l'un de l'autre le jeune enthousiaste et le vieillard désabusé. Ici
les situations sont changées; c'est le vieillard plein encore
d'espérance qui réconforte le jeune homme déjà désenchanté. Mais en
formulant ce contraste, Ballanche n'a pas cédé au désir de se livrer à
un piquant paradoxe, il a seulement constaté un fait dont l'expérience
multipliait autour de lui les exemples. Il était en cela d'accord avec
un autre observateur sagace.
Dans un morceau inédit jusqu'en 1847, mais écrit en 1817, sous ce
titre: _De la jeunesse_, M. de Rémusat traçait des jeunes gens de
cette époque un portrait qu'il est intéressant de rappeler. Après
avoir signalé chez eux une tendance à se singulariser, «le dégoût du
train commun des choses», il s'arrête sur une figure qui lui paraît
reproduire la physionomie de plusieurs de ses jeunes contemporains.
_Cléon_ est né avec des facultés qui donnaient de grandes espérances.
Il a reçu une éducation élevée. Mais non content de l'avenir auquel
ces avantages lui donnaient le droit d'aspirer, il se croit appelé à
des destinées supérieures, et se fait pour son usage un monde
imaginaire dans lequel il se complaît. Il vient à aimer, et, sous ce
rapport, il paraît se distinguer du jeune homme de Ballanche; mais
s'il n'est pas encore aussi glacé que lui, combien il reste tiède! Il
a bien le désir de rendre sa situation dans le monde digne de l'objet
de son amour, mais pour y parvenir il ne tente rien de sérieux, et
ajourne indéfiniment toute entreprise. Il essaie enfin d'écrire un
ouvrage, mais sans but précis, sans volonté arrêtée; aussi ne
tarde-t-il pas à l'abandonner. Cependant il ne se résigne pas non plus
à entrer dans la voie vulgaire et à vivre comme tous les membres de la
société. «Il continua, dit M. de Rémusat, de se croire une exception,
malheur grave pour qui n'est pas une supériorité... Il fit sentir à
qui l'approchait un dédain que ne justifiait aucun succès brillant.
Son ton était sec, son langage amer. Il se jouait de tous les
sentiments naturels, raillait toutes les croyances, prenait pitié de
tous les scrupules, insultait à toutes les idées reçues... Il semblait
défier la malveillance qui répondit à l'appel... Il s'endurcit par
souffrance et se dessécha bientôt par calcul. Il se disait désespéré;
en définitive, il s'ennuya... Il mourut jeune, mais cependant ayant
assez vécu pour décevoir jusqu'à la dernière espérance et tarir
d'avance jusqu'au dernier regret. Une telle destinée n'est possible
que de nos jours.»
Une dernière appréciation doit s'ajouter à ces jugements. Dans un
écrit sur lequel je reviendrai en son lieu, Alfred de Musset, lui
aussi, a décrit la génération qui débutait dans le monde avec la
Restauration. Il l'a dépeinte «ardente, pâle, rêveuse, incrédule,
livrée aux appétits matériels.»--«Qui osera jamais, s'écrie-t-il,
raconter ce qui se passait alors dans les collèges? Les hommes
doutaient de tout: les jeunes gens nièrent tout; les poètes chantaient
le désespoir: les jeunes gens sortirent des collèges avec le front
serein, le visage frais et vermeil et le blasphème à la bouche.»
Enfin, selon lui, la jeunesse au lieu d'avoir l'enthousiasme du mal
n'avait que l'abnégation du bien; au lieu du désespoir,
l'insensibilité. Sans disputer sur certains détails, il faut
reconnaître à l'opinion d'Alfred de Musset à l'égard de ses
contemporains quelque autorité.
Est-ce à dire qu'à côté du type de jeunes gens dépeint par Ballanche,
Rémusat et Musset, il n'en existât pas d'autres? Ne sait-on pas, au
contraire, que beaucoup, loin de s'endormir dans une apathie stérile,
se livraient avec ardeur à de laborieuses études, et se préparaient
noblement pour l'avenir; que plusieurs même étaient enflammés d'une
passion précoce pour les choses politiques, «manquant la classe,
a-t-on dit, le jour où l'on chassait Manuel, amoureux indifféremment
de Napoléon et de la République, de Mme de Staël et de Mme Roland,
fous de René et des lettres de Mirabeau à Sophie, emportant sous le
bras Diderot à la classe de rhétorique et Béranger à la classe de
philosophie?» Sans doute; mais ces faits ne contredisent pas ceux qui
précèdent.
Le mal était du reste, ici encore, mêlé de quelque affectation. Cette
désillusion profonde, ce dédain amer, ce désespoir superbe, cet
orgueilleux ennui, cette audace de négation que montrait la jeunesse,
n'étaient-ils pas imités de Chateaubriand, de Senancour, de Gœthe et
surtout de Byron? «Les livres vous ont tout appris,» disait Ballanche;
et en effet, les sentiments dont je viens de parler étaient trop
précoces et trop outrés pour être parfaitement sincères. Nous allons
les examiner de plus près, dans quelques personnalités remarquables.
Un mot d'abord d'un homme qui plus tard est devenu un grand
publiciste, qui ne s'est jamais complètement guéri d'un certain fonds
de tristesse et d'inquiétude, mais qui alors était particulièrement
atteint de ce qu'on a appelé le mal de la jeunesse. M. de Tocqueville
écrivait, le 16 septembre 1823, à un ami, M. Eugène Stoffels: «Mon
cher ami, tâche de t'occuper fortement, chasse, danse, remue-toi;
enfin substitue, autant que possible, l'activité du corps à celle de
l'âme. La première peut fatiguer la machine, mais ne l'use jamais; la
seconde, à notre âge surtout, ne peut pas être en action sans se
retourner sur elle-même, et produire des maux qui, quoique sans cause
réelle, n'en sont pas moins bien vifs. J'en sais, malheureusement,
quelque chose pour ma part.»
J'arrive à d'autres noms qui ont eu aussi, avec plus ou moins d'éclat,
leur célébrité.
En 1818, il y avait à Paris un petit cénacle d'amis, liés entre eux
par des études analogues et par des goûts semblables. Ils sortaient du
collège, et ils entraient à peine dans le monde. Le premier d'entre
eux était Jean-Jacques Ampère. Autour de lui se groupaient Jules
Bastide, Albert Stapfer, Alexis de Jussieu, Franck-Carré, et quelques
autres encore. Les circonstances ayant séparé ces fidèles amis, ils
avaient suppléé à l'absence par les lettres. La correspondance
d'Ampère nous dévoile le cœur de ces jeunes gens.
Ampère, éloigné de son ami Bastide, lui écrit en janvier 1820: «Ah! il
y a des moments où il me semble, comme à Werther, que Dieu a détourné
sa face de l'homme et l'a livré au malheur, sans secours, sans appui.
L'homme est ici-bas pour s'ennuyer et souffrir.» Le 20 mai 1820, la
note est encore plus sombre. «Mon cher Jules, la semaine dernière, le
sentiment de malédiction a été sur moi, autour de moi, en moi. Je dois
cela à Lord Byron; j'ai lu deux fois de suite le Manfred anglais.
Jamais, jamais de ma vie, lecture ne m'écrasa comme celle-là. J'en
suis malade. Dimanche, j'ai été voir coucher le soleil sur la place de
l'esplanade: il était menaçant comme les feux de l'enfer. Je suis
entré dans l'église, où les fidèles en paix chantaient l'alleluia de
la résurrection. Appuyé contre une colonne, je les ai regardés avec
dédain et envie. J'ai compris pourquoi la malédiction de Lord Byron
finissait par ces mots:
L'univers tout entier sur ton cœur a passé:
Que ce cœur désormais soit aride et glacé.
Le soir j'ai dîné chez Edmond; il a fallu parler avec Mme Morel de
papiers peints et d'appartements. A neuf heures, je n'en pouvais plus;
j'étais dans un désespoir amer et violent, les yeux fermés, la tête
penchée en arrière, me dévorant moi-même. Je laissai tomber quelques
mots de douleur et d'ironie aux consolations de la douce Lydia.» Un
autre jour, il s'en prend à la philosophie et il veut rompre avec la
société: «Que je maudis, que j'exècre la philosophie! C'est elle qui
m'a amené au dégoût de toutes choses; je crois que je donnerai ma
démission de la société... Oui, il faut que je parte, je ne sais ce
qui m'arrête; mais où aller?» Dans cette même lettre du 1er juin 1820,
il avoue qu'il cède encore à la tentation des choses du monde, mais il
s'en accuse aussitôt: «Croirais-tu que ces jours-ci j'ai eu des
ambitions de gloire, des rêves poétiques! Pauvre fou!... J'ai même
fait quelques vers; j'en ferai quelques autres dans ma vie, mais je ne
sais pas si je pourrai rien finir. Que m'importe!» Deux jours après,
il raconte à son ami qu'il vient de subir une nouvelle crise: «Mon
cher Jules, lundi je t'avais écrit une lettre satanique, mais je la
déchire; cet accès de rage contre le destin a fait place à un dédain
profond de toute chose, de l'avenir et de moi-même. Je veux partir.»
Il part, en effet. De Vevay, il écrit le 10 août: «Je relis _Werther_,
au fond duquel je n'avais jamais pénétré, et deux volumes de
Lamennais; dans le second, il y a des passages absolument faits pour
nous. Dieu, que cet homme a le sentiment de la ruine!» Enfin, dans une
lettre de Berne, du 20 septembre 1820, il écrit ces lignes: »Mon ami,
aie soin de toi. _Obermann_ nous crie: Serrez-vous, hommes simples
qui avez le sentiment de la beauté des choses naturelles. Nous tous
qui souffrons, aidons-nous.»
Celui à qui s'adressaient ces confidences et ces exhortations était
fait pour comprendre les unes et avait besoin des autres. Il souffrait
comme Ampère. Il lui écrivait que la solitude n'était pas bonne dans
leur commune situation; il n'attendait, d'ailleurs, de consolation
d'aucun côté; atteint dans sa santé, il envisageait la mort sans les
espérances sublimes qui l'adoucissent et qu'il eut cependant désiré
posséder. Il faisait entendre des lamentations d'un caractère plus
philosophique que celles de son ami, mais d'une philosophie
tourmentée. «Que les jours et les nuits sont tristes! écrivait-il...
Ah! pourquoi suis-je loin de vous? Seul, les fantômes m'assiègent...
Ah! si après la mort nous devions nous retrouver un jour, combien je
serais tranquille! Mais non, toute affection sera brisée, il faut se
contenter de cette misérable vie de la terre où l'on voit des rochers,
des nuages;... non, je ne comprendrai jamais que mon âme qui possède
l'infini, puisse s'anéantir. Je me perds dans ces mystères terribles!»
(19 août 1820).
Les autres membres du groupe d'Ampère n'étaient pas moins blessés.
Après avoir dit à Bastide tu souffres autant que moi, Ampère ajoutait:
«Et Franck! et Stapfer!» Ce dernier, traducteur des œuvres
dramatiques de Gœthe, prononçait des paroles amères que son ami nous
a rapportées: «Albert me disait l'autre soir: il y aura toujours
quelque chose de sombre, de désenchanté au fond de notre existence»
(Lettres de 1820 et 1821). Enfin, un autre jeune homme qui n'apparaît
dans ce cercle qu'en 1822, mais qui appartenait comme Ampère à une
famille de savants et que cette circonstance devait rapprocher de lui,
s'y rattachait encore par des affinités de sentiments et de caractère.
C'était Alexis de Jussieu. Il écrivait à Ampère, en juin 1822: «J'ai
l'esprit calme et reposé par quelques heures de tristesse. J'ai
travaillé tout le jour à mon état, car j'ai un état dans le monde.--Je
suis très mélancolique; encore deux ans à peine, et je n'aurai même
plus la présomption de la jeunesse pour me faire rêver une petite
renommée. Cette idée me décourage.» Et l'année suivante, le 25
octobre, après avoir fait à son ami le récit d'une passion
malheureuse, il ajoutait, non sans éloquence: «L'irréparable, le
passé, l'impossible, tout est négation dans le monde. La vie n'est
qu'un long refus du bonheur, et nous autres, vils mendiants que nous
sommes, nous le demandons toujours.»
Ces jeunes hommes, expression choisie du tempérament moral alors si
répandu, ressemblent assez, on le voit, aux portraits que j'ai cités
plus haut. Ils se présentent seulement avec des traits moins
contractés, un sourire moins amer, un air plus aimable.
Avec plus de naturel? Je ne le prétends pas, et n'a-t-on pas déjà
reconnu les influences avouées auxquelles obéissaient ces jeunes
esprits? C'était Werther, avec ses déclamations contre la société;
c'étaient les créations de Byron avec leur sombre ironie, leur froid
dédain et leurs prétentions sataniques; mais c'était surtout Obermann,
avec ses habitudes rêveuses, son goût de la nature, ses vaines
aspirations et ses efforts vite découragés. Tous et avec eux un autre
ami encore, nommé Sautelet, avaient conçu, paraît-il, pour Senancour
«une admiration mystérieuse et concentrée, qui ressemblait d'autant
plus à un culte, dit Sainte-Beuve, qu'elle était le secret de
quelques-uns.» Ce culte, d'ailleurs, ne s'exerçait pas sans
opposition. M. Cousin, à qui ces jeunes gens étaient également
dévoués, ne les approuvait pas, et ne leur cachait pas sa façon de
penser. Mais la chose est racontée de façon différente par
Sainte-Beuve et par Ampère lui-même, et il faut entendre les deux
versions. «M. Cousin, dit Sainte-Beuve, impatient peut-être de ce
partage, et pour couper court à ce qui lui semblait un engouement,
leur avait dit un jour que l'auteur d'_Obermann_ avec sa mélancolie
stérile ne pouvait être qu'un mauvais cœur. Ce mot d'un maître et qui
lui était échappé un peu à l'aventure étonna et troubla profondément
les adeptes, mais sans toutefois les désenchanter.» Voici le récit
d'Ampère: «Nous avons quitté Cousin à Lyon, il paraît qu'Albert
(Stapfer) a eu avec lui en route une prise violente touchant
Senancour, Byron, Lamennais, qu'il appelle des polissons, des degrés
du néant, des gens qui ramassent de la boue et en font des petits tas,
et autres gentillesses philosophiques, dont il m'avait déjà répété une
partie; mais je n'ai pu m'empêcher de lui rire au nez quand il m'a dit
à moi: «M. Senancour, c'est une bête.» Je crois plus volontiers à
l'authenticité de ce dernier mot, qui nous est rapporté par un témoin
direct et qui est bien conforme à la verve impétueuse de celui auquel
il est attribué. Au surplus, si l'un de ces jugements était dur pour
le caractère de M. de Senancour, l'autre n'était pas flatteur pour son
esprit, et tous deux devaient froisser grandement ses admirateurs.
Mais les deux narrations sont d'accord pour dire que leurs convictions
n'en furent nullement ébranlées.
Cependant le mal chez ces jeunes gens ne devait pas avoir une longue
durée. Sa guérison prochaine se devine dans la correspondance
d'Ampère. On peut noter le moment où, fatigué de son rôle de
désespéré, il laisse percer la pensée qu'il ne refusera pas de se
laisser consoler. A propos de ce que disait son ami Albert, de ce
quelque chose de sombre et de désenchanté qu'on trouve au fond de
notre existence, il répondait (10 novembre 1821): «Je commence à
croire que toutes les joies n'en seront pas bannies... je pleurerai
l'idéal impossible, sans méconnaître les biens réels;» et l'année
suivante (juin 1822), il écrit de Vanteuil à Mme Récamier: «Je ne me
plais pas dans la sécheresse; je ne demande pas mieux que d'être
heureux.» Bientôt après, il reprend sur lui assez d'empire pour
composer, du souvenir de ses exaltations juvéniles mêlé à des tableaux
Teutoniques et Scandinaves, une nouvelle, intitulée _Christian_ ou
_l'Année romaine_. Chacun sait, du reste, qu'il a pleinement réussi à
dompter ses découragements imaginaires, et que, dans le cours d'une
existence trop bornée mais bien remplie, il a prodigué des trésors
d'ardeur curieuse, de laborieuse activité et d'affection passionnée,
qui ont attesté en lui, même après l'âge normal, cette jeunesse
d'esprit et de cœur qu'il se défendait d'avoir en sa vraie saison.
La plupart de ses amis ont donné à leur tour le spectacle d'une
transformation non moins profonde. J'ignore ce que sont devenus
Stapfer et Sautelet, mais Bastide, Franck-Carré et Jussieu sont entrés
dans la vie pratique. La Révolution de 1830 leur a ouvert diverses
voies, et ils n'ont plus parlé de leurs souffrances. J'imagine que
plus d'un de leurs semblables moins connus a suivi la même marche, et
n'a pas tardé à dépouiller sa première forme. Aussi serait-on tenté de
dire après tout: douce tristesse encore que celle de ces jeunes gens;
mélancolie d'imagination qui semble une sorte de coquetterie à
l'adresse du bonheur qui les attendait, mais qui le plus souvent ne
les a pas empêchés à une certaine heure de jouir de la vie, et qui
n'a servi peut-être qu'à en rehausser le prix à leurs yeux.
Quoi qu'il en soit, et tout au moins en apparence, la jeunesse ne
faisait pas exception à l'état maladif très commun parmi nous pendant
la Restauration et qu'on va retrouver encore hors de la France.
VIII
Les Étrangers.
ITALIE.--ALLEMAGNE.--ANGLETERRE.--RUSSIE.
En effet, le mouvement que nous avons suivi déjà à l'étranger jusqu'en
1815 ne s'était pas ralenti après cette date. Il présentait même cette
particularité remarquable qu'il se faisait surtout sentir chez une
nation, l'Italie, peu disposée, par son caractère national à s'y
prêter, et chez laquelle nous n'en avons encore rencontré qu'un seul
exemple.
C'est une figure importante au point de vue où nous nous plaçons que
celle de Leopardi. On s'accorde à voir en lui le créateur du
pessimisme dans sa forme moderne. C'est lui qui a inauguré la théorie,
devenue depuis célèbre, des trois stades de l'illusion, l'illusion du
bonheur parfait, l'illusion de l'éternité bienheureuse, l'illusion de
la transformation du monde par le progrès de la science. Il n'aurait
cependant pas des titres suffisants à notre attention dans une étude
qui n'a pas pour objet direct le pessimisme philosophique, s'il
n'avait fait qu'exposer la théorie de _l'Infelicità_. Mais on voit si
bien qu'il ne fait qu'un avec son système, et qu'il n'a pas su se
faire, comme d'autres, une réserve secrète de bonheur, qu'on ne doit
pas hésiter à le ranger non seulement parmi les pessimistes, mais
aussi parmi les mélancoliques. Et pouvait-il ne pas l'être? En vain,
lui-même affirme que ce n'est pas dans des chagrins intimes qu'il a
puisé ses idées désespérées; il n'est pas possible que le sentiment de
sa disgrâce physique, le délabrement de sa santé ruinée de bonne heure
par un travail excessif, les douleurs de son patriotisme blessé par
l'oppression de l'Italie, les peines d'un amour malheureux, n'aient
pas contribué à assombrir sa pensée. Mais supposons, je le veux bien,
cette disposition innée en lui.
En tout cas, quel sentiment d'amertume réellement éprouvée dans ces
lignes du dialogue de Tristan et de son ami: «Je me garde bien de rire
des desseins et des espoirs des hommes de mon temps; je leur désire,
de toute mon âme, le meilleur succès possible; mais je ne les envie ni
eux, ni nos descendants, ni ceux qui ont à vivre longuement. En
d'autres temps, j'ai envié les fous et les sots, et ceux qui ont une
grande opinion d'eux-mêmes, et j'aurais volontiers changé avec
n'importe qui d'entre eux; aujourd'hui, je n'aime plus ni les fous, ni
les sages, ni les grands, ni les petits, ni les faibles, ni les
puissants: j'envie les morts, et ce n'est qu'avec les morts que je
changerais!» La suprême espérance de Leopardi est le néant. Bien des
écrivains ont parlé de l'ennui d'exister, de la fatigue de vivre; lui,
il a trouvé un mot qui les dépasse: _la Gentilezza del morir_. En
maint endroit, sa correspondance révèle les angoisses de sa pensée. Il
en est de même de sa poésie. On a surtout retenu de lui une pièce qui
a pour titre _l'Amour et la Mort_. On y lit ces vers que je cite dans
la traduction qu'en a donnée Sainte-Beuve:
Et toi, qu'enfant déjà j'honorais si présente,
Belle mort, ici-bas seule compatissante
A mes tristes ennuis, si jamais je tentai
Aux vulgaires efforts d'arracher ta beauté
Et de venger l'éclat de ta pâleur divine,
Ne tarde plus, descends, et que ton front s'incline
En faveur de ces vœux trop inaccoutumés.
Je souffre et je suis las; endors mes yeux calmés,
Souveraine du temps.
De telles inspirations justifient le surnom de «sombre amant de la
mort» que Musset décerna plus tard au «pauvre Leopardi» et les vers
qu'il lui a consacrés.
Comme philosophe Leopardi avait, à son insu, en Allemagne, un disciple
qui, ainsi qu'il arrive parfois, devait dépasser son maître.
Schopenhauer connaissait les poésies de Leopardi quand il composa son
_Traité du monde comme volonté et comme représentation_. Les vues de
Leopardi sur le monde sont le point de départ de celles de
Schopenhauer; mais celui-ci leur donne une forme savante et établit
l'impossibilité du bonheur par des raisonnements. Tout, dit-il, dans
l'homme aboutit à la volonté; le désir lui-même est une volonté; or le
désir est une souffrance; mais la satisfaction du désir est la fin de
la volonté, et la fin de la volonté, c'est la mort; donc le bonheur
n'est pas réalisable; à la différence de la douleur qui est positive,
le bonheur est négatif, et le non-être est préférable à l'être, ce
qu'il fallait démontrer. Mais si Schopenhauer a donné à la doctrine de
Leopardi des développements inattendus, il est resté bien au-dessous
de lui dans l'expression de la tristesse. Il n'a pas mis dans son
œuvre l'accent personnel et convaincu qu'on observe dans celle du
grand poète italien, et sa biographie nous apprend qu'il était loin de
porter dans la vie les sombres idées auxquelles aboutit sa doctrine.
Il n'appartient donc qu'indirectement à la maladie du siècle.
Du reste, à l'époque de sa publication, son livre produisit peu
d'effet, même sur ses compatriotes. L'heure du pessimisme abstrait
n'avait pas encore sonné pour eux. Ils s'en tenaient au pessimisme
individuel. Ils restaient voués au culte de Gœthe et _Werther_
poursuivait parmi eux ses ravages. Au nombre des suicides les plus
retentissants inspirés alors par cette œuvre funeste, il faut placer
celui de Charlotte Stieglitz. Femme d'un poète doué de plus
d'amour-propre que de talent, et voyant l'imagination poétique languir
en lui, cette malheureuse chercha à la ranimer par un grand coup, et
ne trouva rien de mieux que de se donner la mort, sacrifice qui serait
héroïque s'il n'était criminel, et qui découvre bien la profondeur du
mal dont souffrait ce monde de gens de lettres, vaniteux, épuisé,
livré à des besoins artificiels, et dépourvu de règle et de principes!
De son côté, l'Angleterre continuait à suivre les mêmes errements. Le
désespoir de Byron y était toujours un objet d'émulation et d'envie.
Certaines gens ne se lassaient pas de mettre leur gloire à paraître
profondément tristes. Chateaubriand qui a pu observer, pendant qu'il
représentait la France en Angleterre, cette singulière manie, nous en
a laissé le tableau suivant: «En 1822, dit-il, le fashionable devait
offrir au premier coup d'œil un homme malheureux et malade; il devait
avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la
barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par
surprise, par oubli, par les préoccupations du désespoir; mèche de
cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal; lèvres
contractées en dédain de l'espèce humaine; cœur ennuyé, byronien,
noyé dans le dégoût et le mystère de l'être.» L'auteur de _René_
avait-il bien le droit de railler ainsi les disciples de Byron?
N'était-il pas lui-même le père d'une famille de jeunes désespérés, et
le fashionable de 1822 ne rappelle-t-il pas un portrait célèbre qui
nous montre précisément le vicomte de Chateaubriand la main sur la
poitrine, l'œil sombre, le front soucieux et les cheveux jetés au
vent? Il est vrai que, d'un côté, il y avait le génie et
l'originalité, de l'autre, seulement l'imitation puérile. Toujours
est-il que l'Anglais mélancolique dont nous parle Chateaubriand est
peint d'après nature et porte bien sa date.
En même temps, une nouvelle puissance entrait dans ce qu'on pouvait
appeler la confédération européenne de la mélancolie. La Russie, en y
prenant rang, agissait d'abord, en quelque sorte, comme alliée de la
France. Sans aller, comme l'a fait le comte Labinski, sous le nom de
Jean Polonius, dans des poésies, d'ailleurs assez dépourvues de
caractère, jusqu'à lui emprunter son idiôme même, le comte Kamorinski
s'inspirait de son génie nouveau, surtout des méditations de
Lamartine. Cette importance donnée aux œuvres intellectuelles de
notre pays mérite d'autant plus d'être remarquée que, jusqu'à présent,
j'ai eu à signaler bien plutôt l'influence de l'étranger sur la
France. Notons donc un fait qui peut être flatteur pour notre orgueil
national.