_Les Nuits_ (1835-1837), sous un titre qui rappelle l'œuvre

mélancolique de Young, contiennent bien des soupirs et bien des

larmes. Dans la nuit de Mai, la muse qui l'a vu «triste et silencieux

et qui descend du ciel pour pleurer avec lui», cherche à l'arracher à

«son ennui solitaire» et à réveiller son génie abattu par le chagrin.

«Rien ne nous rend si grands, lui dit-elle, qu'une grande douleur;» et

les chants «les plus désespérés sont les plus beaux». Dans la nuit

d'Août, la muse consolatrice s'écrie: «Hélas! toujours un homme,

hélas! toujours des larmes!» Dans la nuit d'Octobre, parlant au poète,

dont l'âme déchirée frémit et palpite encore au souvenir d'un amour

malheureux, elle lui conseille la résignation par des motifs tirés des

vues de la Providence: elle lui démontre que «l'homme est un apprenti,

et que la douleur est son maître;» et que «c'est une dure loi, mais

une loi inexorable, vieille comme le monde et la fatalité, qu'il nous

faut recevoir le baptême du malheur». Mais c'est surtout dans la nuit

de Décembre (1er décembre 1835), que le poète met à nu la misère de

son âme. Il se plaint de son isolement au milieu du monde: écolier,

dans sa salle d'étude; adolescent, dans ses premières visites aux bois

et aux collines; jeune homme, pleurant son premier amour trahi;

portant un toast dans un festin joyeux, ou agenouillé au chevet du lit

où vient de mourir son père; toujours il retrouve un inconnu qui lui

ressemble comme un frère, un mystérieux fantôme, qui n'est autre que

celui de la solitude; et dans un développement poétique qui contient

une longue énumération de ses douleurs, il nous montre ce fantôme lui

apparaissant partout où il a promené «son cœur saignant d'une

éternelle plaie, sa fatigue, son ennui, sa soif d'un monde ignoré,»

ses rêves et ses déceptions.

La _Lettre à Lamartine_, qui date de 1836, nous montre encore Musset

sous le même jour. S'adressant à celui qu'il nomme «le Chantre de la

souffrance», il lui rappelle qu'un jour Byron reçut des vers d'un

jeune poète qui ne le connaissait que par ses douleurs, et que

celui-ci accueillit avec un sourire triste ce témoignage d'un cœur

inconnu. A son tour, Musset s'entretient avec Lamartine dont il ne

connaissait alors que les vers émus, et lui raconte les chagrins de

son cœur brisé. Il gémit de ce que la nature humaine,

Qui marche à pas comptés vers une fin certaine,

Doive encore s'y traîner en portant une croix,

Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois.

Il déplore le caractère passager de nos affections, leur incessante

mobilité, et l'accumulation de ruines qui se fait dans notre âme

jusqu'au dernier moment de notre existence. Cependant sa tristesse

n'est pas du désespoir. L'exemple de Lamartine lui-même le relève;

comme lui, il veut espérer; et sa lettre se termine par un _sursum

corda_, et par un acte de foi dans l'immortalité de l'âme.

Mais ces élans étaient éphémères et Musset ne les éprouvait qu'au prix

de longues anxiétés. _L'espoir en Dieu_ qui suit la lettre à Lamartine

nous permet d'assister à ces douloureux mouvements de son âme. Il

aurait aimé, nous dit-il, à se laisser aller doucement au cours de la

vie, à jouir des biens de la terre «à regarder le ciel sans s'en

inquiéter.» Il ne le peut, «malgré lui, l'infini le tourmente; il n'y

saurait songer sans crainte et sans espoir.» Le doute ne lui paraît

pas, comme à Montaigne, un oreiller commode pour une tête bien faite.

Il croit que les indifférents sont de vrais athées, «qu'ils ne

dormiraient pas s'ils doutaient un seul jour.» En dépit de sa volonté,

sa raison l'entraîne à la recherche de la solution des plus graves

problèmes. Il la demande d'abord à la religion; mais elle lui semble

au-dessus de ses forces. Et cependant il a besoin de connaître la

vérité. «Si son cœur fatigué du rêve qui l'obsède» revient un

instant à la réalité, il trouve «au fond des vains plaisirs un tel

dégoût qu'il se sent mourir.» Toutes les voluptés ne peuvent endormir

sa souffrance:

«Malgré nous vers le ciel, il faut lever les yeux.»

Il interroge donc la philosophie; il passe en revue, le manichéisme,

le théisme, Aristote, Platon, Pythagore, Leibnitz, Descartes, Pyrrhon,

Zénon, Voltaire, Spinosa, Locke et Kant; mais il trouve toutes leurs

théories creuses et vides; et alors se jetant à genoux, il prie; il

prie un peu au hasard, sans être certain «que quelqu'un l'entende»,

mais avec un profond désir d'être entendu et exaucé; il chante le

sentiment qu'il a de la divinité; il la supplie de se dévoiler tout

entière, pour que l'humanité sèche enfin ses larmes, qu'au bruit d'un

concert de louanges s'élevant vers Dieu on voie s'enfuir «le doute et

le blasphème,» et que «la mort elle-même y joigne ses derniers

accents.»

Le même sentiment est présenté avec plus de concision et de force

encore, dans le sonnet intitulé _Tristesse_ (1840), où Musset fait un

amer retour sur sa force, sa jeunesse, sa gaieté perdues, sur ses

aspirations vers la vérité si vite trahies; où il proclame cependant

la nécessité de «répondre à Dieu qui nous parle» et trouve pour

dernière consolation le souvenir des larmes qu'il a versées. Enfin

nous retrouvons ces strophes navrantes, ces _novissima verba_ que j'ai

rappelés plus haut et qui marquent le dernier stade de son triste

pèlerinage.

Telle qu'il s'est dépeint dans ces poésies, Musset était donc une

nature inquiète, incapable de vivre ni dans le tourbillon des

plaisirs, ni dans l'austérité de la philosophie, sensible à l'excès,

étrangement mobile, s'élevant parfois d'un essor soudain vers les plus

hautes sphères, mais retombant bientôt dans la région ingrate et nue

des réalités, et avançant chaque jour vers le désespoir. Mais ce n'est

pas toujours sous ses traits qu'il a fait le portrait de la

mélancolie, et nous avons à rechercher comment il a traité ce sujet

sous une forme plus indirecte.

Dans l'Épître à Lamartine on voit Musset consacrer au «grand Byron»

des vers pleins d'un sentiment d'admiration pour l'homme qui devait

«finir en héros son immortel ennui» pour le «grand inspiré de la

mélancolie.» Ailleurs, sous ce titre: _Après une Lecture_ (novembre

1842), il adresse une éloquente invocation, dont j'ai eu à parler plus

haut, au malheureux Leopardi qu'il montre «l'âme désolée, mais

toujours calme et bon» s'avançant dans sa route solitaire jusqu'à ce

que son heure dernière arrivât, et qu'il «goutât enfin le charme de la

mort.»

Dans le conte spirituel et capricieux de _Namouna_, (1832), il prend

plaisir à dessiner un portrait qui rappelle une des créations de

Byron. Hassan, son héros, est un sceptique, un blasé. Il aime le

plaisir, mais il ne croit pas à l'amour, c'est une sorte de Don Juan.

A côté de lui, d'ailleurs, Musset en a esquissé un autre.

Que personne n'a vu, que Mozart a rêvé,

Qu'Hoffmann a vu passer au son de la musique,

Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.

Ce Don Juan là poursuit à travers mille amours un idéal insaisissable

et meurt, sans avoir assouvi son immense besoin d'aimer.

Qui ne connaît _la Confession d'un enfant du siècle_ (1836)? La

célébrité de ce roman me permet de n'en donner qu'une courte analyse.

_Octave_ sort du collège; il apporte dans le monde qui s'ouvre devant

lui, un esprit atteint déjà par le souffle du scepticisme. Mais il

croit encore à l'amour. L'infidélité d'une première maîtresse lui

enlève cette illusion, et, pour s'étourdir sur sa douleur, il se jette

dans tous les excès. Ses dernières convictions morales sombrent

bientôt dans cet abîme et, tout jeune encore, il éprouve un

désenchantement que pourrait seule justifier une longue épreuve du

malheur et de la méchanceté des hommes. Cependant, ce jeune homme

blasé, fatigué d'avance de la vie, incapable d'illusions, retrouve un

jour au fond de son cœur un sentiment qu'il croyait à jamais éteint

en lui; il se reprend à aimer et Brigitte Pierson répond à son

affection. Mais cet amour poursuivi par les réminiscences du passé n'a

ni calme ni sécurité; il se traîne péniblement à travers des méfiances

et des secousses incessantes, jusqu'à ce qu'épuisé par ses vaines

agitations, il s'éteigne en ne laissant que le vide après lui.

_Octave_, n'est donc, à beaucoup d'égards, et sans parler de ses

ressemblances sur certains points, qui sortent des limites de notre

travail, avec l'_Amaury_ de Volupté, qu'une nouvelle édition de

l'_Adolphe_ de Benjamin Constant. S'il est un peu plus amoureux que

lui, il n'est pas moins hésitant, et surtout il n'est pas plus

heureux.

Tout le monde sait, et Musset ne l'a jamais dissimulé, que le

caractère inquiet et tourmenté qu'il nous a décrit dans _la Confession

d'un enfant du siècle_ était en grande partie le sien. Chez lui, comme

chez Octave, ce caractère était-il surtout le fruit d'une jeunesse

corrompue? La forme romanesque qu'il a choisie pour s'exprimer, laisse

cette question dans un certain vague; mais, à cet égard, il me semble

suffisant de répéter ce que disait Mme Georges Sand avant la

publication de la _Confession_, dans les _Lettres d'un Voyageur_

(1834), et de dire, sans préciser davantage, que le souvenir des

faiblesses dégradantes que le poète avait «contemplées,» était venu

empoisonner de doutes cruels et d'amères pensées, les pures

jouissances de son âme hésitante et craintive. Il me paraît également

inutile de rouvrir la polémique regrettable qui s'est élevée sur sa

tombe et dans laquelle on a vu l'ancienne amie, la Brigitte du roman,

en réveillant imprudemment des feux encore mal éteints, s'attirer une

réplique brûlante, dictée par une susceptibilité fraternelle vivement

blessée. Entre _Elle et Lui_, d'une part, _Lui et Elle_, de l'autre,

je n'ai pas à me prononcer. Encore moins ai-je à examiner d'autres

œuvres secondaires sur le même sujet. Mais ce que je ne veux pas

oublier, c'est le tableau que Musset a tracé dans la _Confession_ des

ravages exercés par la volupté sur les facultés de l'âme. Déjà dans le

drame bizarre de _La Coupe et les Lèvres_ (1832), sous la figure de

Franck qui voit sa fiancée, la pure Deidamia, périr de la main de son

ancienne maîtresse, la courtisane Belcolor, il avait présenté

l'allégorie de l'âme punie de ses anciens vices par la ruine de tout

amour élevé. C'est dans cette pièce qu'il a écrit ces deux vers

terribles:

Ah! malheur à celui qui laisse la débauche

Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!

Octave confirme hautement cette vérité par le spectacle de ses

tristesses, de ses suspicions, de ses angoisses et de ses remords. De

tous les genres de mélancolie, le plus douloureux, en effet, n'est-il

pas celui qui résulte de nos propres torts? Aussi la leçon contenue

dans les œuvres dont je parle mérite-t-elle d'être écoutée; et, en

supposant qu'on pût, comme excuse de certaines défaillances, invoquer

l'exemple fâcheux d'un homme qui avait le prestige du plus beau

talent, la logique exigerait qu'on se souvînt aussitôt des sévères

enseignements de ce poète, et ceux-ci devraient suffire pour détourner

de celles-là.

On peut maintenant juger Musset. Sous beaucoup de rapports, il a

sacrifié aux tendances mélancoliques; il leur a donné place dans ses

œuvres tantôt en son nom, tantôt sous des formes plus ou moins

fantaisistes. Il a été bien complètement de son temps; il a été

l'enfant de son siècle. Doué d'une merveilleuse facilité

d'assimilation, il s'en est approprié l'esprit troublé, sceptique,

tantôt moqueur, et tantôt attendri. On trouve en lui, selon l'heureuse

expression de M. Vitet, dans les paroles émues qu'il a prononcées sur

sa tombe, «un mélange indéfinissable de chimère et de raison,

d'ironique sécheresse et d'émouvante mélancolie, la grâce, la passion,

l'élégant badinage.» Ces traits divers il les emprunte aussi bien à

l'étranger qu'à sa patrie. Son âme, ouverte, à toutes les impressions,

de quelque part qu'elles vinssent, s'est confondue avec l'âme de toute

une génération.

Par là s'explique la faveur toute particulière dont il a joui parmi

ses contemporains. Chaque époque se personnifie dans l'homme qui

représente le plus complément ses qualités ou ses défauts. Dans

l'ordre d'idées où se renferme cette étude, la République et l'Empire

s'incarnent en Chateaubriand; la Restauration s'identifie avec

Lamartine; Musset est le type suprême du gouvernement de Juillet. Il a

réuni à leur plus haut degré les symptômes qui ont caractérisé le mal

du siècle pendant cette période de notre histoire; à son tour, cette

époque ne lui a pas marchandé sa reconnaissance et s'est plu à se

décerner à elle-même, en les posant sur la tête de son poète

bien-aimé, les plus flatteuses couronnes.

Je ne l'imiterai pas sans quelque réserve; certes je ne pousserai pas

la sévérité, jusqu'où Musset l'a poussée lui-même, quand il a dit:

Il n'existe qu'un être

Que je puisse en entier et constamment connaître,

Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,

Un seul--je le méprise,--et cet être, c'est moi.

Mais comment s'empêcher de regretter qu'il ait souvent mal employé les

dons éminents qui lui avaient été si largement départis et que des

aspirations insuffisantes vers le bon et le vrai soient le seul

monument respectable qui nous reste de son admirable talent.

IV

Maurice et Eugénie de Guérin.

Sur les confins de la poésie et de la prose, on rencontre un écrivain

dont le nom a fait d'abord peu de bruit, et n'a conquis que dans ces

derniers temps une réelle célébrité, mais qui doit trouver sa place

ici. Poète et prosateur, quelques-unes même de ses œuvres en prose

ont reçu la qualification de poëmes, et peut-être, en effet, pour être

des vers excellents, ne leur manque-t-il que la rime. L'un de ces

poëmes doit attirer notre attention, ainsi que quelques productions

plus intimes du même auteur. Je les comparerai ensuite à certains

écrits d'une autre plume qui ne peuvent en être séparés. Je veux

parler de Maurice de Guérin, et de sa sœur Eugénie.

Maurice était né dans une famille où la pauvreté et le malheur

semblaient héréditaires. «Retiré à la campagne avec ma famille,

a-t-il dit, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni

cette joie qui accompagnent nos premières années.» Ses plaisirs, il

les trouvait dans la rêverie et la contemplation de la nature: il

était atteint d'une tristesse secrète, sa santé d'ailleurs était

débile, et il y avait en lui, a dit M. de Pontmartin, «une disposition

maladive où les souffrances du corps réagissaient sur les résolutions

de l'âme.»

A Paris, il tenta la carrière des lettres et celle de l'enseignement.

Le succès ne vint pas. Il se maria, et parut un instant devoir être

heureux, mais la phthisie qui le minait l'emporta à moins de

vingt-neuf ans. Il mourut le 17 juillet 1839.

Son écrit le plus connu est un morceau de prose poétique auquel il a

donné pour titre _le Centaure_. C'est le récit des impressions d'un de

ces êtres fabuleux, depuis sa naissance dans la profondeur d'une

caverne, jusqu'à sa vieillesse qui approche de son dernier terme.

_Macarée_ dépeint les progrès de son développement, la vigueur de sa

jeunesse, ses courses enivrantes à travers les montagnes ou les

vallées, les rochers ou les fleuves, soit sous les feux du jour, soit

à la clarté des étoiles, «l'inconstance sauvage et aveugle qui dispose

de ses pas,» son mépris pour cet être inférieur, l'homme, qu'il

rencontre en parcourant la nature, les entretiens qu'il eut dans sa

jeunesse avec le vieux centaure Chiron; enfin il annonce sa fin en

ces mots: «Je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme

une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler

aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.»

Sainte-Beuve n'a pas hésité à rattacher à l'école mélancolique cette

œuvre originale et puissante dans sa brièveté. «Guérin, sous forme de

_Centaure_, dit-il, a fait là son _René_ et raconté sa propre

histoire, sa source réelle d'impressions, en la projetant dans les

horizons fabuleux. Il a fait son _René_, son _Werther_, sans y mêler

d'égoïsme, et en se métamorphosant tout entier dans une

personnification qui reste idéale, même dans ce qu'elle a de

monstrueux: il n'a pris la croupe du Centaure que pour qu'elle pût le

porter plus vite et plus loin.» Il y a en effet, dans ce personnage

solitaire, dans ce sage adonné au culte de la nature, comme une

allégorie discrète des sentiments et des goûts que nourrissait

l'auteur de cette fiction.

Mais pour mieux connaître Maurice de Guérin, il faut le chercher dans

les lettres où il se montrait tel qu'il était, sans étude et sans

apprêt, et dans le journal où il s'épanchait dans toute la sincérité

de son âme, enfin dans le souvenir de ceux qui l'aimaient. On y trouve

à chaque pas un triste contraste: personne plus que Maurice n'a eu le

désir d'être heureux, personne ne l'a moins été. On dirait qu'il

cherche à s'assimiler tout ce qui dans l'univers peut contenir une

jouissance. La vie et ses manifestations diverses sont «le Dieu de son

imagination, le tyran qui le fascine et l'attire.» Eh bien! ce bonheur

dont il se forme une si vive idée, il ne peut le trouver en lui-même,

et sans cesse il se plaint de l'indigence de son esprit, de la misère

de son cœur.

L'esprit, ai-je dit. De ce côté, il voit en lui, «un vice organique,

un délabrement irréparable»; son élément «craintif, inquiet,

analytique» ne le laisse jamais en repos. «J'avance bien lentement du

côté de l'intelligence; j'ai le pressentiment de mille choses, mais

c'est plutôt un tourment qu'un progrès (_Journal_, 13 mars 1833).»

Ailleurs:--«je sais bien que je suis une pauvre créature qui ai peu

d'esprit.--Oh! que c'est bien dit, mon cher Bernardin! comme tu as

bien rendu le sentiment d'une âme qu'on s'efforce d'élever au-dessus

de sa sphère, et qui pénétrée de son impuissance s'écrie: Je sais bien

que je suis une pauvre créature! comme tu fais dire à Virginie. Il y a

bien longtemps que je me répète ces paroles. C'est le résumé de tous

mes travaux, de toute ma vie» (_Journal_, 23 juin 1834). L'année

suivante, mêmes gémissements: «Je m'échappe à moi-même; un trouble

funeste bouleverse ma tête; elle bat la campagne à travers je ne sais

quelles imaginations.» (_Journal_, 27 mars 1835). Enfin, encore une

année après, on peut constater la marche ininterrompue du mal dont il

se plaint: «Le mal-être d'abord assez resserré a gagné rapidement; ma

tête se dessèche. Comme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le

vent souffle, qu'il passe dans mon faîte à travers bien des branches

dépéries.» Ainsi son intelligence est pour lui la source de tourments

qui se renouvellent et se diversifient à l'infini, tourments vagues,

souvent indéfinissables, mais à coup sûr, cruels. Il en est de même de

son cœur.

Par une funeste infirmité, déjà souvent observée dans le cours de ce

travail, il ne sait pas saisir le bonheur qui s'offre à lui, il ne

jouit que par l'imagination. «La présence du bonheur me trouble et je

souffre même d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait

deux pas au dehors que l'imagination me prend; un regret infini, une

ivresse de souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé,

et qui sont plus riches que la présence même du bonheur; enfin ce qui

est, à ce qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux

ressenties que senties.»

La vie de son cœur ne s'accuse que par des souffrances sans cause

apparente. Il est atteint d'un »ennui profond.» Il écrit le 1er Mai

1833: «Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jours-là, se révèle au

fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de la

substance, une sorte de désespoir, tout à fait étrange; c'est comme

le délaissement et les ténèbres hors de Dieu».

Quelques semaines après, il paraît devenu étranger aux influences du

dehors, mais son bonheur n'y a rien gagné; il consigne cette note, le

17 juillet: »J'écris sur le déclin d'une belle journée.... mais ce

beau soleil, qui me fait ordinairement tant de bien, a passé sur moi

comme sur un astre éteint; il m'a laissé comme il m'a trouvé, froid,

glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant, dans le

peu de moi qui vit encore, des épreuves stériles et misérables. Ma vie

intérieure dépérit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel

abîme, et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la

lumière ne m'arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne.» Il

y a çà et là, dans son manuscrit, des mots qui pénètrent d'effroi et

de pitié pour cette nature malheureuse: «18 mai 1834. Ma misère

intérieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.»--«26 août.

Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens,

solitaire et excommunié de la nature.» Je citerai encore les lignes

qu'il traçait, le 22 juin 1835, et qui décrivaient bien son obscur

martyre: «Ce qui me fait, dans des moments, désespérer de moi, c'est

l'intensité de mes souffrances pour de petits sujets, et l'emploi

toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J'use

quelquefois à rouler des grains de sable, une énergie propre à

pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux

des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable,

qui s'attache à moi. Je péris chaque jour secrètement; ma vie

s'échappe par des piqûres invisibles.» Après cette date, le manuscrit

s'arrête, mais l'angoisse continue. En avril 1838, sa femme écrit:

«Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à

dissiper; je la lis dans ses yeux.» Et sa sœur ajoute ce commentaire

navrant: «Mon pauvre ami, qu'as-tu donc, si ce n'est pas la fièvre qui

t'accable? Il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne,

te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. J'ai de tristes

pressentiments.» Ces pressentiments n'étaient point trompeurs. L'heure

suprême avait sonné; heure des larmes pour la famille, pour le patient

heure de la délivrance.

Dans un article de la _Revue des deux Mondes_ du 15 mai 1840, Mme

Sand, qui a été la première à rendre justice au jeune talent qui

venait de s'éteindre, ignoré du public et de lui-même, définissait

ainsi Maurice de Guérin: «C'était une de ces âmes froissées par la

réalité commune, tendrement éprises du beau et du vrai,

douloureusement indignées contre leur propre insuffisance à la

découvrir, vouées, en un mot, à ces mystérieuses souffrances dont

René, Obermann et Werther, offrent sous des faces différentes, le

résumé poétique. Les quinze lettres de M. de Guérin que nous avons

entre les mains (on ne connaissait pas alors la plus grande partie de

ses écrits intimes), sont une monodie non moins touchante et non moins

belle, que les plus beaux poëmes psychologiques destinés et livrés à

la publicité.» Il est certain, en effet, que par son besoin de

s'analyser sans cesse, par sa facilité à gémir sur lui-même, Guérin

présente une analogie frappante avec les grands mélancoliques dont on

vient de rappeler les noms, par-dessus tout avec Obermann. Comme

Obermann, il se défie de ses propres forces, il éprouve un secret

ennui, et il s'épuise dans des efforts inutiles pour vaincre son

imagination, et pour arriver à vivre d'une vie pleine et vraie. Mme

Sand a bien indiqué ce caractère de l'écrivain qu'elle étudiait, mais

son jugement est plus contestable, quand elle revendique Guérin, comme

l'un des partisans des dangereuses doctrines dont la maladie du siècle

est souvent complice; quand elle le représente comme un sceptique,

comme un poète Byronien. La sœur de Maurice a protesté contre cette

partie du portrait; et l'on doit reconnaître que Guérin, par la

moralité élevée de son œuvre, mérite d'être distingué de l'école dont

il est à d'autres égards le disciple. Ce n'est pas le scepticisme que

je lis dans ses écrits intimes, c'est plutôt le mysticisme; il pousse

le désir de la perfection jusqu'au scrupule. Il était chrétien; il

est resté tel, malgré quelques défaillances provenant du trouble jeté

dans son esprit par la défection de Lamennais, dont il avait été

l'élève; seulement sa religion était inquiète et tourmentée. Nous

connaissons Maurice de Guérin. C'est déjà connaître sa sœur Eugénie.

Ne serait-ce qu'à cause de l'affection qu'elle avait vouée à son

frère, on pourrait dire que Mlle Eugénie de Guérin ne formait avec lui

qu'une seule âme. C'est pour son frère qu'elle écrit son journal, elle

veut qu'à son retour, en lisant ce manuscrit, il puisse reconstituer

la douce vie de famille écoulée sans lui. Je ne pense pas qu'on puisse

imaginer une union de sentiments plus parfaite; mais aussi, rarement

a-t-on vu plus d'affinités morales qu'entre ce frère et cette sœur.

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 16 / 21 段