l'expression absolument fidèle et nullement forcée de l'état d'âme de
Mme Sand vers 1833? C'est ce qu'un de ses amis, M. Sainte-Beuve
lui-même, avait cru naïvement; mais elle ne voulut pas le laisser sous
l'empire de cette illusion. «Après avoir écouté _Lélia_, lui
écrit-elle en mars 1833, vous m'avez dit une chose qui m'a fait de la
peine, vous m'avez dit que vous aviez peur de moi. Chassez cette
idée-là, je vous en prie, et ne confondez pas trop l'homme avec la
souffrance. C'est la souffrance que vous avez entendue, mais vous
savez bien comme, en réalité, l'homme se trouve souvent au-dessous, et
par conséquent moins poétique, moins méchant et moins damné que son
démon.» Voilà la vérité réduite à ses simples proportions, et je le
regrette, du moins pour la considération de Georges Sand. En
grossissant son mal aux yeux d'autrui, en forçant sa plainte pour
augmenter la pitié, elle a imité ces supercheries de la mendicité qui,
pour émouvoir plus sûrement la charité du public, étale devant lui des
infirmités simulées, ou invoque des catastrophes imaginaires. C'est un
jeu dangereux et cruel, une triste spéculation sur la crédulité et la
sympathie de trop faciles lecteurs.
Il est fâcheux aussi d'avoir à reconnaître que ces violents
épanchements de verve amère, si funestes d'ordinaire pour autrui, ont
souvent pour l'écrivain qui s'y livre d'heureux effets d'apaisement,
et qu'au paroxysme de l'exaltation, ils font succéder une période de
calme. C'est ce que nous avons vu pour _Gœthe_ après _Werther_; c'est
ce qui s'est produit pour Mme Sand après _Lélia_. Sa pensée, soulagée
par cette création, est entrée dans une sphère plus sereine. Mais là
encore, elle n'a pas été exempte de nombreuses fluctuations.
C'est ainsi qu'au milieu d'une série de charmantes compositions,
inspirées par son séjour en Italie, elle donne, en 1834, son roman de
_Jacques_, où apparaît de nouveau la théorie et la justification du
suicide, dont elle va jusqu'à faire, comme l'a dit M. Poitou dans un
livre sur le roman contemporain, un acte sublime et un sacrifice
héroïque. C'est ainsi qu'à la même époque, elle nous montre, dans
_Sylvia_, une femme orgueilleuse, qui ne croyant personne digne de son
amour, se renferme dans une indifférence universelle. Faut-il
rapporter à la même inspiration un roman écrit bien plus tard, à une
époque qui dépasse la première moitié de ce siècle (1861), et au cours
d'une veine nouvelle et abondante de belles et graves productions, le
roman de _Valvèdre_? Sans doute, dans ce livre, il y a un personnage,
Francis Obernay, qui n'est autre chose qu'un revenant de 1830; et, de
plus, Mme de Valvèdre qu'il aime a bien des réminiscences de cette
époque. L'un est un poète, et il se décrit ainsi: «J'avais déjà
beaucoup lu, et bien que je n'eusse aucune expérience de la vie,
j'étais un peu atteint de ce que l'on a nommé la maladie du siècle,
l'ennui, le doute, l'orgueil.» L'autre est une femme ennuyée, rêvant
un idéal que le monde entier ne lui fournit pas, qu'elle aurait pu,
peut-être, en cherchant mieux, trouver tout simplement dans son mari,
et qu'elle croit rencontrer en Francis. Entre ces deux êtres, unis par
des tendances communes, éclatent des scènes dont la violence rappelle
certains traits d'_Adolphe_, d'_Amaury_ ou d'_Octave_, ou des
explications désolantes, dans lesquelles leur scepticisme commun, leur
mutuelle désillusion, leur égoïsme à deux, leur apparaît sous un jour
effrayant. Ces scènes ne les séparent point cependant, et ces deux
forçats reprennent une chaîne qui ne sera rompue que par la mort de
Mme de Valvèdre. On voit combien ces caractères se rapprochent des
types qui nous sont si connus. Mais, remarquons-le, Francis n'est pas
le vrai sujet du livre; il est bien inférieur au mari qu'il supplante
dans le cœur de sa femme; et rien ne semble plus misérable que cet
amant sans autorité sur celle-là même qu'il a entraînée dans sa vie
inutile, surtout quand on le compare à Valvèdre, au mari délaissé,
mais grand dans son isolement, au savant, à l'homme ferme et digne, à
la fois pratique et généreux, que Mme Sand représente comme le modèle
achevé de la génération virile et intelligente qui doit diriger notre
époque éclairée et industrieuse. C'est dans cette figure, plutôt que
dans le caractère usé de Francis, qu'il faut chercher la pensée et les
prédilections de Mme Sand dans sa dernière phase.
En matière religieuse surtout Mme Sand arrive dans cette suprême
période à une réelle pacification. Quelles qu'aient été les variations
de son esprit sur certains points, sur certains systèmes, quoiqu'elle
ait embrassé tour à tour des théories bien diverses, non seulement en
politique, mais en philosophie, elle s'est attachée de plus en plus à
une croyance consolante, qui est devenue le fond solide de sa pensée.
«Les formes du passé se sont évanouies pour moi, a-t-elle dit alors, à
la lumière de l'étude et de la réflexion; mais la doctrine éternelle
des croyants, le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances de
l'autre vie, voilà ce qui en moi a résisté à tout examen, à toute
discussion, et même à des intervalles de doute désespéré.»--«J'ai
besoin d'un Dieu,» disait-elle souvent. Et peu de temps avant sa mort,
elle écrivait: «Je sens Dieu, j'aime, je crois.»
Mais ce dernier état de son âme se rapporte à une époque que nous
n'avons pas à étudier ici; redisons seulement qu'en 1833, ainsi que
dans les années voisines de cette date, Mme Sand, a fait dans le
roman, une large place à la maladie du siècle, qu'elle a même eu le
tort de l'exagérer; et qu'elle semble avoir pris un dangereux plaisir
à raviver, en les retraçant, des douleurs auxquelles on ne doit
toucher que si l'on a l'espérance de les adoucir.
VI
Romanciers divers.
GAVARNI.--ULRIC GUTTINGUER.--FRÉDÉRIC SOULIÉ.--EUGÈNE SUE.
Dans la voie où elle s'avançait avec tant d'éclat, Mme Sand ne
marchait pas seule. Les romanciers, et Dieu sait s'ils furent nombreux
entre 1830 et 1848, s'y précipitaient à l'envi.
Le premier que je rencontre est surtout connu à un titre tout
différent. Longtemps on a ignoré que Gavarni eût un autre talent que
celui de crayonner les passions, les ridicules ou les vices de son
temps. On savait bien que cet artiste cachait sous une apparence
frivole un fonds de philosophie morose. Les légendes de ses spirituels
dessins contiennent souvent «des mots d'une profondeur qui font
frissonner;» mais, en somme, on ne connaissait que l'auteur de
brillantes fantaisies, le Gavarni caricaturiste. Il était réservé à M.
Sainte-Beuve de découvrir le Gavarni romancier, récompense bien
légitime de tant de recherches curieuses. M. Sainte-Beuve n'a pas
gardé pour lui cette découverte; il a publié, en 1863, une analyse et
des fragments de l'œuvre inédite et même inachevée, sur laquelle il
avait mis la main. Or, cette œuvre nous représente précisément une
jeune femme du meilleur monde, atteinte de la maladie du siècle.
_Marie***_ est une nature agitée et bizarre; elle se penche sur
l'abîme de l'amour coupable, mais elle se cramponne à ses bords; elle
analyse tous ses sentiments, elle doute d'elle-même, et détruit par
ses exigences, ses raffinements en matière d'idéal, le bonheur auquel
la convie celui qui l'aime. Elle parle de «ce besoin d'aimer qui ne
peut être effacé par rien.» Elle dit à son amant: «Tout ce qui est
grand est triste.» Enfin, elle écrit à Michel: «Je vous aime de toutes
les puissances de mon cœur et je ne veux pas de votre amour.» En
prenant cette attitude et en tenant ce langage, elle cède à je ne sais
quel besoin de tourmenter elle-même et ceux qui l'approchent, de se
jouer au milieu du danger, de jouir et de souffrir à la fois. La
principale cause de cet état anormal, ce sont, selon l'auteur, les
habitudes d'esprit contractées dans la société moderne et la lecture
des écrits et surtout des romans de l'époque. «Que n'êtes-vous Marie,
lui dit Michel, une pauvre fille habitant quelque mansarde! Vous
auriez honorablement travaillé toute la semaine... Vous n'auriez vu
que moi en moi, comme je ne chercherais que vous en vous. Et vous ne
sauriez pas lire, Marie! heureusement! Vous dites que vous m'aimez,
Marie! vous aimez l'amour, l'amour qui se lit dans les livres... Où
avez-vous été prendre toute cette tristesse? Vous vous préoccupez des
rêves creux de votre héroïne. Ce roman--il ne le nomme pas--est un
bien plus mauvais livre que beaucoup d'autres. Son moindre tort est de
faire croire à un malheur de plus. Ce livre dispose l'imagination
d'une certaine façon, pour la désoler ensuite, selon la fantaisie de
l'auteur, grand artiste mais pauvre philosophe! Le monde réel, le
présent n'est pas si désenchanté que vous voulez le voir, allez!...
Pourquoi se faire un tourment de l'esprit? Pourquoi n'être pas
doucement joyeux? Avec les lettres, les sciences, les arts, nous avons
encore l'amour, l'amour qui vaut tout cela, cent fois tout cela!»
J'abrège ces conseils dont la moralité glisse sur une pente trop
facile, mais qui ont le mérite d'être intelligibles, tandis que la
vertu de Marie est faite de contradictions et de nuages. Aussi, entre
elle et lui, l'illusion ne tarde pas à se dissiper; Michel reconnaît
qu'il ne peut se faire aimer de Marie, et, à une lettre décisive sur
ce point, il répond par un dernier adieu: «Je commence à voir clair en
nous. Vous me disiez si fermement que j'étais froid et que
j'analysais, que parfois je croyais que vous m'aimiez beaucoup et que
je vous aimais un peu. Vous m'auriez fait croire que je ne vous aimais
pas! Votre orgueil est d'une éloquence étrange. N'écrivez jamais,
Marie, à l'homme qui vous aimera!»
Le caractère de _Marie_ est-il sorti de l'imagination seule de
l'auteur? N'est-il point le résultat d'observations faites sur la
société de son temps? Sainte-Beuve qui l'a si bien connue, cette
société, a constaté l'exactitude historique de ce portrait et y a
apposé sa date. «Cette femme, dit-il, est bien de son temps: il y a
mélange et conflit en elle; elle a le goût des beaux sentiments, des
grands sentiments, un peu de mélancolie, de la métaphysique; elle lit
le roman du jour, Georges Sand et Balzac... elle n'est pas non plus
sans une teinte marquée de religion, elle observe les dimanches et ne
manque pas les sermons du carême. C'est une figure d'une grande
vérité; plus d'une jeune femme du faubourg Saint-Germain devait être
ainsi vers 1835..... Il y a chez elle des restes d'Elvire; il y a des
commencements de Lélia. La maladie de 1834 agit sur cette imagination
de femme; l'esprit aussi a ses modes. Elle a des Pères de l'Église et
du Voltaire, et du roman noir dans la tête, et du Byron, et avec cela
de brusques éclats de joie enfantine, mais ils sont courts, Marie lit
trop, je l'ai dit, elle est pleine de ces livres du temps où l'on ne
parlait jamais d'amour sans parler de croyance et sans faire
intervenir l'humanité.» Marie n'est donc pas un personnage de pure
fantaisie, mais ce personnage n'aurait jamais peut-être existé sans
Lélia.
A côté de la figure féminine esquissée par Gavarni on peut placer un
portrait d'homme du monde du même temps, que nous devons à Ulric
Guttinguer.
Les débuts d'Ulric Guttinguer datent de la Restauration et même de
l'Empire, mais les œuvres qu'il a publiées à cette époque, plutôt
tendres que maladives, n'ont rien à démêler avec le mal du siècle.
L'ouvrage par lequel il nous appartient vraiment est le roman
d'_Arthur_, publié seulement en 1836.
D'abord partisan des classiques, Guttinguer s'était hautement rallié
au romantisme. Il s'était pris d'affection pour ses plus mélancoliques
représentants. De leur côté, ceux-ci lui rendaient avec usure sa
sympathie. Ils admiraient en lui cette auréole qui brille, aux yeux
des jeunes gens, sur le front des hommes qui ont déjà traversé les
orages de la passion; ils s'inclinaient devant le prestige d'une
tristesse dont on se répétait mystérieusement l'origine.
Alfred de Musset lui a adressé des vers où il le peint comme un ange
tombé du ciel, s'en allant triste et courbé et portant dans son cœur
un abîme de douleurs dont nul œil n'a pénétré les ondes.
Sainte-Beuve a parlé de lui dans des termes analogues (décembre 1836).
Il avait reçu ses confidences, et en avait gardé une impression si
profonde qu'il avait rêvé «avec lui, près de lui, sous ces ombrages
qu'Arthur (c'est-à-dire Guttinguer) sait si bien décrire, un grand
roman poétique, et qui était déjà commencé, quand _Juillet_ est venu
pour toujours l'interrompre, et dont le héros n'était autre qu'Arthur
lui-même.» Sainte-Beuve cite même un fragment de ce roman ébauché, qui
dépeint l'invasion de la satiété dans un cœur fatigué d'avoir trop
aimé. Cet essai n'a pas été achevé. Mais nous pouvons y suppléer en
partie, car nous en avons un aperçu dans le roman même de _Volupté_.
Sainte-Beuve nous apprend, en effet, à travers quelques détours, que
«si l'auteur de _Volupté_ avait connu l'auteur d'_Arthur_ (et il
l'avait en effet connu), il semblerait avoir songé expressément à lui
dans le portrait de l'ami de Normandie,» c'est-à-dire d'un homme qui
s'est longtemps adonné à de frivoles amours, qui cherche à rompre ses
liens sans y parvenir, et se décourage de la vanité de ses tentatives.
Ces indications font déjà connaître la nature aussi tendre que
mélancolique de Guttinguer. Cette nature se montre mieux encore dans
_Arthur_.
Ce roman est divisé en deux parties, l'une intitulée _Mémoires_,
l'autre _Religion et Solitude_. La première contient le récit des
folies du héros, la seconde, celui de sa conversion. Aux incidents des
diverses passions qui ont agité son cœur, on voit succéder de pieuses
effusions et des méditations religieuses. De même, _si parva licet_,
saint Augustin a réuni dans ses confessions, d'une part l'aveu de ses
erreurs, et de l'autre des dissertations sur les plus hautes questions
religieuses. Du reste, le romancier de 1836 ne se propose pas un but
moins édifiant que le grand évêque du quatrième siècle. Il ambitionne
pour son héros une place qui n'était pas prise, selon lui, dans la
littérature contemporaine. «_Werther_, _Saint-Preux_, _René_,
_Obermann_, dit-il, sont des types sublimes mais dangereux de l'homme
sensible. Leur exemple a fait du mal, tout en intéressant vivement et
noblement les cœurs. Quand nous avons eu admiré, applaudi, nous avons
gémi, et voilà tout. _Werther_, c'est le suicide; _Saint-Preux_, c'est
la philosophie; _René_, le vague, l'abandon; _Obermann_, le
découragement; _Arthur_ voudrait être la religion.» Cette prétention
peu modeste, je n'ai point à rechercher si elle est justifiée par
l'œuvre de Guttinguer. Ce qui me touche, c'est l'état qui précède la
conversion d'Arthur. Jusque-là, en effet, il est bien, lui aussi, un
fils du siècle. Il a quelque chose du vague de René, du découragement
d'Obermann; il a de plus, l'impuissance de cœur que Benjamin Constant
nous a fait voir dans _Adolphe_, et Alfred de Musset dans _la
Confession_. Arthur recueille comme eux le fruit d'une jeunesse mal
gouvernée, et Guttinguer entend montrer par son exemple que, «même
avant l'âge de la caducité, la fatigue de l'esprit, la perte de la
jeunesse, enfin toute la misère des amours éteints et des séductions
évanouies peut vous apparaître.»
Cependant Arthur conserve quelques traits de caractère qui le
distinguent de ses aînés. Au physique, comment est-il représenté? «Il
n'a plus de jeunesse, dit de lui une femme dont il s'occupe, et n'a
rien de l'âge mur. Ses traits sont pâles et flétris, et sa physionomie
vive et par moment trop animée, contraste avec la fatigue de cet être
courbé sous les ravages des émotions passées... C'est un mélange du
gymnase, de Corinne et de la comédie française; le Werther s'y montre
par instants, mais avec une certaine pudeur.» C'est un élégant, c'est
un beau. Au contraire, Octave et Adolphe étaient plus poètes qu'hommes
du monde. Au moral, Arthur est moins agité qu'eux, moins fiévreux,
moins violent; mais à voir le fond des choses, il est tout aussi
épuisé. Quoiqu'il cherche d'abord à lutter contre l'envahissement de
la lassitude, et qu'il veuille à tout prix rester debout, le mal gagne
sourdement. Il lui monte au cœur comme des dégoûts de sa position
«d'homme sentimental dont les chagrins ont affaibli et découragé les
facultés, troublé la conscience, flétri le cœur.» Il sent en lui
«l'ennemi cruel et implacable:
Le cœur aimant qui ne peut plus aimer.»
Ce dégoût croissant, il l'analyse avec profondeur. On a beaucoup
vanté, au temps de la publication d'_Arthur_, une scène, remarquable
en effet, le départ d'Arthur en automne par un temps triste, sur une
route boueuse, ces misères du cantonnier qui casse son caillou du
matin au soir, ce jurement et ces coups de fouet du roulier, ce réveil
hideux d'une diligence qu'on rencontre, «toute cette nausée du mal
dont est saisi l'oisif et le voluptueux, lui-même dévoré dans son
cœur.» Citons la conclusion de ce triste tableau, le cri qu'il
arrache à la poitrine d'Arthur: «O solitude, solitude, éloignement,
séparation des hommes! comment n'êtes-vous pas recherchés avec avidité
par ceux qui pouvaient marcher dans vos délices et dans votre
indépendance? Jouissance divine de l'isolement, quand donc me viendra
tout à fait votre amour céleste? Mais il n'y a qu'à vos prédestinés
que vous en accordez le goût et le besoin!» Ce mouvement éloquent, M.
Victor Hugo n'a-t-il pas voulu l'imiter, quand deux ans après
_Arthur_, dans la pièce qui a pour titre: _Mélancholia_, à la suite
d'une énumération de toutes les misères du monde, il s'écriait en
forme de conclusion: «O forêts, bois profonds, solitudes, asiles!»
Enfin, au prix de longs efforts, Arthur triomphe de lui-même; il se
retire dans cette solitude appelée de tous ses désirs; à tant de vide,
de trouble, d'ennui, succède pour lui une période de repos. Il
s'abandonne à de pieux épanchements, «au milieu du silence des bois,
en face des magnifiques spectacles de l'Océan.» Tantôt, il consacre de
longues heures à la lecture de quelques livres pieux, auxquels il se
permet d'ajouter les œuvres de Lamartine, «et les _Consolations_ de
M. Sainte-Beuve.» Tantôt, comme un Obermann chrétien, il emploie son
temps à des travaux rustiques. Mais, à partir de ce moment, il est
guéri et ne doit plus nous occuper.
Jusqu'à présent, je n'ai parlé, en dehors de l'œuvre de Georges Sand,
que de romans exempts de déclamations et de théories funestes. Mais ce
genre littéraire n'a pas toujours été aussi inoffensif. Il est tombé
dans bien des excès, auxquels il nous faut venir.
Frédéric Soulié, qu'on nous représente comme une nature mélancolique
et rêveuse, a, comme chacun sait, déversé son humeur sombre dans de
longues et lugubres histoires. Il n'y aurait cependant pas lieu de
mentionner ici ses œuvres, s'il n'avait écrit que _Les deux Cadavres_
et les _Mémoires du Diable_, où l'on trouve accumulé tout ce que
l'imagination peut concevoir d'horreurs physiques et morales. Mais il
a fait plus; lui aussi, il a préconisé le suicide. Dans le
_Conseiller d'État_ (1835), il le déclare bon pour certaines
circonstances. Il en réserve bien le bénéfice aux indigents ou aux
coupables: «Le suicide, dit-il, n'est que le droit du crime, ou celui
de la misère; il n'y a que le remords et la pauvreté qui soient
insupportables.» Cependant, pour être restreint dans son usage, le
suicide comporte encore, chez l'auteur, une large application, et,
chose grave, dans ces limites, il est consacré comme un droit. Sans
doute, les héros du roman dont je parle, Mme de Lubois et Maurice,
après avoir successivement conçu le projet de se donner la mort, et en
avoir préparé l'exécution, l'abandonnent pour se réunir l'un à
l'autre, et remplacent le suicide par l'adultère; mais la théorie n'en
est pas moins posée, et c'est le cas de dire, en rappelant un mot bien
connu, qu'il faut haïr les mauvaises maximes, plus encore peut-être
que les mauvaises actions.
A cet égard, Eugène Sue n'est pas plus irréprochable que Frédéric
Soulié. Il a même encouru un blâme plus sévère.
Je dois cependant commencer par excepter de ce jugement une œuvre
d'Eugène Sue, qui me paraît devoir être appréciée avec une certaine
indulgence: _Arthur, journal d'un inconnu_ (1838). Arthur,--est-ce le
roman de Guttinguer qui avait donné à Eugène Sue l'idée de ce
nom?--est la personnification de la méfiance de soi-même, unie à des
qualités qui devraient éloigner ce sentiment. Pourquoi cette infirmité
chez Arthur? «Parce qu'ayant, nous dit l'auteur, conscience de sa
misère et de son égoïsme, et que, jugeant les autres d'après lui, il
se défie de tout; parce qu'il doute de son propre cœur; que doué
pourtant de penchants généreux et élevés, auxquels il se laisse
parfois entraîner, bientôt il les refoule impitoyablement en lui de
crainte d'en être dupe; parce qu'il juge ainsi le monde, qu'il les
croit sinon ridicules, du moins funestes à celui qui s'y livre.»
Ajoutez à cette disposition «des instincts charmants de tendresse, de
confiance, d'amour et de dévouement, sans cesse contrariés par cette
défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance
fatale et précoce des plaies morales de l'espèce humaine; un esprit
souvent accablé, inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif,
ironique et brillant; une fierté ou plutôt une sensibilité, à la fois
si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu'elle s'exalte jusqu'à
une froide et implacable méchanceté, si elle se croit blessée, ou
qu'elle s'éplore en regrets touchants et désespérés, lorsqu'elle a
reconnu l'injustice de ses soupçons.» Vous avez ici tout _Arthur_, et
vous embrassez d'un seul coup d'œil tous les incidents du roman,
qu'on peut définir, comme le héros le fait lui-même: «Une lutte
perpétuelle entre son cœur qui lui disait: crois, aime, espère; et
son esprit qui lui disait: doute, méprise, crains.» Ajoutons qu'Arthur
ne guérit pas, et que, s'il paraît à la fin du roman avoir trouvé le
repos et le bonheur, c'est que le temps seul lui manque pour retomber
dans ses agitations passées, et qu'un brusque et sanglant dénouement
vient mettre fin pour toujours à ses souffrances. On le voit, un tel
caractère appartient bien à la maladie du siècle; il en présente les
principaux symptômes. Sainte-Beuve a dit que «c'était du La
Rochefoucauld développé et senti, du Machiavel domestique.» Il me
semble que c'est aussi, et surtout, de l'homme du XIXe siècle, de cet
être compliqué, divers, contradictoire, souffrant de sentiments qui
s'entre-détruisent, et incapable de réaliser cette unité morale, sans
laquelle il n'est point de paix ni de félicité. Quelques pages du
livre rappellent, d'ailleurs, des passages de _René_, d'_Adolphe_, ou
de la _Confession d'un enfant du siècle_, et on peut mentionner, à ce
titre, le chapitre intitulé: _Le Deuil_, qui raconte les entretiens
d'Arthur avec un père sceptique, son séjour dans une terre de famille,
au sein de la solitude, et dans le silence des immenses allées de
charmille qui enveloppent le château. Ce roman fait donc bien partie
de la littérature mélancolique, mais non pas, il faut le reconnaître,
de la plus malsaine. Malheureusement, on ne peut en dire autant de
plusieurs autres œuvres d'Eugène Sue.
«Vivant, a dit un de ses biographes, au milieu d'une société
spirituelle, ambitieuse, incrédule et blasée, dont le don Juan de
Byron était l'idéal, il montra chez ses héros le dédain aristocratique
et le vice élégant unis à la misanthropie, au scepticisme à outrance,
au désillusionnement systématique. Szaffie, Vaudrey, l'abbé de Cilly,
Falmouth, tous ces personnages, dont la persistante ironie nous
irrite, étaient alors à la mode, et Eugène Sue leur dut son succès.»
Sainte-Beuve exprime la même pensée en disant que le type de
prédilection d'Eugène Sue est une sorte de «don Juan positif,» un
caractère composé «de désillusionnement systématique, de pessimisme
absolu,» se traduisant par »un jargon de rouerie, de socialisme et de
religiosité,» par des prétentions au genre Régence, par des orgies à
froid, ou une révoltante brutalité.
Les différentes éditions de ce type dépravé se ressemblent trop pour
qu'il soit utile d'en reproduire la série complète. J'insisterai
seulement sur les captieuses théories, que l'auteur prête trop souvent
à ses personnages en matière de suicide, et sur la fréquente et
déplorable application qu'il en fait.