J.-P. Veyrat qui, exilé de Chambéry en 1832, s'était établi à Paris

précisément dans la maison habitée par Hégésippe Moreau, adressait à

Byron des vers pleins d'admiration, et l'interpellait en ces termes:

«O Job de la pensée, ô grand désespéré!» Mais, plus heureux que

Moreau, il trouva un remède à ses misères de toute nature en se

retirant au milieu des Alpes, où, malgré quelques retours d'anciennes

inquiétudes d'esprit, malgré des moments d'agitation pendant lesquels

il se comparait à Manfred, secouant ses cheveux au vent des glaciers,

il finit, consolé comme Obermann.

Aimé de Loy, un poète errant et inquiet, dans des recueils imprimés en

1827 et en 1840, le dernier sous le titre de _Feuilles au vent_,

laissait échapper des plaintes fugitives sur la vie, et parlait de la

consolation qu'il trouvait à cultiver au pied d'un coteau

La fleur de Nodier, l'ancolie,

Si chère à la mélancolie,

Et la pervenche de Rousseau...

Mme Louise Colet publiait en 1836 les _Fleurs du midi_. Voyons comment

ces fleurs étaient appréciées à leur apparition, et comment on

jugeait, dans la _Revue des Deux Mondes_, l'auteur qui les présentait

au public. «Ces vers, y disait-on, ne sont vêtus de deuil que par pure

coquetterie. Cette dame se désespère indéfiniment, parce que ses

jouissances sont mêlées de tristesse, parce qu'elle est destinée à

souffrir et que le bonheur s'enfuit, que sais-je encore? parce que

Dieu a pétri son âme d'amour et de poésie et qu'elle doit lutter avec

ce double feu:

Seule, sans rencontrer la source où l'on s'étanche,

Seule, sans une autre âme où son âme s'épanche.

Mme Louise Colet souhaiterait de ces malheurs puissants qui éprouvent

ici-bas le poète pour le régénérer, mais elle est excédée des

souffrances vulgaires que le monde ne prend point en pitié; elle ne se

résigne pas à voir pâlir son printemps comme pâlit l'automne; enfin sa

grande douleur par-dessus toutes les autres, c'est de vivre l'âme

ardente de foi, dans un siècle incrédule.» En 1840, sous le titre de

_Penserosa_, elle donne de nouvelles poésies sur la mort de Gros, sur

celle de Léopold Robert, sur l'Hamlet de Shakespeare; sur le Faust de

Gœthe, sur une jeune femme triste au bal, selon la mode du temps. Et

pourquoi donnait-elle à ces poésies le titre de Penserosa? C'est qu'un

jour, la voyant elle-même dans une attitude méditative, qui rappelait

le marbre de Michel-Ange, «ce symbole sacré de la mélancolie»

quelqu'un lui dit: «_Siete penserosa_;

De ce marbre inspiré l'image se reflète

Sur votre jeune front de femme et de poète,

Vous avez son air triste et son regard penseur,

Et Michel-Ange en vous eut reconnu sa sœur.»

Ce qu'on reconnaît plus sûrement ici chez l'auteur, c'est la

prétention et la pose. Combien j'aime mieux l'attitude plus effacée

d'une autre femme, Mlle Louise Bertin qui, dans ses _Glanes_ (1842), a

décrit avec talent nos éternelles aspirations vers un idéal qui nous

échappe sans cesse, et le sentiment de la fragilité et de

l'imperfection des bonheurs humains. On remarque surtout une pièce

adressée à _la Nuit_ où l'auteur exprime d'une manière bien distinguée

la lassitude secrète de son cœur et de son esprit.

On a vu plus haut que deux pièces de vers de M. Victor Hugo sur les

tourments du doute étaient adressées à Mlle Bertin. Ce n'était pas

sans raison. Mlle Bertin était agitée des mêmes préoccupations. Le

grand problème de notre destinée inquiétait son intelligence, et si

elle revenait d'ordinaire aux idées religieuses, ce n'était pas sans

détour et sans angoisses:

Il est aussi pour moi des heures où le doute

Vient abaisser son voile à ma paupière en pleurs.

On le voit, cette femme si heureusement douée, n'était pas exempte

d'une mélancolie, respectable parce qu'elle était pure et sincère.

Ici j'aperçois deux poètes que je puis placer sur le même rang. Ils

ont écrit dans le même temps, dans des circonstances analogues; tous

deux sous des pseudonymes, selon la mode romantique; avec un certain

mérite tous deux; et tous deux néanmoins peu connus, bien qu'un savant

distingué ait pris récemment le soin de nous restituer la physionomie

complète de l'un d'eux, Théophile Dondey.

Celui-ci avait choisi le pseudonyme, ou si l'on veut l'anagramme de

Philotée O'neddy auquel il substituait quelquefois le nom de Vidame de

Tyannes, autre anagramme tiré d'un nom que sa famille ajoutait à celui

de Dondey. Le Vidame ou Philotée n'était qu'un modeste fonctionnaire

attaché à un ingrat travail de bureau, et échappant par la rêverie aux

ennuis de son labeur quotidien. En 1833, il publie un volume de

poésies avec ce titre: «_Feu et flammes._» On y remarque un tableau

curieux des mœurs de la jeunesse du temps. C'était le bonheur de

cette jeunesse, de ceux qu'on appelait alors la jeune France, de se

réunir pour se livrer à des libations prolongées autour d'un punch

flamboyant. Les discours prenaient une allure plus ou moins

capricieuse, et on arrivait à une sorte de surexcitation désordonnée;

mais, pour obéir au goût prétentieux de l'époque, il fallait donner à

ces parties de jeunesse un caractère solennel; on les appelait des

orgies, on y jouait la comédie de l'ironie et du désenchantement, et

on se donnait des airs sataniques. Le _Pandæmonium_ de Dondey nous

fait assister à une de ces scènes, dans l'atelier de Jehan du

Seigneur, encore un nom artistement modifié. Le punch traditionnel

aux prismatiques flammes

Semble un lac sulfureux qui fait houler les lames...

Après quelque silence, un visage mauresque

Leva tragiquement sa pâleur pittoresque

Et faisant osciller son regard de maudit

Sur le conventicule, avec douleur il dit...

L'orateur, qui n'est autre que Petrus Borel, que ses amis appelaient

le Lycanthrope, s'abandonne alors à des divagations auxquelles

d'autres amis répondent.

Et jusques au matin les damnés Jeunes-Frances

Nagèrent dans un flot d'indicibles démences.

Dans cette débauche, qui est surtout une débauche de paroles,

l'affectation saute aux yeux. C'est entre tous ces jeunes gens une

rivalité puérile, une lutte ridicule d'excès et de folies froidement

calculées. Le poète est plus touchant quand il nous entretient de ses

amours, où la volupté se tourne aisément en souffrance et en

désespoir, ou quand il nous dépeint la tristesse et médite sur le

suicide.

Dans ses poésies posthumes, publiées par M. Havet, celles qui sont

datées de 1834 à 1846 doivent aussi attirer notre attention. Il y a

bien exprimé cette manie de son temps, qui était aussi la sienne, et

qui consiste à s'analyser sans cesse, à s'occuper constamment de sa

personnalité et à en entretenir le public. C'est le sujet de la pièce

intitulée: _Une fièvre de l'époque_.

Il est depuis longtemps avéré que nous sommes

Dans le siècle environ six mille jeunes hommes...

Qui du fatal Byron copiant les allures

De solennels manteaux drapons nos encolures.

A l'excès pour ma part j'ai ce tempérament,

Je prends mon moi pour thème avec emportement.

En effet, c'est son moi qu'il décrit dans ce recueil, et surtout son

moi amoureux; mais c'est aussi, comme dans les sonnets de _Déclin

précoce_, _Pathologie_, _Spleen_, son moi attristé et gémissant de la

décadence du corps à côté de la vigueur persistante de l'âme. Après

ces vers, il se fait dans la vie poétique de Dondey un grand

intervalle de silence; un profond chagrin, la perte d'une personne

bien chère, en est la cause, et quand plus tard le poète retrouve la

voix, il la consacre à des méditations philosophiques empreintes

d'amertume. Rien ne prouve mieux combien il a souffert que la

conclusion à laquelle il arrive: le néant envisagé comme sa meilleure

espérance.

Comme lui, Boulay-Paty a chanté sa passion; comme lui, il a vu la mort

la briser; il paraît seulement s'être relevé enfin de l'abattement où

ce coup l'avait plongé. Il avait, d'ailleurs, été toujours plus en

dehors, moins contenu que Dondey, différences qui n'excluent pas les

ressemblances que j'ai signalées, et qui se retrouvent dans les

œuvres comme dans la vie des deux poètes.

C'est en 1834 que Boulay-Paty publiait sous le nom d'_Élie Mariaker_

un volume de poésies. L'édition était ornée d'une eau-forte

représentant un jeune homme vêtu d'une longue redingote à la coupe de

1830, appuyé sur son coude, au sommet d'un pic dominant une ville

sombre. Un démon grimaçait à ses côtés, tandis que lui regardait un

ange monter vers la partie lumineuse du ciel. Ce détail, que j'ai

voulu rapporter, malgré son apparente frivolité, confirme bien la

faveur particulière dont les démons, on l'a vu plus haut, jouissaient

dans l'école romantique. La mode du temps n'est pas moins manifeste

dans le long morceau en prose consacré à la vie d'Élie Mariaker.

«Élie, y est-il dit, naquit en Bretagne... Son premier âge se

ressentit de cette nature grande et sauvage; nul doute que cette

étendue de flots et de ciel ne commençât déjà à faire dans son âme

cette immensité que rien ne put remplir.» Il se sent entraîné vers la

poésie, mais il est forcé de faire, dans l'étude d'un homme de loi, un

rebutant apprentissage des affaires. Il aborde le monde avec des

illusions bientôt déçues sur l'amitié des hommes et la tendresse des

femmes. Mais chaque année pendant les vacances, il se retrempe dans la

vie de famille. Là, il lit les poètes, _Ossian_ surtout dont il porte

toujours un volume. Il se plaît aussi à contempler à minuit, de sa

fenêtre, le spectacle de la nature. Un premier amour trompé lui

suggère la pensée du suicide, mais un vieux pistolet emprunté pour ce

funeste usage trahit son dessein; Élie rentre donc dans le monde;

mais il y rentre découragé. En même temps, il se jette dans

l'étourdissement des plaisirs. «Il était dans le vague de la vie, il

avait cette mélancolie noire, maladie de jeunesse, engendrée par la

science précoce de notre civilisation avancée, espèce de folie causée

au cerveau par les rayons brûlants d'une expérience trop hâtive.»

En ce temps là, il se lie avec un jeune homme, Frédéric, «d'une

imagination effrénée, un frère inconnu de Rousseau, d'Obermann, un

grand poète à qui il ne manquait, en effet, que la voix des vers.»

Avec lui, il s'adonnait à ces fêtes décrites dans le _Pandæmonium_ de

Dondey. «La poétique de l'orgie leur souriait, la flamme du punch leur

semblait leur âme usée, prête à s'éteindre sur leur vie brûlante.» Les

deux amis prenaient alors les costumes les plus variés; ils se

justifiaient à eux-mêmes ces débordements par des autorités

littéraires. Ainsi «il s'arracha violemment à la désillusion de ses

rêves romanesques par les égarements, par les désordres; il y usa son

enthousiasme sans y puiser du repos.» Les effets de ses écarts ne se

firent pas attendre. «Ennuis fades, irritants caprices, transports

fous, fiévreuses déceptions, ironies amères, étranges espérances,

doutes ténébreux, foudroyants désespoirs, voilà ce qu'il y avait en

lui.»

Toutefois, au milieu même de ses erreurs, il n'avait cessé d'aspirer à

un amour meilleur, d'attendre une femme inconnue qui devait le

régénérer. Il la rencontra enfin, cette femme, à un bal que donnait sa

mère. Leurs serments furent vite échangés. N'était-elle pas bien faite

pour captiver un cœur triste comme le sien? Elle était sérieuse, et

Élie estimait que le rire dépare la plus noble figure humaine; elle

était pâle et «sans cela il n'aurait pu l'aimer» car il pensait que

sur les visages frais et arrondis il n'y a rien, «parce que la mer

s'étire et se ride quand il y a un orage.» Quels ont été les incidents

de cette liaison? Je n'ai pas ici à le dire. Qu'on sache seulement que

sa courte durée est traversée par diverses épreuves, que pendant les

absences auxquelles il doit se soumettre, Élie retrouve quelque peu sa

mélancolie, et qu'enfin une catastrophe inattendue vient interrompre

ses amours. D'abord fou de douleur, Élie, après une crise plus

violente, se réveille guéri, et abandonnant nos tristes régions,

privées de soleil, il va recommencer une nouvelle existence sous le

ciel de l'Amérique.

Ce que la vie d'Élie Mariaker vient de nous révéler, ses poésies le

reproduisent sous une autre forme. _Amour_, _absence_, _retour_,

_désespoir_, _folie_, telles sont les divisions de la partie poétique

du volume; cette partie est traitée dans le même esprit que celle qui

la précède. On y retrouve le même besoin de l'effet, le même désir de

se rapprocher de certains modèles. D'abord les épigraphes qui, selon

la mode du temps, décorent, non seulement chaque division de l'œuvre,

mais chacune des pièces qui la composent, sont souvent empruntées à

Byron, à Ossian, à Foscolo, à Gœthe. C'est ce dernier qui paraît

avoir le plus attiré Boulay-Paty. Élie en est encore au culte de

Werther:

J'étais comme Werther et j'avais un frac bleu

Qui m'était resté cher par-dessus toute chose.

Il imite aussi son devancier Joseph Delorme; cependant il va plus loin

que ses maîtres dans la voie lugubre. Ainsi par un singulier désordre

d'imagination, il rêve l'amour avec un cadavre, l'intimité avec un

squelette, et cette passion d'outre-tombe n'est troublée que par un

souci, l'ennui d'avoir pour rivaux les vers qui rongent le corps de la

femme aimée.

Cette sinistre conception, nous conduit à un autre poète qui, lui

aussi, est entré à un certain moment dans la même voie. On sait que

Théophile Gautier a écrit une _Comédie de la mort_, avec ces deux

sous-titres: _La Vie dans la Mort_; _la Mort dans la Vie_ (1838). Dans

la première pièce, il suppose que tous les morts d'un cimetière sont

vivants dans leurs cercueils, et il se complaît à décrire les noires

pensées, les rêves effrayants de ces malheureux qui survivent à leur

destruction. Dans la seconde, il parcourt toutes les douleurs, toutes

les misères qui accablent les hommes et qui empoisonnent leur

existence. Cette vie posthume et cette mort anticipée sont peintes

avec les couleurs les plus sombres qui puissent s'offrir à une

imagination affolée. La pensée de cette œuvre étrange paraît lui

avoir été inspirée par les tableaux d'Holbein et d'Albert Durer;

Théophile Gauthier a même consacré une pièce de vers à ce dernier;

mais, aux traits prêtés par la peinture allemande, le poète a ajouté

toutes les ressources que fournissait la mélancolie moderne.

On peut supposer qu'il n'y avait là qu'un jeu d'imagination bizarre,

et, en effet, cette fantaisie satisfaite, Théophile Gauthier est

rentré dans des habitudes bien différentes. Mais il ne manqua pas,

dans le même temps, de poètes qui prîssent au sérieux l'idée de la

mort, soit en l'appelant de leurs vœux, soit même en allant au-devant

d'elle.

Émile Roulland en est resté au premier de ces deux degrés. Il a laissé

des _Poésies_ (1838) dans lesquelles on peut remarquer une épître à

Byron, et des fragments empreints de tristesse, par exemple celui-ci:

Il est des fronts que l'infortune

A ceints de son bandeau de fer, etc.

Porté à la rêverie, contemplateur assidu de la nature, admirateur

passionné de Lamartine, il fut vite aigri par des échecs répétés dans

la poursuite d'emplois dont il se croyait digne. Il était triste sous

une apparence de gaieté, et comme l'a dit Boulay-Paty qui s'est fait

son éditeur: «le coin de marbre froid s'apercevait sous les fleurs.»

Il était un de ces jeunes hommes qui promenaient dans le monde, et au

milieu des fêtes, une mélancolie, dont on a pu souvent suspecter la

sincérité. Il disait:

Au souffle harmonieux du bal qui tourbillonne

Comme la feuille au vent, mon âme s'abandonne.

Femmes, n'en croyez pas mon visage trompeur,

J'ai le rire à la bouche et la tristesse au cœur.

«Pris par moments, ajoute Boulay-Paty, de la funeste épidémie morale

du siècle, du mal rongeur enfin, il ne levait le regard vers le ciel

que pour douter de la bonté divine.»

Toutefois, ces égarements n'étaient pas de longue durée. Il revenait

vite à des idées douces et religieuses, mais alors il s'abandonnait

surtout à la pensée de la mort. La mort était pour lui l'asile

suprême, le refuge assuré contre l'infortune. Ce refuge ne lui fut pas

longtemps refusé. Il mourut le 12 février 1835, date qui coïncidait,

nous le verrons plus loin, avec la représentation d'une œuvre

dramatique, offrant avec cette mort, une douloureuse analogie.

Un peu plus d'un mois avant Roulland, s'éteignait la jeune Élisa

Mercœur, dont on a publié, en 1843, les œuvres, peu originales et

visiblement inspirées de la littérature de l'époque. Plus impatiente

que Roulland, Élisa Mercœur n'avait pas attendu pour tenter de sortir

du monde qu'elle y eut accompli sa tâche. Elle avait, mais vainement,

essayé de s'asphyxier avec des fleurs. On s'étonne de la profondeur du

mal qui s'était emparé des jeunes intelligences, quand on songe que

cette enfant n'avait pas de griefs sérieux contre la vie, que ses

débuts avaient été encouragés par le pouvoir, et que le seul motif de

sa tentative désespérée fut, de son propre aveu, le désir

d'immortaliser son nom par le suicide. Cette aberration était le fruit

malsain de la publicité que les journaux du temps donnaient à l'envi

aux actes de cette nature. Elle-même avait trouvé bon, dans un roman,

auquel elle donna le titre de _Quatre amours_, de montrer une femme

qui cherchait et trouvait la mort dans l'exhalaison de dangereux

parfums. Comme pour mieux attester le péril inhérent à ces sortes

d'œuvres, elle s'était prise à son propre piège et elle avait résolu

de mourir de la même mort que son héroïne. Heureusement la tentative

avait échoué, et, il faut le dire, elle en avait témoigné elle-même le

regret et l'horreur.

Deux malheureux jeunes gens furent, hélas! vers le même temps, mieux

servis dans leur désespoir. Victor Escousse et Auguste Lebras avaient

ardemment embrassé les principes de l'école romantique. Ils avaient

écrit des poésies fugitives; Escousse avait fait représenter, avec

des succès inégaux, deux œuvres dramatiques, et il avait composé, en

collaboration avec Lebras, une tragédie que le public avait fort mal

traitée. Ils ne voulurent pas survivre à la chute de leurs espérances,

et prirent le parti de se donner ensemble la mort. Les préparatifs de

cet acte furent accomplis avec un grand calme. Tous deux périrent

asphyxiés par le charbon qu'ils avaient allumé (24 février 1832).

Escousse avait dix-neuf ans, Lebras en avait seize! Lebras avait

conservé quelque souci de sa famille; il s'était efforcé d'adoucir le

coup qu'il lui portait; Escousse, au contraire, en ce moment suprême

n'eut qu'une préoccupation, le besoin d'un éclat posthume et d'une

célébrité funèbre. Lisez cette sorte de testament à la fois passionné

et sceptique: «Je désire que les journaux qui annonceront ma mort

ajoutent cette déclaration à leur article: Escousse s'est tué parce

qu'il ne se sentait pas à sa place ici, parce que la force lui

manquait à chaque pas qu'il faisait en avant ou en arrière, parce que

l'amour de la gloire ne dominait pas assez son âme, si âme il y a. Je

désire que l'épitaphe de mon livre soit:

Adieu trop inféconde terre,

Fléaux humains, soleil glacé;

Comme un fantôme solitaire,

Inaperçu j'aurai passé.

Adieu, couronnes immortelles,

Vrai songe d'une âme de feu;

L'air manquait; j'ai fermé mes ailes;

Adieu!

Béranger a consacré à ce double suicide quelques stances trop

indulgentes. Il n'a pas vu qu'il n'était que le fait de la vanité

blessée et de l'ambition impuissante, et qu'il n'avait pas droit aux

honneurs d'une oraison funèbre.

Que si maintenant, rassemblant les traits épars dans les pages qui

précèdent, nous cherchons à reconstituer la physionomie générale de la

poésie que nous avons analysée, que trouvons-nous? Peu d'originalité;

peu de sincérité; des douleurs presque toujours sans cause précise;

des fantaisies lugubres plutôt qu'un sentiment profond de mélancolie;

enfin des aspirations vers la mort qui, grâce à Dieu, ont rarement

passé dans le domaine des faits. Nous allons nous trouver en face

d'une poésie plus haute et plus digne d'attention, en abordant Alfred

de Musset, qui, d'ailleurs, n'est pas seulement poète, et qui nous

touche aussi comme romancier.

III

Alfred de Musset.

Si, depuis le commencement de ce siècle, un homme, en entrant dans la

vie, sembla devoir être affranchi du mal commun, ce fut, sans doute,

Alfred de Musset. Tout lui souriait; tout l'invitait à être heureux.

Comme le Don Juan dont il nous a fait le portrait, «le voilà jeune et

beau, sous le ciel de la France», le cœur plein d'espoir, aimant,

aimé de tous; et par-dessus tout cela la sainte poésie

Retourne en souriant la coupe d'ambroisie

Sur ces cheveux plus doux et plus blonds que le miel.

Aussi quel éclat dans ses débuts! Comme ses premiers vers étincellent

de verve et de jeunesse! Quelle aimable folie! Quel badinage

éblouissant! Ce n'est pas lui qui flatterait les mélancoliques à

froid et par système; il ne ménage pas «les pleurards, les rêveurs à

nacelles, les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles.»

Et cependant quelques années plus tard il s'éteindra jeune encore,

mais déjà épuisé, anéanti par le sentiment de sa misère intérieure; et

dans les derniers vers tracés par sa main défaillante, il se

représentera entendant de tous côtés l'heure de sa mort sonner à ses

oreilles, souffrant dans sa lutte inutile contre «l'instinct du

malheur», souffrant même dans son repos, et sentant son courage

chanceler et s'abattre «comme un coursier brisé de fatigue!»

Entre ces deux termes extrêmes, que s'était-il passé qui pût expliquer

un tel contraste? Quelles avaient été les étapes d'une route si

fleurie au point de départ, si aride et si désolée au point d'arrivée?

Ces étapes, personne ne les ignore. Musset, d'abord, avait fait

l'apprentissage de la vie au milieu d'une société, déjà presque

dépourvue de croyances, et dans laquelle une révolution nouvelle

venait de jeter une perturbation plus profonde encore. Il avait bu

avidement les sucs les plus pernicieux de la littérature. De plus, il

n'avait pas su bien ordonner sa vie. Enfin une grande passion l'avait

saisi, mais sans calmer son cœur incapable de repos, et cette

liaison, condamnée à l'avance à une prompte rupture, ne lui avait

laissé qu'un vide irréparable et un besoin nouveau de s'étourdir. Les

torts de son époque, ses torts personnels étaient donc les deux

principales causes d'une mélancolie dont on suit à travers ses œuvres

les diverses vicissitudes.

Dès 1831, aussitôt après _les Contes d'Espagne et d'Italie_, après _la

Ballade à la Lune_ et _Mardoche_, on voit une pensée triste surgir au

milieu de sa fougue fantaisiste. _Les Vœux stériles_ renferment, avec

de douloureuses réflexions sur la vocation du poète, des retours

pénibles sur sa propre condition. «A moitié de sa route», il se sent

«déjà las de marcher». La vie médiocre, prosaïque et mercantile, telle

que la fait la société moderne, lui répugne; il lui faudrait «tout ou

rien», et il se demande comment il ne s'est pas trouvé dans cette

loterie un joueur assez abattu par le sort pour lui dire en sortant:

«N'entrez pas, j'ai perdu». Cependant, il veut aller jusqu'au bout, et

faire rougir la destinée des maux qu'elle peut lui réserver encore.

Dans le poème de _Rolla_ (1833), Alfred de Musset, nous révèle ses

tourments religieux. Il regrette la foi du passé. Le paganisme

n'était-il pas heureux, lui qui avait des Dieux partout? Le moyen âge

aussi n'était-il pas heureux? «Tout venait de renaître sous la main du

Christ.» Pour lui, «venu trop tard dans un monde trop vieux,» pour

lui, «le moins crédule enfant de ce siècle sans foi,» il demande qu'il

lui soit permis de baiser la poussière du crucifix brisé et de

pleurer sur cette froide terre» déchue de ses espérances suprêmes. Il

adresse à Voltaire d'amers reproches pour l'œuvre de destruction

qu'il a accomplie; il l'accuse de tous nos maux, de notre scepticisme,

de notre égoïsme, et de ce vide du cœur, qui, à défaut des cloîtres

dont le monde ne veut plus, ne nous laisse dans le malheur d'autre

alternative que le suicide.

Une Maladie Morale: Le mal du siècle · 第 15 / 21 段