une enfance solitaire; comme Maurice, elle aspire à un idéal élevé,
accuse la prétendue pauvreté de son esprit, le vide de sa vie
intérieure, l'ennui qui l'atteint; enfin n'est soutenue que par le
sentiment religieux. En maint endroit, on pourrait rapprocher le
_Journal_ d'Eugénie de celui de Maurice; on trouverait dans l'un et
l'autre les mêmes impressions intimes, et on les trouverait presque
aux mêmes dates.
Je ne vais pas jusqu'à prétendre que les deux manuscrits pourraient
être confondus, et indifféremment attribués à la sœur ou au frère; la
femme ici ne perd pas son caractère propre. Au milieu de sa
mélancolie, elle conserve son charme et sa grâce. D'un autre côté, je
ne dois pas omettre de remarquer que chez elle la religion est plus
nette, plus pratique que chez Maurice de Guérin, que par ce côté
encore, sa tristesse est moins pesante. Mais, répétons-le, cette âme
traverse les mêmes angoisses, se plaint des mêmes sécheresses et s'use
dans les mêmes souffrances que nous venons d'étudier. On en suit
l'histoire jour par jour:
«13 avril 1835: Il y a de ces moments de défaillance où l'âme se
retire de toutes ses affections, et se replie sur elle-même comme bien
fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que
faiblesse. Il la faut surmonter».--«22 mai 1835: L'ennui est le fond
et le centre de mon âme aujourd'hui...»--19 juin 1835: Ma tête est
vide à présent; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon
esprit tarit comme une source, puis il recoule.»--«1837: (sans autre
date): Je souffrais, je souffre encore, mais ce n'est qu'un reste, un
malaise qui va finir; même je ne sais pas ce que c'est ni ce que j'ai
de malade: ce n'est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du corps;
c'est dans l'âme, pauvre âme malade!»--«1er février 1838: jour
nébuleux, sombre, triste, au dehors et au dedans.»--«27 mai 1838: Ce
n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin
de notre pauvre esprit; on sent que c'est fait pour nous, que nous
avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes
plus que les nains de l'intelligence; chute, chute qui se retrouve
partout!»
Pour calmer ces agitations de son esprit, Eugénie de Guérin cherche à
s'endormir dans des habitudes régulières, monotones même s'il le faut.
Elle écrit le 13 mai 1839: «Si je pouvais croire au bonheur, a dit M.
de Chateaubriand, je le chercherais dans l'habitude, l'uniforme
habitude qui lie le jour au jour, et rend presque insensible la
transition d'une heure à l'autre, d'une chose à une autre chose; il y
a repos dans cette vie mesurée, dans cet arrangement que s'imposent
les religieux... Il n'attendent pas, ou ils savent ce qu'ils attendent
ces hommes d'habitude; et voilà l'inquiétude, l'agitation, le chercher
de moins pour ces âmes. J'en conclus qu'il est bon de savoir ce que
l'on veut faire...» Ici jetons un regard en arrière. Nous l'avons vu,
non seulement Chateaubriand, mais encore Jean-Jacques Rousseau et
Senancour, ont vanté le pouvoir salutaire de l'habitude, les
ressources qu'on y trouve contre les tourments de l'âme; et voilà qu'à
trente ans d'intervalle une jeune femme solitaire vient ajouter à ces
autorités son témoignage modeste mais précieux!
Mais, quand elle écrivait ces lignes, le mal dont souffrait Eugénie
de Guérin n'était déjà plus guérissable. La mort de son frère ne tarda
pas à venir lui porter le dernier coup, et elle disait, le 2 mai 1840:
«Je n'ai plus d'intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout
meurt; je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale, état
d'indicible souffrance.»
L'agonie de l'âme, plus cruelle que celle du corps, tel est l'état
qu'ont éprouvé Maurice et Eugénie de Guérin. Intelligences d'élite,
nobles cœurs, ils n'ont goûté dans leur plénitude aucune jouissance.
Une tristesse secrète s'étendait comme un voile funèbre sur toute leur
existence. On eût dit qu'en eux avait été brisé de bonne heure le
ressort qui met en mouvement toutes les forces de l'âme, et que ces
organisations délicates manquaient du principe même de la vie.
A voir se reproduire, chez deux êtres, issus de la même source, un
phénomène identique, on ne peut s'empêcher de penser que ce phénomène
a précisément pour cause leur commune origine. Les influences
transmises avec le sang sont peut-être, en effet, la meilleure
explication des troubles dont ils ont souffert tous deux. Ajoutons-y
les impressions d'une enfance austère, et nous aurons toutes les
raisons d'une tristesse qui présente un caractère respectable. Il faut
remonter assez loin dans cette étude, pour trouver d'aussi parfaits
exemples de détachement et de modestie. Ces douces images reposent de
tant de figures dans lesquelles se dissimulent mal l'amour-propre et
la préoccupation de l'effet, mais il est temps de nous en séparer afin
de reprendre et d'achever, quelles qu'en puissent être les fâcheuses
rencontres, la série de documents que nous avons encore à parcourir.
V
Georges Sand.
Quittons le domaine mixte où la poésie s'associe avec la prose; le
roman seul doit nous occuper en ce moment, et nous devons l'envisager
tout d'abord dans son plus glorieux représentant. Je n'entends pas
faire ici de Mme Georges Sand une étude complète. Parler de toutes les
phases que son existence a parcourues, de toutes les influences que
son esprit a subies, de toutes les transformations qui se sont
accomplies dans son être moral, c'est une tâche considérable et qui
dépasse beaucoup les bornes de ce travail. Je dois me renfermer dans
la période de sa vie où elle a suivi le mouvement imprimé par l'école
mélancolique. Cette période atteint, vers 1833, son point culminant;
c'est là surtout que je l'observerai. Mais il est nécessaire de
remonter tout d'abord à son point de départ.
Dans un ouvrage sur le roman contemporain, M. Nettement a dit avec
esprit, en rappelant que Georges Sand appartenait à une famille
romanesque, qu'au milieu de ces romans qui s'agitaient autour d'elle,
elle était le plus chimérique et le plus passionné de tous. Placée
dans un couvent à Paris, de 1817 à 1820, son premier rêve fut de se
croire appelée à la vie monastique; et elle se trouva plus tard une
vocation pour l'existence pastorale et solitaire. A Nohant, elle lut,
outre Byron et Shakespeare, dont elle devint dès lors l'admiratrice,
deux écrivains qui exercèrent sur elle une influence plus profonde
encore, Chateaubriand et Jean-Jacques Rousseau. Tout le monde sait que
par le style elle procède de ces deux grands modèles; le second
surtout lui a inspiré un culte qu'elle n'a jamais cherché à nier; et
bien longtemps après la date à laquelle je me place en ce moment, elle
a déclaré qu'elle lui était restée fidèle, «fidèle, ajoutait-elle,
comme au père qui m'a engendré, car s'il ne m'a pas légué son génie,
il m'a transmis, comme à tous les artistes de mon temps, l'amour de la
nature, l'enthousiasme du vrai, le mépris de la vie factice, et le
dégoût des vanités du monde.» Mme Sand, ou plutôt Aurore Dupin, était
dès lors préoccupée des plus hautes questions. «Ce qui m'absorbait à
Nohant, comme au couvent, a-t-elle dit, c'était la recherche anxieuse
ou mélancolique, mais assidue, des rapports qui doivent exister entre
l'âme individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu.»
Recherche mélancolique ou même anxieuse, dit Mme Sand, et, en effet,
cette recherche avait ses chances et ses fortunes diverses, car entre
des phases de satisfaction et de sérénité pour la raison, il y avait
«des intervalles de doute désespéré.» D'un autre côté, le milieu dans
lequel vivait Mme Sand lui semblait si peu gai, la sévérité dont elle
se sentait entourée de la part des bourgeois de la Châtre, et qu'elle
bravait d'ailleurs, était si dure, «son existence domestique était si
morne et si endolorie, son corps si irrité par une lutte continuelle
contre l'accablement», qu'elle en arriva à être fatiguée de la vie et
tentée de s'en débarrasser.
L'_Histoire de sa vie_ dont nous tirons ces détails nous apprend que,
pour réaliser ce sombre dessein, c'était l'eau surtout qui l'attirait.
Elle se promenait au bord de la rivière, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé
un endroit à sa convenance. Là, elle se demandait si le moment était
venu de disparaître. Un jour, traversant un gué, elle lança son cheval
vers la partie la plus profonde et la plus dangereuse. Heureusement
l'animal la ramena vers la rive, et la jeune fille en qui cet incident
réveilla l'instinct de la conservation se trouva guérie de ses
velléités de suicide.
Tels furent les débuts de cet esprit bizarre. Passion de la solitude
et de la rêverie, tendances à la fois mystiques et sceptiques,
attrait momentané vers la mort volontaire, presque tous les principaux
traits de la maladie du siècle se reconnaissent alors en elle. Son
mariage en 1822, la nouvelle vie qui en résulte pour elle jusqu'en
1831, son arrivée à Paris à ce moment, ses efforts pour se créer par
sa plume l'indépendance, toutes ces circonstances qui changeaient
profondément son existence et la mettaient en contact journalier avec
le monde, ont-elles modifié ses premiers sentiments? On trouve la
preuve du contraire dans quelques-unes de ses plus anciennes
créations.
Qu'est-ce, en effet, qu'_Indiana_ (1832)? Une femme qui aspire, dans
une attente fiévreuse, ennuyée et désespérée, à l'amour qui doit
ranimer sa vie. Georges Sand a nié qu'_Indiana_ fût son portrait; elle
a, d'ailleurs, prétendu qu'elle ne s'était jamais mise en scène sous
des traits féminins. Mais j'ai peine à croire que l'idée des soucis
d'Indiana n'ait pas été suggérée à l'écrivain par une disposition
quelque peu analogue qu'il trouvait en lui-même. Au surplus, si Mme
Sand ne s'est jamais peinte dans le costume de son sexe, il faut la
chercher, dans ses œuvres comme dans sa vie réelle, sous des
vêtements virils; et alors n'est-ce pas elle que, dans le roman de
_Valentine_ (1832), on doit voir sous les traits d'un jeune étudiant,
né ennuyé, rempli d'aspirations vagues, de désirs d'indépendance, de
haine et de mépris pour les conventions sociales et les situations
vulgaires? Mais un ouvrage plus éclatant vient jeter une pleine
lumière sur ce qu'était Mme Sand en 1833. Je veux parler du roman de
_Lélia_ qui parut en cette année. Quoi qu'elle ait pu dire, ici il est
impossible de ne pas la reconnaître.
Quel est, tout d'abord, le sujet de _Lélia_? Dans l'intention de Mme
Sand les personnages de ce roman «représentent chacun une fraction de
l'intelligence philosophique du XVIIIe siècle: Pulchérie,
l'épicuréisme, héritier des sophismes du siècle dernier; Sténio,
l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps où l'intelligence monte très
haut, entraînée par l'imagination, et tombe très bas, écrasée par une
réalité sans poésie et sans grandeur; Magnus, les débris d'un clergé
corrompu et abruti, et ainsi des autres. Quant à Lélia, je dois
avouer, dit-elle, que cette figure m'est apparue au travers d'une
fiction plus saisissante que celles qui l'entourent. Je me souviens de
m'être complu à en faire la personnification encore plus que l'avocat
du spiritualisme de ces temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez
l'homme à l'état de vertu, puisqu'il a cessé de croire au dogme qui le
lui prescrivait, mais qui reste et restera à jamais, chez les nations
éclairées, à l'état de besoin et d'aspiration sublimes, puisqu'il est
l'essence même des intelligences élevées.» Et elle ajoute, que ces
aspirations sont accompagnées de souffrance, et, après avoir parcouru
les œuvres, «sceptiquement religieuses ou religieusement sceptiques,
expression puissante et sublime de l'effroi, de l'ennui, et de la
douleur dont cette génération est frappée» elle s'écrie: «combien
sommes-nous qui avons pris la plume pour dire les profondes blessures
dont nos âmes sont atteintes, et pour reprocher à l'humanité
contemporaine de ne nous avoir pas bâti une arche où nous puissions
nous réfugier dans la tempête!--Nous étions tant qu'on ne pouvait pas
nous compter. Le doute et le désespoir sont de grandes maladies que la
race humaine doit subir pour accomplir ses progrès religieux.
Acceptons donc comme une grande leçon les pages sublimes où René,
Werther, Obermann, Conrad, Manfred, exhalent leur profonde amertume
avec le sang de leur cœur; elles ont été trempées de leurs larmes
brûlantes; elles appartiennent plus encore à l'histoire philosophique
du genre humain qu'à ces annales poétiques.»
Ainsi le type qui donne à la pensée de l'auteur sa véritable
expression, comme il donne son nom à l'ouvrage, est celui de _Lélia_,
et _Lélia_ signifie l'angoisse philosophique, les tourments de la
recherche de la vérité, ou plus simplement le doute; non pas le doute
raisonnant qui avait été une arme de combat pour le XVIIIe siècle,
mais le doute inquiet et maladif. M. G. Planche, dans une étude sur
Mme Sand, a traduit _Lélia_ par cette formule: «l'incrédulité du cœur
née de l'amour trompé.» Il me semble qu'il a négligé le côté dominant
de la physionomie de _Lélia_ pour s'attacher à un détail secondaire.
Le grand mal de _Lélia_ c'est l'incrédulité de l'esprit, l'impuissance
de la raison, et la disproportion cruelle qui dans la recherche de la
vérité existe entre la violence de nos efforts et la pauvreté de leurs
résultats.
Pour exprimer cette infirmité, Mme Sand trouve d'éloquents accents et
des formes remarquablement variées. Par exemple, à Sténio qui lui
demande l'explication de son attitude à la fois hautaine et pieuse
dans une église, elle répond: «Que t'importe cela, jeune poète?
pourquoi veux-tu savoir qui je suis et d'où je viens? je suis née
comme toi, dans la vallée des larmes, et tous les malheureux qui
rampent sur la terre sont mes frères..... tous deux condamnés à
souffrir, tous deux faibles, incomplets, blessés par toutes nos
jouissances, toujours inquiets, avides d'un bonheur sans nom toujours
hors de nous, voilà notre destinée commune.»
Une autre fois, comme Sténio cherche à la consoler: «Eh bien!
s'écrie-t-elle, je souffre mortellement à l'heure qu'il est; la colère
fermente dans mon sein. Voulez-vous blasphémer pour moi? cela me
soulagera peut-être? Voulez-vous, jeune homme pur et pieux, vous
plonger dans le scepticisme jusqu'au cou et rouler dans l'abîme où
j'expire? je souffre et je n'ai pas de force pour crier. Allons,
blasphémez pour moi! Eh bien! vous pleurez! vous pouvez pleurer vous!
heureux! heureux cent fois ceux qui pleurent! mes yeux sont plus secs
que les déserts de sable où la rosée ne tombe jamais, et mon cœur est
plus sec que mes yeux.»
Du reste, si elle souffre surtout par l'intelligence, elle n'est
guère, j'en conviens, plus heureuse par le cœur. Elle ne trouve pas
de ce côté la pleine vie qui lui manque de l'autre. Les créatures lui
paraissent trop chétives pour son immense besoin d'amour; elle ne veut
pas s'exposer à d'amères désillusions. Cependant elle regrette de
sentir «son cœur moins ardent que son cerveau, ses espérances plus
faibles que ses rêves, et comme elle a dit: «heureux ceux qui
pleurent,» elle s'écrie aussi: «heureux ceux qui peuvent aimer!»
Sans m'étendre sur les événements un peu incohérents que renferme le
roman, je dois rappeler deux phases de la vie de Lélia, qui, sous deux
formes différentes, la montrent aux prises avec la solitude. Nous
avons maintes fois remarqué le rôle important que la solitude joue
dans la maladie du siècle. Pour ne citer, à cet égard, que le plus
mémorable exemple qui se soit produit depuis Jean-Jacques Rousseau, on
sait que son Senancour a pratiqué la vie du solitaire et l'a décrite
dans deux ouvrages. Le moins considérable des deux, le roman
d'_Isabelle_, offre même ce caractère spécial de ressemblance avec
celui de _Lélia_, que dans l'un et l'autre il s'agit de femmes, de
jeunes femmes, se vouant à la solitude par un sentiment étranger à la
vocation religieuse. Les deux romans ayant paru dans la même année, je
ne saurais dire si l'un d'eux a eu cependant assez d'avance sur
l'autre, pour que la première publication ait pu inspirer la seconde.
A défaut d'indice contraire, j'incline à penser que Senancour, qui
avait déjà profité de _René_ en donnant _Obermann_, a tiré aussi, dans
la création d'_Isabelle_, quelque parti de _Lélia_. Quoiqu'il en soit,
le roman d'Isabelle, comme les differents ouvrages sur le même sujet
que nous avons rencontrés, tendent à démontrer le danger de la
solitude, surtout pour les imaginations portées à la tristesse et à la
rêverie. La même leçon résulte encore de certains développements de
Lélia.
Dans une première retraite, Lélia perd le sommeil; elle n'a de repos
que dans des rêveries qui épuisent son imagination, et qui lui font
prendre en dégoût la réalité. Seule en présence de la pensée de Dieu,
elle se trouble et faiblit. «Dieu, rien que Dieu, dit-elle, c'est trop
ou trop peu! Dans l'isolement c'est une pensée trop immense.»
Néanmoins, après un retour momentané dans le monde, elle rend sa
solitude plus complète encore, en se réfugiant dans un monastère
abandonné et y faisant un vœu temporaire de claustration. Le calme
suit d'abord cette grande résolution; mais bientôt le doute l'assiège
de nouveau. A peine si la contemplation de la nature lui donne parfois
quelques courtes joies. Tantôt redoutant l'avenir qui l'attend quand
elle rentrera parmi les hommes, tantôt supportant mal d'être éloignée
de ses semblables, sa force se consume dans ces alternatives. Après
des nuits de douleur aiguë, elle a des jours de morne stupeur,
rarement des éclaircies de tranquillité et de raison. Pendant le
second hiver de sa séquestration, «sa résignation dégénère en apathie,
l'activité des pensées devient le dérèglement;» et elle résume ainsi
son état: «Je me débattais alternativement contre l'appréhension de
l'idiotisme et celle de la folie.» Sans doute elle aurait trouvé la
mort dans les ruines qu'elle habitait, si elle n'en avait été arrachée
malgré elle.
Sa seconde retraite est moins sévère. Elle s'enferme dans un couvent
au sein d'une communauté entière. Elle a pensé que ce genre de vie
avait les avantages sans les inconvénients de l'isolement; et cette
opinion est juste sans doute, appliquée à des personnes que la foi
soutient dans leur épreuve; mais Lélia qui, à ce moment de sa vie,
déclare qu'elle croit en Dieu, et «qu'elle l'aime d'un amour insensé,»
n'a cependant pas de lui des notions constantes et sûres. Le Dieu
qu'elle aime est un Dieu bien abstrait; c'est tout ce qui n'est pas la
réalité visible. Pour devenir religieuse et bientôt abbesse,
singulière transformation que ne faisait pas prévoir le début du
roman, elle a prononcé des vœux équivoques, et esquivé une véritable
profession de foi. Elle a embrassé la religion catholique faute de
mieux, et ainsi qu'elle prend soin de le dire, «c'est le cloître et
non pas l'Église qui l'a adopté.» Eh bien! dans ce cloître qu'elle a
voulu, que devient cette abbesse invraisemblable? elle y pleure ce
qu'elle a volontairement sacrifié. «Sachez-le bien, dit-elle, ma vie
est un martyre, car si les grandes résolutions enchaînent nos
instincts, elles ne les détruisent pas. J'ai résolu de ne pas vivre;
je ne cède pas au désir de la vie, mais mon cœur n'en vit pas moins,
éternellement jeune, puissant, plein du besoin d'aimer et de l'ardeur
de la vie. J'aime, mais je n'aime personne, car l'homme que je
pourrais aimer n'est pas né, et il ne naîtra peut-être que plusieurs
siècles après ma mort!» Je ne sache pas que les effets de l'isolement
sur l'âme, l'exaltation ou la dépression qu'il imprime à ses
puissances, les ravages de toutes sortes qu'il y exerce, aient jamais
été décrits avec plus d'amertume et de vigueur. L'autorité de Lélia
s'ajoute donc à celle des solitaires dont j'ai déjà rappelé la vie et
les écrits.
En somme, cette femme extraordinaire finit comme elle a vécu. Chassée
du cloître par l'Inquisition, qui avait trouvé en elle, il faut le
dire, une victime assez naturelle, elle promène au hasard sa tristesse
dans la montagne, et meurt en exhalant avec la vie cette délirante
imprécation: «Oh! oui! oui, hélas! le désespoir règne, et la
souffrance et la plainte émanent de tous les pores de la création....
Il y a un être malheureux, maudit, un être immense, terrible, et tel
que ce monde où nous vivons ne peut le contenir. Cet être invisible
est dans tout, et sa voix remplit l'espace d'un éternel sanglot. Quel
est-il? d'où vient-il?.... Les hommes t'ont donné mille noms
symboliques, moi je t'appelle Désir, moi, Sibylle, mais Sibylle
désolée; depuis dix mille ans j'ai crié dans l'infini: Vérité! vérité!
depuis dix mille ans l'infini me répond: Désir! désir! O Sibylle
désolée! ô muette Pythie, brise donc ta tête aux rochers de ton antre,
et mêle ton sang fumant de rage à l'écume de la mer; car tu crois
avoir possédé le Verbe tout-puissant, et depuis dix mille ans tu le
cherches en vain!»
Tel est le dernier cri de la femme qui, dans la pensée de l'auteur,
personnifie «l'excès de douleur produit par l'abus de la pensée.»
D'après l'écrivain, Lélia n'a été «que le type commun de la souffrance
de toute une génération maladive et faible.» Il y a du vrai, en même
temps que de l'exagération dans cette parole, mais c'est surtout en
elle-même que Mme Sand a pris l'idée principale de cette composition;
c'est surtout en elle qu'elle trouvait et le goût de la rêverie et de
la solitude, et cette préoccupation ardente et passionnée des plus
graves problèmes.
Dans une lettre écrite de Nohant, le 15 janvier 1854, elle a écrit
qu'elle avait composé _Lélia_ «sous le poids d'une souffrance
intérieure quasi-mortelle, souffrance toute morale et qui lui créait
des angoisses, inexplicables pour les gens qui vivent sans chercher la
cause et le but de la vie.» Et elle ajoutait: «Ceux qui liront plus
tard l'histoire de ma vie intellectuelle ne s'étonneront plus que le
doute ait été pour moi une chose si sérieuse et une crise si
terrible.» Et n'était-ce pas aussi d'après ses souvenirs que Mme Sand
décrivait une faiblesse qu'elle attribue, non plus à Lélia, mais à un
des personnages secondaires du roman, à Sténio?
En effet, Sténio, le poète d'abord pur, plus tard corrompu par les
voluptés, Sténio prêche ouvertement le suicide. Il médite longuement
le sien, il le justifie par des sophismes: «J'ai accompli ma tâche
d'homme, dit-il à Dieu; si tu es un maître vindicatif et colère, la
mort ne me sera pas un refuge et je n'échapperai pas, quoi que je
fasse, aux expiations de l'autre vie; si tu es juste et bon, tu
m'accueilleras dans ton sein et tu me guériras des maux que j'ai
soufferts; si tu n'es pas, oh! alors je suis moi-même mon dieu et mon
maître, et je peux briser le temple et l'idole.» Il oublie, au milieu
de ces différentes hypothèses, que la sévérité de Dieu peut être
désarmée par le repentir de l'homme, et que sa bonté peut être
découragée par une faute suprême et irréparable de la créature; et sur
la foi de son raisonnement imparfait, il se jette dans les eaux d'un
lac, au fond duquel il va rencontrer peut-être une terrible réfutation
de son système. On le voit, il est permis de penser que pour cet
incident de son roman, Mme Sand s'est reportée aux impressions de sa
première jeunesse, à cette tentative de suicide que je viens de
rappeler et aux raisons qui l'y avaient poussée.