

De cette simple donnée Alexandre Dumas a largement tiré parti, pour le

développement des idées si chères à la poésie et au roman

contemporains, le doute et la glorification du suicide. «Douter, dit

Antony, voilà le malheur, mais lorsqu'on n'a plus rien à espérer ou à

craindre de la vie, que notre jugement est prononcé ici-bas comme

celui d'un damné, le cœur cesse de saigner, il s'engourdit dans sa

douleur. Et le désespoir a aussi son calme qui, vu par les gens

heureux, ressemble au bonheur. Il est probable que j'arriverais comme

les autres, après un certain nombre de pas, au terme d'un voyage dont

j'ignore le but, sans avoir deviné si la vie est une plaisanterie

bouffonne ou une création sublime...» Quant au suicide, Antony y est

conduit par sa disposition naturelle à souffrir profondément des

épreuves de la vie, à voir partout dans la société une sorte de

fatalité inéluctable. Il manque absolument de patience. A tout propos,

il s'irrite contre les traverses que rencontre son amour, avec une

violence qui dépasse toute raison. Un importun vient-il interrompre un

entretien: «Malheur, s'écrie-t-il sur le monde qui vient me chercher

jusqu'ici!» Une porte se referme-t-elle trop tôt sur ses pas, il

profère cette exclamation: «Mille démons!» Enfin il adresse à Adèle

d'Hervey ce propos peu séducteur: «Tu es à moi, comme l'homme est au

malheur!» Dans cet état, il se dit que pour sortir de l'enfer de cette

vie il ne lui faudrait que la résolution d'un moment. Pourquoi donc,

ajoute-t-il, ne le voudrais-je pas? Et se faisant lui-même juge dans

une question où il est intéressé, il déclare que sa souffrance dépasse

la somme de douleur qui revient à chaque individu, et que Dieu

lui-même doit avoir prévu qu'il succomberait sous ce fardeau. Ainsi,

toujours la même erreur, consistant à soutenir que le suicide est

légitime dès que la vie paraît intolérable, au lieu de reconnaître que

la vie doit être tolérable, puisque la mort ne vient pas d'elle-même

nous en délivrer! Toujours la même prétention à mettre de son côté la

puissance divine, dans le moment où l'on transgresse le plus gravement

ses lois!

Cependant Antony ne se tue pas. Il fait pis: il tue Adèle. Pour sauver

sa réputation? soit! Mais il n'en supprime pas moins une existence

humaine, il n'est pas suicide, mais homicide, et ce dénouement nous

fait faire un grand pas en dehors de notre terrain habituel. Il ne

s'agit plus seulement, d'une de ces défaillances qui portent surtout

préjudice à celui en qui elles se produisent; mais bien d'un attentat

contre autrui. Il y aurait peut-être une comparaison intéressante à

faire entre Antony et un criminel trop connu, qui, cinq ans après

l'apparition de ce drame, de la même main qui avait versé tant de

sang, et à la veille d'expier ses forfaits, essayait de les justifier

par de vains arguments, exprimait sous une forme prétentieuse

l'incertitude de ses idées sur «Dieu, le néant, notre âme, la nature»

et terminait par ce vers insouciant: «C'est un secret, je le saurai

demain...» Il ne serait pas sans utilité, de chercher quels rapports

existent entre certains criminels et certaines productions

littéraires. Mais ce rapprochement nous mènerait trop loin. Je me

contenterai de déterminer les conséquences plus directes et plus

visibles de l'œuvre d'Alexandre Dumas.

Dès la première représentation de cette pièce, l'effet en fut

irrésistible. «C'était, raconte Théophile Gautier, qui a en été

témoin, une agitation, un tumulte, une effervescence dont on se ferait

difficilement une idée aujourd'hui. Il y avait là des mines étranges

et farouches, des moustaches en croc, des royales pointues, des

cheveux mérovingiens ou taillés en brosse, des pourpoints

extravagants. Les jeunes femmes adoraient Antony, les jeunes hommes se

seraient brûlé la cervelle pour Adèle d'Hervey.» Le jeu des acteurs

attisait puissamment l'enthousiasme. Bocage, qui jouait Antony,

réalisait bien le caractère de ce personnage pour lequel «il fallait

une certaine fierté dédaigneuse, un mystère à la façon de Lara et du

Giaour, en un mot, une fatalité byronienne.» L'admiration alla

jusqu'au délire; et des partisans trop fanatiques de l'auteur

déchirèrent un certain habit vert qu'il portait, afin de conserver une

relique du grand homme.

Ces impressions persistèrent, et elles étaient encore assez vives en

1835, pour que Frédéric Soulié, dans son roman du _Conseiller d'État_,

et bien que lui-même ne fût pas le plus innocent des écrivains,

trouvât encore de l'à-propos à railler les admirateurs trop serviles

d'Antony. Il faisait ainsi le portrait de l'un d'eux: «Un tout jeune

homme de vingt ans, d'un beau visage de femme; de longs cheveux noirs

à la moyen âge; l'air souffrant; parfaitement busqué et élégamment

habillé, tout noir de satin.» Cet adolescent converse au bal avec une

femme charmante qui ne peut tirer de lui que des phrases amères et de

pâles sourires. Il lui confie enfin le secret de sa tristesse «d'une

voix sombre et en fatalisant son regard:--Hélas! madame, dit-il, je

m'appelle Antony!»--Tout est là: ce nom le prédestine au malheur. Et

pendant qu'il s'éloigne, la femme à laquelle il parlait explique à son

amie ce qu'il est: «M. Antony Leroux, dit-elle, est frappé

d'_Antoninisme_. Il est jeune, il est beau, il a un poignard dans sa

poche; il a un regard fatal, un amour qui tue, et par-dessus tout il

s'appelle Antony. La seule chose qui le gêne dans la fatalité de son

existence, c'est d'être si cruellement apparenté; c'est d'avoir père,

mère, frères, sœurs, tantes, oncles, cousins, cousines, de ne pas

marcher seul enfin dans le désert du monde avec son âme isolée, et son

nom à qui ne répond aucune voix amie.» La conduite de ce jeune homme

est conforme à son extérieur, et, dans la suite du roman, il débite à

Mme de Lubois, qui rit de lui, des réminiscences évidentes du

cinquième acte d'_Antony_. Donc, à une certaine époque, l'Antoninisme

a été une variété nouvelle de la maladie du siècle, et, s'il n'en fut

pas la plus redoutable, il en fut l'une des plus curieuses.

Peut-être, l'auteur d'_Antony_, en écrivant cet ouvrage, ne pensait-il

pas faire une œuvre nuisible. Personnellement éloigné de toute

mélancolie, il avait cru pouvoir s'emparer d'un sujet qui répondait à

l'état d'esprit de ses contemporains, et après y avoir appliqué son

talent, il était revenu à ces créations plus riantes, dans lesquelles

son inépuisable imagination aimait à se jouer. Mais, en flattant le

goût du public, il l'avait encore irrité, et l'avait façonné à l'image

de ses pensées d'un jour. Alexandre Dumas ne songeait plus, sans

doute, à son œuvre, quand l'affection bizarre qui en avait été la

suite était encore sensible. Au reste, elle-même devait se trouver

bientôt absorbée par une affection similaire. A côté «du mal

d'_Antony_,» il faut parler «du mal de _Chatterton_.»

Avant d'écrire le drame qui porte ce nom, Alfred de Vigny s'était déjà

fait connaître par d'autres ouvrages, ses poésies d'abord. On a dit

que son _Moïse_ (1822), était «l'expression par laquelle s'exhalaient

les angoisses du génie, et la solitude du cœur du poète.» Cependant

le sentiment de sa personnalité est si effacé dans ces vers, qu'Alfred

de Vigny ne m'a pas paru devoir figurer dans le groupe des poètes de

la Restauration voués à la mélancolie. Ce ne fut que bien plus tard

que sa poésie (_Les Destinées_, 1849-1862) laissa voir ouvertement le

scepticisme, le découragement de son âme, et cette idée de fatalité

qui lui semblait alors être le mot de l'énigme du monde. Toutefois,

dès 1832, dans une œuvre en prose, il avait posé le problème que

soulève le drame de _Chatterton_. Dans son _Stello_, il avait réuni à

la mort volontaire de Chatterton, la mort qui s'était imposée, sous

des formes différentes, à Gilbert et André Chénier. Dans sa pensée,

cette trilogie de martyres n'avait qu'un but, faire peser sur la

société la responsabilité de ces tristes événements. L'auteur reprit

cette thèse avec plus de force, en donnant son _Chatterton_ au Théâtre

Français, le 12 février 1835.

Il y montrait un jeune homme doué d'un talent précoce, mais méconnu

par un monde distrait ou intéressé; un jeune homme aimant, mais

honteux de sa misère qui, croyait-il, le dégradait aux yeux de la

femme aimée; désirant être aimé d'elle, mais malheureux d'apprendre

qu'il l'était en effet, déchiré par ces sentiments contraires, enfin

succombant sous le poids d'une dernière avanie que lui infligeait la

charité blessante d'un grand seigneur, et cherchant dans le poison un

remède à ses maux.

Rien de plus amer, de plus désespéré, que le langage de cet infortuné.

Il n'a pas de termes assez forts pour maudire la société. De croyances

propres à le retenir sur le bord de l'abîme, il ne lui en reste

aucune; et sa voix ne prend quelque douceur que quand il s'adresse à

la mort, «l'ange de la délivrance,» qu'il l'invoque et qu'il la salue.

Le fâcheux effet de ce rôle était encore accru par les déclarations

contenues dans la préface du drame. L'auteur y exposait que le poète,

répudié par la société, condamné à une vie de privations, et en

quelque sorte à «mourir en détail», n'a plus qu'à mourir d'un seul

coup. «Oui, disait-il, le suicide est un crime religieux et social,

mais le désespoir est plus fort que la raison, et, s'il l'emporte,

est-ce le poète ou la société qui est coupable? Eh! n'entendez-vous

pas le bruit des pistolets solitaires? leur explosion est bien plus

éloquente que ma faible voix. N'entendez-vous pas ces jeunes

désespérés qui demandent le pain quotidien et dont personne ne paie le

travail?» Il était cependant, selon lui, bien facile de les

satisfaire: il ne leur fallait que deux choses, «le pain et le temps.»

Ces théories, cette mise en scène ne pouvaient frapper impunément

l'esprit d'un auditoire ardent, sceptique et dévoré de la soif de la

gloire. Ce qu'elles y produisirent, on le sait. Une foule de

malheureux écrivains se reconnut en Chatterton, «l'homme à l'aspect

amer, romantique et fatal.» Ils crurent avoir son talent, parce qu'ils

avaient sa misère; un d'eux avait même résolu de se tuer au théâtre, à

l'instant même où le héros de la pièce s'empoisonne. On écrivait au

ministre de l'intérieur: «Des secours, ou je me tue!» M. Thiers,

c'était lui qui remplissait alors ces fonctions, disait qu'il lui

faudrait renvoyer toutes ces pétitions à M. de Vigny. Le mot était

plus que spirituel, il était juste.

Alfred de Vigny n'en voulut pas convenir. Il croyait, dit-on, n'avoir

fait qu'une œuvre d'art inoffensive; il parut étonné et protesta

vivement, quand on lui dit que, malgré leur forme élégante et leur

réserve délicate, de pareils plaidoyers ne tendaient à rien moins qu'à

autoriser chez des gens, trop portés à se croire victimes, toutes

sortes de représailles, depuis la révolte jusqu'au suicide. M. de

Pontmartin, qui nous rapporte ce fait, affirme que cet étonnement

était vrai, et ces protestations sincères. Mais alors, comment

l'auteur n'a-t-il pas prévu que l'étincelle qu'il laissait tomber au

milieu d'âmes chargées de haines sourdes et d'ambitions refoulées,

devait y provoquer d'inévitables explosions? et qu'il suffisait d'un

exemple poétique et séduisant pour déterminer, dans une société ainsi

préparée, une véritable épidémie de suicide? D'ailleurs, pour faire de

Chatterton un objet d'admiration, il avait dû altérer la vérité

historique. Le Chatterton anglais n'avait pas la candeur du Chatterton

français. Poète précoce, mais surtout habile imitateur des vieux

poètes, il n'avait pas hésité à tromper, par des procédés qui seraient

aujourd'hui sévèrement jugés, la bonne foi de ses concitoyens. Plus

tard, dans les luttes de la presse politique, il estimait que c'était

être un pauvre écrivain de ne pouvoir écrire pour deux partis

opposés. Porté à la misanthropie, au sarcasme, il parlait, au moindre

mécompte, de quitter la vie. Un travail excessif, une grande

irritabilité nerveuse, une disposition spleenétique, ont été les

raisons de son suicide. On voit qu'entre ce personnage et celui

d'Alfred de Vigny la différence est sensible. Le soin que l'auteur a

pris d'embellir cette figure ajoutait donc encore au danger que

recélait sa thèse.

Tous, sans doute, n'ont pas subi le prestige de cette œuvre. Comme

_Antony_, qu'il rappelle par tant de points, _Chatterton_ a rencontré

ses critiques. L'un d'eux, Théophile de Ferrière, un romantique

cependant, imagina d'enlever à Chatterton une partie de l'intérêt dont

il était entouré, en démontrant qu'il avait parfaitement survécu à

l'opium absorbé par lui. Mais ces résistances étaient rares, et le

gros du public se laissait entraîner dans une voie funeste. La

principale faute en revient à l'écrivain, qui a fait de ses belles

facultés un usage téméraire.

Alexandre Dumas et Alfred de Vigny, en ne prévoyant pas les suites

naturelles de leurs conceptions, ont certainement commis une

imprudence, d'autant moins excusable que leur pensée empruntait une

forme plus saisissante.

VIII

Les artistes.

Les poètes, les romanciers, les dramaturges, ne nous ont pas tout dit

sur le mal du siècle, pendant sa dernière période. Nous avons encore à

considérer le monde artistique de cette époque, et à rechercher quel

était son état moral.

C'en est un indice qu'une femme dont il a déjà été question plus haut,

et qui avait plus d'un talent, puisqu'elle était à la fois poète,

peintre et musicienne, Mlle Bertin, ait pris le _Faust_ de Gœthe pour

le sujet d'un opéra, représenté le 10 mars 1831. Mais c'était surtout

Berlioz qui personnifiait alors, dans l'ordre musical, les idées, les

sentiments qui nous occupent. «On trouvait dans ses œuvres, dit un

critique compétent, la profondeur shakespearienne des passions, les

rêveries amoureuses et mélancoliques, les nostalgies et les passions

de l'âme, les sentiments indéfinis et mystérieux que la parole ne peut

rendre, et ce quelque chose de plus que tout, qui échappe aux mots et

que font deviner les notes.» Il traduisait Gœthe dans ses mélodies,

le _Retour à la vie_, _la Ballade du pêcheur_. L'un des morceaux les

plus goûtés de son _Benvenuto Cellini_, est l'air de _la Mélancolie_.

Enfin, dans sa belle symphonie de la _Damnation de Faust_ (1846), on a

pu voir, sans trop de complaisance, «la profondeur sinistre et

mystérieuse, l'ombre où scintille vaguement l'étoile du microcosme,

l'accablement du savoir humain en face de l'inconnu, l'ironie

diabolique de la négation et la fatigue de l'esprit s'élançant vers la

matière.»

Je ne puis parler du rôle de la musique à cette époque, sans consacrer

une mention funèbre non plus à l'un des maîtres de cet art, mais à

l'un de ses interprètes. Le 8 mai 1839, un habile chanteur se tuait en

se précipitant d'une fenêtre. Le dérangement de son esprit explique

cet acte de désespoir; mais ce désordre lui-même ne se rattachait-il

pas à la perturbation qui s'était alors introduite dans tant d'âmes,

et qui en avait troublé l'équilibre?

La réflexion qu'inspire la mort volontaire qui, en 1839, attrista la

musique, peut s'appliquer au double suicide qui, quelque temps

auparavant, était venu désoler la peinture. Ce que Géricault avait

médité de faire, deux autres grands peintres l'avaient exécuté, en

1835, à trois mois d'intervalle. Le 20 mars, Léopold Robert s'était

coupé la gorge, à Venise; le 25 juin, on retrouvait, à Meudon, le

cadavre de Gros, qui s'était jeté dans la Seine.

Le caractère de Léopold Robert, pouvait faire présager sa fin

sinistre. Il était naturellement empreint de mélancolie; une passion

malheureuse avait achevé de l'égarer et il n'est pas difficile

d'apercevoir dans son dernier tableau, le _Départ des pêcheurs_,

composé sous l'empire de ces sentiments, une profonde impression de

tristesse.

Gros n'avait guère donné de signes d'une si sombre disposition.

Cependant on pourrait citer en ce sens, la _Sapho_ qu'il exposa en

1802, et qui est un type de gracieuse mélancolie. C'était, d'ailleurs,

une de ces natures qui ne se suffisent pas à elles-mêmes, qui ont

besoin d'appui au dehors et, dans sa jeunesse, il avait eu des accès

de découragement. Devant les difficultés réelles ou imaginaires de la

vie, devant les inévitables déceptions qu'elle renferme, il devait

vite s'affaisser et fléchir. Quand vint l'heure des luttes ardentes,

des critiques acerbes, il n'eut pas la force de les supporter, et se

croyant déchu dans l'opinion, il se tua «pour ne pas se survivre.»

Cette faiblesse chez un homme que ses goûts artistiques et les

tendances classiques de son talent paraissaient rendre moins

accessible que tout autre aux suggestions maladives de son époque,

nous éclaire, mieux encore que l'exemple des autres artistes que j'ai

nommés tout à l'heure, sur le mal qui minait alors notre pays.

IX

Les Jeunes Gens.

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 19 / 21 段