précisément dans la maison habitée par Hégésippe Moreau, adressait à
Byron des vers pleins d'admiration, et l'interpellait en ces termes:
«O Job de la pensée, ô grand désespéré!» Mais, plus heureux que
Moreau, il trouva un remède à ses misères de toute nature en se
retirant au milieu des Alpes, où, malgré quelques retours d'anciennes
inquiétudes d'esprit, malgré des moments d'agitation pendant lesquels
il se comparait à Manfred, secouant ses cheveux au vent des glaciers,
il finit, consolé comme Obermann.
Aimé de Loy, un poète errant et inquiet, dans des recueils imprimés en
1827 et en 1840, le dernier sous le titre de _Feuilles au vent_,
laissait échapper des plaintes fugitives sur la vie, et parlait de la
consolation qu'il trouvait à cultiver au pied d'un coteau
La fleur de Nodier, l'ancolie,
Si chère à la mélancolie,
Et la pervenche de Rousseau...
Mme Louise Colet publiait en 1836 les _Fleurs du midi_. Voyons comment
ces fleurs étaient appréciées à leur apparition, et comment on
jugeait, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'auteur qui les présentait
au public. «Ces vers, y disait-on, ne sont vêtus de deuil que par pure
coquetterie. Cette dame se désespère indéfiniment, parce que ses
jouissances sont mêlées de tristesse, parce qu'elle est destinée à
souffrir et que le bonheur s'enfuit, que sais-je encore? parce que
Dieu a pétri son âme d'amour et de poésie et qu'elle doit lutter avec
ce double feu:
Seule, sans rencontrer la source où l'on s'étanche,
Seule, sans une autre âme où son âme s'épanche.
Mme Louise Colet souhaiterait de ces malheurs puissants qui éprouvent
ici-bas le poète pour le régénérer, mais elle est excédée des
souffrances vulgaires que le monde ne prend point en pitié; elle ne se
résigne pas à voir pâlir son printemps comme pâlit l'automne; enfin sa
grande douleur par-dessus toutes les autres, c'est de vivre l'âme
ardente de foi, dans un siècle incrédule.» En 1840, sous le titre de
_Penserosa_, elle donne de nouvelles poésies sur la mort de Gros, sur
celle de Léopold Robert, sur l'Hamlet de Shakespeare; sur le Faust de
Gœthe, sur une jeune femme triste au bal, selon la mode du temps. Et
pourquoi donnait-elle à ces poésies le titre de Penserosa? C'est qu'un
jour, la voyant elle-même dans une attitude méditative, qui rappelait
le marbre de Michel-Ange, «ce symbole sacré de la mélancolie»
quelqu'un lui dit: «_Siete penserosa_;
De ce marbre inspiré l'image se reflète
Sur votre jeune front de femme et de poète,
Vous avez son air triste et son regard penseur,
Et Michel-Ange en vous eut reconnu sa sœur.»
Ce qu'on reconnaît plus sûrement ici chez l'auteur, c'est la
prétention et la pose. Combien j'aime mieux l'attitude plus effacée
d'une autre femme, Mlle Louise Bertin qui, dans ses _Glanes_ (1842), a
décrit avec talent nos éternelles aspirations vers un idéal qui nous
échappe sans cesse, et le sentiment de la fragilité et de
l'imperfection des bonheurs humains. On remarque surtout une pièce
adressée à _la Nuit_ où l'auteur exprime d'une manière bien distinguée
la lassitude secrète de son cœur et de son esprit.
On a vu plus haut que deux pièces de vers de M. Victor Hugo sur les
tourments du doute étaient adressées à Mlle Bertin. Ce n'était pas
sans raison. Mlle Bertin était agitée des mêmes préoccupations. Le
grand problème de notre destinée inquiétait son intelligence, et si
elle revenait d'ordinaire aux idées religieuses, ce n'était pas sans
détour et sans angoisses:
Il est aussi pour moi des heures où le doute
Vient abaisser son voile à ma paupière en pleurs.
On le voit, cette femme si heureusement douée, n'était pas exempte
d'une mélancolie, respectable parce qu'elle était pure et sincère.
Ici j'aperçois deux poètes que je puis placer sur le même rang. Ils
ont écrit dans le même temps, dans des circonstances analogues; tous
deux sous des pseudonymes, selon la mode romantique; avec un certain
mérite tous deux; et tous deux néanmoins peu connus, bien qu'un savant
distingué ait pris récemment le soin de nous restituer la physionomie
complète de l'un d'eux, Théophile Dondey.
Celui-ci avait choisi le pseudonyme, ou si l'on veut l'anagramme de
Philotée O'neddy auquel il substituait quelquefois le nom de Vidame de
Tyannes, autre anagramme tiré d'un nom que sa famille ajoutait à celui
de Dondey. Le Vidame ou Philotée n'était qu'un modeste fonctionnaire
attaché à un ingrat travail de bureau, et échappant par la rêverie aux
ennuis de son labeur quotidien. En 1833, il publie un volume de
poésies avec ce titre: «_Feu et flammes._» On y remarque un tableau
curieux des mœurs de la jeunesse du temps. C'était le bonheur de
cette jeunesse, de ceux qu'on appelait alors la jeune France, de se
réunir pour se livrer à des libations prolongées autour d'un punch
flamboyant. Les discours prenaient une allure plus ou moins
capricieuse, et on arrivait à une sorte de surexcitation désordonnée;
mais, pour obéir au goût prétentieux de l'époque, il fallait donner à
ces parties de jeunesse un caractère solennel; on les appelait des
orgies, on y jouait la comédie de l'ironie et du désenchantement, et
on se donnait des airs sataniques. Le _Pandæmonium_ de Dondey nous
fait assister à une de ces scènes, dans l'atelier de Jehan du
Seigneur, encore un nom artistement modifié. Le punch traditionnel
aux prismatiques flammes
Semble un lac sulfureux qui fait houler les lames...
Après quelque silence, un visage mauresque
Leva tragiquement sa pâleur pittoresque
Et faisant osciller son regard de maudit
Sur le conventicule, avec douleur il dit...
L'orateur, qui n'est autre que Petrus Borel, que ses amis appelaient
le Lycanthrope, s'abandonne alors à des divagations auxquelles
d'autres amis répondent.
Et jusques au matin les damnés Jeunes-Frances
Nagèrent dans un flot d'indicibles démences.
Dans cette débauche, qui est surtout une débauche de paroles,
l'affectation saute aux yeux. C'est entre tous ces jeunes gens une
rivalité puérile, une lutte ridicule d'excès et de folies froidement
calculées. Le poète est plus touchant quand il nous entretient de ses
amours, où la volupté se tourne aisément en souffrance et en
désespoir, ou quand il nous dépeint la tristesse et médite sur le
suicide.
Dans ses poésies posthumes, publiées par M. Havet, celles qui sont
datées de 1834 à 1846 doivent aussi attirer notre attention. Il y a
bien exprimé cette manie de son temps, qui était aussi la sienne, et
qui consiste à s'analyser sans cesse, à s'occuper constamment de sa
personnalité et à en entretenir le public. C'est le sujet de la pièce
intitulée: _Une fièvre de l'époque_.
Il est depuis longtemps avéré que nous sommes
Dans le siècle environ six mille jeunes hommes...
Qui du fatal Byron copiant les allures
De solennels manteaux drapons nos encolures.
A l'excès pour ma part j'ai ce tempérament,
Je prends mon moi pour thème avec emportement.
En effet, c'est son moi qu'il décrit dans ce recueil, et surtout son
moi amoureux; mais c'est aussi, comme dans les sonnets de _Déclin
précoce_, _Pathologie_, _Spleen_, son moi attristé et gémissant de la
décadence du corps à côté de la vigueur persistante de l'âme. Après
ces vers, il se fait dans la vie poétique de Dondey un grand
intervalle de silence; un profond chagrin, la perte d'une personne
bien chère, en est la cause, et quand plus tard le poète retrouve la
voix, il la consacre à des méditations philosophiques empreintes
d'amertume. Rien ne prouve mieux combien il a souffert que la
conclusion à laquelle il arrive: le néant envisagé comme sa meilleure
espérance.
Comme lui, Boulay-Paty a chanté sa passion; comme lui, il a vu la mort
la briser; il paraît seulement s'être relevé enfin de l'abattement où
ce coup l'avait plongé. Il avait, d'ailleurs, été toujours plus en
dehors, moins contenu que Dondey, différences qui n'excluent pas les
ressemblances que j'ai signalées, et qui se retrouvent dans les
œuvres comme dans la vie des deux poètes.
C'est en 1834 que Boulay-Paty publiait sous le nom d'_Élie Mariaker_
un volume de poésies. L'édition était ornée d'une eau-forte
représentant un jeune homme vêtu d'une longue redingote à la coupe de
1830, appuyé sur son coude, au sommet d'un pic dominant une ville
sombre. Un démon grimaçait à ses côtés, tandis que lui regardait un
ange monter vers la partie lumineuse du ciel. Ce détail, que j'ai
voulu rapporter, malgré son apparente frivolité, confirme bien la
faveur particulière dont les démons, on l'a vu plus haut, jouissaient
dans l'école romantique. La mode du temps n'est pas moins manifeste
dans le long morceau en prose consacré à la vie d'Élie Mariaker.
«Élie, y est-il dit, naquit en Bretagne... Son premier âge se
ressentit de cette nature grande et sauvage; nul doute que cette
étendue de flots et de ciel ne commençât déjà à faire dans son âme
cette immensité que rien ne put remplir.» Il se sent entraîné vers la
poésie, mais il est forcé de faire, dans l'étude d'un homme de loi, un
rebutant apprentissage des affaires. Il aborde le monde avec des
illusions bientôt déçues sur l'amitié des hommes et la tendresse des
femmes. Mais chaque année pendant les vacances, il se retrempe dans la
vie de famille. Là, il lit les poètes, _Ossian_ surtout dont il porte
toujours un volume. Il se plaît aussi à contempler à minuit, de sa
fenêtre, le spectacle de la nature. Un premier amour trompé lui
suggère la pensée du suicide, mais un vieux pistolet emprunté pour ce
funeste usage trahit son dessein; Élie rentre donc dans le monde;
mais il y rentre découragé. En même temps, il se jette dans
l'étourdissement des plaisirs. «Il était dans le vague de la vie, il
avait cette mélancolie noire, maladie de jeunesse, engendrée par la
science précoce de notre civilisation avancée, espèce de folie causée
au cerveau par les rayons brûlants d'une expérience trop hâtive.»
En ce temps là, il se lie avec un jeune homme, Frédéric, «d'une
imagination effrénée, un frère inconnu de Rousseau, d'Obermann, un
grand poète à qui il ne manquait, en effet, que la voix des vers.»
Avec lui, il s'adonnait à ces fêtes décrites dans le _Pandæmonium_ de
Dondey. «La poétique de l'orgie leur souriait, la flamme du punch leur
semblait leur âme usée, prête à s'éteindre sur leur vie brûlante.» Les
deux amis prenaient alors les costumes les plus variés; ils se
justifiaient à eux-mêmes ces débordements par des autorités
littéraires. Ainsi «il s'arracha violemment à la désillusion de ses
rêves romanesques par les égarements, par les désordres; il y usa son
enthousiasme sans y puiser du repos.» Les effets de ses écarts ne se
firent pas attendre. «Ennuis fades, irritants caprices, transports
fous, fiévreuses déceptions, ironies amères, étranges espérances,
doutes ténébreux, foudroyants désespoirs, voilà ce qu'il y avait en
lui.»
Toutefois, au milieu même de ses erreurs, il n'avait cessé d'aspirer à
un amour meilleur, d'attendre une femme inconnue qui devait le
régénérer. Il la rencontra enfin, cette femme, à un bal que donnait sa
mère. Leurs serments furent vite échangés. N'était-elle pas bien faite
pour captiver un cœur triste comme le sien? Elle était sérieuse, et
Élie estimait que le rire dépare la plus noble figure humaine; elle
était pâle et «sans cela il n'aurait pu l'aimer» car il pensait que
sur les visages frais et arrondis il n'y a rien, «parce que la mer
s'étire et se ride quand il y a un orage.» Quels ont été les incidents
de cette liaison? Je n'ai pas ici à le dire. Qu'on sache seulement que
sa courte durée est traversée par diverses épreuves, que pendant les
absences auxquelles il doit se soumettre, Élie retrouve quelque peu sa
mélancolie, et qu'enfin une catastrophe inattendue vient interrompre
ses amours. D'abord fou de douleur, Élie, après une crise plus
violente, se réveille guéri, et abandonnant nos tristes régions,
privées de soleil, il va recommencer une nouvelle existence sous le
ciel de l'Amérique.
Ce que la vie d'Élie Mariaker vient de nous révéler, ses poésies le
reproduisent sous une autre forme. _Amour_, _absence_, _retour_,
_désespoir_, _folie_, telles sont les divisions de la partie poétique
du volume; cette partie est traitée dans le même esprit que celle qui
la précède. On y retrouve le même besoin de l'effet, le même désir de
se rapprocher de certains modèles. D'abord les épigraphes qui, selon
la mode du temps, décorent, non seulement chaque division de l'œuvre,
mais chacune des pièces qui la composent, sont souvent empruntées à
Byron, à Ossian, à Foscolo, à Gœthe. C'est ce dernier qui paraît
avoir le plus attiré Boulay-Paty. Élie en est encore au culte de
Werther:
J'étais comme Werther et j'avais un frac bleu
Qui m'était resté cher par-dessus toute chose.
Il imite aussi son devancier Joseph Delorme; cependant il va plus loin
que ses maîtres dans la voie lugubre. Ainsi par un singulier désordre
d'imagination, il rêve l'amour avec un cadavre, l'intimité avec un
squelette, et cette passion d'outre-tombe n'est troublée que par un
souci, l'ennui d'avoir pour rivaux les vers qui rongent le corps de la
femme aimée.
Cette sinistre conception, nous conduit à un autre poète qui, lui
aussi, est entré à un certain moment dans la même voie. On sait que
Théophile Gautier a écrit une _Comédie de la mort_, avec ces deux
sous-titres: _La Vie dans la Mort_; _la Mort dans la Vie_ (1838). Dans
la première pièce, il suppose que tous les morts d'un cimetière sont
vivants dans leurs cercueils, et il se complaît à décrire les noires
pensées, les rêves effrayants de ces malheureux qui survivent à leur
destruction. Dans la seconde, il parcourt toutes les douleurs, toutes
les misères qui accablent les hommes et qui empoisonnent leur
existence. Cette vie posthume et cette mort anticipée sont peintes
avec les couleurs les plus sombres qui puissent s'offrir à une
imagination affolée. La pensée de cette œuvre étrange paraît lui
avoir été inspirée par les tableaux d'Holbein et d'Albert Durer;
Théophile Gauthier a même consacré une pièce de vers à ce dernier;
mais, aux traits prêtés par la peinture allemande, le poète a ajouté
toutes les ressources que fournissait la mélancolie moderne.
On peut supposer qu'il n'y avait là qu'un jeu d'imagination bizarre,
et, en effet, cette fantaisie satisfaite, Théophile Gauthier est
rentré dans des habitudes bien différentes. Mais il ne manqua pas,
dans le même temps, de poètes qui prîssent au sérieux l'idée de la
mort, soit en l'appelant de leurs vœux, soit même en allant au-devant
d'elle.
Émile Roulland en est resté au premier de ces deux degrés. Il a laissé
des _Poésies_ (1838) dans lesquelles on peut remarquer une épître à
Byron, et des fragments empreints de tristesse, par exemple celui-ci:
Il est des fronts que l'infortune
A ceints de son bandeau de fer, etc.
Porté à la rêverie, contemplateur assidu de la nature, admirateur
passionné de Lamartine, il fut vite aigri par des échecs répétés dans
la poursuite d'emplois dont il se croyait digne. Il était triste sous
une apparence de gaieté, et comme l'a dit Boulay-Paty qui s'est fait
son éditeur: «le coin de marbre froid s'apercevait sous les fleurs.»
Il était un de ces jeunes hommes qui promenaient dans le monde, et au
milieu des fêtes, une mélancolie, dont on a pu souvent suspecter la
sincérité. Il disait:
Au souffle harmonieux du bal qui tourbillonne
Comme la feuille au vent, mon âme s'abandonne.
Femmes, n'en croyez pas mon visage trompeur,
J'ai le rire à la bouche et la tristesse au cœur.
«Pris par moments, ajoute Boulay-Paty, de la funeste épidémie morale
du siècle, du mal rongeur enfin, il ne levait le regard vers le ciel
que pour douter de la bonté divine.»
Toutefois, ces égarements n'étaient pas de longue durée. Il revenait
vite à des idées douces et religieuses, mais alors il s'abandonnait
surtout à la pensée de la mort. La mort était pour lui l'asile
suprême, le refuge assuré contre l'infortune. Ce refuge ne lui fut pas
longtemps refusé. Il mourut le 12 février 1835, date qui coïncidait,
nous le verrons plus loin, avec la représentation d'une œuvre
dramatique, offrant avec cette mort, une douloureuse analogie.
Un peu plus d'un mois avant Roulland, s'éteignait la jeune Élisa
Mercœur, dont on a publié, en 1843, les œuvres, peu originales et
visiblement inspirées de la littérature de l'époque. Plus impatiente
que Roulland, Élisa Mercœur n'avait pas attendu pour tenter de sortir
du monde qu'elle y eut accompli sa tâche. Elle avait, mais vainement,
essayé de s'asphyxier avec des fleurs. On s'étonne de la profondeur du
mal qui s'était emparé des jeunes intelligences, quand on songe que
cette enfant n'avait pas de griefs sérieux contre la vie, que ses
débuts avaient été encouragés par le pouvoir, et que le seul motif de
sa tentative désespérée fut, de son propre aveu, le désir
d'immortaliser son nom par le suicide. Cette aberration était le fruit
malsain de la publicité que les journaux du temps donnaient à l'envi
aux actes de cette nature. Elle-même avait trouvé bon, dans un roman,
auquel elle donna le titre de _Quatre amours_, de montrer une femme
qui cherchait et trouvait la mort dans l'exhalaison de dangereux
parfums. Comme pour mieux attester le péril inhérent à ces sortes
d'œuvres, elle s'était prise à son propre piège et elle avait résolu
de mourir de la même mort que son héroïne. Heureusement la tentative
avait échoué, et, il faut le dire, elle en avait témoigné elle-même le
regret et l'horreur.
Deux malheureux jeunes gens furent, hélas! vers le même temps, mieux
servis dans leur désespoir. Victor Escousse et Auguste Lebras avaient
ardemment embrassé les principes de l'école romantique. Ils avaient
écrit des poésies fugitives; Escousse avait fait représenter, avec
des succès inégaux, deux œuvres dramatiques, et il avait composé, en
collaboration avec Lebras, une tragédie que le public avait fort mal
traitée. Ils ne voulurent pas survivre à la chute de leurs espérances,
et prirent le parti de se donner ensemble la mort. Les préparatifs de
cet acte furent accomplis avec un grand calme. Tous deux périrent
asphyxiés par le charbon qu'ils avaient allumé (24 février 1832).
Escousse avait dix-neuf ans, Lebras en avait seize! Lebras avait
conservé quelque souci de sa famille; il s'était efforcé d'adoucir le
coup qu'il lui portait; Escousse, au contraire, en ce moment suprême
n'eut qu'une préoccupation, le besoin d'un éclat posthume et d'une
célébrité funèbre. Lisez cette sorte de testament à la fois passionné
et sceptique: «Je désire que les journaux qui annonceront ma mort
ajoutent cette déclaration à leur article: Escousse s'est tué parce
qu'il ne se sentait pas à sa place ici, parce que la force lui
manquait à chaque pas qu'il faisait en avant ou en arrière, parce que
l'amour de la gloire ne dominait pas assez son âme, si âme il y a. Je
désire que l'épitaphe de mon livre soit:
Adieu trop inféconde terre,
Fléaux humains, soleil glacé;
Comme un fantôme solitaire,
Inaperçu j'aurai passé.
Adieu, couronnes immortelles,
Vrai songe d'une âme de feu;
L'air manquait; j'ai fermé mes ailes;
Adieu!
Béranger a consacré à ce double suicide quelques stances trop
indulgentes. Il n'a pas vu qu'il n'était que le fait de la vanité
blessée et de l'ambition impuissante, et qu'il n'avait pas droit aux
honneurs d'une oraison funèbre.
Que si maintenant, rassemblant les traits épars dans les pages qui
précèdent, nous cherchons à reconstituer la physionomie générale de la
poésie que nous avons analysée, que trouvons-nous? Peu d'originalité;
peu de sincérité; des douleurs presque toujours sans cause précise;
des fantaisies lugubres plutôt qu'un sentiment profond de mélancolie;
enfin des aspirations vers la mort qui, grâce à Dieu, ont rarement
passé dans le domaine des faits. Nous allons nous trouver en face
d'une poésie plus haute et plus digne d'attention, en abordant Alfred
de Musset, qui, d'ailleurs, n'est pas seulement poète, et qui nous
touche aussi comme romancier.
III
Alfred de Musset.
Si, depuis le commencement de ce siècle, un homme, en entrant dans la
vie, sembla devoir être affranchi du mal commun, ce fut, sans doute,
Alfred de Musset. Tout lui souriait; tout l'invitait à être heureux.
Comme le Don Juan dont il nous a fait le portrait, «le voilà jeune et
beau, sous le ciel de la France», le cœur plein d'espoir, aimant,
aimé de tous; et par-dessus tout cela la sainte poésie
Retourne en souriant la coupe d'ambroisie
Sur ces cheveux plus doux et plus blonds que le miel.
Aussi quel éclat dans ses débuts! Comme ses premiers vers étincellent
de verve et de jeunesse! Quelle aimable folie! Quel badinage
éblouissant! Ce n'est pas lui qui flatterait les mélancoliques à
froid et par système; il ne ménage pas «les pleurards, les rêveurs à
nacelles, les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles.»
Et cependant quelques années plus tard il s'éteindra jeune encore,
mais déjà épuisé, anéanti par le sentiment de sa misère intérieure; et
dans les derniers vers tracés par sa main défaillante, il se
représentera entendant de tous côtés l'heure de sa mort sonner à ses
oreilles, souffrant dans sa lutte inutile contre «l'instinct du
malheur», souffrant même dans son repos, et sentant son courage
chanceler et s'abattre «comme un coursier brisé de fatigue!»
Entre ces deux termes extrêmes, que s'était-il passé qui pût expliquer
un tel contraste? Quelles avaient été les étapes d'une route si
fleurie au point de départ, si aride et si désolée au point d'arrivée?
Ces étapes, personne ne les ignore. Musset, d'abord, avait fait
l'apprentissage de la vie au milieu d'une société, déjà presque
dépourvue de croyances, et dans laquelle une révolution nouvelle
venait de jeter une perturbation plus profonde encore. Il avait bu
avidement les sucs les plus pernicieux de la littérature. De plus, il
n'avait pas su bien ordonner sa vie. Enfin une grande passion l'avait
saisi, mais sans calmer son cœur incapable de repos, et cette
liaison, condamnée à l'avance à une prompte rupture, ne lui avait
laissé qu'un vide irréparable et un besoin nouveau de s'étourdir. Les
torts de son époque, ses torts personnels étaient donc les deux
principales causes d'une mélancolie dont on suit à travers ses œuvres
les diverses vicissitudes.
Dès 1831, aussitôt après _les Contes d'Espagne et d'Italie_, après _la
Ballade à la Lune_ et _Mardoche_, on voit une pensée triste surgir au
milieu de sa fougue fantaisiste. _Les Vœux stériles_ renferment, avec
de douloureuses réflexions sur la vocation du poète, des retours
pénibles sur sa propre condition. «A moitié de sa route», il se sent
«déjà las de marcher». La vie médiocre, prosaïque et mercantile, telle
que la fait la société moderne, lui répugne; il lui faudrait «tout ou
rien», et il se demande comment il ne s'est pas trouvé dans cette
loterie un joueur assez abattu par le sort pour lui dire en sortant:
«N'entrez pas, j'ai perdu». Cependant, il veut aller jusqu'au bout, et
faire rougir la destinée des maux qu'elle peut lui réserver encore.
Dans le poème de _Rolla_ (1833), Alfred de Musset, nous révèle ses
tourments religieux. Il regrette la foi du passé. Le paganisme
n'était-il pas heureux, lui qui avait des Dieux partout? Le moyen âge
aussi n'était-il pas heureux? «Tout venait de renaître sous la main du
Christ.» Pour lui, «venu trop tard dans un monde trop vieux,» pour
lui, «le moins crédule enfant de ce siècle sans foi,» il demande qu'il
lui soit permis de baiser la poussière du crucifix brisé et de
pleurer sur cette froide terre» déchue de ses espérances suprêmes. Il
adresse à Voltaire d'amers reproches pour l'œuvre de destruction
qu'il a accomplie; il l'accuse de tous nos maux, de notre scepticisme,
de notre égoïsme, et de ce vide du cœur, qui, à défaut des cloîtres
dont le monde ne veut plus, ne nous laisse dans le malheur d'autre
alternative que le suicide.