semblable. L'Angleterre et, dans une certaine mesure, l'Allemagne ont
eu à ce moment sur la Russie leur part d'influence. Pouchkine a été
appelé le Byron russe. Marlinski avait aussi du Byron dans le sang.
Les deux poètes russes que je viens de nommer ont exercé sur la
jeunesse de leur temps une action profonde, le dernier surtout. «Les
héros à la Marlinski, a dit M. Tourguéneff, se rencontraient à chaque
pas, surtout en province, et en particulier dans l'armée et dans
l'artillerie; ils parlaient et correspondaient dans sa langue; ils
gardaient dans le monde un air sombre, renfermé, l'orage dans l'âme et
le feu dans le sang, comme le lieutenant Belozor de la frégate
Nadèdja. Ils dévoraient les cœurs des femmes; c'est à eux que
s'adressait la dénomination de fatal.» Ce type s'est conservé
longtemps, et il est reproduit dans un roman de Lermontoff. «Que de
choses, dit encore M. Tourguéneff, ne trouve-t-on pas dans ce type? le
byronisme, le romantisme, les souvenirs de la Révolution française,
des décembristes, et l'adoration de Napoléon; la foi au destin, à une
étoile, à la force du caractère, de la pose et de la phrase; et
l'angoisse du vide, les inquiétantes fluctuations d'un étroit
amour-propre, en même temps que l'audace et la force agissante,
etc...»
En passant à la Pologne, et ce n'est pas hélas! sortir de la Russie,
nous rencontrons encore un poète, qu'on a nommé le Byron polonais.
Mais cette qualification est trop exclusive, car, dans son poëme des
_Dziady_ (ancêtres), Mickiewicz procède autant de Faust que de
Manfred. Enfin, allant toujours plus loin et remontant jusqu'aux
régions glacées de l'Islande, nous y trouvons encore quelque trace du
mouvement romantique dans ce qu'il avait de favorable aux tendances
mélancoliques. Un poète très apprécié dans son pays, M. Thorarensen,
rappelle par ses tendances nos poètes delà Restauration, et l'on a
défini sa poésie «la voix d'une âme rêveuse et aimante, qui a souvent
caressé maint prestige et pleuré mainte déception.»
Du reste, ses œuvres sont, dans la littérature étrangère, le dernier
des documents que j'avais à mentionner ici, entre 1815 et 1830, et
nous pouvons maintenant jeter un regard sur l'ensemble de l'époque
comprise entre ces deux dates, soit en France, soit au dehors.
IX
Caractère et causes du mal du siècle de 1815 à 1830.
De 1789 à 1815, le mal que j'étudie avait souvent présenté une
intensité profonde, une sorte de fougue et de véhémence; il éclatait
en amères explosions, en violentes manifestations; il n'acceptait
guère le remède des consolations religieuses, et ne reculait pas
devant la pensée du suicide.
Pendant l'époque suivante, la mélancolie perd quelque peu son aspect
farouche; sans cesser de faire entendre une voix plaintive, elle prend
d'ordinaire un accent plus attendri et plus doux; rarement elle a
recours aux actes de désespoir; elle s'empreint assez facilement d'un
sentiment religieux sans doute bien flottant, sujet à beaucoup de
défaillances et d'angoisses, mais cependant réel. Cet état différait
donc par son caractère de celui qui l'avait précédé. Il en différait
aussi par ses causes.
Nous avons vu que, dans notre pays, pendant le cours de la Révolution
et de l'Empire, et en faisant abstraction de certains cas
particuliers, la mélancolie provenait, en partie, de l'influence de
Jean-Jacques Rousseau et de Gœthe, mais surtout des impressions
douloureuses résultant des événements publics, de la dispersion de la
société française, et des conséquences de l'exil sur l'esprit et
l'éducation littéraire de beaucoup de membres de cette société. Et
nous avons pu constater que, pendant la durée de ces deux régimes, les
mélancoliques avaient été presque tous hostiles aux gouvernements que
la France avait subis.
Sous la Restauration, les circonstances ont changé. L'influence de
Jean-Jacques Rousseau s'est affaiblie chez nous en s'éloignant. Celle
de Gœthe a subi le même sort; le culte de Werther s'est trouvé
relégué au fond de l'âme de quelques fidèles discrets. La société
avait cessé d'être battue par les orages; elle s'était reconstituée
sous les auspices d'un gouvernement réparateur, et elle jouissait de
cette ère nouvelle de sécurité.
Toutefois, les anciennes causes de tristesse n'avaient pas entièrement
disparu. L'esprit de doute que le XVIIIe siècle avait déchaîné n'était
pas assoupi: Jouffroy et d'autres en sont témoins. Puis, le
contre-coup des calamités qui avaient, aux débuts de ce siècle,
désolé notre patrie, s'y faisait encore sentir. Mme de Rémusat et Mme
de Duras en portèrent toujours le cruel souvenir; quant aux plus
jeunes, ils en avaient reçu l'impression indirecte et en quelque sorte
inconsciente de ceux dont ils tenaient le jour. On a lu plus haut à ce
sujet l'opinion de Lamartine qui attribue à cette communication intime
et mystérieuse, la tristesse des hommes «dont la vie date de ces jours
funestes.» Du reste, en pourrait-il être autrement? Mme Le Brun
rapporte dans ses _Souvenirs_ que, pendant la Terreur, les femmes
grosses qu'elle rencontrait lui faisaient peine, que la plupart
«avaient la jaunisse» de frayeur; et elle ajoute: «J'ai remarqué, au
reste, que la génération née pendant la Révolution est, en général,
beaucoup moins robuste que la précédente: que d'enfants, en effet, à
cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrants!»
Chateaubriand confirme ces appréciations quand il parle de cette
jeunesse «sur laquelle des malheurs qu'elle n'a pas connus ont
néanmoins répandu une ombre et quelque chose de grave.» Ajoutons qu'à
l'âge même où l'avenir se décide d'ordinaire, et dans les années les
mieux faites pour l'activité, les événements ont pu imposer à
plusieurs, comme il est arrivé pour Lamartine, une oisiveté
dangereuse.
En outre, on l'a vu presque chez tous, la littérature étrangère
n'avait pas perdu toute son influence en France. Sans doute, les
Français n'étaient plus conduits par l'émigration ou l'exil à chercher
des inspirations au dehors. Mais, par un singulier renversement des
choses, ce fut l'esprit étranger qui s'introduisit directement en
France. A la chute de l'Empire, beaucoup de Français, en rentrant dans
leur patrie, y rapportaient des souvenirs recueillis, des goûts
contractés chez les nations qui leur avaient donné asile. Chose plus
triste, et qui pourrait l'oublier? l'étranger lui-même envahit alors
le sol français. A la suite des armées, un grand nombre d'Allemands et
d'Anglais distingués dans leur pays par l'intelligence, accoururent
vers ce pays que la guerre leur avait si longtemps fermé, et qui était
resté après la défaite l'objet de leur admiration curieuse. Les salons
de Paris, toujours prêts à se rouvrir, les recevaient à leur tour avec
empressement. Dans ce rapprochement inattendu, l'esprit français, par
quelques côtés, devenait anglais et allemand. Cette action était
facilitée par des souvenirs vivaces de haine contre l'Empire. Quelque
jugement qu'il faille porter sur ce fait au nom du patriotisme, il
n'est pas douteux qu'alors le génie étranger put s'introduire en
France, non seulement sans résistance vive, mais avec faveur. Mme de
Staël s'en était fait déjà le propagateur puissant par son livre _De
l'Allemagne_, qui traduisait pour le grand nombre et qui popularisait
des richesses encore presque ignorées. Mais le pilon du duc de Rovigo
avait longtemps privé les lecteurs français de la connaissance de ce
bel ouvrage, et il avait fallu pour nous le rendre la Charte et la
liberté de la presse. L'Angleterre était restée plus longtemps encore
peu connue. Byron avait été à peine abordé: «On rôdait en quelque
sorte, dit M. Sainte-Beuve, autour de son œuvre de mystère, sans bien
savoir.» Cette œuvre, elle s'est révélée pendant la Restauration, et
c'est alors que Byron a commencé à devenir à nos yeux, comme Gœthe
l'avait été naguère, le poète idéal, le modèle souverain.
Mais pour marcher du même pas que la littérature étrangère, la nôtre
n'avait pas besoin de l'imiter, elle n'avait qu'à suivre ses propres
exemples. Les écrivains français du commencement de ce siècle dont
j'ai rappelé les ouvrages et qui eux-mêmes avaient dû beaucoup à leurs
devanciers, étaient à leur tour devenus pour nous des maîtres; Mme de
Staël, Chateaubriand et Senancour avaient laissé des disciples que
j'ai cités, et qui perpétuaient, bien qu'avec moins de vigueur, les
enseignements de leur école.
C'en est assez pour expliquer que le mal du siècle se soit maintenu,
quoiqu'affaibli, chez nous pendant la Restauration. Alfred de Musset
en donne encore une autre raison, à savoir, le prétendu abaissement
d'un gouvernement, incapable, selon lui, de satisfaire un grand peuple
partagé entre les regrets de sa gloire évanouie et les espérances
d'une liberté sans cesse ajournée. Quoique ces critiques soient
généralement tenues pour injustes aujourd'hui, il est vrai que les
préjugés avaient soulevé contre la Restauration des passions
implacables, et que plusieurs de ceux que nous avons nommés dans cette
partie de notre étude voyaient ce régime avec aversion. Tel fut le cas
de Joseph Delorme, de Farcy, et un peu des amis d'Ampère. Mais encore
une fois, les principales causes du mal étaient ailleurs. Elles
étaient dans des impressions du berceau ou des souvenirs de
l'adolescence; dans l'action du génie étranger sur le génie français,
enfin dans la fidélité du génie français lui-même à ses anciennes
traditions. De ces trois causes, auxquelles se mêlèrent çà et là
certaines circonstances particulières, quelquefois peu honorables, que
j'ai indiquées quand elles se présentaient, la première fut la plus
puissante, et c'est celle dont on doit tenir le plus de compte, quand
on veut apprécier l'époque que nous venons de parcourir.
Mais ces considérations ne s'appliquent qu'à notre pays. Il est plus
difficile de déterminer les causes du mal hors de la France, et de
ramener à des lois générales des phénomènes répartis sur des points du
globe fort différents.
Cependant, on peut croire que le fait dont j'ai déjà parlé plus haut
et dont a vu certains effets sur la France, n'a pas été sans exercer
aussi son influence sur une partie de l'Europe. Tandis qu'à la suite
de l'invasion de notre sol par les armées alliées nous étions
conduits à prendre aux étrangers des manières de sentir et des formes
pour les exprimer, les étrangers à leur tour devaient nous faire les
mêmes emprunts. Enfin, rapprochés les uns des autres, comme ils
l'étaient de nous, par cet événement, ils devaient être par là même
portés à s'imiter mutuellement, besoin qui, d'ailleurs, est toujours
naturel à l'esprit humain. Ainsi la mélancolie de quelques-uns tendait
à devenir l'attribut de tous, et il ne faut plus s'étonner de voir que
divers peuples de l'Europe tantôt suivent nos traces, tantôt se
copient réciproquement, et que, si Kamorinski et Thorarensen
s'inspirent de Lamartine, Schopenhauer reproduise Leopardi, Pouchkine
et Marlinski prennent Byron pour modèle, enfin Mickiewicz relève à la
fois de Byron et de Gœthe.
Tels étaient le caractère et les causes du mal du siècle pendant la
période qui va de 1825 à 1830. Il nous reste à retracer ce qu'il fut
dans la dernière phase de son existence.
IV
1830-1848
I
M. Victor Hugo.
En parlant de la poésie sous la Restauration, j'ai indiqué les
rapports qui unissaient le romantisme au mal du siècle. Cette alliance
ne s'est pas rompue sous la monarchie de Juillet, et M. Victor Hugo en
est une première preuve.
Si je n'ai point encore parlé de ce grand poète, bien que l'apparition
de ses premières œuvres date de 1819, c'est que celles-ci n'avaient
rien, ou presque rien, à démêler avec le sujet de ce travail. A peine
peut-on noter dans les _Odes et Ballades_ une méditation sur la
solitude, un accès de mélancolie, une protestation contre la dureté de
notre destin. En général, dans ses poésies écrites sous la
Restauration, Victor Hugo recherche des sujets tout différents. Sa
muse s'éprend de gloire, de liberté, de dévouement; elle s'échauffe
aux grands souvenirs de l'histoire, elle adore tout ce qui luit et
tout ce qui retentit. Mais à partir de 1839, au débordement de la
fougue juvénile succède une phase d'inspiration plus calme; le poète
se recueille davantage, et se consacre plus volontiers à la
description des sentiments intimes de l'âme. Les titres de ses
ouvrages: _Feuilles d'automne_ (1831), _Chants du crépuscule_ (1835),
_Voix intérieures_ (1837), _Rayons et ombres_ (1840), _Contemplations_
(1830-1855), ouvrage qu'on pourrait appeler, dit-il, «_les Mémoires
d'une âme_,» éveillent l'idée d'impressions voilées par une teinte de
tristesse, et plusieurs des pièces de vers qu'ils renferment répondent
à cette donnée.
Et d'abord, on a déjà vu plus haut que l'école romantique avait mis en
honneur les déshérités de la nature. M. Victor Hugo est fidèle à cette
tradition. Il a des sympathies douloureuses pour l'araignée et
l'ortie. Il les aime parce qu'on les hait, parce qu'elles sont
maudites et chétives; parce qu'elles sont vouées à un sort fatal,
toutes deux «victimes de la sombre nuit,» enfin, «parce qu'il n'est
rien qui n'ait sa mélancolie;» et il pense que si l'on montrait à
l'araignée et à l'ortie un peu plus de mansuétude, on entendrait «la
vilaine bête et la mauvaise herbe murmurer: Amour!» Passons à des
choses plus sérieuses.
Ici, il adresse à une jeune femme qu'il avait vue pleurer en secret,
une pièce, à laquelle il donne pour épigraphe le mot déjà cité:
«_Flebile nescio quid_,» et dans laquelle on trouve un éloge des
larmes, qui peut être comparé à celui que la musique de Schubert a
rendu célèbre. Dans la pièce suivante, il se plaint des chagrins et
des déceptions que nous garde la vie, et il s'écrie:
Où donc est le bonheur? disais-je,--Infortuné!
Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.
Ironique action de grâces envers la Providence! Ce bonheur dont il la
remercie, quel est-il? Il ne se compose que de quelques impressions
fugitives, et de souvenirs qui ne peuvent rendre la réalité disparue!
«Hélas! ajoute-t-il,
Hélas! naître pour vivre en désirant la mort!
Grandir, en regrettant l'enfance où le cœur dort,
Vieillir, en regrettant la jeunesse ravie,
Mourir, en regrettant la vieillesse et la vie!
Encore un soupir à ajouter à tous ceux que provoque, depuis le
commencement du monde, le malheur de vivre! Quelle triste vue aussi du
monde, et de l'humanité dans la Contemplation qui a pour titre:
_Melancholia_, dans laquelle il parcourt les misères de chaque état!
Femme abandonnée, poète méconnu, enfant orphelin, vieux soldat réduit
à un labeur dur et ingrat, tous excitent en lui une douloureuse
pitié; il n'est pas jusqu'à la bête de somme, mourant sous la charge
et sous les coups, qui n'ait droit à sa commisération. Et, à côté de
la faiblesse opprimée, il montre la force triomphante, le vice égoïste
et la richesse impitoyable; et résume sa pensée sur le mal social, par
cette invocation:
O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!
Si l'on quitte ces généralités et qu'on descende davantage dans la
pensée personnelle du poète, on voit qu'elle était travaillée par de
cruelles anxiétés. Il souffre du mal du doute et il le décrit avec un
profond accent de vérité. Sous ce titre: _Que nous avons le doute en
nous_, il s'écrie:
Je vous dirai qu'en moi je porte un ennemi,
Le doute!...
Le doute! mot funèbre!....
La poésie intitulée: _Pensar-Dudar_, dédiée comme la précédente à Mlle
Louise Bertin, n'est pas moins expressive à cet égard. Longtemps
encore, cette angoisse obsédera son esprit, et, dans les
_Contemplations_, on en trouvera plus d'une trace à une date éloignée
de celle où nous nous plaçons en ce moment. Les _Pleurs dans la nuit_
le montrent, en 1855 comme en 1830, absorbé dans la recherche inquiète
de l'inconnu:
Mon esprit qui du doute a senti la piqûre
Habite, âpre songeur, la rêverie obscure
Aux flots plombés et bleus,
Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,
Et qui fait boire une eau morte comme la nymphe
Aux rochers scrofuleux.
Dans la même pièce, le doute est aussi pour lui «le fils bâtard de
l'aïeule sagesse,» le «morne abri dans nos marches sans nombre» et le
«mancenillier à l'ombre duquel l'homme s'endort.» Et c'est encore le
même sujet qu'on retrouve dans quelques-unes des pièces suivantes:
_Horror_, _Dolor_, _Spes_. Sans doute, à aucune époque de la vie de M.
Hugo, le doute n'équivaut chez lui à la négation; il éprouve, au
contraire, le besoin de croire, et ce besoin s'affirme en lui par des
élans religieux, et par de puissantes élévations vers le Créateur.
Mais ces alternatives même constituent un des aspects du mal du
siècle, et l'on peut ainsi affirmer que, sur plusieurs points, M.
Victor Hugo n'a pas été étranger à ce mal.
Cependant, ce que nous savons de sa vie n'explique pas de sa part une
disposition à la tristesse. A l'heure où il s'exprimait comme on l'a
vu sur la destinée humaine, il n'avait pas encore éprouvé les grands
malheurs de famille qui l'ont atteint depuis; et il réunissait, ce
semble, toutes les garanties de bonheur. Il faut donc penser qu'il
subissait une influence secrète qui dominait les conditions même de
son existence. Pour son scepticisme intermittent, la chose est
certaine; il l'a puisé dans l'air qu'il respirait. Si le doute qui le
fatiguait n'est pas malheureusement une infirmité exceptionnelle dans
l'intelligence humaine, il est surtout le lot des générations
semblables à celle dont le poète faisait partie. Voyez comme il la
représente: «Son berceau risqué sur un abîme, vogue sur le flot noir
des révolutions;» c'est une époque où «les ténèbres partout se mêlent
aux lueurs,» où «rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la
nuit;» enfin, «une époque en travail, fossoyeur ou nourrice, qui
prépare une crèche ou qui creuse un tombeau.» M. Victor Hugo, il le
reconnaît, n'a pas résisté aux fluctuations qui agitaient l'esprit de
son temps. On voit donc en lui un nouvel exemple de l'action
dissolvante du siècle sur la fermeté des croyances et sur la solidité
des convictions.
Il n'entre pas dans mon intention de pousser plus loin l'application
de cette remarque et de rechercher dans la longue carrière de M.
Victor Hugo les faits qui la justifieraient encore. De tous les hommes
illustres qui figurent dans ce travail, M. Victor Hugo est le seul
survivant. Il a donc droit doublement à nos égards. Contentons-nous
d'avoir rappelé ce qu'il était à un moment de son existence ondoyante,
entre 1830 et 1848.
II
Poètes divers.
DONDEY.--BOULAY-PATY.--TH. GAUTIER.--E. ROULLAND. LES POÈTES SUICIDES.
Au-dessous de lui, se range une cohorte innombrable de moindres
écrivains, les _poètæ minores_ de l'époque. Tous ne sont pas cependant
les disciples de M. Victor Hugo; plusieurs sont plutôt élèves de
Lamartine, beaucoup, de Gœthe et de Byron. Mais quelle que soit sa
nuance, le romantisme atteint alors sa plus large extension, et il
nous faut demander encore à cette phase de son histoire les nouveaux
documents qui doivent servir à celle de la maladie du siècle.
Il n'est peut être pas, dans l'histoire littéraire, de période plus
féconde en productions poétiques que celle qui va de 1830 à 1848. La
première moitié surtout de cette période se distingue par l'abondance
des volumes qu'elle a jetés sur le marché littéraire. De 1830 à 1840,
sans parler des pièces de théâtre, on n'a pas compté, en moyenne,
moins de 382 recueils de vers par an, et en 1830 ce chiffre s'était
élevé à 498. Or, beaucoup de ces ouvrages, dont les auteurs ne valent
même pas, on peut l'affirmer, «l'honneur d'être nommés,» appartenaient
à l'école mélancolique. Leurs titres déjà sont bien significatifs.
_Mélodies nocturnes_; _Chants de l'âme_; _Chants du cœur_; _Deuil_;
_Souffrances_; _Soupirs_; _Désespoirs_; telles étaient les annonces
attrayantes qui devaient séduire les acheteurs. La marchandise
répondait à l'étiquette. «Le poète psychologue, dit M. Ch. Louandre,
dans un article du mois de juin 1842, travaille de préférence sur les
individualités souffrantes qui ont gagné au contact de Manfred quelque
plaie incurable et profonde.» S'agit-il de poëmes en dialogues ou de
poëmes drames, forme assez fréquemment employée à cette époque, «les
héros sont d'ordinaire des collatéraux de Werther et de Don Juan. Ils
participent de la double nature de leurs aïeux, et, par nécessité
d'origine, par tradition de famille, ils sont tout à la fois
mystiques, blasés, rêveurs et mauvais sujets. Ils boivent l'orgie,
broient les femmes, débitent de longues tirades au clair de lune et
finissent ordinairement par le cloître ou le suicide.» Enfin on
exploite la mort et ses terreurs, on ouvre les tombeaux, on évoque
les spectres, et tout un monde de démons, de gnômes, de farfadets
vient remplacer le monde des vivants.
Pour bien faire, le poète devait ressembler à ses héros. «Il était de
mode alors dans l'école romantique» nous rapporte Th. Gautier, un
romantique qui n'a pas laissé de se rendre compte des ridicules de son
parti, «il était de mode d'être pâle, livide, verdâtre, un peu
cadavéreux, s'il était possible. Cela donnait l'air fatal, byronien,
giaour, dévoré par les passions et les remords.» Je trouve deux autres
descriptions des poètes d'alors et de leurs admirateurs, dans un livre
qui vient du camp classique, et dont j'ai déjà parlé. A propos de
Joseph Delorme, M. Jay a décrit une soirée romantique. L'escalier de
la maison dans laquelle il nous fait pénétrer «est garni des deux
côtés de cyprès et d'épicéas en caisse et en pots, surmontés à la
dernière marche de deux saules pleureurs. Un domestique en livrée
rouge et noire nous introduit dans un grand salon surnommé le salon de
la mélancolie. L'ameublement en est sombre et sévère. Ce salon est
orné de quelques tableaux de la nouvelle école, parmi lesquels on
distingue, le _Cauchemar_, une _Expédition de Vampires_, le _Massacre
de Scio_, l'_Apparition d'un Revenant_, une volée de _Chauves-Souris_,
et la _Ronde du Sabbat_.» Les personnages répondent au décor. La
maîtresse du lieu, en dépit d'un embonpoint un peu gênant, est vêtue
d'une robe blanche garnie de roses noires, et sa chevelure est
arrangée en forme de papillons de nuit; une jeune dame est habillée en
Velléda. Plusieurs auteurs, quelques-uns encore inédits, nous sont
présentés. «Je remarque, continue le narrateur, l'un d'eux que l'on a
surnommé le Bel Obscur, parce qu'il ne s'exprime qu'à demi-mots, et ne
se déride jamais; Jérôme, dit le Mélancolique, parce que, bien que la
nature l'ait doué d'une figure triviale et joyeuse, il excelle à
décrire l'agonie des mourants; sa muse ne sort pas des ruines et des
tombeaux; il a chanté le ver du cercueil; ses vers et sa prose sont
pleins de ténèbres.» Un jeune homme a été baptisé le Terrible; «en
effet personne ne peint mieux que lui la décomposition des cadavres et
les phénomènes de la putréfaction.»--«Penché près de la baronne
Médora, muse de la rue Bleue, qui agite, en guise d'éventail, une
petite branche de cyprès, quel est cet homme qui cache en vain son âge
sous des prétentions de jeunesse? c'est le comte de la Roche-noire,
auteur de nombreux romans, et d'une ballade intitulée: _le Spectre_,
monté sur un fantôme de cheval, qui va chercher sa fiancée, et la
ramène au grand galop à son cercueil.» Telle est la réunion qui
s'apprête à fêter une grande solennité: la conversion d'un classique.
Ajoutons que chacun, en attendant ce moment, fait honneur à
d'excellents rafraîchissements, ce qui prouve que «si le cachet de la
nouvelle littérature est que les poètes doivent paraître toujours
tristes, languissants, et prêts à mourir, cela n'est que pour la
forme. Seulement les muses présentes lèvent les yeux au ciel en
mangeant leurs gâteaux, et chaque verre de punch est accompagné d'un
soupir.» Ces plaisanteries ne nous font-elles pas suffisamment
connaître ce qu'était la société des poètes subalternes de l'école de
1830? Quittons cette multitude obscure et arrivons à des personnalités
plus dignes d'intérêt.